C’est sans doute par un héritage no wave que la musique expérimentale contemporaine s’ébroue avec tant d’enthousiasme dans les remous du contraste. Contraste des matières, fusion des genres, l’expé est un bouillon de culture sur lequel croissent les bourgeons des courants bruitistes à l’affût de nouvelles niches musicales à explorer et mélanger. Depuis sa capitale des Gaules, le collectif Dur et Doux cultive avec une paternité toute familiale l’attachement aux contrastes qu’il porte jusque dans son nom, du jazz rock progressif saharien de uKanDanz au lo-fi minimaliste et anti puritain de Brice et sa Pute, sans laisser de côté le noise rock de L’Effondras, pépite du label, qui a récemment bouclé un EP avec Niko Wenner d’Oxbow. Cette émulsion foisonnante sert de faire-valoir à toutes les prises de risque, et en 2016, l’écurie lyonnaise lâche la bride d’un concert concept: le rapprochement de deux de ses poneys math rock, Ni et PoiL, pour une tournée à formation double, batteries comprises, aux six coins de l’Hexagone. Et c’est avec le discours autocritique et mature des roadies qui ont souvent installé leur merch à côté des pissotières que le crew répond à nos questions sur eux, l’industrie musicale et les tours de France en famille.

Quand et comment le projet est-il né, de quelle initiative et avec quelle motivation? Cette motivation a-t-elle évolué jusqu’à présent?

Dur et Doux a été fondé en 2008 par les membres du groupe lyonnais Brice et sa Pute, Marie, Pierre et Rod. Sa première vocation était de fournir au groupe une structure juridique permettant de se produire en respectant le cadre légal. Ensuite, Clément est arrivé fin 2010 et à partir de là plein de groupes se sont greffés au projet. D’abord PoiL après une tournée en coplateau avec Brice et sa Pute, puis Ni, qui tombe amoureux de PoiL et vice et versa, L’Effondras, Icsis, Herr Geisha, Chromb!, Mercy, Gwyn Wurst, uKanDanZ… et puis il y a même un gros bébé qui naîtra début 2016 des copulations entre PoiL et Ni et qui s’appelle PinioL.

Tous les projets ont un lien de capillarité humaine et artistique. On retrouve des musiciens communs dans la plupart des formations et dont la majorité d’entre eux sont issus de la scène rock, jazz et musiques improvisées lyonnaise.
La motivation initiale était de pallier à l’absence de structure de production et de label pour tous ces projets. Aujourd’hui, Dur et Doux est devenu un collectif protéiforme faisant à la fois de la production de groupe, de tournée et de disques.

Votre nom, Dur & Doux, représente assez bien vos sorties, ce paradoxe entre subtilité et brutalité qu’on retrouve dans quasiment tous les groupes de l’écurie. Comment est-ce de tenir un label dans une niche prog expé?

On ne reviendra pas sur le nom, en effet il colle bien à ce que nous défendons. Tenir un label de niche est à la fois excitant et aventureux. Comme expliqué plus haut, nous avons commencé l’activité phonographique car nous ne trouvions pas de labels prêts à s’investir sur nos projets, ces derniers n’étant pas assez rock, pas assez jazz, pas assez world, toujours aux frontières de l’inclassable. “Ça marchera jamais” a toujours été notre devise, et ça marche. Nous apprenons un peu à chaque sortie ce que c’est que d’être un label, il est évident que ce n’est jamais gagné mais nous nous rendons compte qu’en réunissant les énergies de tous ces projets nous arrivons à défendre une niche sur laquelle il est difficile de raisonner avec une logique commerciale. L’industrie de la musique n’a pas grand intérêt à porter des aventures comme la nôtre, le développement est long et incertain, nous gardons et utilisons toute l’énergie disponible, et ça a plutôt l’air de porter ses fruits si on en juge par les soutiens que nous avons après sept ans de pataugeage créatif, une vingtaine de disques et des centaines de concerts.

Nous n’étions pas là il y a vingt ans pour parler du passé mais l’industrie musicale d’aujourd’hui ressemble à un gros requin compresseur, il y a un gros gâteau, même si tout le monde a pleuré la mort du disque. Quand tu vas chez les disquaires généralistes et même un peu les spécialisés (il faut bien qu’ils croûtent), tu trouves des tonnes de rééditions qui se vendent à 9,99 € ou à 27,50 €, c’est super de pouvoir acheter des disques de Nirvana en vinyle mais ce n’est pas vraiment stimulant en terme de création. Niveau prise de risque ce n’est pas la fête pour les grosses machines. Par contre il y a tout un florilège de petits labels et d’autoprods, de groupes de distros qui se sortent les doigts pour faire exister des groupes indéfendables commercialement. Pour ce qui est du digital, nous ne comprenons pas encore grand chose, à part que les répartitions du streaming et des ventes sur les plateformes ne font pas rêver, quand tu vois que Sony récupère 78 millions d’euros des parts de Deezer et Warner 38 millions, tu sens bien que tes poneys ne sont pas dans les courses et tu te demandes si il faut continuer à mettre en ligne du contenu sur ces plateformes. Une chose est sûre, nous concernant et concernant les labels similaires, les groupes que nous défendons sont des groupes vivants, qui tournent beaucoup, l’essentiel des disques sont vendus aux concerts et placés dans les disquaires à leur demande ou quand nous passons dans les villes. C’est assez agréable et humain de diffuser les productions de manière artisanale, ça ne rapporte pas des milles et des cents, de toute manière ce n’est pas l’objectif mais ça avance à force de brasser plein de gens et de projets.

Le rapport qui vous unit aux artistes que vous représentez semble assez fort, presque familial. Comment les dénichez vous et quel genre de rapport entretenez-vous par la suite?

Il y a effectivement un lien fort entre nous et les artistes et entre les artistes entre eux. Le côté famille est évident, tout le monde vient de la même scène même si ils n’ont pas tous la même formation musicale. Il n’est pas rare que nous montions des tournées en coplateau, ça rapproche et globalement les groupes s’apprécient mutuellement. Nous ne dénichons pas exactement les groupes, ça se fait par connexion et par coup de cœur. Si tu prends tous les projets tu peux former un cercle infernal qui permet de comprendre un bout de la scène lyonnaise actuelle, d’ailleurs, un musicologue essayait de schématiser le processus il y a quelques temps et ça a donné ça :

Scène Lyonnaise_V1 Hartzine
Scène lyonnaise V2 Hartzine
Pour ce qui est du rapport que nous entretenons avec eux il est à la fois amical et professionnel. Nous travaillons ensemble sur les projets, allons ensemble en tournée, voir des concerts et ripailler. Bon, nous n’en sommes pas aux vacances au ski et aux arbres de Noël du comité d’entreprise mais sait-on jamais.

Le projet PinioL rassemble en mode cousinage consanguin deux groupes de la fraternité Dur & Doux, PoiL et Ni. Il ne s’agit pas d’un side project mais d’une vraie complétion puisque la formation est doublée : deux batteries, deux basses, deux guitares, deux claviers. Comment le concept est-il né et comment se passe cette première tournée?


PinioL est né de la rencontre entre PoiL et Ni. Après quelques tournées en coplateau — les musiciens s’entendant à la fois sur le plan artistique et sur le plan humain — l’idée a germé de créer un groupe et de monter un répertoire. Il y a eu une première résidence crash test en 2013 puis plus rien faute de temps, PoiL et Ni ayant sorti un album respectivement en 2014 et en 2015. Fin 2014 nous avons tenté de relancer la machine, nous avons contacté des salles pour tâter le terrain et monter des dossiers pour avoir des financements sur la création. Ça a marché et ça nous a poussés à accélérer le processus. Nous ne pouvons pas encore parler des tournées parce que la première aura lieu en février et mars prochain, par contre pour ce qui est de la création, c’est un bon défi avec deux batteries, deux basses, deux guitares, deux claviers et les méthodes de compositions de chacun des groupes et des musiciens. Nous avons pu bosser le projet dans des bonnes conditions au Brise Glace, à la Tannerie, au Périscope et à la Fraternelle, ça nous a permis de faire un travail sur le son et la lumière en parallèle de la composition. De toute façon, ce projet n’est pas destiné à tourner dans des minis lieux, il y a trop de monde au plateau, trop de besoins techniques et un volume sonore trop important pour faire des caves et des café concerts. Pour les tournées, nous ne pouvons que l’imaginer pour le moment, ça devrait être un vrai plaisir de se retrouver à dix, faire du camion et envoyer de la grande saucée, le premier jet sera sans aucun doute un beau voyage en poneysie.

L’Effondras a invité Niko Wenner d’Oxbow à enregistrer un EP, Lemures / Je reste avec Vous. Le résultat est un post rock sublime, à écouter ci-dessous. Comment le projet s’est mis en place puis déroulé? Peut-on espérer d’autres collaborations de ce genre?

Le groupe a joué avec l’Enfance Rouge et Eugène S. Robinson il y a quelques temps, L’Effondras étant bien fan d’Oxbow, nous avions profité de cette occasion pour échanger et parler d’une possible collaboration. Niko Wenner passe pas mal de temps en France, il y était pendant que L’Effondras était en studio, ils l’ont invité au Hameau pendant deux jours et ont enregistré l’EP sorti en novembre 2015. Bien sûr nous aimerions pouvoir renouveler ce genre de collaboration, PoiL aimerait enregistrer un album avec des chanteurs de Nô japonais. Ca ne se prête pas nécessairement à tous les projets et l’envie doit venir des groupes et nous espérons qu’il y en aura d’autres prochainement !

Vous pouvez nous présenter le festival La dure Beuglante de la douce Abeille et nous expliquer l’implication du label?

Nous organisons régulièrement des concerts sur Lyon, principalement pour les artistes du collectif et parfois pour des artistes potes ou pas potes en tournée. Nous avons fait pas mal de choses avec feu le Clacson (la meilleure salle qui transpire le rock de Lyon), le Périscope, le Marché Gare et des cafés concerts de l’agglo. Marie qui avait un “vrai” travail jusqu’à l’année dernière était régisseuse au NTH8. Le théâtre suit depuis longtemps ce quelle fait à côté et donc les projets de Dur et Doux. Ils nous ont proposé une carte blanche dans leur saison en 2014 avec deux semaines d’occupation du plateau pour de la résidence et deux jours de festival, le cadeau de rêve de récupérer un théâtre, un plateau et un parc lumière que tu peux moduler comme tu veux pour faire ce que tu veux.
Nous nous sommes associés avec l’Abeille Beugle qui organisait un festival magnifique dans la Drôme jusqu’en 2012 (et qui sont accessoirement ces messieurs de PoiL et plein de musiciens) et nous avons monté une programmation sur deux jours. Le label était naturellement impliqué dans la prog, quelques groupes du collectifs ont joué sur les deux soirées, PoiL qui fêtait la sortie de Brossaklitt, Brice et sa pute et Gwyn Wurst.
Nous montons un nouveau festival sur Lyon pour mai 2016, le nom ne sera pas le même et nous investirons d’autres lieux, mais l’idée demeure la même, faire jouer des groupes que nous aimons, brasser plein de genres musicaux et disciplines artistiques, ripailler, tâcher de ne pas perdre de sous et surtout faire une belle fête !

Que prévoyez-vous pour 2016 et comment voyez-vous l’avenir du label? Et que pourrait-on vous souhaiter?

Pour 2016, comme dit juste au-dessus, nous prévoyons un festival, pas mal de soirées sur Lyon et énormément de tournées pour les groupes du collectif. Côté discographique, nous allons défendre les sorties récentes (L’Effondras, Ni, Herr Geisha & the Boobs, Brice et sa pute), nous avons deux sorties planifiées sur la première partie de l’année, un album pour uKanDanZ en février et un pour Icsis en juin. Chromb ! et L’Effondras seront en studio pour enregistrer de nouveaux albums en mars et en juin. Nous aimerions développer encore plus les collaborations avec d’autres labels et avec d’autres groupes de France ou d’ailleurs.
Je crois que ce que vous pouvez nous souhaiter : que nous devenions extrêmement célèbres avec des musiques improbables, que nous gagnions un maximum de pognon avec lesdites musiques et que les bouleversements politiques n’entrainent pas la disparition de nos soutiens en région et ailleurs.`

Quelques mots pour introduire votre mixtape?

Bon courage, en avant pour 1h30 de musique ! Et si vous avez des questions rendez-vous sur 3615 Dur et Doux !

Sheezahee – Snooze (2015)
uKanDanZ – Sewotch Men Yelalu (2016)
Ni – Torfesor (2015)
PoiL – Fionosphère (2014)
Herr Geisha & the Boobs – Chapter IIII (2015)
L’Effondras – L’Âne rouge (2015)
Saint Sadrill – 1 (2016)
Chromb ! – Atmosphère 4014 (2012)
Icsis – A gun (2013)
Mercy – Favourite sinner (2013)
PigRider – Dry und wunderbar song (2014)
Vile Imbeciles – Rolling in ice cream (2012) – parce qu’on a collaboré avec eux à cette époque et que ce groupe déboîte !
Pili Coït – Holy house (2015)
Vil François – Les couleurs du café
Brice et sa pute – Suis-je assez pauvre (2015)
Gwyn Wurst – Impro #5 (2014)

Mixtape