Werktag / Chessex / Buess – s/t

Parfois il faut imaginer la musique comme une trame non immédiatement narrative, comme quelque chose qui est de l’ordre de l’abstraction. Une abstraction qui recouvre à la fois le caractère de l’expressivité plutôt que de la narrativité, et celui du figural plutôt que de la représentation. La figura latine, la « figure » est tout à la fois l’aspect visible/perceptible d’une chose, et son modèle abstrait par exemple le moule qui sert à fabriquer une sculpture, ou bien ici, l’ensemble d’instruments et de dispositifs techniques qui ont permis ces deux pistes. Le figural, c’est chez Lyotard cette idée que « ce qui dans l’image excède (ou contourne) le figuratif et le figuré, ce qui ne peut se voir ni commemimèsis (reproduction du réel) ni comme métaphore,mais participe d’une dynamique propre à l’image (à la figure dans l’image). » Le figural est donc ce qui excède la figuration même.

Dans Werktag, on est confronté à deux espaces très différents et pourtant absolument complémentaires, deux espaces où l’on reconnait tel ou tel instrument. On peut considérer les deux pistes de Werktag comme deux espaces vides. Deux espaces sensibles que l’on vient travailler et progressivement intensifier. Deux surfaces que l’on fait vibrer, résonner, que l’on remue. Le label suisse A Tree in a Field Records, en réunissant Antoine Chessex, saxophoniste vraiment incroyable, l’ensemble Werktag et Alex Buess compositeur tout aussi chouette, a fait le pari de quelque chose qui dans l’enregistrement dépasserait. Dépasser c’est à dire ici, rendre compte peut-être plutôt de l’ensemble des gestes des musiciens, que d’un morceau. Il faut considérer les deux espaces de Werktag comme deux matières. Et à la première écoute ce qui fascine d’abord, c’est cela, entendre les musiciens faire; gratter des matières, mettre le corps en jeu dans la production des sons. Il y a quelque chose qui dépasse le simple enregistrement instrumental.

Des corps sont mis en jeu pour créer des espaces, des matières sonores, c’est cela qui est brillant dans cette sortie. Donner à entendre cette réalisation là. On entend donc les différents protagonistes toucher, caresser, maltraiter des instruments et des surfaces pour produire des sons, le tout sur une base plutôt techno dans la première face de l’album. Techno parce qu’on entend régulièrement une basse qui se répète, comme le motif dépouillé et fondamental de ce « genre là ». Et sur une base plutôt instrumentale dans la seconde face, on y entend l’ensemble des instrumentistes.

Je crois qu’il faut voir Werktag comme une tentative de restitution de forces, d’intensités, comme un travail profond sur le figural du son, c’est à dire, encore une fois sur ce qui dépasse. Décrire les deux pistes serait réduire l’idée de ce disque. L’oreille y est de toute façon davantage fixée par un jeu sur les crescendo, decrescendo, sur les montées intenses et les décélérations brutales que sur telle ou telle partie instrumentale. Bien sûr on reconnaît ici du saxophone, ici du piano, mais ça n’a rien à voir par exemple avec le travail d’un groupe comme Pivixki qui lui tente, à travers un instrument classique, le piano, de faire entendre d’autres modalités rythmiques, toniques. Ici, le travail est celui d’un travail du sensible. Intensité, rythme et jeu de surface sont au cœur du procédé de Werktag.

Ce qu’il en ressort c’est une expérience sonore, une tentative à plusieurs mains, de créer à travers deux espaces très différents, une forme intense, et c’est plutôt vraiment réussi.

Vidéo

Tracklisting

Werktag/Chessex/Buess – s/t (A Tree in a Field, 21 novembre 2015)

A1. Alex Buess – Shattered Grid
B1. Antoine Chessex – Furia