Turzi – B

turziC’était un jeudi soir pas comme les autres (29/10/2009). Ou presque. L’Élysée Montmartre ouvre tôt ses portes, et pour cause, la liste des artistes venus célébrer la sortie de B, second album de Turzi, est longue comme un bras. Un bras seulement amputé des anglais d’Action Beat, annulés. Étienne, moitié-Jaumet moitié-Zombie, au cours d’un dj set allumé, puis SCUM et Koudlam préparent avec leurs bonnes manières respectives un public relativement nombreux pour l’occasion et le lieu. Mention spéciale à Koudlam qui termine son set d’une involontaire acrobatie qui aurait pu être drôle s’il n’avait pas flingué son mac en l’aspergeant abondamment de bière. Lorsque Romain Turzi prend place au centre de la scène, entouré de son Reich IV, la salle est brusquement plongée dans une demie-obscurité qu’elle ne quittera plus. L’auditoire exalté entame alors un voyage roboratif en plein cœur des villes cartographiées par B via l’imposant écran disposé en arrière plan. Seules deux incursions en territoire connu (Alpes et Afghanistan du précédent album A) jalonnent cette balade sinueuse et extatique, au son puissant et aux multiples sommets. Le concert est bon, impressionnant de maîtrise, celle qui libère et permet l’accès de fièvre sans pour autant en gripper la machine. Les variations sonores des guitares et des claviers se déploient sur la durée quand la rythmique, plus massive qu’auparavant, cercle d’une discipline imparable la liberté de ton et de style du groupe. Ahuri, les oreilles vrillées, je rentre chez moi, le vynil sous le bras. Une nuit en points de suspension m’attend.

Après Made Under Authority, mini-LP sorti en 2006, et A paru en 2007 sur Record Makers, B est le second volet d’une trilogie qui sera complétée ultérieurement par un C. Romain Turzi et son Reich IV déclinent de la sorte leur alphabet doublé d’une intime géographie urbaine puisque les dix morceaux que comporte B portent le nom de villes éparpillées sur le globe commençant par la lettre b. Le choix des villes semble curieux, surtout lorsque Romain déclare ne jamais y avoir mis les pieds, mais un simple coup d’œil à une mappemonde ornant son local au point FMR suffit pour comprendre : en reliant chacune d’entre elles d’un trait, on obtient un B. Le type même de décalage amusé coloriant l’univers d’un groupe que l’on a tôt fait d’imaginer sombre, élégiaque. Le Reich IV – hommage appuyé à Steve Reich, pape de la musique répétitive, et à son IV organs – est composé de Sky Over (batterie), Judah Warsky (keyboards), Gunther Rock (Guitare) et Arthur Rambo (Basse). D’eux, tous amis de longue date, Romain Turzi est catégorique : « plus qu’un backing band, ce sont des éléments de mon esprit ». Autant dire que Turzi ne s’assimile pas à Romain Turzi, qui, seul, dans un projet parallèle portant lui-aussi le nom de Turzi, décline une musique électronique introspective. Et lorsque Marc Tessier, patron de Records Maker, propose à Romain d’enrôler, pour les voix de B, Damo Suzuki, second chanteur de Can, groupe élémentaire de la kosmiche music (1969 – 1975), lui se permet de refuser, voulant au contraire s’affranchir de tout code référentiel, forcément restrictif. C’est dans cet ordre d’idées, contre-indiquées, que Romain ira chercher, pour deux des morceaux les plus extravaguant de B – Baltimore, tout en puissance et Bamako, longue complainte à la noirceur vénéneuse – Bobby Gillespie, chanteur de Primal scream et Brigitte Fontaine , rencontrée par l’intermédiaire de son compagnon légendaire, Areski Belkacem, compositeur de génie (Fontaine, Barbara, Higelin…), lui même invité à décliner, tout au long de l’album, sa science des percussions. Si Romain Turzi revendique une filiation précise, dessinant un croissant pan-européen (la France de Camembert de Gong, Alpes, Heldon, Catharsis et De Roubaix, l’Allemagne identitaire de Can, Gottschring, Deuter, Harmonia et Faust et l’Italie de Morricone, Cipriani et Goblin) en plus d’un pont transatlantique (de l’Angleterre shoegaze des Jesus and mary chain, My bloody valentine et Ride à l’Amérique minimaliste – Reich, Glass, Chatham – ou noise de la No Wave et SonicYouth), il ne veut en aucun cas imiter et reproduire pour reproduire, à défaut de figer l’identité de son groupe qu’il estime en perpétuelle mutation. En 2007, lors de la sortie de A, Turzi est rapidement intronisé par la critique comme la contribution française la plus aboutie d’un revival krautrock en pleine ébullition. Loin d’être immérité, tant sur A renaît de la plus belle des manières le rock disciplinaire incarné par Neu!, Can ou Faust, Turzi jouant aussi bien sur la longueur des morceaux que sur la répétition de motifs simples et subtilement évolutifs, ce constat élogieux n’est pas ce qui intéresse Romain. Alors B est un contre-pied, tout en finesse : « ce que l’on cherche au final, c’est plus de jouer sur des paysages que sur des structures ». Ainsi le disque est à prendre comme un tout, un ensemble nimbé d’électricité, mâtiné de claviers omniscients. Dès le début de B, une hostilité blanche se déploie, menaçante et incisive, à la frontière de l’indus anglo-saxon (Beijing, Bombay, Bangkok), remémorant en cela les bonnes heures du groupe angevin Hint, quand d’hypnotiques interludes, à connotations plus franchement germaniques, de Can à Tangerine Dream (Buenos Aires, Bethlehem, Brasilia), tempèrent, dans un registre plus familier au groupe, un album qui fera date. Turzi, et ses pendants psychédéliques (Étienne Jaumet), clubbin’ (Joakim ) ou expérimentaux (Aqua nebula oscillator), dessinent les contours de formes musicales nouvelles, bien que référencées, et influentes bien au-delà de nos frontières. Ce n’est pas pour rien que le label qu’il a contribué à créer avec Arthur Rambo se nomme Pan european recordings (Koudlam, One Switch to Collision, Service).

Thibault

Audio

Turzi – Brasilia

Tracklist

Turzi – B (Records Maker, 2009)

1. Beijing
2. Buenos Aires
3. Bombay
4. Bethlehem
5. Baltimore (feat. Bobby Gillespie)
6. Brasilia
7. Bangkok
8. Baden Baden
9. Bogota
10. Bamako (feat. Brigitte Fontaine)