On y était: Tortoise à Villette Sonique

Les vétérans de Tortoise sortaient The Catastrophist en début d'année (lire): il n'en fallait pas plus pour que Villette Sonique - multi-récidiviste quand il s'agit d'aligner les meilleurs noms sur une affiche - les programme le mardi 31 mai dernier au Trabendo. Le groupe de Chicago se fait d'ailleurs assez rare en France - après un passage avorté fin 2015 : leur dernière date remontait apparemment à 2010, avec Broken Social Scene et Menomena à l'Élysée Montmartre. C'était donc une joie absolue de les revoir sur Paris en cette supposée période printanière.

TORTOISE
© Piotr Grudzinski / Just Focus - Desideratunes

Tortoise est un petit peu comme ce que je nommerais les maîtres du Style. C'est-à-dire que le quintet n'a jamais vraiment eu de compétiteur, de rival donnant dans le ravageur combat de coqs, de nécessaires ennemis stimulant le dépassement de soi. Au lieu de cela, de se perdre dans de vaines et interminables luttes d'influences, ces gentilshommes ont convenablement tracé leur chemin toujours plus avant vers un son paresseusement décontracté, aux confins de la détente, visant précisément le mouvement juste, le geste vrai, la pure élégance ; de celle qui caresse les sommets car toujours emprunte d'un certain mystère, jamais réellement tangible ni saisissable. Prenez High Class Slim Came Floatin' in, jouée en début de set. Est-ce vraiment sérieux ? Allier trois mouvements aux malléables cassures s'enchaîner sans soucis de bienséance tout en ramenant une poignée de genres musicaux s'entrechoquer vaille que vaille ? Tortoise le fait. Certes. Mais Tortoise le fait comme des seigneurs, de royaux souverains montrant à la fois le meilleur tout en déroutant l'auditeur mais en détenant au final, c'est une évidence, la naturelle vérité.

Car Tortoise est un groupe qui depuis leur premier magnifique album m'a toujours fait l'effet d'une bande de savants, de ce genre de personnalité raisonnable mais toujours sensée, à la fois sérieuse, réfléchie et attentive mais qui n'hésiterait pas une seule seconde à placer une légère galéjade de façade au moment le plus opportun. J'ai l'impression d'avoir en face de moi quelqu'un de fort à-propos, bien attifé, mais qui cache phénoménalement plus que ce que ne laisserait supposer ses instants les plus aériens. Le groupe de Chicago met un hallucinant sens du détail dans ses titres, les parsème de sonorités toutes majestueusement dosées, ce qui a pour effet de rendre sa musique incroyablement riche comme de démultiplier les ambiances, de préciser les émotions, de les construire et les élaborer avec une impressionnante minutie tout en leur vouant un caractère absolument unique. C'est pour cela que la musique du groupe laisse tant planer une atmosphère parfois troublante, souvent profondément singulière : à la fois parce que Tortoise va puiser dans une source bouillante d'une quantité toujours plus grande de genres musicaux, mais aussi parce qu'ils polissent leurs morceaux jusqu'à les orner d'une sélection précise de sons menant chacun d'eux à délivrer un attribut particulier. Tortoise en a fait une marque de fabrique et s'affiche aisément dans la catégorie de ces groupes absolument fascinants dont il est toujours difficile d'appréhender la véritable nature, tout en délivrant à la volée des titres fraîchement composés qui murmurent pourtant à demi-mot un travail d'orfèvre accompli.

Parce que si Tortoise sait faire refléter la lumière du repos et de la satiété sur la majorité de ses titres, le groupe perturbe régulièrement l'ambiance en brouillant les pistes, décalant ou détournant les sons jusqu'à retrouver une position alors inédite: Dot/Eyes, jouée ce soir - même si largement retravaillée - est un exemple parlant, comme peut l'être Gigantes, issu de Beacons of Ancestorship. Tortoise est un groupe qui reproduit relativement fidèlement son catalogue sur scène, et cela d'une manière savamment orchestrée : ces musiciens ne cessent de permuter leurs postes et de jongler entre les instruments d'une façon presque insolente. Le concert se scindera en deux grandes parties, la première couvrant sensiblement les deux derniers albums du groupe, The Catastrophist et Beacons of Ancestorship, la deuxième s'attelant à finement retracer leurs plus grands moments de bravoure, laissant une noble part à TNT.

C'est d'ailleurs sur un titre de cet album - le somptueux I Set my Face to the Hillside - que les cinq de Chicago clôtureront cette nuit après un rappel : ils auront plané comme des aigles sur le Trabendo, tranquilles comme majestueux, et laisseront - entre autres, car il y eut beaucoup d'autres pour cette édition - un magnifique souvenir pour les 11 ans de Villette Sonique.


On y était : Villette Sonique 2016 - Boredoms + Beak> + Ata Kak

De nos jours l'appellation « groupe culte » est employée à tort et à travers pour n'importe quel groupe ayant sorti un disque avant 1989 ou pour des artistes tombés dans l'oubli et qui sous l'impulsion de diggers chevronnés rencontrent une certaine reconnaissance quelques décennies après avoir raccroché les instruments. Il ne s'agit pas d'un jugement de valeur et cela n'a rien à voir avec la qualité ou la légitimité de ces artistes mais être « culte » ne se résume pas au fait d'être vieux ou d'avoir joui d'une petite gloire d'estime dans un microcosme musical pendant les années Giscard ou Mitterrand. Derrière ce qualificatif élogieux se cache une signification plus profonde qui pour le coup correspond parfaitement à ce qu'est Boredoms, une entité inclassable, protéiforme, en constante recherche d'un absolu. Active depuis 1986, la formation d'Osaka peut certes afficher un sacré parcours mais ce qui la rend majeure est le fait qu'elle réinvente constamment sa mythologie, son langage, et guide ses fervents adeptes vers de nouvelles contrées soniques et sensorielles. Et ce samedi soir, le gourou Eye accompagné de la fidèle Yoshimi et de l'incroyable batteur Yajiro Tatekawa vont une nouvelle fois démontrer qu'il n'est pas à la portée de beaucoup d'artistes de s'élever au rang de religion riche en rituels sophistiqués.
 
Le groupe change sans cesse de dispositif scénique et n'hésite pas à inventer ses propres instruments pour donner corps à sa vision singulière et jusqu'au-boutiste d'une musique qui a la capacité de faire vibrer nos enveloppes corporelles tout en pénétrant notre psyché afin de nous faire toucher du bout des doigts un instant de plénitude, de sublime, au milieu d'un orage de stimuli tantôt abrasifs tantôt subtils. Ce soir pas de sevena (structure composée de sept guitares fusionnées ensemble) ni d'orchestre de batteries, mais une formation organisée au milieu de barres métalliques résonnantes torsadées et réunies autour de deux batteries, de machines, de gros pads, de membranes de haut-parleurs en vibration sur lesquelles s'agitent aléatoirement des ustensiles de cuisine et d'autres morceaux de ferraille avec en son centre la voix noyée d'effets de Eye qui égrène sa litanie chamanique et conduit le rituel durant ses différentes étapes, le tout accompagné d'un dispositif multimédia mettant en exergue la singularité de ce laboratoire psychédélique. J'avais déjà eu la chance de les voir il y a quelques années mais ça n'a pas empêché la claque d'être puissante. Je suis bien incapable de donner la durée de la performance, elle aurait pu être de trente minutes comme de trois heures, pour moi le temps s'était arrêté l'espace d'une profonde et bénéfique respiration. À ce moment là plus rien n'avait d'importance, comme lorsque l'on se rend compte qu'on a la chance d'apprécier quelque chose de rare, de précieux.

Autant dire qu'il me faudra un petit moment pour digérer l'expérience et tant pis pour le groupe d'après car l'inter-plateaux sera loin de suffire à me remettre à l'endroit. En même temps, pas grave puisqu'il s'agit de Beak>, groupe qui comme vous le savez comprend un mec qui a eu la bonne idée de se retrouver au bon endroit au bon moment pour surfer sur la vague trip hop britannique des nineties.  La suite du programme m'intéresse énormément en revanche donc une fois frais et dispo je retourne me placer idéalement dans la salle afin de ne rien rater de la fête annoncée. Résultat j'arrive malgré tout à choper la fin du set des anglais et comme à chaque fois que j'ai pu les voir sur scène ça m'évoque un concert de musique au mètre composée pour des spots publicitaires ou des séquences dynamiques de films d'entreprise. Mais au final tout ça tombe très bien car je suis désormais prêt pour terminer la soirée sur une ambiance à l'opposé de celle du début mais tout autant délicieuse. Dans la chaleur des bons potos qui m'entourent je suis bouillant pour Ata Kak.

Redécouvert par l'excellent label spécialisé Awesome Tapes From Africa, le Ghanéen fait partie de ces mecs qui ont créé un petit bijou confidentiel il y a plus de vingt ans et qui a sa grande surprise se retrouve sous le feu des projecteurs et à l'affiche de pas mal de festivals importants longtemps après les faits. On peut donc adorer le disque et légitimement se demander ce que ça va donner sur scène, si la sauce va prendre ou si on va avoir droit à un moment gênant mais le monsieur ne fera pas durer le suspens bien longtemps, à peine quelques notes et on sait que ça va être grand. Pour l'accompagner, un backing band de beaux jeunes gens qui ne sont pas venus en vacances : un mec à la MPC, un clavier, un bassiste/guitariste et une choriste/clavier/bassiste dont la beauté de princesse subsaharienne fera tourner la tête de mon voisin. Ça joue hyper serré et la prestation du beau gosse de cinquante-six ans est plus qu'à la hauteur, il enchaîne les flows, les vocalises, les dance moves de classe et illumine la salle de son sourire. Une dynamique de dingue, un showmanship sobre et impeccable comme si ses cheveux étaient devenus grisonnants après des années à écumer les scènes et les clubs du monde entier à ceci près qu'il a ce regard joyeux et candide de celui qui vit un moment exceptionnel et qui arrive à transmettre ce sentiment spontanément. La communion est totale et la fièvre provoquée par cette house ghanéenne hybride met le public dans un état de transe euphorique. Il ne mentait pas quand il ressortait son leitmotive « we have a great show for you » d'un air hilare et convaincu entre chaque morceau, cette messe festive était magnifique.

Enfin, petit détail qui a son importance, j'ai trouvé le son très bon et même si l'espace était plus réduit c'est pas évident de faire sonner cette halle convenablement (coucou le Pitchfork). En plus d'une programmation de classe, d'un line-up avec un ordre de passage qui sur le papier pouvait surprendre mais qui pour moi s'est avéré parfait, l'acoustique était au niveau ce soir, merci Villette Sonique, on est vraiment pas si mal à Paris.

Vidéo


Village Label de la Villette Sonique 2016

Pour la onzième année consécutive La Villette Sonique, dont la programmation promet de riches émotions entre les venues de Tortoise, de Tolouse Low Trax, Suuns, Sleaford Mods, Not Waving, Housewives, Helena Hauff, Container ou Beak, se pare d'un village label offrant la possibilité à plus d'une cinquantaine de structures discographiques d'établir directement le contact avec le chaland, présentant ainsi nouveautés et autres raretés à un public forcément curieux, à l'heure où cette activité, presque devenue philanthropique, se fait trouve de plus en plus semée d'embûches (lire ici, et surtout ). Ainsi donc Permalnk, Cranes Records, Howlin Banana, Balades Sonores, Le Turc Mécanique, SK Records, Midnight Special Records, In Paradisum, Monster K7, Bookmaker Records, Antinote, Teenage Menopause et... Svn Sns Rcrds, qui nous offre ci-après une mixtape inspirée de ce prémisse d'été à venir, auront leur stand, prêt à faire rimer as usual indépendance et exigence. L'ensemble sera ponctué par une programmation spécifique estampillée village label et dont on connait pour le moment deux remarquables présents : Usé issu de la turbulente écurie Born Bad et Belly Button, chantre dans les années 90 d'un jazz-core expérimental sur les sillons de Vicious Circle.

Mixtape

01. Λένα Πλάτωνος - Μια Άσκηση Φυσικής Άλυτη
02. Micro Cheval - I Wonder
03. Full Moon Fuck - Introduce
04. Chevalier Avant Garde - Black Holes
05. Psychic TV - Wicked
06. Tsantza - Silex
07. All Night Wrong - Brain Wave Parameters
08. Anne Cessna and Essendon Airport - Lost in Madagascar
09. Gremlock - Obsolete
10. David Sylvian & Ryuichi Sakamoto - Bamboo Houses
11. Night Riders - Future Noir


On y était : James Holden, Andrew Weatherall & Daniel Avery à la Villette Sonique

James Holden 2

Photos © Helene Peruzzaro

On y était : James Holden, Andrew Weatherall & Daniel Avery, le 6 juin à la Villette Sonique - Par Alex P.

Au sein de sa programmation de haute volée, la Villette Sonique n'a évidemment pas manqué d'inviter celui qui a largement contribué à développer une vision nouvelle de la techno et de la musique électronique en général. Traçant une route à part depuis ses débuts, James Holden se réinvente sans cesse en brisant les frontières stylistiques. Avec The Inheritors et le live qui va avec, il assume un rôle qui va au-delà de celui de DJ de génie, il devient chef d'orchestre.

Accompagné par la mascotte hexagonale Étienne Jaumet, qui régale avec ses envolées de sax, et Tom Page, le batteur de RocketNumberNine qui accompagne également Neneh Cherry pour son come back scénique, on sent que le mec s'est rarement fait autant plaisir (James Holden tout sourire c'est un peu un événement en soi) et le moins que l'on puisse dire c'est que ces vibrations positives sont communicatives.

James Holden 1

On avait déjà vu l'équipe à l'œuvre en décembre dernier à la Machine du Moulin Rouge (prestation filmée par le collectif Sourdoreille) et franchement des concerts comme celui-là tous les six mois ça passe tranquille, tous les deux mois ça serait cool aussi en fait. Ils auront tout de même pris le soin de modifier un peu la setlist (un morceau) pour ne pas reproduire tout à fait le même concert. Autre différence notable, le son, et la salle en elle-même qui permet plus de proximité avec les musiciens pour une expérience transversale totale entre acoustique et électronique. Le fait d'être au premier rang au milieu des groupies mongoles de 20 piges étudiantes à Censier (quand je vous dis que le gars est précurseur, il arrive même à drainer le public des BB Brunes, un tueur) a peut-être aussi joué sur mon ressenti, le fait d'entendre la batterie de très près par exemple, a produit ce sentiment galvanisant que tu retrouves dans un studio de répète - un studio de répète haut de gamme hein, pas la cave flinguée de ta grand-mère ou la garage fatigué des darons, soyons clairs. On pourrait parler du contenu artistique plus longuement mais un collègue s'en est déjà chargébien comme il faut.

Daniel Avery

Sur le papier, la suite de la soirée était plus qu'alléchante avec Ana Helder et bien sûr le DJ God himself, Andrew Weatherall en B2B avec Daniel Avery. Malheureusement, les nouvelles limitations sonores auxquelles est soumis le Cabaret Sauvage laisseront un sentiment de frustration passé minuit, car même si les sets sont du meilleur goût, difficile de cabrer comme il se doit lorsque le son fait plic-ploc. Mais bon, au final c'est pas grave, le live de James Holden aura fait tellement de bien que tout ce que tu retiens c'est que c'était encore une putain de bonne soirée à la Villette Sonique.

Photos


On y était : Low Jack, Sister Iodine & Prurient à la Villette Sonique

Low Jack

Photos © Helene Perruzaro

On y était : Low Jack, Sister Iodine & Prurient, le 4 juin à la Villette Sonique

Les nerds avertis avaient coché les soirées du mardi et mercredi au sein du déroulé hebdomadaire de Villette Sonique. Ces deux jours, chacun à leur manière, faisaient la part belle à des esthétiques peu représentées dans des festivals grand public (on peut situer Villette Sonique dans cette catégorie, einh) et surfant sur un retour de flammes : d'un coté la new age initiatique de Laraaji rebootée par Sun Araw et de l'autre la proposition post-indus / technoise / #musiqueàangledroit portée haut et fort par In Paradisum.

C'est cette deuxième option qui nous a amené au Trabendo où Low Jack ouvrait le bal des 20h. Premier live depuis un bail, format renouvelé, orientation plus frontale... Guillaume d 'IP nous avait vendu les directions empruntées par Philippe (aka Low Jack) un peu plus tôt dans la semaine (lire).

Force est de constater que les quarante minutes de live ont confirmé ces tendances. Pour ceux ayant vu Low Jack à la Gaité Lyrique il y a plusieurs mois, l'évolution est notable. La formule montagne-russe trop éparpillée servie par le passé a muté en un ensemble bien plus cohérent. On retrouve ce que la patte Low Jack laisse espérer : des patterns rythmiques élaborées et une multitude de bruits blancs qui s'agrègent le long de ces structures. Globalement, la dynamique de ce nouveau set est élaborée et laisse entrevoir ce que Philippe nous confiait lors d'une interview récente : une forme d'appétence pour des climats variés entre lenteur maximale et tracks up-tempo, réussissant le pari délicat de relier le fonctionnel au non-fonctionnel dans un ensemble bétonné coulé avec amour. Les pisse-froids diront que son live mériterait un système son de club adapté.

Sister Iodine

D'In Paradisum, le changement de plateau nous amenait vers un autre porte-drapeau de la "marge" parisienne : le label Premier Sang et son premier de la classe, Sister Iodine. Pas très étonnant de retrouver ce label mêlé à la "fête". Premier Sang a réussi, dans l'anonymat le plus complet, à inscrire à son back catalogue le meilleur maxi techno français sorti ces dernières années (hashtag Violence FM).

Point de Techno avec Sister Iodine mais une formule éprouvée de (power ?) électronique créée par des guitares et soutenue par une batterie qui ne se soucie de rien si ce n'est de produire des formules rythmiques qui n'existent pas. L'attraction de la soirée résidait dans la capacité du groupe à reproduire sur scène l'excellence de son dernier album, Blame, excellence qui tient dans la minutie de l'editing et la construction itérative des morceaux, couche par couche, apportant des détails nouveaux à chaque écoute.

L'heure de live qui leur était dévolue a eu pour principale objet de réorienter les attentes : les concerts de Sister Iodine ne sont pas des moments RTL2 de l'underground ou toi, fan, qui a écouté l'album au casque pendant 3 mois se verra servir la soupe qu'il demande. Le groupe joue pour lui et avant tout pour lui seul. Chaque titre interprété pris à part constitue à lui seul la trame narrative d'un concert traditionnel. A chaque titre, l’impression de vivre le peaktime du show, peaktime qui se répète dix fois. C'est jouissif et ça répond aux attentes primaires de cet exercice de style. Le regret est de ne pas bénéficier, au-delà de l'expérience, de ce type de supplément sonique que le groupe proposait sur son album.

Dominick Fernow revenait a Villette Sonique apres son passage abrasif lors de l'édition 2013 du festival sous le pseudo Vatican Shadow. Son live Prurient "bi-goût" se découpe en deux parties : la première façon frontman de choc avec un fond sonore wall of noise et la deuxième plus mentale, vaguement techno/trancy sur les bords qui rappelle qu'on peut récolter les suffrages avec des mélodies un peu neuneu. Apres le live ipod de Vatican Shadow, il y a toujours une forme de frustration à voir ce type de live jouant pleinement sur l'incarnation et la frontalité se réduire à un interprétariat dont la folie est somme toute contrôlée le long de clips ableton.

Prurient


Interview & mixtape : Villette Sonique invite In Paradisum

Prurient 3Si le coup d'envoi du festival Villette Sonique - présentée sommairement par ici - a eu lieu hier soir avec Nils Frahm et Chassol à la Cité de la Musique, et que ce soir les choses se passent à l'Espace B avec la curieuse et inédite collaboration entre Sun Araw et Laraaji, demain, mercredi 4 juin, l'une des soirées les plus excitantes de la semaine se tiendra au Trabendo avec au programme, et ce dès 19h30, Low Jack en live, Sister Iodine, Dominick Fernow aka Prurient et Oscar Powell, instigateur du label londonien Diagonal Records (Event FB). Si ce dernier remplace au pied levé Margaret Chardiet, en galère de passeport à l'heure de faire voyager en Europe son exquis projet  et son album Abandon paru l'année passée sur Sacred Bones, il n'en reste pas moins un invité de choix, depuis longtemps dans le viseur d'Etienne Blanchot, programmateur du festival parisien, qui, pour la première fois s'associe avec un label, en l'occurrence In Paradisum de Guillaume Heuguet et Paul Régimbeau, pour accoucher d'une affiche en format concert - "radicale et sexy" - qui fait sens. Entre fracas noise et bourdonnements ambiant, échanges entre musiciens d'horizons divers et mélange des publics, pour Etienne Blanchot et Guillaume Heuguet, rencontrés fin avril dans un bar près de Belleville, l'idée est avant tout de faire jouer des groupes physiques, des performers jusqu'au-boutistes s'accommodant des larsens comme des tonalités qui durent. Etienne, le regard amusé et la parole volubile, prévient "Je ne dis pas qu'on va faire complet, mais on a choisit le Trabendo plutôt que le Wip pour la puissance du son". Guillaume, le coupe "Il y'a de la sueur et des malaises vagaux". De quoi faire saliver. Évoquant chacune des entités par le prisme de cette soirée, on a passé en revue ensemble les artistes alignés sans se départir des "points de convergence sous-jacents" chers à mes deux interlocuteurs ayant conduit à la formation d'un tel plateau. En prime, une mixtape réalisée à quatre mains annonçant on ne peut mieux la couleur et un concours en fin d’article afin de glaner quelques places.

Un festival hors-cadre, un label plein champ

"Au début de Villette Sonique, la volonté c'était de sortir de l'actualité tout azimut et de se situer plutôt dans la filiation, dans le patrimoine. Sortir du groupe de saison jetable, de cette obsession de la nouveauté, en se positionnant sur des musiciens plutôt hors timing, ce qui donne lieu parfois à des reformations. Le rock vieilli, c'est logique que les groupes reviennent. Ça se passait dans le jazz avant." Le sourire en coin qui barre le visage d'Etienne insinue tout à la fois la fierté respectable du travail accompli des années durant, et l'excitation saine et non dissimulée d'une nouvelle édition, toujours différente de la précédente, dont le jalon le plus expérimental prendra forme mercredi soir au Trabendo. "Le festival est réputé pour cette dimension hétérogène, avec ses affiches flamboyantes" centrées sur "des figures cultes" tel Dominick Fernow, mais aussi et surtout pour sa dimension aventureuse malgré un principe de réalité omniscient : "Faire des clubs, c'est une question d'envie. J'écoutais quasiment pas de musiques électroniques il y a neuf ans, on en écoutait, mais ce n'était pas la priorité. Là c'est évident, même si c'est aussi une question de circonstances. Ce sont les hasards des constructions de plateaux, qui font qu'il y en a plus ou moins : tu te bagarres pour avoir des têtes d'affiches, c'est quand même ça la réalité." Et faire un club expérimental avec un timing de concert ? "L'idée, pour quelqu'un de ma génération, c'est de désenclaver les publics, entre club et concert, avec un public pluriel. Quand tu vois le public de Fernow et Vatican Shadow - le projet techno de celui-ci - , y'a, en plus de tous ces jeunes, tout ce public noise qui a plus entre trente-cinq et quarante-cinq ans que vingt-cinq. C'est cette dynamique la qui compte, le mélange des publics est une chose assez rare pour être appréciable." Pour Guillaume, le son de cloche résonne différemment, mais la volonté est taillée dans la même excitation quant à l'improbabilité du résultat : "Quand je monte une soirée, je ne fais pas de sociologie de public, je ne me dis pas si là ça va pas marcher ou pas et avec qui". Il poursuit, "de notre côté, on est assez frustré par notre réseau club. Ce qu'on écoute avec Paul (Mondkopf) chez nous c'est les Swans, des groupes qui ont toujours été dans l'optique de la Villette Sonique. Du coup, on hésite pas dès qu'on peut faire des soirées avec des gens d'un spectre un peu plus large, que ce soit au Garage Mu, ou avec la Villette Sonique, montrant qu'il n'y a pas de frein et que tout peut communiquer. Je me sens plus à l'aise avec ces-derniers, qu'avec un responsable d'un club à qui je dois expliquer que ça va faire du bruit mais que ça va aller. Et puis, ce plateau là, on peut le faire parce qu'on le fait ensemble."

Celui qui est également l'un des deux rédacteurs en chef de la revue Audimat, enfonce le clou, histoire de mettre en relief la nouvelle direction empruntée par le label : "In Paradisum a clairement calmé l'aspect club. J'étais tellement content de la date au Garage Mu avec Container que depuis on a arrêté de faire des clubs, mis à part la release party pour l'album de Mondkopf, Hadès. Mais ce n'est pas ce qu'on veut, on est très sollicité mais cela ne nous intéresse pas, on essaie pas de développer une activité de prescripteur. Sinon, tu deviens producteur. Je préfère me focaliser sur le label." Une structure (lire) qui poursuit son bonhomme de chemin dans le mélange des genres, à la croisée des chemins entre techno, ambient, noise et indus, avec dans le rétro les sorties quasi-concomitantes en début d'année du Ep Jura de Qoso et du LP précité de Mondkopf, et avec dans le viseur, la parution toute récente de l'album Above Us du duo Lyonnais Insiden, en plus de ceux, prévus respectivement pour juin et septembre, de Somaticae et Extreme Precautions. Le concert de Somaticae à la Villette Sonique en 2013 justement, constitue le moment clé de la rencontre entre In Paradisum et l'équipe de la Villette Sonique : "Amédée jouait en première partie de Vatican Shadow et ça correspondait avec la sortie de son disque, Catharsis (lire). On s'est un peu approprié la soirée, histoire de fêter la sortie de celui-ci. C'était hyper bien car on y a vu un public club pour qui c'était un truc spécial d'aller voir un concert dans le cadre de Villette Sonique. Même si c'est expérimental, c'est un live club quand même, avec une énergie techno." La date du 4 creuse donc dans un même sillon. Etienne précise : "la convergence s'est faite sur des artistes qu'on voulait faire jouer chacun depuis longtemps, notamment les américains. Et avec le nouveau live de Low Jack et l'engouement qu'a celui-ci pour Sister Iodine, on a pas hésité à tous les réunir. L'important c'est de se dire que, maintenant que le plateau a prit forme, c'est toujours aussi excitant car ce n'est pas du cent pour cent acheté sur catalogue : tu sais qu'il va se passer quelque chose d'étonnant." La cohérence du plateau ? "C'est une soirée de performeur, c'est ça le lien. Ce qui est marrant sur cette soirée, et même si la volonté est de donner une place respectable à Prurient au sein du line-up, c'est qu'on se sert des américains comme faire valoir des français. Pour une fois, cela inverse la donne." Guillaume synthétise : "Pharmakon et Prurient c'est un même univers noise, c'est proche. Et Low Jack écoute Sister Iodine"

Low Jack, Sister Iodine & Prurient
IN PARADISUM

Etienne allume la mèche, s'adressant à Guillaume : "je suis fan de Low Jack (lire), alors quand Guillaume m'a vendu le nouveau nouveau live de Low Jack, j'étais forcément partant". L'intéressé précise : "disons que c'est pas la première fois que Phil annonce un nouveau live. Il déteste faire ça en fait, alors il en fait toutes les semaines. Après avoir jouer live à Rennes et Paris dernièrement, il n'était pas content : il sait où il veut aller, et là ce n'était pas encore ça. Alors je lui ai dit, ok, tu prends quatre mois et tu fais ton live. Il a tout mis à plat, partant sur une ambiance techno Chicago très dure, avec des nappes noise. C'est un live club très minimaliste, avec des sons qui attaquent très fort, violemment. C'est excitant car c'est assez nouveau dans le genre. Cela fait penser aux premiers morceaux de Green Velvet enregistrés live et où ça grince de partout, t'entends même le compresseur dans l'enregistrement. Au debut, Phil voulait faire un larsen d'introduction qui durait trois minutes, à la Sister Iodine. On lui a dit de laisser Sister Iodine faire ces larsens et lui de continuer a faire ce qu'il fait. En ce moment, il écoute beaucoup d'indus et de noise, mais il faut qu'il garde son kick, sinon ce n'est pas marrant. Sur son live, il y a un morceau qu'on sortira sans doute après, où l'idée est vraiment de te faire passer un boeing sur la gueule." Au jeu des sept familles, la carte Low Jack peut se rapprocher sans ciller de celle Sister Iodine ? "Oui, pour Etienne, Sister, c'est un groupe a guitare mais qui produit une masse sonore." Pour Guillaume, y'a "cet espèce de funk froid, cet aspect tribal qui est partagé, tout comme ce rapport à la voix vu plus comme un instrument." Si la perméabilité des univers est avérée dans un sens, Low Jack s'éprenant donc de Sister Iodine, l'inverse est-elle vrai ? Pas de doute pour Etienne : "Ils ont écouté beaucoup de techno. Ils ont eu des side-project d'harsh noise. Pendant leur break qui a duré cinq ou six ans, ils avaient même un projet électronique, Discom, avec lequel ils allaient jouer au Japon avec. L'électronique fait clairement parti de leur territoire, y'a une vrai convergence dans l'esprit. D'ailleurs, dans le rock, à l'heure actuelle, des groupes qui font avancer les choses, qui repoussent les limites, y'en a plus beaucoup. Sister Iodine en fait partie, au niveau des textures, il y a quelque chose de très intéressant." "On s'est retrouvé à un concert de Sister avec Guillaume, et là on a vu d'emblée l'adéquation. Les mecs de Sister Iodine auraient pas eu forcément l'idée de participer à une telle soirée, donc c'est bien que ce soit In Paradisum qui leur ait proposé : cela manifeste une porosité de ces milieux, et rien que ça, c'est nouveau pour moi."

Prurient, c'est une autre histoire. Etienne raconte, "c'est un concours de circonstances en fait. J'ai couru quand même dernière lui pendant des années, depuis que le festival existe même. Et l'année dernière, la date de Vatican Shadow s'est faite assez simplement. Il a été archi-content du concert, du coup je me suis dit, allez, enchaînons. Et puis, au sein du festival, on revendique ce type de personnage et de caractère : il permet de défendre quelque chose de plus global, en frappant fort." Seule ombre au tableau donc, l'annulation de la tournée de Pharmakon, d'autant que c'est la deuxième fois que Margaret Chardiet ajourne une date parisienne avec In Paradisum. "Elle devait faire une date isolée, en première partie de Mondkopf. Mais on était super à la bourre dans la préparation d'Hadès - au départ, on ne devait pas le sortir nous - du coup, on a du annuler." Un trou plus que comblé par l'ajout de Powell au line up qui, à défaut de chambouler une time table originelle - dénotant un indicible projet des deux promoteurs - , aura l'occasion de faire résonner son ultime et excellent EP, Club Music.

Mixtape Villette Sonique x In Paradsum

IP VS mixtape

Concours

On vous fait gagner deux fois deux places. Pour tenter le coup, rien de plus simple : envoyez vos nom et prénom à l’adresse hartzine.concours@gmail.com ou remplissez le formulaire ci-dessous. Les gagnants seront tirés au sort demain à midi.

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Audio


On y était - Zombie Zombie Lune Argent Ensemble à la Cité de la musique

zombiezombie


Zombie Zombie Lune Argent Ensemble, Cité de la musique, Paris, le 18 mai 2013

L’objectif d’Hartzine était à la Cité de la musique le 18 mai dernier à l'occasion du concert de Zombie Zombie Lune Argent Ensemble (Versatile Records) dans le cadre du festival Villette Sonique. Pour cette création exclusive le duo formé par Etienne Jaumet (synthétiseurs, saxophone) et Cosmic Neman (batterie, percussions) était accompagné de neuf musiciens: Dr. Schonberg (batterie, percussions), Joakim (synthétiseurs), Yaya Herman Dune (guitare), Romain Turzi (guitare, effets), Emmanuelle Parrenin (chant, vielle à roue), Flóp (percussions brésiliennes), Vincent Mougel (basse), Louis Laurain (trompette), Pierre Borel (saxophone baryton).

Vidéo


MF Doom, Flying Lotus, Shabazz Palaces à Villette Sonique

MF Doom, Flying Lotus, Shabazz Palaces, La Grande Halle de la Vilette, Paris, le 25 mai 2012

Un très bel événement nourrit une mauvaise foi rétrospective délicieuse qui donne du relief aux souvenirs. Alors que je n'étais que très vaguement contente d’aller seule et abandonnée à un concert à l’affiche pourtant somptueuse, je me surprends a posteriori à mépriser tous les gens qui n’y sont pas allés. Tous ceux qui ont préféré profiter de ce grand week-end pour rentrer voir leurs parents en province, ceux qui se sont laissés submerger par le travail, ceux qui ont décidé de profiter du soleil au lieu de s’enfermer dans une halle étouffante, ceux qui ne connaissaient ni MF Doom, ni Shabazz Palaces, ni Flying Lotus, n’ont pas cherché à les connaître et ne connaîtront peut-être ainsi jamais les différents groupes présents ce soir-là. Tous ceux là et bien d’autres encore ont choisi le mauvais camp.

Cela fait beaucoup de monde et c’est un coup à devenir misanthrope. Cependant, le superbe plateau de Villette Sonique avait tout de même attiré ce vendredi-là un très grand nombre de curieux, de passionnés ou de simples amateurs de beats denses, de phrasés audacieux et de musiques urbaines inclassables. Remplie d’un public d’apparence un peu proprette mais en réalité expressif et chaleureux, la Grande Halle s’est vite transformée en une gigantesque cuve hip-hop. Un lieu de possibles.

Il n’est pas besoin de s’attarder très longtemps sur chaque détail : ce concert était spectaculaire. Il a commencé avec le duo Shabazz Palaces et déjà les thématiques générales du concert étaient posées : duplicité sensuelle,  son racé, adéquation essentielle entre la salle et la scène, contact, sueur, énergie... Tout cela concentré dans un premier set plutôt réussi. Mais ce n’était qu’un début timide et les deux garçons restaient un peu trop derrière leurs machines pour nous bouleverser totalement.

MF Doom, l’impressionnant rappeur masqué qui propose des albums incroyables d’inventivité et de profondeur, est allé bien plus loin. Vers 22 h, accompagné d’un second couteau aussi impressionnant par ses éructations que par sa masse corpulente, l’homme sans visage a réussi à véritablement captiver son auditoire. Au sens étymologique, nous étions captifs, pris dans les mailles de ses mots et submergés par l’enthousiasme. Malgré un son parfois en retrait, le show s’est ainsi envolé avec grâce au fur et à mesure des chansons.

Et puis il y a eut ce grand final. Flying Lotus. Un seul homme, un écran, une machine et c’est tout. C’est tout et pourtant l’homme a porté le concert à un point incroyable. Le point où son corps a pénétré toutes les parties de l’espace, abolissant ainsi la hiérarchie imposée par la scène pour ne laisser de la place que pour la musique, le mouvement des ondes et les couleurs acides projetées sur le mur. Sans répit, la fluidité magique des collages sonores a emporté un public qui n’avait alors pas beaucoup d’autres choix que de danser avec évidence et exaltation, et de se laisser porter par le caractère irrésistible de mixes tantôt inattendus, tantôt universels. Une atmosphère difficile à retranscrire. En effet, il s’est passé ce soir-là quelque chose de rare et ceux qui n’étaient pas là ne peuvent pas comprendre. Mais c’est tant pis pour eux, ils ont définitivement choisi le mauvais camp.


Teaser Villette Sonique 2012

La nouvelle édition du Festival Villette Sonique dévoile encore un peu plus sa programmation à travers un teaser qui met l'eau à la bouche ! On vous en reparle très bientôt...

Vidéo

 


On y était - Festival Villette Sonique

Photos © Emeline Ancel-Pirouelle pour Hartzine

Animal Collective + Discodeine & Thomas Bloch + Emeralds, Grande Halle Charlie Parker, Paris, 27 mai 2011

Ouverture, lever de rideau, Villette Sonique, nous y sommes, le point zéro. Le moment temps attendu par un public toujours plus féru de sensation fortes et de découvertes, pour rassasier ses instincts les plus primaires. Le festival est devenu au fil des années la référence même de la culture musicale avant-gardiste et indépendante, cultivant un certain amour pour les freaks et les marginaux, du plus libéral au plus contestataire. Dans ce contexte privilégié, rien d’étonnant à retrouver le groupe ambient-drone Emeralds pour inaugurer une scène que fouleront plus tard pléthore d’artistes prestigieux. Le trio n’était d’ailleurs pas le premier choix des programmateurs, Salem ayant dû décliner leur invitation en raison de la grossesse avancée de Heather Marlatt, les obligeant à réduire le nombre de leurs prestations scéniques. Les organisateurs du festival auront donc jeté leur dévolu sur autre groupe au caractère tout aussi mystérieux et tout aussi emblématique d’un certain renouveau dans l’univers de la musique électronique.

La file d’attente à rallonge devant l’entrée de la salle Charlie Parker se voit bercée par les courants atmosphériques d’une longue intro portant les spectateurs munis de leur précieux billet dans un état de béatitude absolue. Le plus étonnant semble même être le fait qu’une bonne moitié de la foule a fait spécialement le déplacement uniquement pour ce concert. Assez étonnant quand on sait que le groupe partage l’affiche d’Animal Collective, gros morceau de ce festival. Quoiqu’il en soit, Emeralds se montre à la hauteur de ses prétentions, s’illustrant par un show dépouillé, hypnotique, allant crescendo. Les douces nappes s’érodent sous l’afflux de contractions mécaniques, les mélodies gonflant, ronronnant puis se déchirant au gré de l’accélération. Une délicatesse orchestrale pervertie, souillée jusqu’au titre Does It Look Like I'm Here?, chute frénétique dans le vide astral, dégringolade interminable à travers un champs d’étoiles au bord de l’implosion… Magique.

La prestation de Discodeine et de Thomas Bloch le sera moins. Je m’interdirai toute critique malvenue sur le disque éponyme du duo mené par Pilooski et Pentile, et me contenterai de le piétiner avec rage. Reste une prestation navigant entre le classico-chiant et l’électro-ascenseur qui me fera émotionnellement passer du « ouep, c’est gentil quoi… » au « je crois qu’il est vraiment temps que j’aille voir ailleurs si j’y suis »… Eh bien figurez-vous… Non, bien sûr, j’y étais pas, vous êtes con où quoi ? Mais par contre la moitié de la salle, elle, était aux mêmes endroits que moi, c’est-à-dire au bar ou au fumoir, laissant les artistes s’exprimer dans une indifférence générale. Beaucoup de codéine dans ce live, pas beaucoup de disco, et un compositeur classico-expérimental pourtant talentueux qui semblait chercher sa place. Un entre-deux qu’on a vite fait d’oublier et qui ne laissera qu'un souvenir aussi douloureux qu’une longue et pénible journée de bureau…

Si vous faites partie de cette masse populaire estimant que le sacre d’Animal Collective est redevable au statut culte dédié au Person Pitch de Panda Bear et estimez que Tomboy en est le digne successeur, ne poussez pas plus loin votre lecture. Tout ceci n’est que pure hypocrisie  dont les dommages se seront comptés parmi le nombre de déçus ce vendredi soir. La ménagerie a vu sa cote discographique percer le plafonnier de la hype attitude grâce à un Merriweather Post Pavillon que nous qualifierons d'électro-psyché-mainstream, au détriment d’un parcours riche, foisonnant et expérimental trimballé depuis ses débuts. Identifié comme la nouvelle vague de Brooklyn alors que la plupart de ses membres n’y vivent plus, Animal Collective accumule les clichés que le quartet brisera un à un lors d’un concert spectaculaire, quoi qu’on en dise.

La première surprise viendra de cette disposition scénique plus classique et notre plaisir incommensurable de retrouver Avey Tare derrière les fûts. On ne le dira jamais assez, lâchez Tomboy, écoutez Down There. Pas de lead, même si Noah Lennox pose sa voix sur la quasi-totalité des morceaux, un refus de mettre en avant l’égo face à la fratrie. C’est donc Deakin qui ouvre sur un morceau aussi vaporeux qu’inédit, le collectif ne changeant pas ses habitudes en offrant à l’auditoire un répertoire inconnu, tiré probablement d’un album encore en cours de production. Le second morceau prendra le public à revers, s’entamant sur une partition glissant dans le tropical-glitch le plus craspec, couverte par la voix d’un Panda Bear bourré d’effets. Le concert glissera peu à peu dans une veine aussi inattendue que sautillante, psycho-folk bariolée, south-country ringarde mitraillée de noise, ghost-pop clownesque sur B.O. de film d’horreur vintage, de l’électro-drone spectrale, des ballades pop saccadées… Un show rythmé et turbulent qui désarçonnera les accros de My Girls et de psyché-folk planante… Après un concert somnifère livré l’an dernier au Bataclan, le crew le plus barré de la Côte Est confirme son statut d’agitateur-laborantin et se rapproche des terrains de jeu actuels de la nouvelle scène de Brooklyn. Restent Brothersport et Summertime Clothes, toujours aussi trippés, relents de Merriweather Post Pavillon, effectuant parfaitement la jonction avec ce nouvel univers musico-halluciné de notre cher collectif animal.

Akitrash

Thurston Moore + Glenn Branca + Half Japanese, Grande Halle Charlie Parker, Paris, 28 mai 2011

Il est 20h. Dans la halle en acier glacé, les corps poussiéreux s'entassent. On dirait qu'ils ne savent pas trop quelle légende ils sont le plus impatients de voir. Moi je sais. Je me glisse discrètement devant la scène tandis que Half Japanese entame la seconde moitié de son set. Jad Fair a l'air naïvement heureux. Les yeux plissés par la lumière ou par le plaisir - sûrement un peu des deux -, il observe le public d'un air goguenard. Ou satisfait. Les accents vaguement country de ses morceaux glissent sur l'auditoire. Je souris. Le rendez-vous est un peu raté mais il n'est pas triste. Ce n'est pas vraiment cette légende-là que je suis venue voir.

Pendant le changement de plateau, je parle sans m'écouter. Je ressens ce mélange de peur et de désir qui précède toute rencontre que l'on a attendue longtemps. A ce stade-là, ce n'est plus vraiment de l'impatience. C'est pire. Le corps tendu, j'observe la grande silhouette noire et voûtée marcher vers le centre de la scène sous l'oeil respectueux de ses musiciens - quatre guitaristes, un bassiste, une batteuse. Je ne vois pas son visage. Quand il se tourne vers nous, Glenn Branca - c'est bien lui - a le regard presque menaçant. Ce sera éphémère. Comme s'il s'amusait d'être si vénéré par un public effrayé, il rit, lance quelques bonbons dans la foule et boit une gorgée d'eau minérale. C'est ça, être rock en 2011 ? Peut-être. L'homme se retourne vers ses musiciens. Coups d'oeils tacites. Je crois qu'ils sont prêts, Glenn. Silence. Toujours crispée, j'attends un geste, une délivrance. Cette dernière viendra lentement, douloureusement, note par note, doigt par doigt, corde par corde. Les albums du Glenn Branca Ensemble (Ascension et Ascension: The Sequel) portent bien leur nom. Le compositeur, ici chef d'orchestre habité, envoie des éclairs avec ses doigts. Ses musiciens, rivés à la partition, froncent les sourcils et tirent la langue. L'Ascension qu'ils interprètent n'est pas vraiment une montée ; c'est un état permanent, un supplice délicieux. Toujours note par note, le volume et la tension augmentent. Quelqu'un dans le public hurle : « Louder ! » ; il en aura pour son argent. L'atmosphère devient lourde, insoutenable. Les tympans sifflent. On se demande quand on atteindra le sommet, si tant est qu'il existe quelque part sur ces foutues partitions. Ça fait mal mais c'est bon. La pression est à son paroxysme quand Branca annonce ce qui se révélera être l'apogée du concert : Lesson No. 3 (Tribute to Steve Reich), le morceau central du second album de l'Ensemble. Les notes passent de doigt en doigt parmi les musiciens installés en demi-cercle. Aller, retour. Au milieu, nous, pris dans étau. La même note répétée jusqu'à la mort. Rapidement, on sent la douleur s'installer dans les muscles des guitaristes. Leurs visages se crispent ; les nôtres aussi. De plus en plus. On sent que la fin est toute proche, presque palpable, mais on n'arrive pas à l'attraper. Submergée par la douleur et la beauté, les larmes me montent aux yeux. Perdue dans la foule anonyme, je cherche les bras qui pourraient me consoler, mais je sais que je ne les y trouverai pas. Et c'est exactement toute la majesté de ce morceau : c'est être près et loin, frôler l'orgasme et le manquer, parler sans que les mots sortent de sa bouche. Les notes continuent de tourbillonner dans leur course circulaire, encore et encore, jusqu'à... l'explosion finale, enfin. Encore des larmes et une éruption de joie chez les musiciens. Un soulagement extrême, une dernière convulsion. Vidé, on n'a plus la force que de s'abandonner totalement au déluge de décibels qui fracassent tout sur leur passage, en pagaille, désordonnés et pourtant rigoureusement maîtrisés. C'est là tout l'art de Glenn Branca.

Délivrée, je me laisse bercer par les douces ballades de Thurston Moore. Lui aussi a l'air heureux et apaisé. Comblée, l'assistance se laisse paresseusement glisser sur les accords de harpe, presque trop éprouvée pour réclamer plus d'électricité. Là se trouve probablement la plus grande vertu de la musique de Glenn Branca : pour ceux qui parviennent à entrer dedans, elle force à l'oubli de soi, à l'abandon total. Peut-être que c'est par le supplice de cette Ascension qu'il faut passer pour trouver le bonheur. Quant à ses bras, ils sont toujours loin mais j'ai la certitude qu'ils me cherchent aussi.




Lire l'interview de Jad Fair.
Lire l'interview de Glenn Branca.
Voir l'interview de Thurston Moore (bientôt).

Emeline

 

Villette Sonique by night : We Love Sonique, Grande Halle de la Villette, Paris, 28 mai 2011

Après une journée de dur labeur derrière notre stand du Village Label, l’envie irrémédiable de se dégourdir les guiboles et de décompresser les soupapes nous assaillit. A trop se prendre au sérieux, on en oublierait presque que la musique est parfois le vecteur le plus direct menant à la fête. La soirée We Love Sonique était là pour nous le rappeler.

Une soirée qui ne brillait hélas pas par l’excellence de son plateau si l'on était un tant soit peu regardant sur la programmation musicale et que l'on ait passé la majorité. Je parle en âge mental bien sûr. Conan le barbare… Connan le marcassin… Oh merde ! Connan Mockasin ouvrait de sa pop languide, en vrai crooner néo-celtique déjanté et à la voix haut-perchée, marquant, à l’instar de Cults, un retour flagrant aux slows langoureux. On dénombrera quelques victimes dans l’assemblée et en premier lieu, une de nos chères rédactrices, à la vue de l’énorme flaque poisseuse s’étalant entre ses jambes et l’air con affiché sur visage. Une prestation qui nous laissera pourtant de marbre comme  la majeure partie de l’assemblée (et c’est bien le seul moment où nous serons d’accord) - le physique de Paul Williams et Klaus Kinski, le psychédélisme au pays des licornes et la zoophilie avec des dauphins ne faisant pas vraiment bon ménage.

Changement radical de registre lorsque Daniel Snaith, la tête pensante de Caribou, prend les manettes. Plus proche de son récent projet Daphni que de l’épopée discographique du cervidé, le musicien balance un DJ set nerveux et éclectique qui fait le ravissement des clubbers. Loin de se cantonner à un simple playlisting de tracks dans le vent, Snaith fait montre d’une technicité à toute épreuve et d’une connaissance musicale approfondie. Une heure et quart de mix sans bémol qui laisse le public en émoi, chauffé à blanc pour recevoir Sebastian. En voilà un qui aura mérité ses honoraires.

La salle est maintenant pleine à craquer, et des frissons parcourent tout mon corps. Ne vous y trompez pas, il ne s’agit ni d’un contre-effet de la MDMA, ni d’impatience, mais simplement d’un moment de fébrilité.  Sebastian apparaît en haut d’un immense pupitre derrière lequel sont projetées des images de marches militaires, de visages déformés et de drapeaux français. Toute le monde lève un bras et je dis : « Votez Marine Le Pen » (heu, c’est ironique !). On en a traité de nazis pour moins que cela. Dans sa forme, le show du musicien labellisé Ed Banger est Total-itaire - une mise en scène rappelant 1984 et V pour Vendetta. Dans le fond… Ah oui, c’est vrai que je dois aborder ce sujet… Même si du haut du balcon, j’assiste à un déchaînement de foule hystérique, je ne comprends strictement rien à cet enchaînement de beats stridents, gras et sans saveur sur lesquels sont scandés des slogans des plus insipides. Un Total qui rappelle en tout point le Positif de Mr Oizo, en plus répétitif et plus graveleux. Je laisse donc une partie de mes camarades faire boing-boing en compagnie de Justice (à chacun sa croix) et me dirige donc en direction des backstages.

Si, musicalement, We Love Art semble avoir perdu de son mojo, elle qui fut naguère pionnière du développement de la culture électronique parisienne, nous faisant découvrir au passage de jeunes talents devenus mètres étalons de l’électro internationale (Apparat, Ellen Allien, Luciano, Richie Hawtin… ), l’agence évènementielle garde pourtant l’ingrédient secret qui saura rendre nos nuits plus pétillantes. Ne nous voilons pas la face, si nous nous rendons d’un seul homme aux We Love (le nom étant lui même une marque de fabrique en soi), c’est plus pour ses décors fabuleux, cette ambiance généreuse, et cette sensation de se retrouver dans un gigantesque parc d’attractions, friandise débordante de ballons, de sculptures et de bulles en tout genre, que ses plateaux qui finissent par tourner en rubicon.

Fin de l’aparté. Je rejoins donc quelques potes squattant les canapés des quartiers d’Ed Banger où règne une joyeuse euphorie. Je discute malgré moi avec un certain Pedro Winter, Busy P de son alias, et découvre, non sans surprise, le goût immodéré de celui-ci pour les joutes verbales. Le personnage se révèle sensible, attachant et d’une gentillesse rare. Je regrette d’autant plus que sa musique ressemble à une bouillabaisse sonore inaudible et ne reflète pas plus la psyché profonde de l’individu. Après cette rencontre du troisième type, j’erre un moment dans les couloirs avant de rejoindre la salle une dernière fois.

Mehdi et Riton, unis sous l‘entité Carte Blanche, balancent la purée (désolé mais je n’ai pas trouvé d’autre synonyme plus convenable) devant un parterre de kids totalement déchainés, gesticulant entre mouvements lascifs et gigotements désarticulés effrayants. La musique quant à elle est un mauvais mélange de baseline lubrique et d’électro-funk sauce mayo. Un show qui ne fait pas dans la finesse et pète dans la dentelle, poussant mon indulgence en tant qu’auditeur dans ses derniers retranchements… Il est donc temps pour moi de quitter le navire - notre stand au Village Label ne se montera pas tout seul le lendemain… Cependant, durant l’heure et quart où je me gèlerai les bonbons à attendre un taxi, je rêvassai au temps où les soirées We Love furent catalyseur de talents, dénichant la petite bombe dancefloor qui enflammerait nos nuits jusqu’à la calcination de nos rotules. Aujourd’hui, la magie s’est transformée en un voyage à Eurodisney : un moment de féérie, mais toujours les mêmes attractions.

Akitrash

Forest Swords, La Géode, Paris, 30 mai 2011


Le débrief' du week end au Village Label et de la prestation de notre cher Holy Strays s'est fait devant la géode en ce lundi 30 mai. Tout le monde est globalement ravi et patiente gentiment en médisant sur la programmation des prochains festivals parisiens. La discussion s'attarde sur la prestation à venir de Matthew Barnes. Le consensus autour de la discographie de Forest Swords est incontesté. Blogueurs, professionnels de la profession... l'entente mutuelle est décrétée et le terme drone-step prend un usage monologique que personne n'a encore osé contester.

Le sujet du jour revient à nous questionner sur l'épaisseur live du projet Forest Swords. Nos petites têtes nerds se plongent dans ce type de débat souffreteux, hésitant, et souvent compris uniquement de ceux qui l'animent (ndlr : se référer à la bible du genre) et nous problématisons les données de la sorte : Forest Swords est il un projet de producteur ou de musicien ?

La personnalité de Matthew Barnes est un premier élément de réponse... De source sûre, on le sait peu enclin à communiquer sur son projet, préférant maturer longuement chacun de ses morceaux. On le découvre ce soir là chétif physiquement et furtif dans ses apparitions. Son appareillage technique en dit également beaucoup : cette musique si organique sur album et nécessitant l'utilisation d'au moins une dizaine d'instruments par piste se joue à partir d'un laptop sur scène. La scénographie qui en découle est aussi charnue que notre non-repas du soir. Le concert commence et donne le ton des quarante-cinq minutes de sons et lumières qui vont nous être offertes : beaucoup d'intentions et peu de réalisations. La longue tirade du début de set entre post-dubstep et witch house me permet de me concentrer uniquement sur les images qui nous arrivent en 16/9ème sur la toile gigantesque de la Géode. Le lien avec la musique est diffus, mais les teintes rouges déployées le long de ce ballet sont de nature à injecter un peu de texture à l'ensemble.

Le live est conçu comme un DJ-set, à la différence près que les enchaînements sont parfois douloureux et brisent la dynamique créée par le ré-assemblage des plus belles mélodies des compositions de Matthew. A titre d'exemple, que dire de ce remix en direct d'un sample de soul qui s'est étiré à n'en plus finir ?

Des choix sonores et picturaux vraiment discutables s'alignent les uns après les autres et la réponse à notre question s'esquisse rapidement : Forest Swords est (pour l'instant ?) bien un projet de producteur, de studio, pas encore adapté aux exigences d'un live. Peut-être trop beau pour être complètement vrai... (ndlr : élément comparatif par ici).

Je passe rapidement sur les prestations de Ducktails et de Julian Lynch ; par fainéantise intellectuelle, j'associerai ça à voyage, Laponie, et Guide du Routard.

Nicolas

The Fall + OOIOO + Cheveu + I Apologize, Grande Halle Charlie Parker, Paris, 31 mai 2011

Déjà notre dernière soirée du festival… pour Hartzine du moins… Une conclusion en dents de scie, que dis-je, en montagnes russes, qui débute par la prestation aussi délirante qu’affligeante de I Apologize… Un nom de scène plutôt bien trouvé pour résumer la candeur musicale du trio mené par l’artiste/performer Jean-Luc Verna. Le géant à l’allure de pédale body-buildée se sacre ténor du renouveau goth-rock sur fond de reprises new-wave de supérette. Imaginez un instant le Xerxes du 300 de Zack Snyder moulé dans une tenue en latex et entonnant le Supernature de Cerrone. On hésite entre fou rire et larmes, mais à n’en point douter, la prestation de I Apologize était l’instant freak tant attendu de ce festival.

Force est de constater que si je n’eus guère de mal à trouver une ligne directrice dans la programmation de cette nouvelle mouture de la Villette Sonique, il me fut plus difficile de trouver une thématique cohérente au plateau de cette soirée : la folie ? la loufoquerie ? la marginalité ?.. Quoi qu’il en soit, les artistes suivants n’ont pas la réputation de plaisanter. Cheveu se voit propulsé sous les feux des projecteurs grâce à un Mille décoiffant et qui aura su ébouriffer une scène française en plein rebond punk-rock. Un démarrage en pente douce, entamé sur les morceaux les plus lo-fi de ce second opus, et qui me laisse un moment dubitatif. Il ne s’agit pourtant que du tour de chauffe avant que la machine s’emballe, la tension se chargeant d’électricité au gré de la sauvagerie déployée par un Olivier Demeaux totalement démantibulé et immanquablement surprenant.  Plus proche de la performance que de la prestation, le chanteur hypnotise de son charisme fascinant, personnage coincé entre le punk simplet et le guerrier illuminé. Nos Pieds Nickelés du garage à la française balancent quelques salves bien acides et noisy qui mettront le public en émoi : Like a Dear in the Headlights, Clara Venus, Sensual Drug Abuse, Charlie Sheen… Une poignée de tubes finissant de conquérir l’auditoire, Cheveu l’achevant de son Superhero tonitruant et éraillé. Totalement jouissif.

J’aimerais en dire autant de la performance de OOIOO et je dois avouer qu’aujourd’hui encore, j’en suis à me questionner sur mon ressenti vis-à-vis de ce concert. Annoncé comme la nouvelle sensation nippone de cette édition, le groupe de Yoshimi P-We officiant chez Boredoms ressemble plus à un bouillon de culture. Tribal pop fusionnant avec l’énergie du free jazz, mélodies psychédéliques embrassant noise-punk et J-pop kawaï. Un mélange saugrenu qui ferait passer notre quatuor pour une version japonisante et tropical-rock de Chicks on Speed. Une orgie de sonorités extraterrestres siphonnées qui s’écoutent malgré tout sans déplaisir, mais de là à coller le grand frisson… Une bonne heure de jam qui aura pourtant conquis la majeure public, mais m’aura laissé totalement sceptique.

Puis uni comme un seul homme, la salle entière se regroupe autour de la scène. Un afflux de masse rendant l’atmosphère irrespirable au premier rang. Un attroupement flousant la binouse aussi dense qu’à un happy hour un soir de Saint-Patrick. Pas étonnant lorsque l’on sait que le dernier groupe à monter sur scène est celui du loser magnifique, sacré plus grand Mancunien de tous les temps : The Fall. Entrée en fanfare, sous les cris d’un public déchaîné, pour les membres du groupe post-punk le plus mal-aimé d'Angleterre, tandis que suit le débonnaire leader, Mark E. Smith. Et non sans faillir à sa réputation, c’est pour foutre le bordel. L’homme qui fut considéré un temps comme la plus réac' et borderline des personnalités musicales nous apparaît aujourd’hui sous les traits d’un papi ronchon, aussi taquin que totalement déchiré. Cela ne l’empêchera pas de nous livrer la quasi-totalité de l’abrasif Your Future Our Clutter, énième objet discographique du monument post-punk britannique au mille et un changements de line-up. La voix rauque et ronflante de Smith fait des merveilles sur le terrifiant Chino, tandis que la foule exulte sur Bury Pts. 1 + 3, pogotant à tout va. Les titres s’enchaînent avec furie, consacrant The Fall comme l’une des dernières figures cultes de sa génération. Il est déjà temps de s’extirper de cette masse humaine quand j’aperçois Adrien (Trésors) avec qui je m’amuse à pronostiquer l’issue du concert. Le show vire à la troisième mi-temps et semble rassembler tous les prolos parisiens supporters du Manchester United. Une nana déambule torse nu sur le devant de la scène, avant de se faire éjecter par le service de sécurité. Enfin, vu la taille de sa poitrine, difficile de se faire une véritable idée sur le sexe de ce hooligan en jupon. Smith, aussi incontrôlable que son public, fout un véritable bordel sur le plateau, terrorisant ses musiciens, tandis que dans l’assistance le sang gicle enfin… Pari gagné. Je peux donc me retourner l’esprit tranquille, même si je regrette le Mark E. Smith fiévreux et colérique d’antan.  Même nos idoles ne résistent pas à l’épreuve du temps.

Photos


We Love Plastikman

xz4c9553Photos © Julien Mignot

We love Plastikman, Paris, la Grande Halle de la Villette, le 8 Mai 2010

Les dernières grosses soirées techno sur Paris n'ont pas donné tout ce qu'on attendait d'elles. Un pur échec par-ci (Gala des 25 ans d'Epita qui devait rassembler un plateau techno monstrueux à la Cité des Sciences et qui s'est fini dans un sombre domaine en banlieue parisienne), des détails mal maîtrisés par-là (système son digne d'une boum pour la récente Die Natch Party dans un cadre pourtant magnifique). Armé de son savoir-faire dans le domaine et d'une ambition raisonnée, We Love nous proposait un plateau de caïds en ce 8 mai. Résurrection cachetonnée (paraît-il) de Plastikman et étalage d'une techno tout-terrain ou presque (Troy Pierce, Marc Houle, Magda). Une somme égale de DJ-sets et de prestations live pour environ 7h de musique non-stop.

Arrivé vers minuit et demi sur les lieux, je croise les premiers revendeurs de billets à peine sorti du métro. La soirée affiche soldout, l'offre et la demande ont du mal à s'acoquiner en dessous de 50 euros la place. Ça tombe bien, un paquet de marlous et de ladies proposaient déjà beaucoup plus pour l'obtention du fameux sésame plus tôt dans l'après-midi sur l'internet français.Pas de surprise, à l'entrée c'est la queue. Et j'ai l'impression que tout le monde vient se mettre bien à la Grande Halle de La Villette : des étudiants des Beaux-Arts, des mecs abstraits qui kiffent la musique abstraite (des fans de Plastikman en fait), « des vieux de la vieille » selon l'expression consacrée, des bandes qui viennent des zones 3 et 4... C'est la teuf, certains se sont mis sur leur 31, d'autres pas. En avant toute.

A une heure du matin, ça fait déjà vingt minutes que je regarde Troy Pierce mixer ses mp3s. Je respecte infiniment ce mec pour sa musique mais également pour avoir proposé un jour à un individu peu recommandable de « chanter » sur sa techno élastique et brumeuse. Tapez Gibby Miller suivi de Boston Hardcore sur Google, vous verrez par vous-même. Comme dit précédemment, j'aime profondément le duo qu'il forme avec Gibby (Louderbach), c'est statique sans être chiant. Sans mentir, je venais principalement pour Troy. Trois heures de mix, je suis servi. J'ai le temps de contempler l'offre de liquides champagnisés servis dans des coupes factices. On rigole pas chez We Love.

xz4c9863Photos © Julien Mignot

La piste de danse est large et profonde. Le système son est honnête. Un bémol, il manque néanmoins dans le mix façade tout ce qui fait le liant entre le kick et les basses (merci le mix mp3) : une zone malléable qui désosse le groove selon moi et retire toute puissance aux morceaux une fois que l'oreille est faite au volume sonore (rassurez-vous, on reparlera de ce fameux liant un peu plus bas). Je m'envole néanmoins sur son mélange quand il commence à passer des sons faits de séquences cabossées, de lignes de basses malveillantes et de parties vocales pitchées à mort dans les graves. C'est ce que je recherche dans la techno.  Je ne m'y retrouve malheureusement que très rarement. Ses enchaînements cassent parfois la dynamique du set. La sélection est agréable sans être transcendante.

Je monte sur la passerelle pour observer le roulement Troy Pierce-Marc Houle. Je constate également que les choses se passent des qu'on s'élève. Des têtes connues de personnes en tout genre qui faisaient, font ou feront la nuit parisienne.

Applaudissements pour Troy et voilà Marc Houle qui débarque avec une constante techno : la scénographie la plus naze au monde ; à savoir un mec derrière un laptop et une console. Marc démarre fort avec Yonkers, un morceau récent qui clôturait son EP Salamandarin. Ce morceau résume bien sa techno-montagne russe avec une bassline concise qui lance chaque mesure des motifs sonores qui se gonflent et se dégonflent. Le malaise, c'est que je n'entends que les basses. Le kick me paraît parfois cotonneux, les médiums et les aigus étouffés dans le pré-mix. Et ça dure, Marc massacre son hit Techno Vocals. Je ne discerne pas du tout les voix en questions. Déception. Même le remix de Battant ne me procure que peu de plaisir. Ça se finit comme ça avait commencé.

xz4c9812Photos © Julien Mignot

Gros blanc (ou plutôt gros noir total dans la salle), on change de plateau, le rideau tombe, tout le monde gueule et voilà Plastikman. Enfin, d'un premier abord personne ne discerne Richard camouflé derrière son 16/9ème géant. Les mecs et nana qui ont déboursé le triple du billet au marché noir ne le savaient peut-être pas mais le running order de la soirée prévoyait une heure de Plastikman centrée autour du recrachage live de Closer. Une ligne horizontale rouge parcoure l'écran au rythme de la voix pitchée de l'énorme Ask Yourself. Honnêtement, je ne suis pas un grand fan de Plastikman. Seulement 5 ou 6 morceaux de sa discographie me font lever le cul de ma chaise. Mais là je dois m'incliner. Il s'agit ici d'un live total. Le son est énorme. Le fameux liant entre le kick et les basses se fait bien ressentir, le volume sonore est monté d'un cran. Les nappes sont prodigieuses. Les lignes de programmation déclinent des rythmes pas forcément cadencés pour le dancefloor. Il ne se passe parfois pas grand-chose mais même dans le minimalisme, Richie pousse tout à fond. C'est une façon d'appréhender les choses qui me plaît. En résumé, j'ai aimé pour les textures, un peu moins pour la musicalité mais l'essentiel est là. Au final, Plastikman dépasse l'heure qui lui était donnée et termine à la cool avec sa console et des boucles acides qui font mal devant une animation vidéo super geek-cheap à la Matrix.

Le changement de plateau prend bien dix bonnes minutes. Magda apparaît, décontractée et fraîche (c'est une impression). J'avais déjà un peu lâché lors du changement de plateau donc je me laisse porter par sa sélection ronde, peut-être plus légère et house que les prestations de ses collègues masculins (c'est toujours une impression). 5h15, je suis toujours sur la passerelle où des personnes de plus en plus chelous déambulent, et je vais dans le sens de cette blonde à qui je ne pourrais donner d'âge qui m'apostrophe en me disant « Comment tu veux qu'on reconnaisse nos potes dans ce bordel ?» tout en ayant du mal à s'accrocher à la rambarde. Elle semble n'avoir saisi que tardivement les enjeux de la soirée.

Vidéo

Photos

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Villette Sonique : Arto Lindsay & Young Marble Giants + Concours

bandeauLe festival parisien musicalement le plus pointu fait son retour dans maintenant moins d'une dizaine de jours : La Villette Sonique ouvre ses portes du 31 mai au 6 juin 2010. A cette occasion, Hartzine s'associe à la Villette Sonique pour vous faire gagner deux places de l'une des nombreuses soirées placées sous le signe de l'excellence, réunissant le 1er juin à la Grande Halle, artiste en devenir, prédicateur expérimental et véritable légende post-punk.

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La soirée débutera avec l'ineffable Owen Pallett, dont le troisième album Heartland, "à la croisée de la pop symphonique et de la bande originale pour conte de fées, puise son inspiration autant des cantiques religieux de cathédrales que du lyrisme lo-fi extrait de l’imaginaire de son auteur" (Chronique). S'étant fait connaître sous le nom de Final Fantasy et ayant collaboré avec ses compatriotes d'Arcade Fire, le violoniste canadien s'est octroyé une réputation scénique des plus louables, déclinant, accompagné d'un guitariste-percussionniste et au milieu d'une forêt de pédales, une dentelle altière et précieuse de boucles et d'effets. De la haute voltige pop.

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Arto Lindsay nous invitera ensuite dans son univers à l'éclectisme si particulier. Chantre de la No Wave d'alors au sein de DNA, Arto Lindsay revisite désormais, entouré de son groupe, les berges d'un tropicalisme - psychédélisme instigué par Gilberto Gil et Caetano Veloso, mixant rock et musique traditionnelle brésilienne - qu'il conçoit tel un pont entre ses origines et sa ville de toujours, New-York. Ville dont il reste l'une des figures de proue de l'expérimentation la plus complexe et la plus syncrétique, inspirant et collaborant notamment avec le mouvement radical illbient, genre hybride de jazz, de hip-hop, de drum and bass et d'IDM (DJ Spooky, DJ Soul Slinger ou Sub Dub). En somme, une sommité méritant les égards d'une curiosité bien placée pour les néophytes et d'une passion satisfaite pour les convaincus de la première heure.

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Cette seconde affiche de l'édition 2010 de la Villette Sonique sera conclue par l'un des mythes les plus mystérieux des années charnières 1978-1984, années ayant vu éclore de son agitation post-punk, "soit entre la séparation des Sex Pistols et l'explosion de MTV", une foultitude de groupes défricheurs et fondateurs, tel Pil, Devo, Joy Division, Talking Heads, Wire, Gang of Four, ou Cabaret Voltaire, jetant les bases de ce qui nous préoccupe toujours aujourd'hui. Quatuor avant-gardiste gallois formé par Alison Statton, Peter Joyce, Philip et Stuart Moxham, les Young Marble Giants viendront faire revivre à nos oreilles leur immense et unique album Colossal Youth sorti sur Rough Trade, label collectiviste fondé par Geoff Travis et véritable plaque tournante indépendante de la création musicale anglaise d'alors. Chacun de leurs morceaux - aussi brefs que lumineux - résonne tel une ode assumée au dépouillement lo-fi et à un minimalisme érigé en véritable révolte à l'encontre de la fièvre névrotique punk. Développant un son aride, encensé plus tard tel un doux radicalisme, employant à la guitare pour ce faire la technique du muting (consistant à étouffer les vibrations des cordes en posant la main droite dessus), couplé à une basse au son rond et mélodique, "s'apparentant presque à du tricotage" selon les propres mots de Stuart, la musique des YMG tire avant tout son originalité du chant presque susurré d'Alison Statton au timbre si ordinaire mais pourtant terriblement séduisant. Adoubé par John Peel, célèbre animateur de la BBC Radio One et catalyseur de la scène musicale indépendante britannique, popularisant la si fameuse chanson Final Day du jeune combo, les YMG égrainaient selon Simon Reynolds une musique "pour introvertis, par des introvertis", Stuart Moxham déclarant à l'époque chercher "à obtenir un son semblable à celui d'une radio coincée entre deux stations, qu'on écouterait dans son lit, à quatre heures du matin, avec ses super sons d'ondes courtes et ces fragments venus d'autres fréquences". Dépassant les dissensions internes qui eurent raison du groupe après seulement deux ans d'existence, les YMG sont de retour et peut-être pas que pour une série de concerts événements. C'est en tout cas ce que nous révèle Stuart dans une interview retranscrite ci-dessous et qu'il a eu la gentillesse de nous accorder la semaine dernière.

Pour faire partie des deux gagnants de notre jeu-concours en partenariat avec la Villette Sonique, rien de très compliqué : il vous suffit de nous écrire avant le 30 mai à l’adresse hartzine.concours@gmail.com ou de remplir le formulaire ci-dessous. Les deux chanceux - écopant chacun d'une place - seront tirés au sort et prévenus le 31 mai par mail. Dans tous les cas, pour assister à cette soirée qui s'annonce inoubliable, vous pouvez d'ores et déjà réserver vos places ici.

[contact-form 5 "concours Villette"]

"La musique des Young Marble Giants consistait en un singulier mélange : riffs nasillards en trémolo façon Duane Eddy, guitare rythmique tranchante à la Steve Cooper, cadences hachées par la new-vave de Devo" Simon Reynolds - Rip it up and Start Again, éd. Allia, p. 275.

Stuart Moxham : l'interview

Le "doux radicalisme" des Young Marble Giants, entre dépouillement des arrangements et calme des compositions, était-il une réaction envers le punk et l'agitation qui s'en suivit ?

Oui, ainsi que la volonté de se fondre dans la force du minimalisme en soi. Nous devions aussi parvenir à nous faire remarquer dans une province lointaine, raillée, traditionnellement ignorée par le monde de la musique londonien ; nous devions créer quelque chose qui sortait de l’ordinaire.

Rétrospectivement, quel regard portez-vous sur le succès immuable, populaire et critique et de votre album Colossal Youth (Rough Trade, 1980) ?

Nous avons donné le meilleur de nous-mêmes, et c’est extrêmement gratifiant de voir que cet album a connu une trajectoire quasi-verticale, sur le plan critique, du point de vue des ventes, comme source de chansons pour les bandes originales de nombreux films, et cetera (des titres secondaires de YMG apparaîtront dans la nouvelle série d’HBO « Bored To Death », par exemple). En gros, je peux vivre et mourir heureux parce que cette musique m’a permis d’accomplir en tant qu’artiste tout en m’assurant le statut d’immortel. Comme le dit la chanson, « Dreams can come true ».

Aviez-vous eu l'impression d'appartenir à la mouvance post-punk anglaise ? Quelle image en gardez-vous aujourd'hui ?

Je pense que oui. C’était une bonne chose, qui offrait aux gens la possibilité d’être vraiment expérimentaux. Je vous recommande la lecture de « Rip It Up And Start Again » (de Simon Reynolds), une excellente façon de se faire une idée de l’esprit de ce temps-là.

Vos projets respectifs (Weekend, The Gist...) ont-ils subi l'ombre de YMG ?

Jusqu’à présent, oui. Mais mon prochain album, “Personal Best”, sortira le 31 mai sur mon propre label (très post-punk) hABIT Records UK ; il s’agit d’un échantillon de mon œuvre après la dissolution d’YMG.

De quel groupe ou scène actuelle vous sentez-vous le plus proche ?

Je ne me suis jamais trouvé de points communs avec d’autres groupes.

Vous avez enregistré Colossal Youth en trois jours pour 1000 £. Le dénuement de vos arrangements et le minimalisme de vos compositions seraient-ils toujours les mêmes avec le développement actuel des technologies et des techniques d'enregistrement ?

Oui.

Vous sortez d'un silence de presque trente ans seulement interrompu par quelques concerts (entre 2006 et 2008) et une compilation (Salad Days, 2000). Quelles sont les motivations de votre actuel retour sur scène ? Votre futur proche est-il fait d'un prolongement discographique ?

La composition. Mais nous avons dévié vers le live, beaucoup plus facile. J’insiste toujours pour que le groupe se remette à composer, car je sais qu’il reste encore beaucoup de musique en nous.
Propos recueillis par Thibault. Merci à Stuart, Adrien & Hamza.

Audio

YMG - Include Me Out

YMG - Collossal Youth

Video