Winter Family l’interview + chronique

Je ne suis jamais allé à Jérusalem, pourtant j’ai l’impression de connaître cette ville. Simon Finn fut mon premier guide en 2007 lors d’un concert aux Voûtes à Paris, et aujourd’hui c’est avec Ruth Rosenthal et Xavier Klaine, ce couple qui forme Winter Family, que je me perds dans Jérusalem.

Winter Family me fascine par son regard lucide et intransigeant sur la politique d’Israël. L’émotion et la tension présentes de bout en bout me consument, dans les instruments, le mixage des prières ou des sirènes, dans la voix grave et tendue de Ruth. Car les Winter Family conçoivent leur travail comme un tout, cristallisant intelligence, esprit et humanité pour atteindre un résultat musical sensoriel extraordinaire de précision et de sens, de vérité et de beauté. Les drones (sons tournoyants) élevés par des orgues puissants, hamonium, et field recording (enregistrements de sons d’ambiances additionnels de lieux omniprésents) plantent un décor sculpté par Xavier, à la frontière du documentaire autobiographique et du conte.Ruth, habitée, bouleversante, est le personnage principal, le narrateur et la voix off de cette œuvre terrestre et magnétique qui nous rappelle aussi bien Les Ailes du Désir, qu’Hiroshima mon Amour. Elle ne chante pas, mais incarne et porte Red Sugar vers la performance théâtrale. Ce n’est donc pas un hasard s’ils ont monté aussi cette année Jerusalem Plomb Durci, une extension de leur travail musical dans une pièce de théâtre contemporain. L’utilisation du field recording et notamment les enregistrements de prières créent des ponts entre chaque morceau, faisant de cet album un parcours sonore que je préfère ne pas tenter de rendre dans cette chronique pour éviter de le spoiler. Ruth a bien voulu répondre à quelques questions qui s’imposaient après les écoutes obsédantes de Red Sugar.

Winter Family sera en concert le 1er novembre au Point Ephémère. L’album Red Sugar est disponible chez Ici d’ailleurs. Xavier à Paris, et Ruth en duplex à Jérusalem, ont présenté leur travail à l’antenne de France Culture dans l’émission L’atelier du son de Thomas Baumgartner.

 

Winter Family l’interview

Je vous ai vus en 2009 lors de la Nuit Curieuse programmée par Dominique A à la Ferme du Buisson. C’était il y a deux ans exactement. L’album aurait dû sortir en début d’année 2010 et il a finalement vu le jour cette année. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?
I saw your show in 2009, at the occasion of the Nuit Curieuse festival curated by Dominique A at the Ferme du Buisson. It was precisely 2 years ago, and the album should have been released in early 2010 but it finally came out this year. Why have you been waiting so long?

C’est la faute de cette année-là, pas la nôtre. On n’avait même pas remarqué qu’autant de temps s’était écoulé… Mais j’imagine que notre vie quotidienne, nos voyages et le fait que nous travaillions alors sur notre spectacle de théâtre et d’autres projets en 2010 ont retardé la sortie de l’album jusqu’à aujourd’hui. Aussi, il y a dans cet album des morceaux sur lesquels on a travaillé pendant quatre ans, ils ont grandi avec nous… D’autres morceaux au contraire ont été faits très récemment et très rapidement.

It’s the year’s fault, not ours. We didn’t even noticed so much time have passed… But I guess our daily life and travels and the fact we were working on our theatre show and other stuff during 2010 are part of the reasons why the album was waiting until now. But also, in this album there are tracks that we worked on during 4 years, they grew with us… Some other songs were done very lately and fast.

Qui a mixé l’album ?
Who mixed the album?

Xavier.

Vous vous êtes rencontrés en 2005, vous vivez depuis en couple, vous avez vécu en France, et maintenant vous résidez à New-York. Qu’est ce qui vous a poussés à quitter Paris pour la Grosse Pomme ?
You met in 2005 and have been living as a couple since. You had been living in France before you moved to New York. What impelled you to leave Paris for the Big Apple?

L’aventure… New-York nous a apporté quelque chose de différent. Nous habitons à Crown Heights, le quartier caribéen de Brooklyn, et la vie y est extrême. On travaille sur les morceaux de notre prochain disque et on recueille des idées pour notre prochain spectacle de théâtre.

The adventure… NYC gave us something different. We live in Crown Heights, the Caribbean neighborhood of Brooklyn, and life here is extreme. We work on the songs for our next album and collect ideas for our next theatre show.

Pourquoi avez-vous décidé de vous installer à Crown Heights, tristement connu pour ses émeutes, et en quoi la vie est-elle extrême là-bas ?
Why have you decided to move to Crown Heights, infamous for its riots? And why is life extreme out there?

On est arrivé dans ce coin par hasard mais on l’a adoré tout de suite. C’est réel et vivant. Ce quartier est extrême à plusieurs niveaux, pour les gens qui viennent chercher de la méthadone dans le centre juste en bas de chez nous, pour les dealers de drogues et de médicaments, extrême pour le volume de la musique dans les block parties ou dans les arrière-cours, extrême à cause des 34 morts dans le voisinage rien que le mois dernier, extrême par sa puissance.

We arrived to that hood by chance but loved it from the very first moment. It’s real and alive. It’s extreme by any degree, people coming to the methadone center just under our place, dealers of drugs and medications, extreme with the volume of the music in block parties or in the backyards, extreme with 34 dead people in the hood last month only, extreme with its power.

Retournez-vous toujours aussi régulièrement en Israël ?
Do you still go back to Israel on a regular basis?

Oui.

Yes.

Vous avez enregistré une partie de l’album dans une ferme isolée de la Sarthe où vous avez reçu beaucoup de personnes qui ont collaboré à Red Sugar. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?
You recorded the album in a solitary farm in the Sarthe area where you greeted a lot of people who collaborated on Red Sugar. What memories do you keep from that period?

Nous avons vécu aux Ruelles (une ferme) pendant deux ans, juste à la limite de la Forêt de Bercé, réputée sacrée. Nos seuls voisins étaient les ânes qui, chaque soir, emplissaient la vallée de leurs braiments. C’était une très belle période, de travailler sur l’album dans cette ferme et avec nos amis qui venaient de temps en temps nous rendre visite : Norsola (Godspeed You! Black Emperor) est venu de Montréal avec son violoncelle, Fabien, avec sa basse du XVIIIe siècle, Olive avec ses cymbales, et d’autres. Cueillir des fruits et des légumes dans le jardin, enregistrer, couper du bois pour le feu et voir notre fille apprendre à marcher sur le sol de la forêt, ça sonne presque idyllique. Et ça l’était presque.
Mais ce disque a aussi été enregistré dans les rues de Jérusalem, au TCI de Paris (Théâtre de la Cité Internationale, ndt), dans une petite cabane sur Omaha Beach et dans une église à Maxeville.

We stayed in Les Ruelles (that farm) for two years, just on the edge of the sacred Forêt de Bercé. The only neighbours were the donkeys, which, every evening, ventilate the valley with their shout. It was a beautiful period. Working on the album in the farm and with friends coming occasionally and sitting in : Norsola (from Godspeed) came with her cello from Montreal, Fabien with his bass from the 18th century, Olive with his cymbals and others. Picking fruits, vegetables from the garden, recording, cutting wood for fire and seeing our daughter start walking on the forest’s soil, it almost sounds idyllic. Well…it almost was.
But this album was also recorded in the streets of Jerusalem, in the TCI in Paris, in a tiny cabane on Omaha Beach and in the church of Maxeville.

Ruth, tu m’avais dit que tu n’étais pas inspirée par la musique mais plus par la vie d’une manière générale, et ta vision du monde s’exprime à travers tes textes très politiques. Pourrais-tu expliquer aux Français qui, comme moi, ne sont pas doués en anglais, la teneur de ces textes ?
Ruth, you told me that you weren’t inspired by the music but by life in general, your very political lyrics express your conception of the world. Could you explain to French people who might not be fluent in English the meaning of your texts?

C’est difficile à dire. Mes textes expriment ma vision du monde. D’un côté, le monde extérieur, saturé, au bord de l’apocalypse, incarné sur l’album par Jérusalem, ma ville, qui est maltraitée par ses habitants mais qui existe à tellement d’autres niveaux. Et de l’autre côté, le monde privé, une famille, la naissance de ma fille et l’isolement de la ferme.

It’s hard to say. My texts are my expression of the world. On one hand, the world of the outside, saturated, on the edge of an apocalypse, incarnated in the album by Jerusalem, my city that is sick by his men. But exists in so many other levels of life. And the other world, the private one, a family, giving birth to my daughter and the isolation in the farm.

Xavier, tu as des bases classiques, mais ta musique ne répond à aucune règle. Y a-t-il pour toi un référence majeure qui t’aurait ouvert cette direction dans ta musique ?
Xavier, you have a classical background but your music doesn’t follow any rule. Do you have a role model?

DIEU mon fils.

GOD my son.

Cette rencontre entre la musique et les textes a-t-elle été longue à mettre au point ?
Was the adjustment between the music and the lyrics a long process?

Non. C’est de cette manière que l’on s’est rencontré et de cette manière que l’on vit, c’est notre dialogue naturel.

No. It’s how we met and how we live, our natural dialogue.

De quelle manière cette symbiose évolue-t-elle ?
How does this symbiosis evolve?

Comme la vie.

Like life.

Les émotions générées dans votre musique prennent une dimension spirituelle lorsque vous vous produisez dans les églises. Ruth, quand tu chantes dans le micro du prêtre, que ressens-tu ? Et toi Xavier, à l’orgue ?
The emotions produced by your music take a spiritual level when you play live in churches. Ruth, what do you feel when you sing in the priest microphone? And you Xavier,when you play the organ?

Xavier pense à sa grand-mère et à combien ça l’aurait amusée de le voir jouer de l’orgue. C’est aussi une expérience corporelle à cause des vibrations de l’orgue à travers la pierre. Il aime rester des heures dans des églises de tous les pays et passer des heures seul à jouer des drones sur l’orgue. J’aime simplement utiliser un bel espace, rempli d’énergie et de la foi des gens depuis des siècles, juste pour mon plaisir. Peut-être que la dimension spirituelle vient de la rencontre de ces deux approches différentes.

Xavier thinks of his grandmother and how much it would have amuse her to see him on the organ. It’s a corporal trip as well with all the organ’s vibrations through the stone. He likes staying hours in churches in different states and hours playing drones on the organ for himself. I (Ruth) just enjoy using this beautiful place, filled with energy and people’s belief since centuries, for my own fun. Maybe the spiritual dimension just comes from the meeting of these two different approaches.

Les concerts sont-ils difficiles à produire ou pourriez-vous jouer chaque soir comme un groupe de rock ?
Are shows more complicated to produce or could you play every night like a regular rock’n’roll band?

C’est plus compliqué dans les églises (on a besoin d’en parler avec le prêtre, d’émouvoir l’organiste, etc.) mais dans les salles normales, on pourrait jouer tous les soirs.

In churches it’s more complicated (need to speak to the priest, to move the heart of the organist, etc.) but in venues we could play each evening.

On décrit souvent votre musique comme une cérémonie, vous avez chacun un rituel précis. Comme sur l’album, l’ordre des chansons est pensé lors de vos concerts. Les chansons s’enchaînent, c’est un univers qui se déploie devant l’auditeur. Qu’est-ce-qui vous a poussés à créer cette expérience intense avec le public ?
Your music is often described as a ceremony, each of you following a specific ritual. The set list is considered as much as the track listing on your record. The songs follow one another. It’s a whole universe. What made you create such a hard experience for the audience?

On n’essaie pas de rendre l’expérience difficile pour le public. C’est juste qu’on ne voit pas l’utilité de s’arrêter entre chaque morceau pour demander au public comment il va… ou peut-être qu’on est simplement trop timides… Notre musique n’est pas des plus joyeuses. Mais oui, il me semble que l’on considère notre album et nos concerts comme un tout. On travaille désormais sur notre troisième album, ce sera de la salsa.

We don’t try to make it hard for the public. We just don’t see the use of stopping after each song and asking our public how is he doing…or maybe we’re just too shy… Our music is not the gayest one. But yes, I guess we consider our album and show as a whole. We’re working now on our third album, it will be salsa.

J’ai été troublé par la façon dont vous mélangez dans vos enregistrements la religion et la tension musicale. Dans Red Sugar l’intervention du muezzin, dans Dancing in the Sun cette prêcheuse, Tea and Lies with Theodor et sa chorale d’enfants. Peut-on avoir des précisons sur ces enregistrements, et leur place respective dans les morceaux que je cite ?
I had been touched by the way you mix religion and musical tension in your recordings. Mezzin in Red Sugar, the preacher in Dancing in the Sun, the children’s choir in Tea And Lies With Theodor. Could you give us more details on these sounds and their role in the songs above-named?

Nous avons enregistré ces sons dans les rues de Jérusalem : le muezzin de Red Sugar, le prêcheur de Dancing in the Sun est John C. Hagee lors d’une énorme manifestation des « Christians For Israel » à Jérusalem avec des centaines d’Américains. Dans Tea and Lies with Theodor, il y a plusieurs sons de sirènes (les sirènes de shabbat, de commémoration, ou celles d’exercices militaires) et une chanson du mémorial de la Shoah (Mémorial de Yad Vashem). Dans tous ces morceaux, les enregistrements jouent un rôle significatif du point de vue du sens de la chanson et de sa texture.

Those sounds were recorded by us in the streets of Jerusalem: Mezzin in Red Sugar, the preacher in Dancing in the Sun is John C. Hagee in a huge demonstration of ‘Christians for Israel’ in Jerusalem with hundreds of Americans. In Tea and Lies there are several sounds of sirens (sirens for shabat, for comemoration and for a military exercices) and song from the museum of Shoa (Yad Vashem).In all those tracks the sounds play a meaningful role in the sense of the song and its texture.

Le morceau Come marque une pause après Red Sugar. On entend un bébé. J’imagine que ce morceau s’adresse à votre fille ?
The song Come comes as a pause after Red Sugar, we can hear a baby, I guess this song is dedicated to your daughter?

Oui.

Yes.

Comment êtes-vous arrivés à cette pratique du field recording ? Est-ce une pratique exigeante et en quoi modifie-t-elle votre travail ?
How did you come to the field recording technique? Is it a demanding technique and how does it affect your work?

Xavier fait des enregistrements depuis des années maintenant. Il se promène avec ses deux micros statiques. Forcément, il a fait beaucoup d’enregistrements qui peuvent être en rapport avec des sujets politiques puisque c’est ce qui nous intéresse.

Xavier have been recording since years now. Walking around with his couple of static mics. Naturally he has been recording a lot of sounds that could be connected with political subjects since that’s what interests us.

La pièce de théâtre que vous avez écrite, Jerusalem Plomb Durci, répond-elle à une envie de pousser cette expérience encore plus loin ?
Does the play you wrote, Jerusalem Plomb Durci, correspond to a desire of pursuing this experience further?

Pas plus loin mais simplement en utilisant un autre média. Celui qui correspond à ce que l’on veut dire. On avait besoin de montrer, de répéter et de traduire les procédures utilisées par le régime israélien sur sa propre population. On essaie de proposer une vision de la société israélienne dans ce que l’on appelle la « dictature émotionnelle ».

Not further but just with a different media. The one that the material demand for. We needed to show, repeat and translate the procedures used by the Israeli regime on its own population. We try to propose a vision of the Israeli society in what we call the ’emotional dictatorship’.

Pensez-vous que votre spectacle pourrait être censuré si vous deviez le jouer à Jérusalem ?
Do you believe your shows would be censured if you had to play in Jerusalem?

Si tu parles des concerts, on a déjà joué à plusieurs reprises en Israël. Si tu parles de la pièce Jerusalem Plomb Durci, ça m’étonnerait qu’elle soit censurée, mais je ne sais pas… J’ai l’impression que le public en Israël n’a pas envie que les artistes le ramènent à la réalité. D’un côté, ils en ont marre de ces sujets, de l’autre ne pas vouloir en entendre parler revient à les ignorer, ce qui est pire évidemment. Enfin…

If you speak about the concert, we performed several time already in Israel. If you speak about the theater show ‘Jerusalem Plomb Durci’, i don’t think it will be censured, don’t know. I have a feeling that the public in Israel don’t want artists to remind them reality. On one hand they are fed up by these subjects, on the other hand from not wanting to know they just ignore it which is of course worse. Anyway.

Le cinéma ou le documentaire sont-ils aussi des médias qui pourraient un jour embrasser la musique et les textes de Winter Family ?
Could Winter Family’s words and music ever fit with medias such as cinema or documentaries?

On y pense.

We are flirting with this idea.

Traduction : Marie-Eva Marcouyeux

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