Boards of Canada – Tomorrow’s Harvest

Effectivement, quand on vous annonce que “bim bam patatra”, après huit longues années encéphalogramme plat, le duo Boards of Canada envisagerait peut-être de donner un successeur à The Campfire Headphase et d’agiter les potards, ça a de quoi foutre immédiatement une gaule d’enfer. On ne va pas vous refaire l’histoire, mais de Twoism à Geogaddi en passant par l’inusable Music Has the Right to the Children, les Écossais ont su bâtir une cathédrale musicale voire une secte rassemblant fans et musiciens venant téter aux mamelles de leur œuvre et se recueillir auprès de leur prêche mélodique, influençant une pléthore d'artistes. Il ne faudra pourtant pas longtemps pour que la rumeur soit confirmée et que l’album enregistré soit prêt à débouler dans les bacs. On flaire rapidement le coup de marketing de ces vieux filous de Warp qui connaissent le gout immodéré de leurs poulains pour la dissimulation et silence médiatique, à moins que ce quatrième “véritable” opus ne soit qu’un coup de sifflet soufflé dans le cul d’un âne et que les deux musiciens ce soient perdus dans leur traversée du désert.

Autant le dire tout de suite, si l’album est long sur la forme (17 morceaux tout de même, cela dit chez BOC c’est habituel), le fond l’est mortellement également, malgré des titres qui dépassent rarement les quatre minutes. Il semblerait que ce soit là la seule qualité de l’album. Et bien que nous ne partagions pas tous la même opinion au sein de la rédaction, il est est néanmoins incontestable que cet opus est bien en-dessous de nos espérances à tous. Là où je fus fasciné par la psychédélisme électro et les patchworks mélodiques du duo qui n’hésitait pas à piocher dans l’imaginaire collectif de l’auditeur, envoyant celui-ci en apesanteur et ouvrant des portes musicales, laissant échapper nos vieux rêves d’enfant coincés aux tréfonds de notre subconscient, Boards of Canada livre ici un Tomorrow’s Harvest inabouti (pour ne pas dire à l’état d’ébauche), anxiogène et terriblement répétitif. C’est simple, je me suis endormi lors des deux premières écoutes, capturé par l’ennui, l’impression de me retrouver face à du sous-Plaid réalisé par un compositeur de musique d’ascenseur ayant ajouté quelques envolées lyriques de-ci de-là pour faire joli. À vous de voir si cela marche mieux qu’une plaquette de Lexomil, hélas ce LP n’est pas remboursé pas la sécu et ça c’est bien dommage. Je préfère encore me fader le dernier Bibio et ses multiples défauts que de me repasser une fois de plus ce frisbee quelconque qui a pour triste défaillance d’être bloqué dans un passé où tout restait à inventer. Illégitimes héritiers d’Eno, brassant dans un IDM qui n’avait rien à envier à Aphex Twin, Marcus Eoin et Michael Sandison  perdent de vue leur trajectoire, tournant en orbite (White Cyclosa, Splite Infinities) avant le grand flash (Nothing Is Real), laissant planer nos deux ex-héraults dans le le vide intersidéral.

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Donc pas grand chose à retenir de ce rendez-vous manqué, si ce n’est que Boards of Canada confirme son statut de groupe autiste, si bien qu’il semble vouloir jouer uniquement pour soi. À force de vouloir repousser les limites et de jouer au bord du précipice, on finit toujours par tomber. Tomorrow’s Harvest manque d’audace et d’authenticité, car comme Icare à voler trop haut, nos amis mélomanes semblent s’être brûlé les ailes à la lueur des étoiles. Quand on pense qu’il y a encore quelques mois, Richard D. James avouait avoir de quoi constituer six albums, s’ils sont du même acabit autant qu’il les garde dans son grenier. On ne peut empêcher l’auditeur d’être nostalgique d’une période, d’une époque, d’un album, d’un artiste. Mais je préfère vivre avec des remords qu’avec des regrets, et Tomorrow’s Harvest changera malheureusement à jamais le regard que j’avais sur un duo qui a bercé une partie de ma vie.

Vidéo

Tracklist

Boards of Canada - Tomorrow’s Harvest (WARP, 2013)

01. Gemini
02. Reach For the Dead
03. White Cyclosa
04. Jacquard Causeway
05. Telepath
06. Cold Earth
07. Transmisiones Ferox
08. Sick Times
09. Collapse
10. Palace Posy
11. Split Your Infinities
12. Uritual
13. Nothing Is Real
14. Sundown
15. New Seeds
16. Come to Dust
17. Semena Mertvykh


Leila - U&I

Quand je pense à Leila, il me vient tout de suite sa petite dégaine de rien du tout sur la mob' qu'elle chevauche en couv' de son premier album, Merry Weather, que j'ai dû écouter à peu près 16 000 fois à l’époque de sa sortie en 98. On était en plein trip-hop, la dépression venait du nord et Leila ajoutait une touche un peu acide, plombant ses basses avec la voix envoûtante de Luca Santucci. Ses mélodies dissonantes et empreintes d’étrangeté restent définitivement gravées dans l’ADN de la musique indé de la fin du 20ème siècle. L'Iranienne d'Islande continuera tranquillement à distiller ses humeurs changeantes sur Courtesy of Choice en 2000, puis après quelques années de collaboration diverses (notamment avec sa mentorette Björk), elle revient en 2008 avec Blood, Looms and Blooms.

Leila a, depuis une quinzaine d’années, peaufiné un son bien à elle, difficile à étiqueter, hors norme s'il en est. Les machines en constituent l'essentiel, programmant boucles alambiquées et rythme alternant entre le très lent et l'ultra speed, limite dubstep. Le single Disapointed Cloud, Anyway sorti en décembre, ne déroge pas aux lois de l'attraction érigées par Leila. Vient s'ajouter une nouvelle voix, celle de Mount Sims, assez proche de Luca Santucci et de Terry Hall (ils chevrotent tous les trois à leur manière), qui donne cette tonalité si particulière, cette ambiance sombre et tordue. Autant dire que j’étais impatience, excitation et tout sourire pour découvrir ce nouvel album... Et bam. Sur treize titres que compte U&I, ce qui est vraiment écoutable (presque au sens physique du terme, sans se sentir agressé par le son) se compte sur les doigts d'une main. Leila expérimente depuis ses débuts, les sons sont trafiqués, elles tape sur des objets non identifiés mais jusqu’à présent les dissonances restaient harmonieuses. Elle peut même s'enorgueillir de donner dans un son black, presque soul, sur certains titres de ses précédents albums. Or sur cet opus, on sent que la maturité la pousse à assumer des envies plus radicales, jusqu'au-boutistes. Jusqu’à rendre une partie de son travail inaccessible pour cause de migraine inévitable. Après, peut-être que ces titres (Interlace, Colony Collapse Disorder, Activate I) parleront à des fanas de hardcore, mais je pense sans trop prendre de risque qu'une grande partie de ses fans de longue date, dont je fais partie, se détourneront de ce disque où peu d'espoir se profile (la crise ?). Heureusement Boudica, U&I et Anyway nous sortent du marasme de cette free-party ratée ou l’acidité des sons donnerait des acouphènes aux oreilles les plus saines. Dommage.

Audio

Leila - (Disappointed Cloud) Anyway (Featuring Mt. Sims)

Tracklist

Leila - U&I (Warp , 2012)

1. Of One
2. Activate I
3. All Of This (Featuring Mt. Sims)
4. Welcome To Your Life (Featuring Mt. Sims)
5. In Consideration (Featuring Mt. Sims)
6. Eight
7. (Disappointed Cloud) Anyway (Featuring Mt. Sims)
8. Interlace
9. Colony Collapse Disorder (Featuring Mt. Sims)
10. Boudica
11. In Motion Slow
12. U&I (Featuring Mt. Sims)
13. Forasmuch


DRC Music - Kinshasa One Two

De prime abord, on ne peut que se féliciter qu'un projet comme DRC Music ait vu le jour : comment pourrait-on sérieusement tirer à boulet rouge sur un disque initié pour le compte d'Oxfam, ONG œuvrant pour mettre un terme à la pauvreté et l'injustice auprès des populations les plus défavorisées dans le monde ? Et il faut bien l'avouer, dans la longue liste des pays traversés par des tragédies et horreurs en tous genres, la République Démocratique du Congo squatte souvent les premières places. C'est donc là-bas que Damon Albarn, l'ex-Blur aux commandes de Gorillaz, a décidé d'amener quelques uns de ses amis, à la rencontre d'un aréopage de musiciens locaux, pour enregistrer en une semaine chrono un album. Les copains en question, bien sûr, ne sont pas les premiers venus : Dan The Automator, Totally Enormous Extinct Dinosaurs, Actress et bien d'autres, le casting est plutôt ronflant. En plus, au vu de la multiplication des projets africains de Damon Albarn ces dernières années (Mali Music, production d' Amadou & Mariam...), on ne peut pas l'accuser de n'avoir fait à cette occasion qu'un petit tour sur le continent pour faire pleurer dans les chaumières : sa passion pour la musique africaine est bien réelle, et on n'aura a priori pas à faire face à une version musicale de Tintin au Congo.

Alors bien sûr, si un tel projet peut aider à récolter de l'argent et ainsi panser quelques plaies, on applaudit forcément, surtout si le disque est objectivement réussi. Et c'est bien sûr quant à la qualité du contenu qu'on peut légitimement s'inquiéter initialement : y a-t-il eu ici une réelle rencontre entre les musiciens congolais et notre brigade du vieux continent ? Ou se sont-ils contentés, comme on pourrait le craindre, d’échantillonner quelques voix, enregistrer trois ou quatre notes de balafon, pour les plaquer sur des morceaux tout droit sortis de leur besace ?

Heureusement, à l'écoute du disque, on est rassuré sur ce point : on comprend très vite que la collaboration a été réelle entre les intervenants, et que les morceaux ont vu le jour sur place. Le résultat, donc, est loin d'être toc, et apparaît globalement assez sombre. Fans de musique du monde façon Saga Africa, passez votre chemin. Ici, le propos est réel, tout comme la volonté de réaliser un vrai travail de création. Sans surprise, la production est irréprochable, et il semble que la bande à Damon ait eu le souci de ne pas tirer la couverture à elle. Le pendant négatif de cette collaboration éclair étant, et on le comprend, un manque d'unité sur la longueur.

En ressortent ainsi des morceaux parfois convaincants et riches, et d'autres plus ennuyeux, l'expérimentation se révélant de temps à autres un peu vaine : les idées sont ici pléthore, mais parfois trop antagonistes pour réellement aboutir à un résultat commun qui magnifierait les velléités de chacun. Mais on ne fera pas la fine bouche, en disant que ce disque nous procure à plusieurs moments un réel plaisir d'écoute, notamment lorsque l'électronique et les instrumentations congolaises se mêlent à ravir pour nous donner un résultat réellement inédit et novateur. Ne boudons donc pas notre plaisir, les projets musicaux caritatifs fondés sur une réelle démarche artistique étant beaucoup trop rares pour être passés sous silence. On ne criera pas ici à l’escroquerie sentimentaliste comme on pourrait le faire à propos de certaines machines à dons, DRC Music prouvant globalement que caritatif peut parfois rimer avec qualitatif.

Tracklist

DRC Music - Kinshasa One Two (WARP, 2011)

1. Hallo (feat. Tout Puissant Mukalo et Nelly Liyemge)
2. K-Town (feat. N’Gotshima et Bebson)
3. African Space Anthem (A.S.A) (feat. Ewing Sima de Tout Puissant Mukalo)
4. Love (feat. Love)
5. Lingala (feat. Bokatola System et Evala Litongo)
6. Lourds (feat. Yende Bongongo du Okwess International)
7. Respect Of The Rules (feat. Loi X Liberal)
8. We Come From The Forest (feat. Bokatola System)
9. Customs (feat. Bokatola System)
10. Virginia (feat. Magakala Virginia Yollande et Yowa Hollande)
11. Ah Congo (feat. Jupiter Bokondji et Bokatola System)
12. Three Piece Sweet part 1 & 2 (feat. Bebson)
13. If You Wish to Stay Awake (feat. Washiba)
14. Departure (feat. Bokatola System)


Plaid - Scintilli

A la lourde question : "Peut-on encore capitaliser sur le retour de Plaid ?", la réponse est définitivement oui ! Le duo indissociable du label de Sheffield, Warp, fait un come-back retentissant avec un nouvel opus multi-facettes, plus personnel et finalement très éloigné des œuvres de commande que furent Tekkon Kinkreet ou Heaven’s Door. Un retour aux sources marquant également le vingtième anniversaire de Plaid, soit deux décennies passées à révolutionner la musique expérimentale et électronique à moindre échelle, mais créant des vocations chez de nombreux artistes ayant confirmé leur talent depuis lors. Et si nous devions accorder une réussite à Andy Turner et Ed Henley, c’est d’avoir su continuer avec plus ou moins de brio là où de nombreux musiciens se sont essoufflés. Sans changer son fusil d’épaule, le duo britannique évolue dans une continuité cohérente.

Avant d’aller plus loin dans ma chronique, je dois dans un premier temps me pencher sur une problématique circonstancielle liée à la sortie de l’album et quelques défauts majeurs qu’il faudra tout de même souligner pour mieux les éclaircir. Il est impensable de nos jours de ne pas prendre en compte l’ado dégénéré qui écoutera Plaid pour la première fois, le stagiaire-rédacteur du canard du coin plus habitué à se déhancher sur du Discodeine et pour qui les initiales IDM iront rejoindre les LOL, PTDR, et j’en passe… Bref,  huit ans sans nouvelles, ça fait long, et Plaid, malgré son statut culte, n’a jamais bénéficié de la médiatisation d’un Aphex Twin, de Boards of Canada ou même d'Autechre. Des conditions difficiles de sortie pour un nouvel album plombé par un packaging tout à fait dans la lignée de Spokes, mais immonde à souhait. On peut pousser le minimalisme jusqu’à un certain point, mais il y a des limites. La carence dominante restant qu’un album de Plaid ne ressemble à nulle autre chose qu’à un autre album de Plaid…

Photo © Michel Benard

… Ce qui est également sa principale qualité. Il y a un refus chez le duo de quitter cet univers ouaté, cristallin et fantasmagorique clairsemé de claquements insolents. Ce fut d’ailleurs l’une des raisons du départ de Turner et Henley de The Black Dog, et on comprendra mieux avec le temps les raisons de ces dissensions. Et si on déteste cette nouvelle pochette, on en comprend mieux le sens au fil de l’écoute de ce très labyrinthique Scintilli. Missing, déconcertante intro électro-acoustique, souligne le ténébreux Eye Robot et sa rythmique mécanique reptilienne. L’absurdité sautillante de Thank est immédiatement récompensée par la turbine Unbank, assaut techno déstructuré et voilé de murmures orientalisants. Sömnl pue la rugosité de la tôle froissée tandis que 35 Summers nous berce avec une légèreté retrouvée, nous enjôlant d’une mélodie céleste, à la fois apaisante et angélique. S’il est difficile de ne pas penser au Donkey Rhubarb d'Aphex Twin à l’écoute du très percutant African Woods, c’est définitivement Talk to Us qui sort son épingle du jeu, véritable bombe IDM appuyée par une rythmique larvée et un kick à contre-pied jouant sur l’accélération et la décélération. Un track en perpétuel mouvement à mille lieux des exploits folktronica auxquels avait pu nous habituer le combo.

Des tracks bestiaux façon upgrade aux sucreries mélodiques et envoûtantes à la Craft Nine, nous ne garderons que le meilleur de ce Scintilli. Un opus sincère, immédiat et qui affirme son potentiel au fil des écoutes. Un album intemporel, comme le sont Spokes ou Not for Threes et dans lequel on se replongera encore dans vingt ans.

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Tracklist

Plaid – Scintilli (Warp, 2011)

01. Missing
02. Eye Robot
03. Thank
04. Unbank
05. Tender Hooks
06. Craft Nine
07. Sömnl
08. Founded
09. Talk to Us
10. 35 Summers
11. African Woods
12. Upgrade
13. At Last
14. Outside Orange (Bonus Japanese Edition)


On y était - Archie Bronson Outfit à la Maroquinerie (+ interview)

Subjugué dès la première écoute de Derang Derang, ma première réaction au fil de la musique d’Archie Bronson Outfit fut : « Putain, mais ces mecs sont des gros malades »… Une écoute prolongée de Coconut n’allait pas pour me rassurer sur l’état mental de nos trois barbus n’hésitant pas à s’enrubanner pour chanter Wild Strawberries dans une chambre capitonnée au papier alu. Trois quackers en toges paraissant capables de péter un câble à tout moment, et de te mettre des claques juste pour rigoler… Bam, Bam ! C’est donc en kamikaze que je rencontre Sam Windett (chant, guitare) et me prépare à accueillir Mr Hyde. Contrairement à mes attentes, je reçois un homme calme, serein et plutôt réservé. On enchaîne donc avec une interview à contrepied.

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Brian Eno – Small Craft on a Milk Sea

eno2Dire que la musique de Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno (mais appelez-le simplement Brian, l'homme est une crème) m'aura permis de passer à l'âge adulte relève de l'euphémisme le plus parfait. Concepteur de mondes plus que de mélodies, je ne vois de pairs à l'architecte que des personnalités au talent conceptuel tel que Moebius, Giger ou Jodorowsky.  Expérimentant depuis ses jeunes années, c'est un peu l'ombre de Satie qui se cache derrière le nouveau génie du post-modernisme de cette fin de siècle.  John Cale, Talking Heads mais surtout David Bowie lui devront leurs plus belles réussites, à une période où le compositeur, très inspiré par la nouvelle vague allemande, multiplie les collaborations auprès du groupe Cluster, donnant naissance à ce qui restera à jamais son plus grand disque : After The Heat. Bien sûr, il serait difficile de dénigrer la prolifique et protéiforme carrière solo de l'artiste, dont le célèbre Music For Airports définit à lui seul les termes d'ambient. Un opus qui reste toutefois peut-être surestimé au regard de l'apport musical qui a pu émerger d'albums comme Another Green World, Music For Films ou encore Empty Landscapes dont l'influence reste aujourd'hui encore palpable. C'est donc sur le label Bureau B que l'on aurait imaginé voir paraitre ce Small Craft on a Milk Sea, aux côtés des œuvres de ses compagnons Dieter Moebius et Hans-Joachim Roedelius, ou bien sur une major comme il le fit pour ses dernières créations. C'est pourtant au label anglais Warp qu'il offrira sa confiance, y trouvant un miroir à ses fascinantes expérimentations, mais également un cocon familial où chaque artiste serait un peu un enfant légitime. Fidèle à lui-même, Brian Eno s'entoure de collaborateurs de génie, personnifiés ici par les relativement jeunes producteurs/compositeurs Leo Abrahams et Jon Hopkins. Leur talent émérite aura séduit de nombreux musiciens tel qu'Imogen Heap, Tunng ou David Holmes et aura permis aux deux hommes de faire leurs armes sur la construction de bandes-son pour la télévision et le cinéma. Quand on connait l'amour que porte Eno aux musiques de films, on imagine aisément que ce fut un facteur décisif dans leur enrôlement dans ce projet. Plus à l'aise que le sexagénaire sur les partitions électroniques, le duo apporte une touche virulente et quasi dancefloor qui écorche quelque peu le paysage musical habituel du pape de l'ambient sans le défigurer (Flint March, Dust Shuffle). Un vernis qui s'écaille pour laisser transparaitre de vastes étendues de sables, qui à l'égal de cette magnifique pochette, inspirent le calme (Late Anthropocene). Et l'on se surprend à fermer les yeux, à admirer les vastes plaines cristallines à travers les champs de notre imaginaire et écouter le léger frottement de l'érosion qui flotte jusqu'à nos oreilles (Slow Ice, Old Moon). Perdu au milieu des dunes, le voyageur continue son infini parcours bercé par les éléments (Lesser Heaven, Complex Heaven). Loin de ses tentatives naïvement pop ou des corpus alambiqués, Brian Eno retrouve une certaine sagesse grâce à une écriture décomplexée illustrant au final l'errance sensorielle de nos rêves les plus primitifs. Small Craft on a Milk Sea, c'est un peu l'histoire d'un talent retrouvé à travers quinze chansons mêlant tout le savoir-faire d'un musicien prodigieux, ne cessant de se réinventer, de se perdre, de se retrouver.

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Tracklist

Brian Eno – Small Craft on a Milk Sea (Warp, 2010)

1. Emerald and lime
2. Complex Heaven
3. Small Craft on a Milk Sea
4. Flint March
5. Horse
6. 2 Forms of Anger
7. Bone Jump
8. Dust Shuffle
9. Paleosonic
10. Slow Ice, Old Moon
11. Lesser Heaven
12. Calcium Needles
13. Emerald and Stone
14. Written, Forgotten
15. Late Anthropocene


Flying Lotus - Pattern+Grid World

flying-lotus_patterngrid-worldFlying Lotus n'attendra pas les retombées élogieuses de Cosmogramma pour retrouver le chemin des studios. Véritable pied-de-nez à ceux qui lui reprochèrent de se disperser, Steve Ellison livre avec Pattern+Grid World un monument d'électronica fouillée et torturée. Sept morceaux composés comme une symphonie dévoilant l'univers bricolé de son auteur. Des mélodies naviguant entre IDM et abstrakt, non sans évoquer un certain Daedelus.  Des beats saturés, écorchés, qui s'étiolent puis rebondissent, ciselés avec une extrême précision... L'enfant terrible de la scène Nu Hip-Hop affirme un peu plus son image de bidouilleur et se démarque avec intelligence d'une vague de pompeux pompeurs. FlyLo réinvente son art à travers chacune de ses compositions  et démontre à travers cet EP qu'il y a une vie après le 8-Bits.

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Tracklist

Flying Lotus - Pattern+Grid World (Warp, 2010)

01. Clay
02. Kill Your Co-Workers
03. PieFace
04. Time Vampires
05. Jurassic Notion/M Theory
06. Camera Day
07. Physics For Everyone!


Hartzine Session - The Hundred In The Hands

81342229_640En cette fin d'après midi, j'ai rendez-vous à la plage du Glaz'art avec TheHundred In TheHands, la dernière signature de Warp. Duo originaire de Brooklyn, Eleanore Everdell et Jason Friedman s'apprêtent à sortir leur premier album éponyme le 27 septembre en France après un excellent EP, The Desert, paru en mai dernier. Ils qualifient eux-mêmes leur son de "summertime gothic". Une image me vient à l'esprit quand je pense à eux, c'est celle du clip de Tom Tom où Eleanore se déhanche devant un mur d'enceintes. Depuis, je suis sous le charme de ce groupe, concurrent direct d'un autre duo séduisant, She & Him. J'avais un peu le trac pour cette session car c'était la première fois que j'étais seul aux commandes, mais malgré quelques hésitations d'Eleanore (dûes au bruit de fond, Luke Lalonde m'avait fait le même coup devant le Point Éphémère), tout s'est plutôt bien passé. Ils nous dévoilent en acoustique leur premier single, Pigeons, avec Jason à la Guitare et la sublime voix fragile d'Eleanore .

Session


PVT - Church With No Magic

WARPCD198 PackshotComme quoi, il ne faut jamais aller trop vite en besogne. Parfois le coup de cœur, parfois le coup de pompe. Et l'écriture, essentiellement irrévérencieuse sous l'emprise de l'émotion, se trouve être l'écrin de velours dans lequel manigance l'acier des convictions. Il s'en faut donc de peu que Church With No Magic, des trois PVT, soit rabroué par mes soins tel l'indigne successeur d'O Soundtrack My Heart (Warp, 2008), jadis considéré comme l'une des plus audacieuses perspectives du label de Sheffield. Une première écoute effarée, gorgée d'angoisse acrimonieuse : ai-je remué ciel et terre pour avoir la primeur de chroniquer cette galéjade, dénaturant par d'inexpugnables sur-ajouts de voix et de synthés, l'équilibre hautement efficace des morceaux d'alors ? La motivation fait défaut mais une telle évolution sonore titille la curiosité : je reprends l'album aléatoirement, dépiautant ça et là les structures alambiquées, les mécanismes rythmiques à la précision métronomique. Peu à peu, la lumière se fait et si mutations il y a, celles-ci demeurent finalement assez anodines par rapport à la permanence d'un son estampillé Pivot / PVT. Bien plus qu'avec le changement de patronyme, perdant ses voyelles suite à un risque de bataille juridique avec un groupe américain du même nom, la mue de PVT s'opère tant par le chant de Richard Pike que par cette nouvelle promiscuité permettant au trio de fonctionner en véritable groupe : car si l'Anglais Dave Miller est présent depuis 2005 aux cotés des Australiens Richard et Laurence Pike, lui qui instigua ce substrat d'électronique, devenu marque de fabrique, et qui fut à la base du rapprochement avec l'écurie Warp, jamais ces trois-là ne composèrent, ni n'enregistrèrent, dans le même studio. L'épaississement de leurs volutes sonores, comme l'échafaudage de leurs prétentions mélodiques, n'en sont donc que plus aboutis. Produit, comme son prédécesseur, par le touche-à-tout Richard Pike, Church With No Magic distille d'ailleurs un venin autrement plus lent mais délectable à ingérer : l'aréopage PVT emprunte des chemins de traverses, s'entichant aussi bien de procédés chers à Animal Collective, s'agissant notamment du traitement des voix, qui par moment se superposent en cascade, que des lubies atmosphériques et contemplatives propres à . Point de hasard donc à ce que celui-ci ait participé à l'enregistrement de l'album lors d'un court séjour à Sydney. La progression cadencée - et l'étiquette math-rock qui va trop facilement avec - s'estompe et fait ainsi place aux vertus de l'apesanteur, révélant, dans un fourbi de claviers analogiques, la profondeur d'écriture du combo : investissant le terrain d'une pop sombre et tourmentée, PVT essaime ses expérimentations vers des contrées que Battles, son faux frère de label, ne daigne pas encore sonder, mettant en abîme son carénage rythmique - pourtant consistant - au profit de vocalises désormais omniscientes. Window, single entêtant au vidéo-clip des plus novateurs - le trio tentant de retranscrire un show live vécu de leur point de vue - en est la parfaite expression. Si le pont entre O Soundtrack My Heart et Church With No Magic ne se distingue qu'en filigrane, les instrumentaux Community et Waves & Radiation, dans leur brume synthétisée, ne portant pas même les stigmates de la fièvre électrique d'alors, Light Up Bright Fires comme Timeless n'en prennent pas moins à la gorge, cravatant d'entrée de leur densité physique. Des rivages incertains et méandreux de Crimson Swan, Circle Of Friends ou du conclusif Only The Wind Can Hear You, à l'aquatique morceau-titre Church With No Magic, où la voix de Richard Pike se pare d'intonations qu'Alan Vega ne renierai pas, s'opère cette conversion du fond et de la forme intronisant PVT parmi les dignitaires des hautes stratosphères de l'ombre. Susurrant de tels cantiques, on ose à peine subodorer la suite.

Lire notre dossier Warp : vingt ans d'histoire, deux mixes

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PVT - Timeless

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Tracklist

PVT - Church With No Magic (Warp, 23 août 2010)

1. Community
2. Light Up Bright Fires
3. Church With No Magic
4. Crimson Swan
5. Window
6. The Quick Mile
7. Waves & Radiation
8. Circle Of Friends
9. Timeless
10. Only The Wind Can Hear You


!!! - Strange Weather, Isn't It?

Classifier un groupe dans un genre musical n'est pas toujours chose aisé, mais quand celui-ci s'encombre d'un patronyme imprononçable, autant laisser tomber tout de suite non ? Et bien non, surtout pas. Chk Chk Chk en est la preuve vivante, bien qu'ayant laissé son batteur sur le carreau. Paix à son âme. Depuis je ne prends plus l'ascenseur. Fusion frénétique des extrêmes, puisque ses membres viennent d'horizons différents, de groupes radicalement opposés, des deux côtes des Etats Unis... Et pourtant c'est dans l'émulsion pluriethnique new-yorkaise et son foisonnement  culturel toujours croissant que notre bande de loufdingues trouvera les ingrédients qui définiront leur son par la suite.

Remarqués pour leurs prestations scéniques affolantes, les Chk Chk Chk le furent pourtant moins par leurs sorties d'albums qui reçurent régulièrement des accueils pour le moins mitigés. Héritage lourd à porter (ESG, Liquid Liquid, Père Ubu, Kassav'... Non ? Ah bon !), concurrence rude (The Rapture, LCD Soundsystem, Radio 4, Kassav'... Toujours pas ?)... Et pourtant, rendons à César ce qui lui appartient. Si le groupe ne peut échapper à sa prodigieuse réputation de machine à enflammer le dancefloor, leurs qualités d'enregistrement n'ont pourtant rien à envier au groupe de Matty Safer et de Porcinet Murphy. Car oui, les albums de nos Chk Chk Chk sont bien des objets trop mésestimés. Louden Up Now vaut bien tous les Echoes et LCD Soundsystem au monde... Il suffit de réécouter des titres comme Pardon My Freedom ou Hello? Is This Thing On? pour s'en convaincre. Et alors que leurs rivaux s'empâtent dès le second album, nos trublions reviennent en force avec un Myth Takes encore plus barré, se frottant par moment au kraut et à l'expérimental.

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Le départ récent de John Pugh, de Justin Vandervolgen mais surtout de Tyler Pope, ex-LSD Soundsystem (J'ai fait une faute ? Où ça ?), laisse Nic Offer seul aux commandes de son armada de musiciens, qui loin de baisser les bras devant les pertes, enfilent short et vieilles Addidas, prêts à repartir à l'assaut des bacs. Grand bien leur prit, puisque Strange Weather, Isn't It? s'inscrit déjà comme l'apogée musicale d'un groupe préfiguré à devenir mythique. En guise de démonstration, le groupe offre un AM/FM pour introduction, synthèse de ce que le sextet sait faire de mieux. Un hit immédiat, bouillonnant, funky et sexy comme la queue du diable. Et bien qu'il soit difficile de s'extraire des 4:55 minutes que durent cette petite épiphanie musicale, les choses sérieuses prennent corps réellement sur Wannagain Wannagain, perle funk-rock écrasante. Les cuivres font leur travail et la voix de Shannon Fuchess apporte un grain soul à ce track qui sonne comme du vieux Fishbone. Incursion new-wave des plus réussies sur Jump Back où la voix de Nic Offer lorgne étrangement mais habilement sur celle Dave Gahan... Si, si je vous assure ! Ce qui nous rappelle alors qu'avant de faire partie du groupe aux points d'exclamation, le lead vocal de plusieurs membres  appartenait à l'obscure entité électro-rock Out Hud.

Cependant si une question substantielle demeurait quand au caractère de cet album, c'était bien sûr qui s'engagerait cette fois-ci derrière les fûts ? Pour rappel, le collectif avait déjà perdu son premier batteur, Mike Gius dans un accident de voiture en 2005, il fallait donc dégoter un mec assez doué et peu superstitieux pour succéder à Jerry Fuchs. Paul Quattrone est de ceux-là, officiant auparavant pour Modey Lemon, le batteur vient prêter ses baguettes aux !!! avec un brio certain (Even Judas Gave Jesus A Kiss, Steady As The Sidewalks Cracks).

Les plus chanceux pourront jouir d'une version accompagnée de deux bonus track (dont le sublime Made Of Money) cadenassant définitivement cet opus originalement clôt par l'éprouvant The Hammer. Authentique montée technoïde tribale, le morceau laisse l'auditeur à genoux et installe à jamais les Chk Chk Chk comme les successeurs des Happy Mondays pour les années futures. Attention, we're talking about a révolution là !!!

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!!! – The Hammer

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Tracklist

!!! – Strange Weather, Isn’t It? (Warp, 2010)

01. AM/FM
02. The Most Certain Sure
03. Wannagain Wannagain
04. Jamie, My Intentions Are Bass
05. Steady As The Sidewalk Cracks
06. Hollow
07. Jump Back
08. Even Judas Give Jesus A Kiss
09. The Hammer
10. Blue (Bonus track)
11. Made Of Money ( Bonus track)


Born Ruffians - Say It + Session

518tvqtw0dlAucun concert ne peut prétendre changer la face du monde. Mais, aussi futile que cela puisse paraître, certains peuvent faire évoluer subrepticement l'appréhension que l'on a d'un disque. Et c'est déjà pas mal. Il en va ainsi pour les Canadiens de Born Ruffians, venus présenter, lors d'une soirée BimBamBoum organisée par nos confrères (et grand frères) de Magic, le vendredi 21 mai dernier, leur second album Say It. Un regret taraude ma timide conscience professionnelle, le fait de ne pas avoir eu le temps d'écrire instantanément la chronique d'un disque qui avait jusque-là un mal presque insurmontable à tourner sur ma platine. Car la comparaison avec celle qui va suivre - s'avérant a priori dithyrambique - aurait eu cette valeur d'exemple s'agissant de la capacité du désormais quatuor à transcender ses morceaux sur scène et à les rendre par la suite tout aussi évidents lors d'écoutes casanières devenues compulsives. Caressant ma frustre tentative d'honnêteté du fouet d'une contrition assumée, j'avoue sans peine et je déballe tout : l'impatiente et trop brève première approche fit résonner Say It à mes oreilles telle une redite pétrie de guimauve de l'ineffable Red, Yellow and Blue (2008, Warp) à l'épure juvénile invariablement contagieuse. La caisse de résonance du Point FMR plus loin, Say It se révèle tel un disque s'octroyant de fait, et ce avec une facilité déconcertante, la palme du second effort, moment charnière de la vie d'un groupe, le plus réussi et abouti depuis... (à vous de choisir, sur ce point difficile de faire l'unanimité). Car si redite il y a, c'est sous le signe de la maturité que celle-ci opère, démultipliant l'efficacité de morceaux à la complexité viscérale et spontanée. Si les mélodies de Red, Yellow and Blue tonnaient dans un déluge de décibels fractaux à la production brute de décoffrage, Rusty Santos - producteur à l'incommensurable talent (Animal Collective, Panda Bear, Gang Gang Dance) - une nouvelle fois aux consoles, cherche clairement, sur chacun des dix morceaux composant l'album, l'accomplissement définitif d'obsessions pop plaçant l'intense voix de Luke Lalonde au centre des ébats spasmodiques. Carénée d'une science du rythme iconoclaste et jubilatoire, valdinguant entre la basse de Mitch Derosier et les fûts de Steve Hamelin, la verve narrative de Lalonde, couplée à sa guitare à l'épilepsie raisonnée, provoque ce que l'on attendait plus de ce printemps aux allures d'hiver tempéré : une luminescence au charme doux et rasséréné cisaillée ça et là d'impétueuses fulgurances gorgées d'ultraviolet. Oh Man pose avec dextérité les jalons de cette splendeur pop roborative, proprement obnubilante, charriant d'entrée l'instant de grâce scénique : d'une tranquille ballade, parsemée d'envolées vocales altières, le morceau se meut en véritable tourbillon auditif balayant toute appréhension sur son passage. La voie est libre pour Retard Canard, sa rythmique concassée et sa basse virevoltante, et Sole Brother au blues rock cathartique, Luke n'ayant jamais autant ressemblé au jeune Elvis, dans la démarche, le chant et l'apparence, accroché qu'il est à son micro, les jambes convulsées de générosité. Dans la même veine, un brin fleur bleue, suit What to Say, admirablement taillé pour les charts et la gloire, télescopant, dans une dentelle sonore du plus bel effet, vocalises dégingandées et ultime évidence mélodique. The Ballad Of Moose Bruce et Higher & Higher regonflent l'équaliseur de quelques sinusoïdales abyssales, fichtrement bien assumées par un Lalonde au timbre aussi versatile que communicatif tandis que Come Back et son saxophone dispensable héritent par leur vacuité des apparats de la faute de goût pardonnable. D'autant que Nova-Leigh, telle une bourrasque de bonne humeur, dardée d'un refrain chanté à tue-tête, irradie en trois accords tout soupçon de fébrilité, laissant place nette à l'étrangement introduit Blood, The Sun & Water où caracole encore et encore la voix du freluquet en totale apesanteur. At Home Now étire son spleen cadencé en conclusion d'un album, qui, s'il n'est pas le joyau annoncé à tort et à travers dans la revue aux vingt bougies, n'en reste pas moins un disque confirmant le génie ascensionnel de ses architectes. Et avant de s'en sentir dépossédé, inutile de gâcher son plaisir en minaudant sur les relatives aspérités de Say It ou en préjugeant d'un futur qui n'est pas encore le sien : ne reste plus qu'à monter le son et à attendre l'été de pied ferme. D'ailleurs, on les aurait bien vus lors de l'édition 2010 du Midi Festival invectiver le chant des grillons. N'est-il pas ?

Session


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Born Ruffians - Nova Leigh

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Tracklist

Born Ruffians - Say It (Warp, 2010)
1. Oh Man
2. Retard Canard
3. Sole Brother
4. What To Say
5. The Ballad Of Moose Bruce
6. Higher & Higher
7. Come Back
8. Nova-Leigh
9. Blood, The Sun & Water
10. At Home Now


Jamie Lidell - Compass

jamielidellimagedtail22353Jamie, Jamie… C’est pas un nom de gonzesse ça ? Déjà le sixième album et le cinquième sur l’écurie Warpienne pour le sale gosse de la soul, se rêvant en Michael Jackson blanc et électro du troisième millénaire. J’ai une bonne nouvelle pour le super Jamie, sa carrière est morte, comme son idole. Et dire qu’à l’aube des années 2000, son association à la star de l’IDM, Cristian Vogel, avait donné naissance à la boursouflure dark-soul perverse bien nommée Super Collider dont certains ne se sont toujours pas remis. Inoubliable clip de Darn (Cold way O’lovin), et ce vieux faciès de Jamie caché derrière cette immense touffe de cheveux. Depuis qu’il se Multiply, le vocaliste sombre, opérant sa métamorphose en Jim, et surnage grâce à Rope Of Sands, ma foi plus proche de Chris Isaak
Quelque part j’aurais préféré que cet album me traverse et qu’il passe sans que l’on ne s’aperçoive de rien. Malheureusement, ce ne sera pas le cas, les beats s’accrochent, s’agrippent, dérangent… La voix chargée de « hhmmm ! » « ooooooouuuh ! » et diverses onomatopées, irrite et crispe l’auditeur qui appuie constamment sur stop. Oui mais et ma chronique alors ? Après tout comme le dit lui-même le musicien anglais : Enough Is Enough. On prendra un simple plaisir sadique à se moquer des titres à se pisser dessus de rire : I Wanna Be Your Telephone, Completely Exposed… Côté production, j’ai pris plus de plaisir sur le Future Sex/Love Song du pourtant agaçant Justin Timberlake que sur ce Compass croisant baile-funk,soul, country-folk, le tout passé à la moulinette par un ex-génie qui se la joue Calvin Harris. J’exagère certes, mais à peine. Aucune finesse dans des titres comme Coma Chameleon ou You Are Walking, caloriques et indigestes comme une fondue savoyarde un jour de canicule. Seul Gypsy Blood reste relativement écoutable, et pour de mauvaises raisons puisqu’il s’agit en effet du morceau le plus court de ce nouvel essai, mais également le titre le moins identifiable de son auteur.
Bref, en résumé ce cru 2010 se révèle être une vraie tannée mais également le premier faux pas du label hétéroclite de Sheffield de ce début de décennie. Allez hop, le disque au broyeur. Aïe, j’avais oublié qu’on me l’avait envoyé en format digital. Quoi qu’il en soit, Jamie Lidell, lui, n’aura pas le droit à l’Apple Care et a dû intituler son album Compass non pas parce qu’il faisait chavirer l’audience mais plutôt parce que lui-même avait perdu le nord. Une qualité ? La pochette est très jolie, je trouve.

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Jamie Lidell - Compass

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Tracklist

Jamie Lidell - Compass (Warp, 2010)

01 - Completely Exposed
02 - Your Sweet Boom
03 - She Needs Me
04 - I Wanna Be Your Telephone
05 - Enough's Enough
06 - The Ring
07 - You Are Waking
08 - I Can Love Again
09 - It's A Kiss
10 - Compass
11 - Gypsy Blood
12 - Coma Chameleon
13 - Big Drift
14 - You See My Light


Gonjasufi - A Sufi And A Killer

gonjasufi-sufi-and-killer-l-1jpegDe quoi se repaît-on en 2010 ? A ma droite, le rock toujours, la new wave et autre post-punk, à ma gauche la nu disco, l'électro et ses milles facettes, la folk dans un coin, et les groupes mythiques qui reviennent de temps en temps s'incruster au milieu. Il y a des vagues, des mouvements, des collectifs, et des intérêts communs. Et puis, il y a les francs tireurs. Foufous parfois. Extra-terrestres souvent. Gonjasufi est tout ceci à la fois, mixé à une bonne dose de sable et de spiritualité, vous obtenez un phénomène captivant, qui nous convertirait presque tous à la méditation transcendantale.
Petite présentation de la bête coiffée de dreads dont on ne sait pas grand chose : de son vrai nom Sumach Ecks a roulé sa bosse cabossée de San Diego où il est né, en passant par le ghetto de L.A., pour finir reclus dans le désert du Mojave. Découvrir le visage de Gonjasufi, c'est déjà entrapercevoir son univers. Noir, buriné, avec la sagesse du lion dans le fond de l'œil. En quête de réponses spirituelles, il s'initie au yoga, et découvre sa voix en même temps que sa voie. Et pour nous, auditeurs incultes et athées, c'est un voyage aux portes de l'Orient qui s'offre à nous, rencontre improbable entre croyances mystiques et sauvagerie urbaine.
Ce qui frappe le plus à l'écoute du très mystérieux A Sufi And A Killer c'est ce mélange de drogues hallucinogènes à différents effets : les ambiances de rue et de désert, la violence et la paix intérieure, le désespoir en l'humain versus la foi puissante dans les éléments de la terre. On en a presque le tournis. Gonjasufi souffle, chante, crée un Tout cosmique. Ça commence par un chant tribal, un pied dans le désert, les peaux rouges nous encerclent. Une guitare et une cithare arrivent, la voix saturée d'Ecks commence sa mélopée rauque avec ce timbre si particulier. Nous ne sommes plus en 2010. Et si Jimi Hendrix n'apparaît pas souvent dans les références directes des musiciens dernièrement, c'est peut-être parce qu'il est ici bien installé. Talonné de près par bon nombre d'autres Ancestors. Tom Waits et George Clinton s'invitent aussi à la table. Les guitares se distordent, c'est psychédélique parfois, râpeux comme le blues souvent, rythmé comme du ragtime aux entournures et punk aussi, et oui. Le hip hop fait son entrée au troisième titre, incongru ? Du tout. Ecks est un jour tombé sur Gaslamp Killer et ses premières expérimentations auto-produites se tournent vers ce genre qui lui va comme un gant. Mais il a fallu que le destin lui fasse croiser un autre acteur aux multiples visages, et ce type c'est Flying Lotus. Qui produira son album en même temps qu'il sera son sésame pour Warp.
A Sufi And A Killer est un album labyrinthique. On y croise des chorales indies, des sons d'ailleurs, des Cowboys et des Indiens. Les mélodies s'orientalisent avec une douceur infinie ( Sheep, Klowds vous font entrevoir des paradis artificiels sans devoir prendre une goutte de chimie) ou se réduisent à leur plus simple forme pour des déclarations presque pop (She Gone, Holidays). La force de ce Killer est de préserver une sincérité sans faille dans tout ce qu'il interprète. D'aucuns qualifieraient son album de foutraque, j'arguerai plutôt qu'il est un recueil infiniment personnel et cohérent pour l'homme que l'on devine. Les morceaux ont d'ailleurs été écrits à différents moments de cette dernière décennie, ce qui fait sens à l'écoute des 19 titres de l'album. Mais ce qui m'a vraiment le plus scotchée sur le premier disque de ce type d'un autre monde, c'est ce son unique et intemporel. Dès les premières notes vous vous demanderez sans doute si ce disque n'a pas été déterré d'un talus en bord de route 66. Non seulement il grésille comme un vieux vinyle usé par les décennies, mais tous les instruments utilisés semblent eux aussi recouverts de terre qui frotte à chaque note. Et c'est magique. Que dire de plus ? Allez-y.

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Gonjasufi - Sheep

Gonjasufi - DedNd

Tracklist

Gonjasufi - A Sufi And A Killer (Warp, 2010)

1.(Bharatanatyam)
2. Kobwebz
3. Ancestors
4. Sheep
5. She Gone
6. SuzieQ
7. Star Dustin'
8. Kowboys And Indians
9. Change
10. Dust
11. Candylane
12. Holidays
13. Love Of Reign
14. Advice
15. Klowds
16. Ageing
17. DedNd
18. I'd Given
19. Made


Flying Lotus – Cosmogramma

Wcosmogramma-650arp a décidément le vent en poulpe, et le prouve en agitant un de ses nouveaux tentacules… Et pas des moindres puisque c’est au tour de Steve Ellison de revenir sur le devant de la scène. Steve qui ? Ah pardon ! Flying Lotus ! Vous ne pensiez quand même pas qu’il s’agissait du patronyme inscrit sur son acte de naissance ? On ne sait jamais. Quoi qu’il en soit, celui qu’on s’accorde à désigner comme le maitre shaolin du downstep et le précurseur du glitch fait un retour fracassant avec un troisième album royal et s’opposant quelque peu au déjà brillant Los Angeles.
Après un L.A., génial crossover entre IDM, abstrakt et drum’n’bass, le musicien californien s’était attaché à détourner un peu plus les codes du hip-hop en livrant un sublime EP en collaboration avec le soul rappin’ man, Dudley Perkins alias Declaime. Retour aux affaires sur Cosmogramma qui fleure bon le pétage de bollocks à mille kilomètres à la ronde. Sons fats et crispants, bourdonnements et changements de rythmes brutaux… Mouais, il y a Clark pour ça… Hey mais attendez ! Et si j’étais en mode aléatoire ! Sacré iTunes va ! Notre « lotus qui vole » nous a donc pondu une œuvre d’une cohérence parfaite, se parcourant comme l’escalade d’une chaine montagneuse. Nose Art ou Computer Face/Pure Being reflètent le talent de cet artisan de génie pour le bricolage de breaks et la dextérité à poser des kicks à contre-temps. Pourtant loin du fracassage et du pilonnage, Flying Lotus tempère les poussées de BPM, courtisant le jazz (Do The Astral Plane) et les musiques orientales (Dance Of The Pseudo Nymph), car après tout Steve Ellison n’est pas de la famille Coltrane pour rien. Côté featurings, si on regrette l’absence d’Erykah Badu, pourtant originellement annoncée, ce ne sont pas moins que les sublimes voix de Laura Darlington et de Thom Yorke qui viendront respectivement magnifier les titres Tables Tennis et … And The World Laughs With You.
A l’écoute des nouvelles aventures du petit prince du break’n’beat, on comprend mieux l’engouement de la célèbre Mary Ann Hobbes, qui voit en lui une muse, un maître, une référence pour les générations futures. N’en déplaise aux jaloux, le talent de l’homme se bonifie avec le temps, et sa musique avec lui. Une nouvelle référence assurément.

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Flying Lotus - Do The Astral Plane

Tracklist

Flying Lotus – Cosmogramma (Warp, 2010)

1. Clock Catcher
2. Pickled!
3. Nose Art
4. Intro//A Cosmic Drama
5. Zodiac Shit
6. Computer Face//Pure Being
7. ...And The World Laughs With You (ft. Thom Yorke)
8. Arkestry
9. Mmmhmm (ft.Thundercat)
10. Do The Astral Plane
11. Satelllliiiiiteee
12. German Haircut
13. Recoiled
14. Dance Of The Pseudo Nymph
15. Drips//Auntie's Harp
16. Table Tennis (ft. Laura Darlington)
17. Galaxy In Janaki


Nice Nice - Extra Wow

up-nice_niceDéjà tout petit, j’étais bien agité et pas très sérieux. Mes professeurs ne cessaient d’ailleurs de me le faire remarquer. User mes jeans sur les bancs de l’école avec mes potes en buvant des bières et bouffant des pills était une routine dans laquelle nous nous enfermions et qui nous permettait de voir le monde à travers un prisme multicolore. Et le prof de toujours me faire la morale : « Mr Trash, vous n’avez pas honte de laminer la cervelle de ces enfants de 9 ans ? Et à 25 ans, il serait peut-être temps de quitter le CM2, non ? ». C’est à cette époque que j’aurais aimé avoir un morceau comme On and on dans mes écouteurs. Montée de percussion noyée dans un brouhaha mécanique, cristallisant la frustration la génération ritaline. Que résonne l’alarme, nous peignons à coups de cocktails molotov sur des vrombissements de machine et beats répétitifs qui rappellent le Stealing Fat des Dust Brothers. Chaos, confusion, boucles à profusion.
Extra Wow ? Voilà un nom qui correspond parfaitement au premier opus du duo de Portland, Jason Buehler et Mark Shirazi, plus connus sous le pseudonyme Nice Nice. Une excellente surprise qui caresse la joue avant de la fracasser d’un crochet bien violent. Les deux comparses ne s’embarrassent d’aucun clichés, passant du drone synthétique au dark-psyché, tout en jammant sur du post-rock tropical, rien n’effraie ce jeune combo qui fait déjà trembler Gang Gang Dance et The Battles. Une nouvelle réussite que l’on doit une fois de plus au label anglais Warp qui décidément s’éloigne de plus en plus des rythmiques binaires qui ont fait sa légende, sans pour autant délaisser le dépistage d’artistes défrichant la musique expérimentale.
Ici les mélodies prennent des tournures fantasmagoriques. See Waves détourne surf-musique en électro-noise-pop et croise Quicksilver’s World Cup avec la grande chasse aux requins de Hunter S. Thompson. Rompu à tous les excès, le duo se fait aussi trivial que tribal (Set And Setting, One Hit), se livrant sans limites et parcourant un vaste panel d’harmonisation, dévoilant différentes atmosphères au fil des écoutes : psychédéliques sur Make It Gold, New-Age sur New Cascade... Extra Wow ressemble à un melting-pot de ce qui pourrait se faire de mieux cette prochaine décennie, chaque track ayant sa touche bien à lui. Nice Nice nous a pondu un bel œuf de Pâques, en forme de matriochka, qui en plus nous offre trois track bonus, dont l’indispensable Ark Drum. A ne pas laisser tout de même à la portée des enfants, enfin moi je dis ça, je ne dis rien… Une petite pilule ?

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Nice Nice – See Waves

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Tracklist

Nice Nice - Extra Wow (Warp, 2010)

1. Set and setting
2. One hit
3. A way we glow
4. On and on
5. Everything falling apart
6. Big bounce
7. See waves
8. A vibration
9. A little love
10. Double head
11. Make it gold
12. New cascade
13. It's here
14. Extra wow (Aternate) (Bonus Track)
15. Ark drum (Bonus track)
16. We Stayed (Bonus track)