Who are you Berceuse Heroïque?

S’il fallait reconstituer dans un temps futur ce qu’a bien pu être la genèse du label Berceuse Heroïque, tout en dépeignant l’esprit qui y présidait, les historiens de la chose musicale seraient somme toute bien emmerdés : un patronyme tiré d’un morceau du compositeur français Claude Debussy, des bribes éparses d’interview de ci, de là, un blog, un profil Facebook à la logorrhée nihiliste et cryptique, soit au final rien de tangible pour faire tenir un début d’approximation quant au chemin consciemment emprunté par KEMAΛ. Une saillie quand même, indicative, dans les pages d’un Tsugi consacrées à l’underground techno en mai 2004 : « Les membres de la classe ouvrière ne sont pas censés s’amuser à faire de l’art, on est donc voué à l’échec. Ce label ne grossira pas, on fera des disques jusqu’à ce qu’on n’ait plus de fric. » Si KEMAΛ n’est pas du style à s’épancher sur sa vie, ses envies, ses projets, d’autant plus avec le quidam de journaliste, il ne reste donc plus que le concret – les disques, l’esthétique – pour donner le la d’une structure n’ayant pas l’once d’un plan promo pour chacune de ses sorties : chaque maxi couché sur bandes est en suivant streamé sur soundcloud, pas de version snippet à la con, ceux voulant s’enquérir des disques sont alors priés de jouer la montre sur les sites de vente par correspondance – tel Honest Jon – pour faire sien l’un des trois cents exemplaires de chacun d’entre eux. KEMAΛ ne sort pas de cassettes, que des vinyles, jamais repressés. Le logo, les flyers, tout comme les pochettes témoignent d’une agressivité militante, d’une défiance anarcho-libertaire à l’adresse d’un ordre établi et verrouillé politiquement. L’aigle se suffit à lui-même pour symboliser la tendance, dure sur l’homme : pas de prisonniers, pas de connivences. Les photos ronéotées servant d’artwork, tirées des plus sales pages de l’Histoire, sont juxtaposées à des citations lourdes de sens, extraites pour la plupart d’auteurs d’hier et de journaux d’aujourd’hui.

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L’orientation musicale est multiple, presque inconciliable dans ses ramifications propres. Proche dans la démarche de labels tels que The Trilogy Tapes de Will Bankhead, Opal Tapes de Stephen Bishop, PAN de Lee Gamble, de l’américain L.I.E.S de Ron Morelli (lire) ou du français In Paradisum (lire), avec notamment Qoso et Low Jack, les sonorités professées s’égrainent des faisceaux les plus bruitistes de la musique électronique contemporaine – tel l’Ekman de Reform ou le Vereker de Murder License -, à des plages d’ambient plus que perchées – Hole du Russe Gesloten Cirkel, Dynasty du Suédois Koehler -, en passant par des édits disco signés Duster Valentine, Jamal Moss ou Japan Blues avec The Brasserie Heroïque (lire). Et ce, sans omettre le sous-label créé dans une optique de réédition documentaire, agrémenté de relectures contemporaines, ayant sorti coup sur coup un double LP consacré à la musique folklorique grecque intitulé Anastenaria flanqué de deux remixes de Pete Swanson et Vatican Shadow, et une réédition du 12″ Smell of Metal de Charles Hayward, batteur anglais du milieu du vingtième siècle et fondateur de This Heat, bardé de relectures de JD Twitch et Maxmillion Dunbar. S’il fallait une analogie quelconque à établir avec les quelques décennies écoulées, le curseur serait difficile à situer, quelque part entre les bombardiers techno hollandais du début des années quatre-vingt-dix à la Bunker Records et les chantres du DIY à la Crass de Penny Rimbaud, d’une Angleterre chevauchant le punk pour se vautrer dans le stupre et l’acier d’une musique industrielle telle que congédiée par Genesis P-Orridge et consorts. Sans états d’âme, on passe de la techno martiale de L’estasi Dell’oro avec notamment l’edit Kingdom For A Kiss remixé par Unit Moebius, à la house bien pétée du dernier venu Hodge avec .

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Ekman, autre personnage énigmatique ayant tout de même accepté de se confier à nous en avril dernier (lire), lâche sans détour : « On se concentre surtout sur la musique, et ça fonctionne […]. Il a, comme beaucoup de gens bien, ses propres psychoses au lieu d’être dans l’hystérie collective comme les gens « normaux »« . Pas de crampe du cerveau inutile donc, juste un état d’esprit, comme l’indique d’ailleurs KEMAΛ à qui veut bien l’entendre : « Listen to the edits. They are RAW as our others releases. BH = RAW. No genre.. » C’est ainsi que quand les deux derniers cités préparent chacun un mix afin de pitcher la label night du label vendredi 26 septembre à Petit Bain, avec Koehler en sus, les résultats, à écouter et télécharger ci-après, sont radicalement différents. Le rendez-vous est donné (Event FB), pas de pitié pour les manquants.

Mixtape

Audio