Who are you DEMENT3D?

DEMENTEDLes rencontres fortuites et pas si hasardeuses accouchent parfois de belles idées. Croisé l’année passée à l’occasion d’un concert d’In Aeternam Vale (lire), Julien – agissant sous le patronyme d’Heartbeat et co-fondateur avec François X du label Dement3d – me fit rapidement part de son désir d’organiser un événement spécial, réunissant toutes les entités que compte le label, marquant de fait la nouvelle étape que s’apprête à franchir celui-ci. Instigateur des renommées soirées du même nom au Social Club ou au Djoon – ayant vu défiler entre autres Scuba, Joy Orbison, Surgeon, Regis ou Sandwell District -, la paire voulait se démarquer de celles-ci, proposant ce vendredi 27 septembre au Petit Bain un plateau à part entière Dement3d (Event FB), oscillant entre ambient en première partie de soirée avec Heartbeat et Ligovskoï et techno par la suite avec Polar Inertia, Dscrd et un DJ-set à quatre mains de François X et Heartbeat. Afin d’assurer la mise en bouche, présentation du label en compagnie de Julien avec en prime un mix exclusif – à paraître sous format cassette – associant Dscrd à Heartbeat. Fascinant esthétiquement et rare musicalement, à l’image d’un label dont on n’a pas fini de parler.

Interview

DMTD

Julien, tu es à la fois co-créateur du label et partie prenante en tant que Heartbeat. Peux-tu nous expliquer comment vous êtes passés de l’organisation de soirées – les fameuses Dement3d au Social Club ou au Djoon – à la mise sur pied d’un label ?

À la base, on n’était pas parti pour organiser des soirées. Francois X et moi avons toujours été des DJ, depuis très jeunes, et on s’est mis à la prod un peu plus tard, au début des années 2000. On avait un public, des amis qui nous suivaient, mais le problème à l’époque, c’est que très peu de clubs et d’organisateurs comprenaient ce qu’on faisait. « Trop deep » « trop techno » « trop pointu » « trop intello »… Pour faire exister notre musique à Paris, il a fallu que je prenne le rôle d’organisateur quelque temps, mais l’objectif a toujours été de monter un label, sans trop se presser – pour que la qualité soit au rendez-vous. Les soirées nous ont donné le petit coup de pouce dont on a eu besoin au début, lorsqu’on était à peine une dizaine à Paris à défendre le type de musique qu’on fait aujourd’hui , mais maintenant c’est bien loin tout ça !

Le fait de se démarquer et de se regrouper avec Dement3d, est-ce une façon d’affirmer une conception différente de la techno ? En d’autres termes, en quoi diffère le message du label par rapport à d’autres entités ? Est-il plus expérimental ?

Il ne s’agit pas d’être plus ou moins expérimental, plus ou moins Detroit techno, ou de clamer des influences à droite à gauche de Throbbing Gristle à Mika Vainio, ou encore de prendre des postures face aux autres labels amis ou concurrents. Dans un avenir proche, le label va clairement montrer encore davantage d’ouverture d’esprit en accueillant de nouveaux artistes, de nouveaux projets, de nouveaux styles – certains plus, d’autres moins expérimentaux – le tout en faisant grimper le niveau d’exigence. Il arrive souvent que des labels finissent par lentement se dégonfler au bout de deux ans d’existence, au contraire, pour nous, c’est le moment d’appuyer sur l’accélérateur !

dscrd

Quelles sont les figures tutélaires du label ou si tu préfères, les références les plus partagées au sein du collectif ? 

Il n’y en a probablement pas. Chacun a sa propre culture musicale au sein du label et certaines “références” peuvent être des idoles pour certains, alors que d’autres y restent un peu plus indifférents. L’identité du label se construit collectivement sans avoir à emprunter quoi que ce soit à Jeff Mills, Basic Channel, Brian Eno, ou autres plus grands communs dénominateurs de notre scène.

Dement3d est certes un jeune label mais avec déjà six sorties à son actif et une identité artistique et visuelle très forte. Comment expliques-tu cette cohérence ?

Contrairement à beaucoup d’autres, on a su attendre avant de monter notre projet de label. Après plus de dix ans de deejaying et de collection de vinyles, on finit par comprendre ce qu’on attend d’un label, en tant que public. Il ne reste plus qu’à s’appliquer à soi-même ce que l’on veut voir chez les autres.

Pour le moment, Dement3d sort exclusivement des maxis. En terme de sorties, quelle est la volonté de Dement3d et quel est le futur proche du label ? 

Beaucoup de choses, de nouveaux projets, probablement même des albums. Dans un futur proche, un nouvel EP explosif de dscrd , un EP très techno par Francois X, un disque superbe d’ambient/noise par Ligovskoï accompagné de ses remixes par Abdulla Rashim, In Aeternam Vale, Antigone & Francois X, Voiski & Heartbeat. Le prochain épisode de Polar Inertia ne devrait pas trop tarder non plus…

Les artistes du labels sont très demandés – pour des résidences (Concrete, etc.) mais aussi pour leur approche conceptuelle de la techno (Les Siestes Électroniques). Est-ce un bon point de départ pour créer quelque chose collectivement – à la manière de Sandwell District – ou est-ce au contraire une force centrifuge ralentissant la marche du label ? 

Pas de problèmes de ce côté-là : quand on est passionné, on ne demande qu’à partager sa musique sur scène ! Aucune comparaison avec Sandwell District où trois artistes collaboraient en studio, échangeaient des samples et des synthés : nous sommes bien plus nombreux, il y a forcément plus de diversité ! Et on a pas attendu les booking pour faire des collaborations les uns avec les autres. Dement3d est un projet profondément collectif.

Dans un récent documentaire réalisé par Resident Advisor, tu démontes la scène parisienne française que tu juges trop fermée. On parle beaucoup du renouveau de la nuit parisienne et plus largement d’un bouleversement du paysage techno français. Un mirage pour toi ?

Je ne démonte pas du tout la scène parisienne, au contraire ! Le montage du documentaire est assez court, du coup on comprend peut-être mal certains messages. Je dis que la scène parisienne a traversé une mauvaise passe il y a dix ans, et qu’elle commence à revenir en force depuis maintenant quelques mois. Côté clubs/soirées c’est flagrant. Côté musique, il y a une petite poignée d’artistes ultra talentueux qui prennent une belle dimension. Affaire à suivre !

Qu’est-ce qui t’a le plus motivé à l’idée de mettre sur pied cette première label-night ? 

On attendait depuis quelques mois que quelqu’un nous invite à prendre le contrôle du début à la fin. On en a rêvé… Hartzine l’a fait !

Audio

Chroniques

Polar Inertia – Remixed EP (DEMENT3D Records, 10 juin 2013)

La logorrhée journalistique se contente le plus souvent de chiffres, de dates ou de minces références bien senties pour conférer à un quelconque plan marketing les oripeaux d’une chronique désintéressée. Le monde dans lequel on vit est loin d’être parfait, mais c’est ainsi qu’il tourne, à l’envers, selon des logiques consuméristes à peine voilées, et ce, sans omission – ou presque. Difficile pourtant d’appliquer la sacro-sainte formule du genre au collectif techno Polar Inertia qui, après deux EP parus en 2012 sur le jeune label parisien Dement3dThe Indirect Light et The Last Vehicle, laisse œuvrer ses pairs – par le biais de remixes signés Abdulla RashimSilent Servant et Francois X – afin de planter le décorum post-apocalyptique de son électronique sombre, à la fois agressive et glaciale, et pourtant foutrement narrative et introspective. Les adjectifs se bousculent, cognent les tempes et égratignent l’imagination de leur fatuité, tant celle-ci se trouve happée, confisquée par une musique urbaine, omnisciente et pénétrante, dont le philtre addictif s’immisce à la frontière de l’imaginaire et du corporel. L’anonymat n’est pas ici une stratégie, il se vit comme un prolongement logique de l’écoute. Immergé dans les eaux troubles d’une hybridation drone-techno – à mi-chemin entre les productions des labels Blackest Ever Black et Sandwell District -, et n’hésitant ni à user de spoken word contextualisant, ni d’abuser de prouesses visuelles aussi abstraites qu’évocatrices, Polar Inertia reste de ces mystères que l’on préfère garder entier, obnubilé que l’on est par l’ampleur d’un son intensément gris, métallique, jouxtant à l’implacable mécanique rythmique de brumeuses respirations atmosphériques. La cinquième référence d’un catalogue Dement3d que l’on souhaite long comme trois bras.

Hiss : 1292 – Aetherius Society EP (DEMENT3D Records, 1er juillet 2013)

dsc07174-copy-800x600Peu de temps après avoir distillé trois remixes de Polar Inertia signés Abdulla Rashim, Silent Servant et Francois X sur un EP aux entournures claustrophobes, le label parisien Dement3d ne tarit pas la source de ses hybridations techno sombres et minimales, éditant une sixième référence tout aussi anonyme et obnubilante que les précédentes. Aetherius Society EP de Hiss : 1292, en écoute ci-après, est le résultat d’une entente entre deux producteurs – l’un suisse et l’autre de banlieue parisienne – séjournant plusieurs jours durant dans un studio à Genève flanqué non loin d’un chantier en pleine ébullition. Si les pulsations noires et rotatives chères à Sandwell District imprègnent jusqu’au sang le cœur de cette collaboration, cette proximité avec le tumulte urbain habite ces trois morceaux, notamment le déjà révélé Commonly Written Using the Symbols 0, l’entichant de sonorités industrielles à la fois classiques et futuristes, imparables et pénétrantes.