Si pour Brian Eno, qui la popularisa, la musique ambient « doit être capable d’accommoder tous les niveaux d’intérêt sans forcer l’auditeur à écouter », selon une note incluse dans son fameux Ambient 1: Music for Airports, ajoutant qu’elle « doit être discrète et intéressante », cette vision utilitariste est aujourd’hui à relativiser, voir à inverser. Trouvant ses intimes racines à la fois dans les travaux d’Erik Satie et de sa « musique d’ameublement » inspirée du dadaïsme et dans les œuvres monumentales de compositeurs Américains tels que John Cage, Steve Reich et Philip Glass, l’ambient, une fois dissipé le hululement d’une Kosmiche trippée teutonne avec Klaus Schulze en tête de pont, s’est retrouvée assimilée à une musique d’ascenseur pour intellectuels et techniciens de la matière sonore. Et pourtant. Et pourtant, si sa conception peut paraître prétentieuse, flirtant avec la musique drone, le field-recording et l’électronique abstraite, l’ambient est à situer bien au-delà d’un habillage sans âme d’une société moderne qui créée d’elle-même sa propre musique, par la machinisation et l’automatisation à outrance. C’est avant tout une syntaxe libertaire exorcisant par son refus de la mélodie toute accommodation trop simpliste et toute récupération mercantile : l’ambient est un langage hors du temps, instiguant sans forme prédéterminée un paysage sonore que chacun se construira selon sa propre expérience auditive, soit une sorte de dialogue entre le moi et l’immensément grand, dialogue que l’on peut entretenir en contemplant aussi bien la voûte céleste qu’un paysage montagneux s’étendant sous ses yeux. Musique de liberté donc, mais aussi refuge atmosphérique où l’on aimera enfouir l’esquisse de ses propres introspections. Naturaliste et intimiste, l’ambient apparaît de plus en plus comme un antidote à cette compression de la temporalité qu’on ne cesse de nous imposer sur l’autel de la rentabilité, et qui à de plus en plus de thuriféraires de part le monde. La liste serait bien trop longue si l’on tentait d’être exhaustif, mais s’il ne fallait en retenir qu’un, sans hésiter, le label Room40 tient la corde.

Durant la première Guerre Mondiale, la dénomination « Room 40 » camouflait le Naval Intelligence Department, service chargé par l’Amirauté britannique du décryptage des codes ennemis. En 2002 et un split réunissant DJ Olive et I/O3, Room40 devient le label du musicien et producteur Australien Lawrence English qui lancera, entres autres, par ce biais, dès 2003 Ben Frost avec l’album Steel Wound. Issu de la formation indus Dogmachine, qui a plus ou moins bien tourné depuis son départ, et abordant les thèmes de la perception et de la mémoire via ses expérimentions ambiant-drone conciliant à la fois dimensions musicale et visuelle, Lawrence English égraine depuis 2005 via les labels Touch, 12k ou encore Winds Measure Recordings ses disques lorgnant vers une électronique aventureuse l’ayant conduit à collaborer avec notamment John Chantler au sein d’Holy Family, la chanteuse japonaise Tujiko Noriko ou encore Liz Harris de Grouper – qui en plus de sortir un EP sur Room 40 concocte avec lui un disque éponyme en 2013 sous l’éphémère entité Slow Walkers – , tout en étant au four et au moulin de son label qui n’a de cesse d’inscrire en lettres d’or cette volonté de transcendance d’un quotidien déshumanisant. En témoigne, avec une beauté confondante, son ultime sortie signée Rafael Anton Irisarri, A Fragile Geography dont on a touché quelques mots par ici, en témoigne aussi la mixtape du natif de Brisbane à découvrir ci-après l’interview qu’il nous a récemment accordé.

Lawrence English l’interview

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Photo © Marc Behrens

Peux-tu nous raconter comment a débuté le projet Room40 ? Quelle était ta principale motivation et est-elle toujours intacte ?
Tell me how did Room40 get started? What was your main motivation in this project? Is it always intact?

L’aventure Room40 a commencé au crépuscule du siècle dernier. J’écoutais un bon paquet de musique enregistrée par des amis et plusieurs artistes que je respecte profondément mais qui n’avait jamais été publiée où que ce soit. Je me suis dis qu’il fallait que je m’en charge et le label a commencé avec cet objectif en tête. Je voulais aussi créer un contexte qui permette de tisser des liens entre des groupes d’artistes et des auditeurs partout dans le monde, qui partagent un état d’esprit commun. Le label a débuté avec un focus important sur l’étranger et l’international, je voulais vraiment créer une sorte de plateforme qui connecte ce que j’avais vécu ici en Australie et le reste du monde. A l’époque, l’Australie, ça restait un pays assez loin de tout.

Room40 started during the dusk of the last century. I had come across a bunch of music, made by friends and other artists I deeply respected, which was at that time going unreleased. I felt like this was something I wanted to address and the label started with that in mind. I also wanted to create a situation where I could facilitate the connection of communities of like minded artists and audiences across the world. The label started with a very outward looking focus. I wanted to link together what I experienced directly around me, here in Australia, with the rest of the world. Back then Australia still felt like a long way away.

Lawrence, tu es aussi compositeur et un artiste media en tant que tel. Peux-tu nous expliquer ce qui relie, selon toi, ton label et tes créations ?
Lawrence, you’re composer and media artist. Can you explain to us the link between your label and your art?

Je ne suis pas certain qu’il y ait un lien en tant quel. J’imagine que le contexte à partir duquel mes créations ou celles des autres existent sont probablement proches. Par exemple, les contraintes esthétiques du label au niveau du travail des artworks est une chose à laquelle je fais vraiment attention, un peu de la même manière dont je travaille moi-même mes créations. Les contraintes, les règles, tout ça est très important pour moi, c’est le point central qui me permet de repousser mes limites quand je travaille sur quelque chose. Le fait de se débattre contre l’enfermement c’est un acte très proactif et le résultat qui ressort peut vraiment donner une impression de puissance et de tension qui peut s’avérer essentielle. Il y aurait d’ailleurs beaucoup de choses à dire sur le fait de travailler avec des moyens limités et de s’en remettre surtout à son esprit !

I’m not sure there’s a direct link per se. I imagine some of the conditions under which they exist might be similar. For example the aesthetic constraints of the label in terms of artwork is something I value dearly and in many ways mimics the ways I tend to create work. I value constraint and framing as central away to push through the creation of work. The act of struggling against bondage is very provacative and the resulting friction can create a real sense of power and tension that can be put to good use. There’s a lot to be said for working with limited means and having to use your mind!

Le label a désormais 8 ans, avec plus de 130 références à son actif…
The label is eight years old for more of hundred and thirty references…

En réalité le label a 15 ans cette année, en pleine puberté donc !

Actually we’re 15 years this year. So in full puberty!

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Norman Westberg – 13

Le label semble se spécialiser surtout sur le field recording, l’ambient et l’électronique assez expérimentale. Tu entretiens une ligne artistique claire pour le label ? Est-ce que tu cherches à projeter une esthétique ou un concept particulier dans chacune des sorties ? Il semble qu’il y ait une évolution depuis le début de la création du label, n’est-ce pas ?
The label seems focused on field recording, ambient and deep electronic. What’s the artistic guideline of the label? Is there a musical aesthetics, a concept which you try to keep at every release? There is an evolution compared with the origin, no isn’t it?

À mes yeux, il y a une esthétique assez floue mais bien présente sur l’ensemble du catalogue de Room40. On a cherché à travailler sur des projets de genres bien différents, depuis l’avant pop de groupes comme Tenniscoats ou d’artistes comme Tujiko Noriko, jusqu’aux travaux radiophoniques de Luc Ferrari, l’électronique de John Chantler ou le travail de composition de David Shea. J’aime me dire que l’élément qui rassemble toutes les sorties du label est avant tout une forme de concept plutôt que le son en lui-même : chaque artiste avec lequel nous travaillons a une profonde affinité et cherche clairement à créer un contexte d’écoute véritablement profond et intense. Ils veulent que leurs auditeurs soient littéralement embarqués dans leurs travaux, en tout cas c’est la manière dont je ressens les choses à l’écoute de toutes ces sorties.

I feel that there’s a rather broad aesthetic spread in Room40’s catalogue. We’ve had everything from avant pop with groups like Tenniscoats and artists like Tujiko Noriko through to the radiophonic works of Luc Ferrari, the electronics of John Chantler and the compositional work of David Shea. I like to think that the label’s anchor is more in concept than in sound. Each of the artists we work with has a deep affinity for and interest in creating situations of profound listening. They want their listeners to be deeply embedded in their work and certainly that’s been my experience when listening to these works.

Quels sont les labels qui t’ont inspirés dans ton approche ? À tes yeux, le travail que tu fais pour Room40, est-ce avant tout avec une ambition très philanthrope ?
What kind of labels inspired you in your approach? For you, fight for a label as Room40, is it always a philanthropic approach?

Quels qu’ils soient, tous les labels connaissent un certain nombre de difficultés et de contraintes dans leur travail quotidien. Ils existent à la fois dans le passé, le présent et le futur. Ils sont une mémoire de la musique sortie mais aussi des entités bien vivantes. Ils tentent de remettre constamment à jour leur catalogue mais n’oublient pas de rêver non plus. Ils donnent une véritable chance à l’individualisation de l’approche mais sont par essence profondément collectifs dans leur forme. Voila ce qui est, à mes yeux, la beauté mais aussi tout le challenge d’un travail de label : parvenir à unifier ces idées qui semblent réellement en opposition. Être pleinement dans le présent, tout en essayant d’imaginer et de créer des futurs possibles. À la fois la graine et l’arbre en un seul et même point.

At their best, labels work across a number of concerns simultaneously. They exists in the past, present and future all at once. They are archival, but living. They are actualising, but dreaming. They offer the chance for individuation, but are utterly collective in their form. This for me is the beauty and challenge of a label = to unite these seemingly opposing ideas. To be present, yet always yearning and imagining the possible futures. The seed and the tree all at once.

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Chris Abrahams – Play Scar

En tant que gérant de label, est-ce que l’approche DIY a eu une profonde influence sur ton travail ? Considères-tu Room40 comment un label home-made ?
As label owner, does the DIY have a strong influence on your work? Do you still consider Room40 like a home-made label?

J’ai toujours beaucoup cru dans la démarche DIY. Room40 prend ses racines dans ce type d’approches avec lesquelles je me suis familiarisé quand j’étais ado et que je gérais des fanzines ou de l’échange de tapes. Cette époque a été cruciale pour moi. Elle m’a permis de découvrir cette passion pour la musique et continue de me construire, jusqu’à aujourd’hui. Pour moi l’essence de la culture DIY est plus fort qu’elle ne l’a jamais été et je me sens très proche de ça !

I have always been a huge believe in the DIY approach. Room40 takes root from these methodologies informed by my younger years running fanzines and tape trading. Those times were central in forming my interests in music and still to this day they shape me. I think the essence of DIY culture is as strong as ever and I have a great affinity for it!

En tant que musicien, entre développement intellectuel et recherche d’un souffle, d’une perception ou d’une mémoire plus profonde, plus instinctive, quel sens donnes-tu à ton travail sur l’ambient ?
As musicians, between cognitive journey and profound exhalation, perception and memory, what is the sense of your research which you deliver by ambient music?

Si l’on parle d’ambient music spécifiquement, mon envie est de créer un environnement émotionnel et personnel. Un environnement chaleureux dans lequel l’auditeur peut être entièrement noyé, aussi bien dans le temps que dans l’espace, dans ce que la musique a à offrir. La richesse de l’expérience qui en découle ne dépend littéralement que de l’auditeur lui-même.

If we’re speaking of ambient music specifically, my desire is to create an affective environment. This environment is invitational and allows the listener to be wholly consumed by the offer of the music in time and in space. The richness of that experience is entirely their own and up to them.

Selon toi, quels sont les artistes qui ont profondément marqué la direction prise par le label ? Comment as-tu rencontré Grouper ou Ben Frost ? Est-ce que leur célébrité grandissante représente un véritable atout ou juste une fierté pour Room40 ?
According to you, what artists shaped the direction of the label? How did you meet Grouper or Ben Frost? Is their rising celebrity an asset or just a pride for Room40?

L’identité d’un projet n’est jamais totalement arrêtée, il s’agit d’un processus de construction continu. C’est pour cette raison que je perçois chaque artiste, chaque sortie de Room40 comme partie prenante de la nature du label. C’est la somme de ces parties, l’incroyable talent et les capacités de chacun des artistes impliqués qui font ce qu’est le label aujourd’hui. Je me sens incroyablement chanceux d’avoir pu travailler avec de tels artistes.

En ce qui concerne ma rencontre avec Ben et Liz : Ben et moi nous nous connaissons depuis environ 15 ans, on s’est rencontrés au Sound Summit, un festival de musique à Newcastle, il y a très longtemps. On s’est tout de suite très bien entendus. Quant à Liz, on s’est rencontrés vers 2008, à un de ses concerts ici à Brisbane, on est restés en contact depuis. C’est ce qui est formidable avec la musique : de nouveaux amis t’attendent à chaque coin de rue, à chaque occasion, parfois des gens qui deviendront des amis très importants pour toi dans le futur.

Identity is never fixed, it is always in a process of becoming. For that reason I think every artist, every release for Room40 shapes the nature of the label. It is the sum of its parts and benefits from the incredible talent and skill of the artists involved with us. I count myself so very fortunate to have had the chance to work with these wonderful artists.

As to where I met Ben and Liz. Ben and I have known each other for about 15 years, we met at Sound Summit, a music festival in Newcastle a very long time ago. We pretty much hit it off straight away. Liz came to stay sometime around 2008 I think. We were presenting a concert for her here in Brisbane and stayed in touch ever since. That’s the wonderful thing about music, new friends are around every corner, some of them very special friends you cherish into the future.

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Mike Cooper – Fratello Mare

Comment choisis-tu les artistes avec lesquels tu travailles et quelles sont tes relations avec eux ?
How do you choose the artists with whom you work and what are your relations with them?

On est un label d’amis, un label familial. Je veux seulement travailler avec des artistes en qui je crois et dont je me sens proche du travail. La vie est courte, pourquoi faire des compromis ?

We’re a friends and family label. I only want to work with artists who I believe in and feel compelled by their work. Life is so very short, why compromise?

Quelles sont les approches musicales qui t’inspirent le plus en ce moment ? Peux-tu nous parler de tes prochaines sorties ?
What are the different musical approach/styles who motivate you most today? Can you speak to us about your next releases?

Il y a deux types de musiques pour moi : celle qui t’appelle et t’immerge de plus en plus profond dans quelque chose de fort, et celle qui ne le fait pas. Je veux une musique qui m’enveloppe complètement, qui me noie. En 2016, nous avons déjà prévu des sorties de Chris Abrahams, John Chantler, David Toop et pas mal d’autres gens très talentueux.

There’s two kinds of music. That which calls you in, drawing you deeper and deeper…and that which doesn’t. I want music to drown me. In 2016 we have new editions from Chris Abrahams, John Chantler, David Toop and many other fine folks.

Puberty In Blue Mixtape

01. Eugene Crachesio – Stannum 09
02. David Shea – Emerald Garden
03. Lawrence English – Another Body
04. Norman Westberg – Frostbite Falls
05. Erik Griswold – Pendukum Shift
06. Taylor Deupree – Seep
07. Ueno – 8
08. Andrea Belfi – D
09. Simon James Phillips – Posture
10. Mike Cooper – White Shadows
11. John Chantler – B2
12. Marina Rosenfeld – Cuz I Can’t Find My Way