Lotic - Heterocetera

C'est sans doute un des trucs les plus bizarres et les plus cool que j'ai pu écouter en ce début d'année. Lotic, c'est un type qui est né au Texas et qui vit à Berlin, dont je ne sais pas grand chose, à part qu'il est black, pédé et franchement queer - déjà, c'est séduisant. Après quelques mixtapes (dont une où il arrive à rendre intéressante cette mystérieuse chanson de Sofiane, Dingue de toi, double sic!), il a sorti fin janvier un EP tout entier chez le très cool label Tri Angle. On l'a aussi vu dans une Boiler Room à Berlin, clairement orientée sur les scènes booty, dancehall et r'n'b. Cinq morceaux entre deux et quatre minutes, c'est court et efficace, même si à dire vrai, on ne sait pas bien où on est.

Je dirais que c'est une sorte d'EP techno, hip-hop, percussion, vogue, expérimental… On y retrouve beaucoup de glitch, des stridences, un sample du Ha Dance de Master At Works, des petites nappes de synthé bouclées. Des trucs qui ressemblent à du vocal mais qui doivent sortir d'une machine ; il y a des airs à la fois de Vessel, de Jon Hopkins et de la famille Xtravaganza…

Paradoxalement, ça fait aussi penser au travail de Brian DeGraw (bEEdEEgEE) de feu Gang Gang Dance, notamment à l'album Revival Of The Shittest. On retrouve un souci du collage, de l'assemblage, et de la dérobade. Quelque chose qui se fait dans un déséquilibre maîtrisé, et qui ne s'en tient pas vraiment à la question mélodique. Il y a quelque chose d'expérimental au sens le plus noble du terme.

Lotic

C'est le genre d'EP où l'on a le sentiment qu'un truc assez important se passe, mais on ne sait pas trop quoi en dire. C'est un assemblage hétéroclite et vraiment bizarre, une musique queer, même si ça fait un peu cliché. Le titre de l'EP nous plonge quand même dans le bain. Il y a un côté provocateur aussi, parce que ça joue avec des codes de ce que l'on peut connaître et reconnaître, et ça sans jamais vraiment tomber dans un schéma traditionnel. En gros, on est bien embêté pour parler de ce qu'il se passe mais il se passe un truc, un vrai truc. Quelque chose qui a à voir avec un souci qu'on a pu retrouver à la fois dans des expérimentations hip-hop, dans des expérimentations "concrètes" ou dans des choses beaucoup plus électroniques. C'est hétéroclite mais ça fonctionne, ça fonctionne même très très bien.

Il y a sans doute quelque chose de la fascination qui opère dans ces collages, assemblages, dans ces agencements un peu étranges, une manière de poser la basse, la percussion, les nappes et des bruits inattendus. Dans cette manière aussi d'appréhender le Ha Dance qui est pourtant un des morceaux les plus samplé de l'histoire de la musique, notamment par toute la scène vogue house, ou par les mecs de Fade To Mind. D'ailleurs, ce n'est pas vraiment sans rappeler aussi Nguzunguzu qui, si mes souvenirs sont exacts faisaient il n'y a pas si longtemps les tournées avec Gang Gang Dance justement. Il y a vraiment peut-être quelque chose qui est en train de se passer dans toute cette scène-là, un truc qui déplace les codes et les attentes. Un truc qui fait le croisement entre une certaine scène de caves berlinoises, de club anglais, et de parties un peu secrètes à NYC. Ça fait une généalogie et une géographie vraiment bizarre, mais peut-être aussi que c'est une scène qui se dessine.  Peut-être en fait que ça fait date. En tout cas j'ai le sentiment que ça produit un récit inédit et ça, déjà, dans la production musicale, c'est toujours plus que salutaire.

Audio

Vidéo

https://www.youtube.com/watch?v=nZu610Gr-F8

Tracklisting

Lotic - Heterocetera (Tri Angle, 3 mars 2015)

1. Suspension
2. Heterocetera
3. Slay
4. Phlegm
5. Underneath


Vessel - Drowned in Water and Light

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Pierre angulaire du label Tri Angle, le jeune prodige anglais Sebastian Gainsborough plus connu sous le nom de , nous avait servi à travers Punish, Honey, un LP d'une qualité rare flirtant avec le dubstep (scène dont il est issu), l'expérimental et la techno, livrant une musique viscérale et dérangeante, mais d'une beauté fascinante. Alors que nous avions malheureusement passé cette immense sortie sous silence, le tout récent clip Drowned in water and light nous permet de faire amende honorable, tant la vidéo rend justice à l'univers malsain mais envoûtant de cet artiste pas tout à fait comme les autres prolongeant la noirceur de ses mélodies par une successions d'images cradingues filmées en Super 8 par le cinéaste Pedro Maia. Un résultat étrange et dérangeant mais dans lequel on se plonge avec un délice pernicieux.

Vidéo

https://www.youtube.com/embed/OVMrp2RBFxY

Tracklisting

Vessel - Punish, Honey (Tri Angle, 2014)

A1. Febrile
A2. Red Sex
A3. Drowned In Water And Light
B1. Euoi
B2. Anima
C1. Black Leaves And Fallen Branches
C2. Kin To Coal
D1. Punish, Honey
D2. DPM


Wife - What’s Between

Il faut avoir saigné ses tympans sur Altar Of Plagues pour comprendre la féroce dichotomie qui caractérise les deux pendants musicaux de James Kelly. S’extrayant temporairement de son univers métal, Kelly opère dans son side project WIFE une reconversion violente mais pas débile. Troquant ses riffs fracassants et sa voix gutturale pour des ambiances électroniques moelleuses et sombres, l’Irlandais multiinstrumentaliste pose en 2012, avec son EP Stoic sorti chez Left Blank, les bases d’une musique confortablement profonde, froidement amortie. Hors de question, pourtant, de parler de brouillon, comme on a pu le faire de certains EPs un peu précoces, de ces ébauches qui préparent un album qui se révèle au final sans grande surprise. Ici, le projet initial a plus qu’évolué, James en a isolé une texture musicale plus riche, personnelle et mûre, quelque chose d’abouti et de complexe pour accoucher, deux étés plus tard, de What’s Between, son debut album sorti chez Tri Angle, qui asseoit solidement (durablement?) le sombre métalleux dans un projet électronique très personnel et presque à contremploi, flirtant avec ses racines irlandaises sans pour autant s’y noyer et posant la reverb vocale gémissante comme une signature.

Wife

Premier contact avec le LP, Like Chrome ne sonne pas vraiment comme une intro, même s’il s’en approche par sa brièveté. Mais sa position comme sa construction, d’abord amortie puis progressivement plus dense, de plus en plus généreuse en textures, sont une véritable ouverture à un album dont la discrète opulence s’étale sur chacun des neuf morceaux qui suivent cet avant-propos envoûtant, à commencer par Tongue, titre phare de l’album, dont les premiers accords mystérieux engagent presto une autre ambiance, qu’on devine plus sombre et lourde. Le calme avant la tempête. L’accalmie initiale, tout en développement, en sonorités étouffées et mélancoliques, n’est qu’une amorce berçante, dont la suavité somnolente est un leurre pour mieux nous happer, au premier coup de tonnerre, dans une ascension brusque, violente, subie. On devient esclave de cette boucle sonore harassante de puissance comme on l’est d’une tourmente électrisante, piégé dans une gangue capiteuse mais dangereuse, le souffle court en attente de la prochaine bourrasque qui vient conclure le morceau dans une folie tournoyante et sombre. Chanmé. On peine à se retenir de rejouer le morceau, et c’est heureux, car la lecture du scénario de l’album prend forme aux vingt premières secondes de Heart Is A Far Light, où l’on comprend que WIFE n’a pas choisi de succomber à la facilité d’un album à l’ambiance unique. On devine une atmosphère plus feutrée, appuyée sur une ligne de basse cadencée, dansante, et un rythme binaire qui donne envie de chalouper gentiment, dans un contraste intéressant avec les gémissements sépulcraux à la réverbération ecclésiale qui accompagnent une texture clairement pop de surcroît accentuée, au deux tiers du morceau, par des chœurs de louveteaux sevrés. C’est mignon, ça marche. Cette bipolarité d’univers et d’ambiances, James ne la quittera plus vraiment, et on sent que la structure bivalente des morceaux est volontaire, soignée. En témoigne le contraste entre Salvage, homogène, constant, primal, complètement égal de bout en bout, sans vraie aryhtmie ou pause, et Dans Ce, titre énigmatique au jeu de mots obscur, dont la progression douce, d’abord soutenue par une mélodie vocale qui nous donne presque envie de mettre la main sur le cœur en regardant vers le ciel tant elle fait penser un hymne un peu surfait, se poursuit par une richesse accessible, presque désinvolte, tout en retenue jusqu’à la partie clavier animée par une texture rythmique de plus en plus dense qui offre à ce morceau une conclusion insoupçonnée et lyrique. Mais c’est surtout à l’écoute de Nature (Shards), seul rescapé de Stoic, qu’on devine que Kelly a opté, en choisissant d’appuyer son album sur le seul morceau de son EP qui transcende les autres titres par un arrangement plus généreux et exalté, pour une approche moins ambient qu’il a pris le temps de faire mûrir. Deux ans plus tard, le titre a été réarrangé, complété, mais aussi raccourci pour concentrer le meilleur de ce qu’on pouvait en tirer en trois minutes et demi d’une structure harmonieuse, disciplinée, évoluée. Le triptyque final peine un peu à raffermir la chair d’un album à l’ossature heureusement déjà solide, l’approche étouffée, presque ramassée de Living Joy offrant à Fruit Tree la légère dissonance nécessaire à imposer une sonorité plus poppy, moins mélancolique, auquel on pourrait reprocher un son de cloche un peu foireux et une mièvrerie stérile, que ne rattrape pas vraiment Further Not Better qui, comme le précise son titre, va un peu trop loin pour empêcher le rythme de s’essouffler un tantinet. C’est une conclusion douce et travaillée, légitime et pas vraiment décevante, mais on se serait sans doute passé d’une mélancolie superflue distillée par un crincrin numérique et quelques notes de piano redondantes.

Au final, on a là un album à l’ambiance binaire, plutôt surprenant à première écoute, mais d’une qualité indiscutable, qui joue efficacement son rôle pour peu que l’on soit prêt à se laisser guider par un scénario linéaire et à l’évidence étudié, qui peine à lasser même après moult repasses, et dont l’ambiance singulière trouve pleinement sa place auprès des autres artistes atypiques de Tri Angle, l’écurie de finesses witchy comme oOoOO ou de l’anticlubbing inclassable de Vessel. Fin et racé, le bourrin peut aller loin. Hue!

Ted Superstar

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Tracklisting

Wife - What’s Between (Tri Angle, 9 juin 2014)

01. Like Chrome
02. Tongue
03. Heart Is A Far Light
04. Salvage
05. Dans Ce
06. A Nature (Shards)
07. Living Joy
08. Fruit Tree
09. Further Not Better