Le sceau de l’amitié – éthyle ou numérique – s’il facilite les échanges, n’explique pas leur pertinence. A contrario, la curiosité, l’engagement et l’irrévérence, en ces temps de grandes messes grégaires et médiatiques, font que certaines initiatives convergent avec un naturel tout aussi déconcertant que ne l’était l’ignorance préalable. Avec feu Beko DSL (lire) en qualité d’entremetteur – à l’occasion d’une collaboration digitale à redécouvrir par ici – l’idée de présenter plus en détail Svn Sns r-Records, le label d’Alex Poveda et David Gamelin, allait germer il y a tout juste six mois pour aboutir – après un premier volet dédié il y a deux semaines à Hands In The Dark (lire) – à la seconde partie de notre série Who are you ? Et si Alex et David se sentent autant impliqués dans cette aventure discographique à tirages limités, c’est avant tout parce qu’ils mesurent – au-delà de leurs groupes respectifs – à quel point les sonorités mutantes et synthétiques du vingt-et-unième siècle méritent d’être hiérarchisées dans cette nasse aux contours incommensurables que représente internet. Entre moutons de Panurge et imposteurs resquilleurs – si bons soient-ils dans leur art de la gruge – difficile de s’adonner les yeux fermés sans se faire entuber. Incapable de suivre la cadence, les grandes divisions de l’industrie du disque abandonnent le terrain et la démarche de « label » reprend alors tout son sens, à savoir celle permettant, selon des critères artistiques, de choisir, puis de proposer sous format cassette ou vinyle, des projets originaux plus que prometteurs. A ce jeu, nos deux compères font très fort : Holy Other, qui squatte désormais des stades blindés, a sorti sa première split tape, en compagnie d’Indigochild, via Svn Sns Records, quand Gregory Carl Miller (I Do Not Love) – récent auteur de Worship, disponible par ici – et Eleanor Logan (Happy New Year) – avec un LP annoncé pour février – subjuguent, tant par leur timbre de voix respectif que par leur aura mélodique, au charme instantané. Interview et mixtape de deux passionnés.

Entretien avec Alex et David


D’où vous est venue l’idée et la volonté de créer Svn Sns Records ?

Au départ, on a décidé de monter cette micro structure afin de pouvoir sortir nos projets musicaux. David et moi représentons les deux-tiers de To The Happy Few et David officie également en solo en tant que Chief Black Cloud. Il s’agissait donc simplement d’une démarche DIY de faire de la musique et de la sortir sous la forme qui nous paraissait la plus cool. Après s’être fait plus ou moins bourrer le mou par quelques labels qui te promettent tout un tas de conneries pour mieux disparaître ou te faire patienter indéfiniment, on s’est dit que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Après ça a dégénéré… Je tiens à préciser que l’immense majorité des gens derrière les petits labels avec qui on a eu l’occasion de discuter sont des personnes réellement passionnées et amoureuses de musique. Ces gens font ça pour les bonnes raisons, on n’a juste pas eu de chance avec quelques structures étrangères. Mais cela a finalement débouché sur quelque chose de positif.

Peux-tu nous expliquer la signification d’un tel nom, Svn Sns Records ?

Le nom vient du fait que nous sommes un peu obsédés par le chiffre sept et que nous sommes tous les deux nés au mois de juillet. C’est aussi en rapport à notre enfance/adolescence bercée par le hard rock et un clin d’œil à une chanson d’Iron Maiden… Ce qui est assez marrant quand j’y pense puisque ça n’a jamais été notre groupe préféré.

Le fait d’être basé à Paris est-il un avantage quand on fait vivre ce type de structure ?

Je ne sais pas du tout si le fait d’être basé à Paris est un avantage. En fait, je pense que sous certains aspects c’est même plutôt le contraire. Être musicien ou avoir un label sont des activités qui coûtent, financièrement et en terme de temps. Donc quand tu vis dans une ville où tout est hors de prix, surtout les loyers, tu dois te démener, jongler avec les boulots alimentaires, faire des sacrifices. Mais en disant ça, je ne pense pas que ça soit nécessairement plus facile dans d’autres régions, chaque endroit a ses avantages et ses inconvénients et présente différentes problématiques. Au mois le truc sympa avec Paris c’est que tu peux voir un paquet de concerts, d’expos et rencontrer pas mal de gens différents.

Votre mode de production est essentiellement DIY. Tu peux nous en expliquer le fonctionnement ?

Comme tu le sais DIY signifie Do It Yourself, c’est un mode de fonctionnement très répandu et qui selon moi est bien parti pour se généraliser de plus en plus quand on voit la faillite du système qui a prévalu jusqu’à présent, à savoir majors et labels traditionnels, distributeurs et grandes enseignes, soit, pour schématiser vite fait, un traitement de la culture qui est équivalent à celui réservé à n’importe quel autre produit de grande consommation et qui pour moi, n’est plus du tout en phase avec la réalité. L’idée toute simple derrière notre démarche et de faire les choses par nous-mêmes avec les moyens à notre disposition. Là où le terme DIY peut revêtir tout un tas de significations politiques ou éthiques (notamment dans le milieu punk/hardcore dans lequel j’ai longtemps évolué), nous voyons ça comme une nécessité plus que comme quelque chose à grande valeur morale. C’est le seul moyen que l’on a trouvé pour sortir les artistes qui nous aimons et souhaitons défendre sur des supports que nous affectionnons (cassettes et vinyles). Du coup on a démarré en se saignant un petit coup en injectant nos sous dans les premières sorties, mais étant donné que l’on a eu la chance de plutôt bien écouler nos sorties dès le début, on peut dire maintenant qu’une sortie finance la suivante. Les moyens sont forcément limités mais l’aspect positif de la chose est que nous avons une liberté absolue en ce qui concerne nos choix (on fonctionne uniquement au coup de cœur) et la même chose est valable pour les artistes (nous n’intervenons jamais sur leur travail créatif, si ce n’est pour donner un avis quand on nous le demande). D’ailleurs je pense que pas mal d’artistes apprécient cette façon de faire, ils ont la main sur tout et n’ont aucun compromis à faire. L’aspect financier est de facto beaucoup moins lucratif mais au moins ils échappent aux DA débiles qui cherchent à imposer tel ou tel visuel ou encore le fait de chanter en français parce que c’est mieux pour le marché hexagonal. Après, chacun son truc.

Après la sortie de la cassette de I Do Not Love, quels sont les projets immédiats et futurs du label ?

Les deux sorties suivantes (début 2012) seront le premier album de Happy New Year en vinyle et un EP cassette de To The Happy Few. Et pour après, en vrac, une cassette de Full Moon Fuck, un vinyle de Indigochild et encore d’autres trucs.

Sur le beko_hartzine (écouter), c’est un peu grâce a vous que l’on retrouve la fantastique Eleanor de Happy New Year. Vous pouvez m’en dire plus à son sujet et ce qu’elle a dans les cartons niveau projets ?

Nous sommes très heureux de travailler avec Eleanor, sa musique est comme tu dis fantastique et c’est quelqu’un d’hyper cool. Notre rencontre est assez marrante puisqu’elle nous a contactés suite à une interview que nous avons eu dans le webzine new-yorkais Impose (lire). Elle nous a écrit parce qu’elle trouvait que l’on partageait la même vision des choses et sa manière de nous aborder a été vraiment chouette. Là où l’immense majorité des gens t’envoient un lien soundcloud ou bandcamp (ce qui n’a rien de mal bien sûr), elle a simplement souhaité avoir une adresse postale pour nous envoyer son premier vinyle 7’ qu’elle avait sorti toute seule, sans même nous donner le nom de son projet. Une semaine plus tard le vinyle est arrivé et on s’est pris une énorme gifle, il n’y avait plus à se poser de question. En plus le truc marrant c’est qu’Eleanor a beau vivre à Brooklyn, elle est australienne et je le suis également, du coup il y a des points communs en dehors de la musique. C’est la beauté de cette activité, tu fais des rencontres inhabituelles et tu partages des trucs. De toutes façons l’aspect humain est hyper important pour nous. Sinon, niveau projets en plus de la sortie du LP (février a priori), il y a une tournée européenne en prévision pour le mois d’avril et on l’accompagnera sur la route avec To The Happy Few. Si tout se passe bien ce sera pour le mois d’avril.

Beko vient de tirer sa révérence digitale (lire). J’en profite pour connaître ton sentiment à propos de cette structure originale et défricheuse.

Mon premier sentiment lorsque j’ai appris la fin de Beko a été : « ah merde ! », parce que comme tu dis, c’était vraiment difficile de trouver meilleur endroit pour découvrir et redécouvrir des groupes plus intéressants les uns que les autres. Après quand tu vois l’énergie investie dans ce projet – sortir des choses chaque semaine pendant un bon moment, ça relève presque de l’exploit surhumain – tu comprends pourquoi ça ne pouvait pas durer beaucoup plus longtemps. Mais plus qu’une fin, c’est un nouveau départ pour Reno et son acolyte car ils n’ont pas fini de nous régaler avec leurs goûts souvent irréprochables. J’ai hâte de connaître la suite.

Qui sont les amis de Svn Sns Records ?

Et bien, même si c’est difficile de répondre à cette question sans prendre le risque d’oublier quelqu’un ou de vous infliger une liste indigeste, je dirai évidemment Reno et feu Beko, Toma et Les Boutiques Sonores qui font un travail énorme sur Paris et tout ça avec la plus grande gentillesse, Le Pied de Biche (galerie/librairie fondée et tenue par ma chère et tendre) qui a accueilli entre autres des artistes Svn Sns pour des concerts et qui vend l’ensemble de notre catalogue, Seb de Holy Strays parce que c’est juste un mec adorable, Dwight et Jehri de chez Get Off The Coast, Haruka chez Big Love, Michael chez Rough Trade et Hartzine (et tu sais bien que ce n’est pas de la lèche en plus). Voilà, en tout cas j’espère que t’es content de nous avoir mis dans une position délicate auprès de toutes celles et ceux que l’on a pu oublier…

Mixtape

(TC/DL)

01. To The Happy Few – E.V.P (Software Sex)
02. I Do Not Love – I Am So Ugly
03. Happy New Year – The Drop
04. Full Moon Fuck – Made U A Tape
05. IndigoChild – Sunshowers (MIA rmx)
06. Holy Strays – Trust Your Blood (Forest Swords Cover)
07. Glitter Bones – Race To Heaven
08. Disco Inferno – When The Story Breaks
09. Chief Black Cloud – Blue Moon (Cover)
10. Tones Of Tail – Performance
11. White Ring – One Nation Under God (Rick Ross Rmx)
12. Holy Other vs Hood – Pity U / Resonant 1942

01. TO THE HAPPY FEW est le groupe dont nous faisons partie avec David. Il s’agit ici d’un nouveau titre inédit qui figurera sur un EP prévu pour début 2012.

02. Derrière I DO NOT LOVE se cache Gregory Carl Miller, un jeune homme bourré de talent qui nous vient du Massachusetts. Voici un morceau inédit de ce romantique au timbre de voix abyssal. Son EP Worship est sorti chez nous sous format cassette il y a un mois (disponible par ici).

03. HAPPY NEW YEAR est le projet solo d’Eleanor Logan, une Australienne expatriée à Brooklyn. L’histoire de notre rencontre est assez drôle puisqu’elle nous a contacté suite à une interview que nous avions eu dans le webzine new-yorkais Impose (lire) et il se trouve que je suis également de nationalité australienne. On est immédiatement tombé sous le charme de cette musique d’une rare intensité. Son premier album verra le jour sous forme de galette vinyle en février prochain, Winter Sun en est le premier extrait. Une tournée européenne est également prévue pour le mois d’avril.

04. FULL MOON FUCK est l’un des deux projets solo de David (moitié de Svn Sns et frontman de To The Happy Few). Voici un extrait de son EP qui devrait voir le jour sous forme de cassette début 2012, et puis on trouvait que le titre du morceau était approprié pour cette mixtape.

05. INDIGOCHILD est un petit prodige de 15 ans du fin fond du Wisconsin et sa split cassette avec HOLY OTHER était notre troisième sortie. Depuis, on a beaucoup entendu parler du second mais croyez moi, ce petit gars n’a pas fini de faire parler de lui. Voici son remix de la chanson Sunshowers de MIA.

06. HOLY STRAYS, en plus d’être un jeune homme très talentueux, est également un très bon pote. Il était donc hors de question de faire une mixtape sans lui. Voici sa reprise d’un morceau de FOREST SWORDS, véritable tour de force, ou comment transformer un morceau drone ambiant en danse tribale funky jazzy.

07. GLITTER BONES. Leur vinyle Returning The Magic était notre quatrième sortie, Race To Heaven en est un extrait. Leur musique est le parfait accompagnement pour une balade dans les nuages sur le dos de Falkor le dragon à tête de labrador de l’Histoire sans fin.

08. DISCO INFERNO est un groupe mythique, probablement l’un de nos préférés. Actif de 1989 à 1995, il a très largement contribué à ouvrir la voie de la pop d’aujourd’hui, par l’utilisation des samples notamment, et tout ça presque dans l’indifférence générale, malheureusement. Cette chanson est extraite de l’album Technicolor, leur dernier disque. Et pour celles et ceux qui veulent poursuivre plus loin l’exploration de ce groupe fantastique, le label One Little Indian a récemment réédité une collection de tous leur singles et faces B intitulée 5 EPs (lire).

09. David revient avec son autre projet solo CHIEF BLACK CLOUD et propose ici sa réinterprétation de ce classique repris par le passé par des gens tels que Billie Holiday ou Elvis Presley.

10. Nous sommes plus fan de Bauhaus que de TONES OF TAIL mais ce morceau est d’une efficacité redoutable et nous hante depuis toujours. On retrouve dans les deux projets cette même mise en place rythmique subjuguante.

11. La witch haus est une vaste fumisterie. En dehors de quelques groupes précurseurs et inventifs, il n’y a pas grand chose de valable. Juste des suiveurs en quête de hype qui se clonent les uns les autres. Du coup, voici un remix de WHITE RING qui fait du bien avec son ambiance hip-hop apocalyptique. On en profite également pour saluer Rick Ross qui a eu des problèmes de santé dernièrement et lui souhaiter un bon rétablissement.

12. On a fait se rencontrer sur ce mashup un titre de HOLY OTHER, extrait de la split cassette avec INDIGOCHILD mentionnée un peu plus haut, avec un titre de HOOD extrait de l’album Silent ’88. HOOD est un groupe auquel on voue un culte depuis toujours, c’est et ça restera une source d’inspiration constante, à l’image de Disco Inferno. C’est un groupe dont on ne parle jamais assez.