Plus d’un an que ça dure et toujours la même flemme éberluée : l’idée de dérusher l’interview faite des mecs de Bookmaker Records plongerait quiconque dans le désarroi le plus total à l’heure de chiader quelques lignes introductives. Tout a commencé par quelques disques achetés de mains à mains à la Mécanique Ondulatoire – dont Good Morning, Africa de Michael James Tapscott et Andrew Kenover – et quelques mois plus tard, me voilà dans un appartement du 11e, l’iPhone calé entre une bouteille de whisky et un pack de bières, le bout de papier avec mes questions raturées jonchant le sol, vite oublié. Trois heures trente digressives. Dur, trop dur. La sortie le 2 juin prochain de l’album d’Odawas, Reflections of a Pink Laser, constitue l’occasion idoine de rattraper la chose et d’enfin mettre en lumière cette micro-structure parisienne, bricolant à six mains d’indélébiles missives postées de l’espace, entre futur insondable et passé mystérieux, de Mars ou Saturne. Saturn justement, dernier disque d’Henryspenncer (lire), projet solitaire de Valentin Féron, instigateur du triumvirat Bookmaker, embarquant ses deux meilleurs acolytes, Thomas James et Clément Kir, sur les rives de musiques à la fois introspectives et atmosphériques, s’écoulant paisiblement dans les méandres drone, ambiant ou psychédéliques. À rebours de l’agitation discographique qu’impulse la webculture épileptique, Bookmaker se concentre sur des fragments d’éternité, à la fois modestement humains et indubitablement sacrés, étoilant de ses huit sorties depuis 2011 le ciel d’intimes méditations et respirations cosmiques – avec ce soin pour une iconographie géométrique plus que suggestive. Présents le 7 juin prochain au Village Label de la Villette Sonique (Event FB), le trio, trop heureux de faire coïncider la chose avec le nouveau LP d’Odawas (lire) en a profité pour confectionner une mixtape à son image, à écouter et télécharger ci-après.

Vidéo (PREMIERE)

Interview

BANDE FLOUThomas, Clément et Valentin, on a déjà évoqué ensemble votre label, mais au final dérusher une telle interview demande un siècle et une bonne dose de patience compte-tenu des digressions que l’alcool induit. Mais reprenons le fil : d’où est née l’idée de Bookmakers Records, quelle en a été la trame et pourquoi s’enticher de musiques psychédéliques, folk et ambient quand on est à blinde de métal ?

Thomas : Valentin a eu l’idée de créer le label alors que j’étais persuadé qu’il voulait qu’on transforme son projet solitaire Henryspenncer en un groupe. J’ai dit oui tout de suite car c’était au départ pour soutenir sa musique et très vite nous avons souhaité contacter nos amis musiciens de MySpace pour leur proposer de nous envoyer leurs projets. Je me souviens que pour Among The Bones ou Seabuckthorn, c’est aussi Valentin qui les avait découverts. C’est pour toutes ces raisons qu’on a décidé de l’ériger en chef. Ce qu’il faut dire tout de même, c’est que depuis ce temps, nous avons parfaitement su créer une entité cohérente, on se connaît très bien et ce qui fait qu’on aime ce label c’est justement parce qu’aucun de nous ne prends l’ascendant. Ainsi, nous sommes tout les trois une quatrième personne. Je suis au fond de moi comme tu le dis si bien, à blinde de métal, mais ce n’est pas le cap de Bookmaker. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne changera pas de cap un jour.

Valentin : L’énergie originelle du label, c’est aussi un gros « et pourquoi pas nous ? ». Créer un label était un peu un rêve pour chacun de nous, et de voir qu’on se mettait à acheter des skeuds édités à très faibles quantités, que des toutes petites structures du monde entier arrivaient à atteindre miraculeusement nos oreilles, nous a donné confiance. Pour ce qui est du style, on était à l’époque en pleine découverte de la vague néo-psyché américaine avec des groupes comme Titan, Grails, Comets On Fire ou Odawas, et on avait envie de défendre et de découvrir de jeunes artistes qui évoluent de près ou de loin dans cet univers.

Clément : J’ai subi une école de commerce pour être producteur de cinéma ou de musique. Mais j’ai pas réussi. Alors quand avec Valentin on a parlé de créer un label pour sortir son album, j’ai crié genre « youpi ». Mais je ne suis pas du tout à blinde de métal. J’aime la musique qui véhicule des sentiments purs, alors dès que je peux la crier aux oreilles du monde, d’une manière ou d’une autre, je le fais.

Thomas: Clément, le métal véhicule des sentiments purs.

Clément : Bah, bien sûr Thomas.

Après un premier disque d’Henryspenncer, deux Anglais sont venus traîner leurs guêtres psych-folk dans votre jeune discographie, Among The Bones en split avec Henryspenncer et Seabuckthorn avec In Nightfall, aujourd’hui épuisés. Comment s’est faite la rencontre et en quoi cela a-t-il changé l’optique du label ?

Valentin : On avait découvert ces groupes en fouillant internet à coup de motivation et de pelles. On est tombé amoureux de leur musique. On les a contactés, ils ont dit oui. Depuis on est tous potes et fiers de les défendre.

Thomas : C’est très étrange, car toutes nos rencontres ont été mémorables, Andy (Seabuckthorn) et Misha (Among The Bones) sont plus que des potes, ce sont de vrais amis. Misha a enregistré l’album de Valentin, Julien (Appalache) s’est fiancé pendant la préparation de l’unique concert de Bookmaker et Andy réside désormais à Paris avec une amie à nous… Car nous sommes aussi une agence matrimoniale. Plus sérieusement, et nous le vérifions dans notre rapport avec les artistes, même dans nos relations virtuelles, il nous est très difficile de dialoguer et de collaborer avec quelqu’un qui ne serait ni curieux ni aimable.

Clément : J’aime beaucoup cette dialectique.

Premier LP de Bookmakers, Good Morning, Africa de Michael James Tapscott et Andrew Kenover est-il le moment cardinal, réellement fondateur du label ? D’abord pour le format, en vinyle. Ensuite pour le disque, un chef-d’oeuvre du genre.

Valentin : Avant de sortir cet album on s’était dit « contactons des GROS groupes, on s’en fout, proposons chacun des groupes et proposons-leur de sortir un live, un album de B-sides, un side-project, etc.« . Au final, on a contacté des groupes comme Naam, Six Organs of Admittance, Grails, Zombi et… Odawas. Tapscott (le leader d’Odawas) est le seul à avoir répondu avec enthousiasme. Et nous en sommes heureux.

Thomas : Selon moi, ce n’est pas un moment cardinal. Ayant toujours défendu nos sorties avec le même enthousiasme, j’ai une profonde adoration pour chacun d’eux. Michael étant plus âgé, plus fou et plus loin que les autres, je dois avouer qu’il me paraît, tout comme le disque que nous nous apprêtons à sortir, un peu plus exotique.

Clément : Je suis d’accord avec Thomas. Tout de même, je dois préciser que si on avait un mécène ou un ticket gagnant on ne sortirait que des vinyles. Ça a été une sacrée belle fierté de sortir notre premier LP.

Pouvez-vous expliquer comment s’est faite la rencontre avec lui et en quoi cela vous enchante-t-il de travailler sur ses projets ? Avec ce disque, quelle est son emprise sur vous ?

Clément : Personne n’a d’emprise sur nous. Nous sommes très heureux de travailler avec lui parce que c’est un poète comme tous les artistes que nous produisons. C’est ce qui nous intéresse.

Thomas : Oui, et puis nous avons rencontré Michael à Paris l’année dernière. Depuis, j’ai la sensation que notre échange est plus naturel, nous avons compris que Michael était quelqu’un de spécial, qu’il vivait dans le cosmos en Californie quelque part entre la maison de Philip K. Dick et celle de Robbie Basho. À chaque fois que nous discutons avec lui, j’imagine le décor, la vie qu’il mène. Aussi, je le charie sur son caractère d’éternel taciturne et plus le temps passe, plus je comprends qui ils sont, lui et Isaac Edwards. C’est très étrange d’avoir ce type de relation avec des gens dont on ignore tout du quotidien. Nous nous faisons une idée simplement par leur musique et leurs mails. C’est une relation virtuelle de privilège, mais j’avoue que j’ai hâte de me rendre sur place et de l’observer dans la réalité à Oakland.

Valentin : Michael James Tapscott est fou. Il parle en rébus, marche de travers et dort à la verticale.

Good Morning, Africa

Vous avez co-édité ensuite le disque d’Appalache, Sourire, avec BLWBCK – finalement, le premier Parisien hors du label à s’immiscer dans l’aventure Bookmaker. Quelle est la portée de son disque selon vous ?

Thomas : La rencontre avec Appalache est hors du commun. Valentin était tombé sur une chronique russe de son album le comparant à un musicien parisien du nom d’Appalache. Lorsque nous sommes arrivés sur sa page internet inconnue, nous avons tout de suite connecté son univers au nôtre. Nous l’avons contacté, nous sommes tombés amoureux de lui et nous avons produit son disque Sourire. Julien évolue de jour en jour, c’est visible et frappant. Je suis persuadé qu’on ne pourra plus compter sans lui dans le futur.

Valentin : Et nous sommes tous les trois devenus témoins de son mariage. C’est beau la musique.

Clément : Moi je l’aime.

Question qui découle de la précédente : le dernier disque d’Henryspenncer, comme celui d’Appalache, est une co-production avec le label Trips und Träume. Les collaborations, c’est élégant mais cela sert à quoi : avoir plus d’impact, réduire les coûts, développer des synergies ?

Clément : Avoir plus d’impact, réduire les coûts, développer des synergies.

Thomas et Valentin : Rires.

Collaborer ok, mais collaborer avec qui ? Mis à part BLWBCK et Trips und Träume, quels sont vos amis, modèles, anti-modèles en termes de labels ?

Thomas : Bookmaker a débuté à peu près au même instant que Hands in The Dark, un label de grande qualité auquel on ne peut se comparer en termes de distribution et de rayonnement car nous sommes plus discrets à cause de nos occupations respectives. Nous avons souvent évoqué avec Morgan Cuinet l’idée de s’associer pour une sortie. De tout ce qu’ils ont pu soutenir, ce sont des artistes comme Sacred Harp, Stag Hare et Johnny Hawaii dont je me sens le plus proche. Aussi, j’ai longtemps vénéré Not Not Fun et Southern Lord. Aujourd’hui j’aime Music Fear Satan, son univers et ses choix sont très curieux, on dirait qu’il sait donner une idée précise de notre époque à travers ses choix. Jessica 93 ou Le Réveil des Tropiques en sont les preuves géniales. Bookmaker est beaucoup plus nostalgique, un peu en orbite dans une station spatiale avec des arbres dedans comme dans Silent Running. En fait Bookmaker Records c’est un peu à Bruce Dern dans ce film que ça ressemble : il est loin, seul et entouré de robots à diodes bizarres qui jouent aux cartes et d’un morceau de forêt en danger.

Revenons au Saturn d’Henryspenncer. En quoi est-ce un disque spécial pour le label… et pour l’artiste ?

Valentin : J’ai mis presque deux ans à concevoir cet album, j’y ai mis beaucoup d’énergie et d’amour. Et puis, soyons honnête, c’est un disque né d’une rupture qui m’a laissé sur le carreau, il y a du coup beaucoup d’émotions dedans. Et c’est aussi la première fois que je me suis retrouvé en studio (pendant deux semaines chez Misha d’Among The Bones à Londres) pour enregistrer, ça c’était vraiment une expérience incroyable…

Thomas : Saturn est un disque colossal qu’on a vu avec Clément arriver de très loin. Progressivement il se rapprochait et quand il a heurté la terre, tout était détruit en moins de deux.

Clément : Si j’avais été un bon musicien, j’aurais rêvé d’écrire cet album.

À la vue des pochettes de Good Morning, Africa et Saturn, on peut se demander comment vous concevez vos artworks. Sont-ils aussi importants que les disques ?

Clément : Les artworks sont quasiment tous réalisés par Thomas et Valentin, moi je donne mon avis et des idées mais c’est passionnant de les voir travailler.

Valentin : L’artwork d’un album est très important pour nous. C’est la matérialisation d’un paysage imaginaire, qui sert de contexte à l’histoire que raconte l’album.

Thomas : J’aime les objets et Valentin aime les disques, alors tous les deux on s’associe et ça dure des mois. Il nous faut beaucoup de patience et de tentatives. Comme Valentin le dit, c’est absolument indispensable de proposer un artwork qui soit cohérent avec les histoires que racontent l’album. Je travaille dans une entreprise culturelle où souvent et malheureusement on ne se soucie plus du contenu lorsqu’il s’agit de communiquer. C’est toujours pour attirer un large public que les affiches sont pensées et non pour donner une idée simple de ce qui va se passer. Alors par principe on tient vraiment à être sincères.

odawas last front

On en arrive au futur proche, qui brûle : l’abum d’Odawas, la formation de Michael James Tapscott avec Isaac Edwards, qui sortira en juin prochain. Dites-moi tout, sans langue de bois : que nous réserve le duo déjà auteur de deux disques sur Jagjaguwar entre 2007 et 2009 ?

Valentin : C’est un album inspiré par l’univers de Philip K. Dick, donc axé science-fiction et délire métaphysico-cosmique. C’est un peu la rencontre improbable entre Neil Young et Tangerine Dream et c’est aussi le premier disque d’Odawas en cinq ans. Le groupe avait arrêté d’exister et on n’a cessé de les pousser à se reformer, car il est évident que Tapscott et Edwards sont faits pour jouer ensemble. On est vraiment heureux que le groupe existe à nouveau, et fiers de sortir cet album comeback.

Quelles sont vos attentes à son encontre : une place au soleil ? 

Thomas : Une place dans une navette spatiale pour un voyage parrainé par la Nasa.

Clément : Comme pour toutes nos sortie,s nous souhaitons faire un peu plus connaître de la musique qui vient des tripes. Cet album nous fait vibrer tous les trois, c’est cette résonance que nous voulons propager à qui veut. Et si 250 types posent leur saphir sur ce vinyle avec hâte, et si 1000 types le rentrent dans leur bibliothèque mp3 pour pouvoir tomber dessus au hasard du random, et si 5 types l’écoutent en pleurant et 2 en dansant, alors ce sera une merveilleuse fierté.

Valentin : Odawas est un groupe bien trop méconnu vu sa qualité, sa longévité et son originalité. On espère pouvoir l’aider à atteindre les bonnes oreilles.

Et après ce LP, esquissez-vous la suite en termes de sorties ? Voire de concerts ?

Thomas : Il y aura un concert de Seabuckthorn au Showcase du Village Label de la Villette Sonique le 8 juin prochain. Il faut vraiment voir Andy en live, il a le cœur pur et joue avec une très grande élégance. Puis nous sortirons une cassette d’un américain mystique du nom de Sunfighter, qui était à l’origine une des toutes premières sorties prévues. Pour la suite on discute sérieusement de l’idée de sortir des disques fabriqués par des filles, des Américaines sensibles, solitaires et talentueuses. Il n’y a aucune raison que ce label soit exclusivement masculin. Sur la mixtape, on peut déjà entendre un titre de Tia Fletcher, une artiste fascinante qu’on va soutenir avec joie. Peut-être dans l’hiver, ce serait tout à fait indiqué.

Valentin : On aimerait organiser plus de concerts mais c’est un boulot à part entière, qui demande beaucoup de temps. En ce qui concerne Henryspenncer, ça fait longtemps que j’aimerais jouer en live mais ma musique ne marcherait pas en mode solo avec des loops, etc. J’ai besoin de monter un groupe pour jouer mes compos sur scènes, car elles sont souvent complexes et pleines de couches. Et un coup de fouet est venu accélérer ce processus… Un ami d’origine tunisienne m’a proposé de faire un concert en plein milieu du désert à une heure de Tunis, à côté d’un village berbère. Je ne pouvais pas refuser ça. Du coup je vais enfin me bouger le cul pour faire exister Henryspenncer en live. Le concert aura lieu en octobre, Seabuckthorn sera aussi de la partie, ainsi qu’un groupe de psyché tunisien. J’ai hâte.

Clément : Nous sommes chacun très pris par nos obligations professionnelles et personnelles ce qui fait que nous sommes parfois discrets. Mais nous préférons la qualité à la quantité et si nous sortons un album nous devons avoir l’énergie et le temps nécessaires pour le défendre. Par ailleurs, nous sommes ouverts aux mécènes et aux tickets gagnants !

Mixtape

01. ODAWAS – The Ice 0’00 »
02. CHELSEA WOLFE – Feral Love 3″50″
03. GRAILS – Chariots 7’07 »
04. STEVE MOORE – Worldbuilding 11’47 »
05. ENSEMBLE PEARL – Painting on a Corpse 18’29 »
06. SEAN LEON – Elephant Graveyard 25’18 »
07. RIEN – Autobahn Love 31’05 »
08. JAMES CALVIN WILSEY – Discos Nuevos 37’50 »
09. SUN ARAW – Midnight Locker 42’02 »
10. ROBBIE BASHO – Blue Crystal Fire 49’18 »
11. BLACK TIA – Northern Star 54’04 »
12. SWANS – Helpless Child 60’50 »