Focus Berlin Atonal 2017 : Emptyset, l’interview

Décidément, Bristol est la ville à arpenter ces derniers temps afin de dénicher les vrais talents de la musique de demain. En un tout petit peu plus de dix ans de carrière, Emptyset a réussi à se forger une solide réputation, se basant sur une identité forte et puisant sa force autant dans la techno traditionnelle que dans l’expérimentation la plus tentaculaire. Leur dernier succès en date, Borders, paru sur Thrill Jockey, tranche quelque peu avec Recur, sorti il y a quatre ans sur Raster-Noton. Avec Borders, Emptyset s’affranchit des codes pour nous offrir une œuvre terriblement mentale tout en gardant une ouverture dancefloor. Rencontre avec ces deux perfectionnistes qui nous en disent un peu plus sur leur façon de travailler et leur exigences musicales.

Hi guys, expliquez-nous comment vous êtes tombés dans la techno ?
Hi guys, tell us how you got into techno?

Nous nous sommes tous les deux intéressés à la techno, la musique électronique et la musique de club lorsque nous étions à Bristol. Des rencontres fortuites avec des artistes comme Jeff Mills ou Claude Young ont vraiment éveillé notre intérêt au-delà de ce que nous a apporté cette ville. Dès lors, il fallait qu’on explore cette musique qui venait de Detroit, Chicago aussi bien que Berlin. L’important était le rythme, la production et les systèmes sonores, c’est sûrement plus tard qu’on a commencé à réfléchir davantage à la façon dont la musique électronique est reliée à l'urbanisme et à l'anthropologie, ainsi qu'aux sonorités liées aux espaces physiques.

We both arrived at an interest in electronic music, techno and club music through our time in Bristol. Of particular interest were chance encounters seeing people like Jeff Mills or Claude Young play that definitely sparked an interest in music occurring beyond the city. From there it became about exploring this music that was coming out of Detroit and Chicago as well as Berlin. Ideas of rhyhthm, production and sound systems, then perhaps later thinking more about how electronic music connected to urbanism and anthropology as well as how sound related to physical spaces.

En quelques années, Bristol s’est convertie de capitale du trip-hop à celle de la techno-expé, que s’est-il passé en dix ans ?
In a few years, Bristol converted from trip-hop to techno-expé music capital, what happened in ten years?

Nous sommes tous deux basés à Londres et à Berlin maintenant, alors nos observations sur les changements de Bristol sont un peu éloignées, mais dans l'ensemble, il semblait qu’il y ait émergence de la bass music et une résurgence d'intérêt pour la house et la techno créant une ouverture de la ville vers l’extérieur. Ensuite, cette nouvelle approche a coïncidé avec un nouvel afflux de producteurs qui ont ensuite commencé à fusionner leur propre approche sonore avec la culture musicale appartenant à Bristol. En fait, ce qui est peut-être le plus impressionnant à propos de Bristol, c'est la quantité de musique qui y est produite par rapport à la population et à la taille de la ville, ce qui en fait un endroit très spécial.

We are both based in London and Berlin now so our observations of Bristol’s changes have been a little from a distance, but overall it seemed the rise in bass music and a resurgence of interest in house and techno created a more outward looking focus for the city. Then this new approach coincided with a new influx of producers that then began to merge their own approaches with Bristol's existing culture of music making. Overall what is perhaps most impressive about Bristol is the amount of music that gets made there relative to the population and size of the city, on those terms it's a very special place.

Vous faites partie de ces rares artistes qui privilégient la mélodie à la rythmique, pourquoi ce choix ?
You are one of those rare artists who prefers melody to rhythmic, why this choice?

Notre manière de faire de la musique s’est souvent axé sur les structures et la façon dont les éléments sonores de base interagissent et affectent les systèmes technologiques ou architecturaux. L'intérêt a été l'utilisation du son en tant que matériel, en explorant comment le ton et le rythme correspondent et se répercutent les uns sur les autres dans différents cadres et contextes.

Our approach to music making has often been focused on structures and how basic sonic elements interact and affect a technological or architectural system. The interest has been the use of sound as a material, exploring how tone and rhythm correspond and impact upon eachother within different frameworks and contexts.

Vous avez travaillé avec des labels très différents (Raster-Noton, CLR, Subtext, etc.), multipliant les étiquettes. Comment travaillez-vous en binôme et qu’est-ce qui définit le son que vous avez à tel ou tel morceau ?
You worked with very different labels (Raster-Noton, CLR, Subtext, etc.), multiplying the styles. How do you work in pairs and what defines the sound you go into this or that piece?

L’idée de base était de diviser les matériaux qui serviraient à un contexte plus studio pour Raster-Noton et ceux servant à des projets plus spécifiques comme Material et Medium, réalisés via Subtext. La méthode de conception et d'enregistrement de tel truc a généralement déterminé le contexte dans lequel elle sera réalisée. Donc si quelque chose a l'air d'avoir demandé une approche plus complexe par rapport à nos méthodes habituelles de travail dans un studio d'enregistrement, nous cherchons un moyen plus approprié pour l’exprimer.

The general approach has been dividing the idea of a studio based production process such as the material for Raster-Noton with more site-specific projects such as Material and Medium that were released on Subtext. The method of how something was made and recorded usually determines the context in which it will be released. So if something feels like it has a more expanded approach beyond the usual methods of working within a recording studio, then we look at an appropriate way to present it.

Votre dernier album, Borders, est paru sur Thrill Jockey. Au-delà de la visibilité, c’est essentiellement le franchissement d’un cap. Emptyset a toujours été reconnu comme un groupe à part dans la scène techno, est-ce pour vous un nouveau moyen de s’affranchir de cette musique et de revendiquer votre propre identité musicale ?
Your last album, Borders, was published on Thrill Jockey. Beyond the visibility, it’s essentially a crossing time. Emptyset has always been recognized as a group apart in the techno scene, is this a new way for you to get rid of this music and to claim your own musical identity?

Borders a été élaboré avec l'intention de trouver une nouvelle façon de travailler et de jouer ensemble. Nous voulions toujours jouer avec l'électronique, mais pour façonner ces sonorités nous voulions la combiner avec une méthode à la fois acoustique et une approche plus tactile. De même, nous voulions aborder des idées liées à l'anthropologie musicale et à l'expérience collective, et Borders a créé dans cette approche de recherche. L'album nous a définitivement permis de nous affranchir du carcan de la musique électronique habituelle, pour élargir encore l'esthétique sonore d'Emptyset.

Borders was developed out of an intention to find a new way of working and performing together. We still wanted to work with electronics but wanted to combine it with an acoustic method and a more tactile approach to shaping sound. Equally we wanted to address ideas connecting to musical anthropology and collective experience and Borders created an investigative framework for this. The album definitely initiated an opportunity to expand the sonic aesthetic of Emptyset outside of the familiar history of electronic music.

Vous participez cette année au festival Berlin Atonal qui, pour beaucoup, est un tremplin, une expérience ou un moyen d’expérimenter de nouveaux projets. Comment vous projetez-vous dans ce festival ?
You are participating this year at the Berlin Atonal festival which, for many, is a springboard, an experience or a way of experimenting new projects. How do you plan yourself in this festival?

Le site du Kraftwerk est un espace très particulier pour expérimenter la musique et cette année le festival aura une installation de projection spéciale toute la durée du programme. Donc, en réponse, nous travaillerons avec notre équipe visuelle pour créer une performance élargie que nous présenterons cette année.

The site of the Kraftwerk is a very particular space for experiencing music, and this year the festival will have a special projection install for the duration of the programme. So in response we will be working with our visual team on creating an expanded performance that we will present at Atonal this year.

Avez-vous déjà pensé à collaborer avec d’autres artistes, mis à part Cornelius Harris ? Pour vous, quel serait le side-project parfait ?
Have you ever thought of collaborating with other artists than Cornelius Harris? What would be the perfect side-project for you?

La collaboration avec Cornelius était très spéciale. Nous avons un énorme respect pour la musique de Detroit, ce qui a été un projet très particulier à l'époque. À l'avenir, nous n'avons pas de plans concrets concernant des collaborations musicales, mais plutôt que d'autres artistes, il serait peut-être intéressant de collaborer avec des personnes d'autres domaines d'expertise technique, comme des ingénieurs ou des fabricants d'instruments.

The collaboration with Cornelius was very much a special one off. We have an enormous respect for Detroit music so it felt like a very special project at the time. Going forward we have no current plans for musical collaboration, however rather than other artists perhaps it would be more about collaborating with people from other fields of technical expertise such as engineers or instrument makers.

À quoi ressemblera votre set à l’Atonal ?
What will your Atonal set look like?

Nous allons travailler sur une performance spéciale spéciale pour l'Atonal, en collaboration avec Sam Williams et Clayton Welham. À ce jour, ils ont travaillé ensemble sur beaucoup de nos vidéos et des performances live, ce qui constituera une réalisation spéciale de ce travail qui utilisera multiples projecteurs du Kraftwerk. Musicalement parlant, ce sera une représentation de notre travail tournant autours de notre dernier album, Borders.

We will be working on a special expanded performance for Atonal in collaboration with Sam Williams and Clayton Welham. They have worked together on many of our videos an live performances to date, so this will be a special realisation of this work for the Kraftwerk using multiple projectors. Musicallly it will be presenting material from our recent album, Borders.

Avec Borders, vous avez placé la barre très haute, à quoi doit-on s’attendre pour vos prochaines sorties ?
With Borders, you set the bar very high, what should we expect from your next outings?

Nous venons de terminer un nouveau EP pour Thrill Jockey qui sortira en octobre. Celaui-ci reprend certaines des idées et instrumentation de Borders aussi bien qu’il s’inspire de notre récente prestation pour la Fondation des Arts David Roberts, à Londres. Donc ce nouvel enregistrement rassemblera plusieurs domaines de recherche et pratiques et les formalisera autour d’une exposition singulière.

We have just completed a new EP for Thrill Jockey that will be released in October. This has been taking some of the ideas and instrumentation of Borders as well as a recent performance commission for the David Roberts Art Foundation, in London. So this new recording will be bringing together several areas of a our research and practice and formalising them into a singular statement.

Audio


Rhyton - Redshift

Producteur des Doors à leurs débuts, Paul Rothchild interdit en 1967 à Robbie Krueger d’utiliser sa pédale wah-wah, réussissant par là à extraire le groupe de ses influences comme Hendrix et le rendant aussi identifiable qu’intemporel. À l’identique, et faisant défaut à la tendance contemporaine au psychédélisme noise, Rhyton a pris le parti de mesurer ses effets pour revenir à un rock psychédélique détaché des excès de saturation et de réverb. Il s’éloigne ainsi de ses quatre efforts précédents perdus entre Ty Segall et Beak>, et lorgne même du côté de tropes comme la country et la folk, américaine ou européenne.

S’enfermant dans un quasi mutisme qui fait la part belle à l’instrumentation, le trio de Brooklyn se présente avec The Nine et sa cascade de cymbales, ses breaks coulés à même la matière sonore, son jeu de cordes inspiré de la musique traditionnelle grecque et soutenu par quelques effets discrets et éphémères avant d’être dilué dans un blues méditerranéen fluide et exalté par des percus à peau de chèvre. Cette esthétique entre l’expérimentation et la folk se poursuivra sur le morceau suivant, Redshift, lancé sur une musique country, des vocales nasillardes aux cordes hillbilly avant d’évoluer vers la moitié du titre — qui dure près de neuf minutes — et de se laisser aspirer dans une éruption expérimentale inattendue partagée entre psychédélisme saturé et recherches électroniques.

S’inscrivant dans une relecture contemporaine et expérimentale des arcanes du rock à l’aune d’un psychédélisme mondialisé, la formation new-yorkaise ne se satisfait pas des seuls parangons folks cités plus haut mais aligne aussi les références au jazz — D.D. Damage finira presque par prendre des airs de chorus pour guitare et orgue improvisés — et au blues sans y rester cloisonné. Concentric Village est à cet égard un beau blues au contraste opportun, entre mélodie liquide sur fond d’accords réverbérés et ligne de basse aride, composant un paysage sans géologie ni géographie identifiables puis cédant à End of Ambivalence le terrain d’un blues moins rural, rythmé comme une virée en caisse nocturne dans une métropole striée d’éclairages urbains. C’est les États-Unis du Melting Pot, du multiculturalisme et des traditions assimilées, traduisant une richesse presque politique à l’aube d’élections où le rejet et le repli font campagne pour le pire.

Audio

Rhyton - End of Ambivalence

Vidéo

Rhyton - D.D. Damage

Tracklist

Rhyton - Redshift (22 juillet 2016, Thrill Jockey)
01. The_Nine
02. Redshift
03. Concentric Village
04. End of Ambivalence
05. D.D. Damage
06. Turn to Stone
07. The Variety Playhouse


Tortoise - The Catastrophist

À l’image de son animal totem, Tortoise traine depuis 20 ans sa carapace expérimentale avec l’assurance et la nonchalance d’un reptile séculaire qui donne l’impression d’avoir plus d’une vie devant lui. Fidèles parmi les fidèles du label Thrill Jockey qui ne leur reprochera que l’écart d’une unique et désobligeante collaboration avec Bonnie Prince Billy, les Chicagoans sortent en 2016 de leurs sept ans de réflexion, sans Monroe mais avec onze pistes au panache savamment calculé. Cloisonnés malgré eux dans un registre post rock dont ils cherchent à s’extraire album après album, les cinq dilettantes, esthètes jusqu’aux coutures de leurs chemises à carreaux, débilitent à nouveau les accros de la classification musicale en explosant les genres, au point que chaque nouvelle galette fait passer la précédente pour une ébauche.

Rebondissant sur son Beacons of Ancestorship de 2009 qui affûtait adroitement le bistouri d’un rock instrumental et complexe nourri d’expérimentations électroniques trop riches et nombreuses pour le restreindre au préfixe “post”, Tortoise semble avoir définitivement mis au rancart vibraphones et marimbas, rhabillant son approche pluristylistique d’une contemporanéité qui ne rompt cependant pas avec sa personnalité. C’est nouveau, mais pas tant. Et si on retrouve les éléments qui ont fait du quintet une des références de la musique instrumentale, notamment un fondement jazz omniprésent et cohésif qui permet au groupe d’étirer ses compétences tentaculaires dans n’importe quelle direction artistique, The Catastrophist a un accent plus pop que ses aïeux, plus ambient aussi. La nouveauté, on la note encore dans la voix, dont l’utilisation, surprenante pour un groupe au mutisme caractéristique, parsème l’album de mélodies soufflées ici par Georgia Hubley de Yo La Tengo (Yonder Blue), réverbérées là par Todd Rittmann d’US Maple / Dead Rider (Rock On).

À l’origine du projet, il y a cette commande de la municipalité de Chicago en 2010, qui entendait témoigner de la diversité et de la vitalité de l’histoire musicale de la ville. Il ne faut pour autant pas compter sur un medley grand écart entre blues, hip-hop et house: en bon premier de sa promo, le groupe a préféré glisser dans son style personnel des éléments d’identification, des conventions plutôt que des techniques, et c’est sans doute ce qui en fait l’album le plus électronique et ambient de leur discographie. On peut certes isoler quelque renvoi discret à la deep house dans The Clearing Fills et son clubbing étouffé, camouflé sous de gracieux arpèges guitare/piano, ou s’amuser à penser que Shake Hands With Danger ferait une instru hip-hop plutôt décente. Mais les digressions ne vont pas plus loin que l’allusion et la Tortue continue à jalonner sa route expérimentale de repères qu’elle connaît et maîtrise: jazz, rock, dub, prog, kraut dans un enchevêtrement dompté avec une rigueur mathématicienne. C’est discipliné et doux; et si effectivement le monde court à la catastrophe, ce nouveau Tortoise permet d’éviter qu’en chemin il ne se prenne les pieds dans le tapis musical.

Audio

Tortoise - Rock On (David Essex cover)

Tracklist

Tortoise - The Catastrophist (Thrill Jockey, 22 janvier 2016)
01. The Catastrophist
02. Ox Duke
03. Rock On
04. Gopher Island
05. Shake Hands With Danger
06. The Clearing Fills
07. Gesceap
08. Hot Coffee
09. Yonder Blue
10. Tesseract
11. At Odds With Logic


On y était : Lightning Bolt au Trabendo

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All photos © Emmanuel Lavergne

On y était : Lightning Bolt, le 30 juin 2015 au Trabendo - Par Sébastien Falafel

Lightning Bolt – soit l’un des plus légendaires duos fouteurs de zbeulh dans les conditions du live – a récemment publié Fantasy Empire sur Thrill Jockey (lire), pour le tarif habituel : l’auditeur s’avère sévèrement rudoyé par une riffaille barbare et nécessairement insensée ; c’est tout à fait excessif, parfaitement irraisonné, et, bien entendu, définitivement plaisant. C’est d’ailleurs pour cela qu’il fallait, comme à chaque fois que ces jeunes stoïques passent sur Paris, être présent au Trabendo, le 30 juin dernier, tant ces excellentes personnes ont sereinement ravagé une foule ferme et compacte, prête à recevoir les dures graines de la démence ensemencées à coups d’élégante batte par les deux américains de Providence.

Car Lightning Bolt caractérise si bien ce mécanisme définitif, cet instant d’abandon : j’admire cette folle propension à taper crânement dans le lard, à produire toutes les bassesses de l’hystérie, incessantes remontées électriques d’énormes coups de semonce. On s’embourbe plaisamment dans les tumultueuses affres de l’irrémédiable dépense physique, c’est une enfantine sensation, lorsqu’on ne taille pas plus haut que trois pommes et que l’on souhaite ardemment s’exciter sur la première distraction venue, la bouffer toute crue, ne jamais s’en repaître, répéter inlassablement le même rituel, c’est profondément névrotique, mais superbement libérateur. Car au-delà de l’aspect tellurique que provoque la musique du duo, de l’immense délire épileptique qui jaillit de leurs amplis comme mille fantômes hurlants, se dessine cette très pure ambition d’une répétition sans fin, presque absurde, sans lendemain, avec pour seul objectif d’inlassablement se briser la face contre le même mur. Cette volonté cérémoniale et jusqu’au-boutiste d’atteindre la maximum de saturation, ce fait magnifique d’aborder le plus extrême de la transe à coups d’infatigables comme impossibles jeux de riffs et d’irrationnels coups de toms. Telle sera la teneur des quelques premiers morceaux joués ce soir, tous issus du dernier album, se plaçant avec une discrète noblesse dans la traditionnelle volonté du groupe de défoncer sans une once d’émotion toute forme de réflexion.

Mais ce sera toujours sur ses vieilles gloires que Lightning Bolt fera paraître le spectre agile de l’excellence et de l’infini, à grands coups d’infamantes et monstrueuses vagues de frénétiques bourrinades, telles que cette fameuse et incroyable bombonne de vie qu’est Megaghost. Cet incroyable passage au milieu de ce morceau me filera toujours les plus électriques des frissons : cette ultime et définitive charge, lorsque la basse ne se contente même plus d’extorquer d’hystériques mélodies de ces quatre putains de corde mais terrasse librement le pêcheur de précieuses bastonnades et de mortels soubresauts, jusqu’à ne plus sentir que la terre qui vibre, qui s’écroule, qui s’effondre. C’est fantastiquement beau, c’est profondément resplendissant dans la mesure où le groupe ne fait que s’enfoncer et s’enterrer dans son délire terrible jusqu’au plus profond des entrailles d’une positive illumination. Même perception pour la paire de morceaux suivants, Colossus et son riff de damné qui pourrait aisément venir défier, le menton levé et les yeux brillants, une armée complète d’infâmes scélérats, et Dead Cowboy, avec cette si merveilleuse trace de lumière façon poussière d’étoile, qui vient sèchement sabrer la dynamique de pur jobard d’un morceau qui résume à lui tout seul la beauté d’un groupe comme Lightning Bolt : cette volonté sans cesse écrasante et toujours plus affirmée de vertement s’ensevelir sous une avalanche de gravats tremblants, sans bornes, sans limites, sans vision et sans espoir.

Brian Gibson, le placide et mutique Brian Gibson, celui-là même qui projette des riffs aussi larges et lourds que des troncs d’arbres centenaires, n’apparait pas le moins du monde troublé par l’intenable cascade de ciment électrique ramonées par ses quatre grosses et grasses cordes, et ne bougera pas d’un sublime iota lorsqu’il entamera l’hymne perfide de toute une salle baignant sans déplaisir dans une intense sueur de joie : Dracula Mountain, dernier morceau du set, quasiment torché, mais porté aux nues par une masse globale d’imprudents venu gouter aux vertes remontrances d’un duo toujours aussi impressionnant, notamment l’illustre Chippendale, battant la mesure comme jamais et convulsant comme un possédé ses massifs bâtons à la main. Aucune surprise, le duo de Providence aura étalé le revers d’une main pleine de générosité, d’abondance, et, surtout, d’une parfaite et joyeuse brutalité à l’encontre de l’intégralité de la foule.

Vidéo


Evan Caminiti - Arc

Evan Caminit

Moitié du duo expérimental Barn Owl - dont on avait fait une belle restitution de leur live en novembre 2011 au Café de la Danse (voir) - Evan Caminiti a très tôt pris des liberté en solitaire, transgressant le drone émanant des guitares qu'il partage avec Jon Porras par le biais d'une multitude d'embardées discographiques ambient, où l'électronique se fait bruissement, et ce via de multiples labels fleurons du genre tels Digitalis Recordings, Immune, Handmade Birds ou Dust Editions. A l'heure où son travail semble maturer vers une certaine idée de la perfection en matière de psychédélisme ouaté et ascensionnel, le ténébreux chevelu vient d'aligner le 15 juin dernier son ultime Meridian via la maison-mère Thrill Jockey - qui a édité cinq albums de Barn Owl - dressant une sorte de monument dévotionnel à l'homme et aux machines qu'il contrôle, entre clusters et synthétiseurs. Portant au pinacle une telle interactivité créatrice, la vidéo réalisée par l'artiste Montréalaise Sabrina Ratte use d'un LZX analogique pour triturer des dégradations visuelles aux effets pour le moins hypnotiques.

Vidéo

Tracklisting

Evan Caminiti - Meridian (Thrill Jockey, 16 juin 2015)

01. Overtaken
02. Curtains
03. Collapse
04. Arc
05. Steam
06. Wire
07. Excelsior
08. Signal
09. Mercury


Circuit Des Yeux l’interview

Circuit des Yeux by Julia Dretel - EDITCDY403620pp

Circuit Des Yeux, on l’a écrit plus tôt cette année, traduit une allégorie du spleen, cet ennui profond et conscient qui confine à l’angoisse et à l’isolement. Dans In Plain Speech, Haley Fohr a choisi de sublimer ce spleen en lui offrant l’espace d’expression de plusieurs scénarios, dont un récemment mis en images à travers un clip réalisé par Julia DratelDo The Dishes, à visionner ci-dessous, met en scène une housewife typique filmée dans sa mélancolie harassante. Ce témoignage intime et touchant de crudité aussi bien symbolique que visuelle, puisque Haley y court nue sur un tapis roulant, est le reflet d’une subjectivité appuyée qui, sans revendiquer une approche exclusivement féministe, engage une vision cynique et fataliste de la féminité. Avec la même audace que dans son clip, Haley se met à nu pour Hartzine et expose son parcours, sa sensibilité et ses projets.

Circuit des Yeux ouvrira le concert de Liturgy à l'Espace B le 9 juin prochain (Event FB).

Circuit Des Yeux l’interview

Circuit des Yeux by Julia Dretel - EDITCDY403831pp

All photos © Julia Dratel

Tes titres et paroles ont beaucoup de sens, mais Circuit Des Yeux ressemble à un non-sens poétique, plus esthétique qu’allusif. Quelle est son histoire ?
You have many meaningful titles and lyrics, but Circuit des Yeux sounds like a poetic nonsense, more esthetic than allusive. What’s the story behind this name?

C’est un terme abstrait que j’ai inventé en 2008. Il renvoie au nerf qui connecte l’œil à la vue.

It is an abstract term I coined in 2008. It stands for the nerve that connects the eye to sight.

Ta voix très particulière fait complètement partie de ton style personnel. Indépendamment, as-tu envie qu’elle transmette quelque chose ? De la voix ou des instruments, lequel dirige l’autre ?
Your voice is really specific and truly part of your personal style. Apart from that, do you want it to convey something? Between voice and instruments, which one drives the other?

La voix est l’instrument le plus intime. Tout ce qu’on fait dans la vie affecte le corps et la voix. Ma voix est affectée par ce que je mange, bois ou même souvent par mon sommeil. Depuis toujours, j’adore les sensations du chant, en particulier dans le registre grave. Dès l’enfance, je me suis entraînée à chanter à des fréquences très basses, juste parce que j’appréciais leurs résonances dans mon corps. Je me sens aujourd’hui capable de m’exprimer clairement grâce à ma voix.

The voice is the most intimate instrument. Everything you do in life affects your body & voice. Depending on what I eat, drink, or how often I sleep, my voice is affected. I’ve always loved the way singing feels, especially the lower register. Since I was a kid I would practice singing low hollow tones just to enjoy the way it resonated through my body. Today, I think I am able to most clearly express myself through my voice.

In Plain Speech est ton quatrième album et son titre donne l’impression que tu nous livres un message plein de sincérité. Cela fait-il partie de ta catharsis, qui d’après toi aurait débuté avec Sirenum, ton premier album en 2008 ? Tu as trouvé ce que tu cherchais ?
In Plain Speech is your fourth album and its title looks like you have a straightforward message for us. Is it part of the catharsis you said began with Sirenum, your first album in 2008? Have you found what you were looking for?

IPS est un long voyage qui sert de message pour aider les autres. Ce n’est pas une liste de conseils mais seulement un espace pour se questionner. La majorité du message laisse libre cours à l’interprétation. Ma musique a toujours évolué autour des émotions humaines. Sirenum les intériorisait alors qu’IPS les extériorise. Je n’ai pas du tout trouvé ce que je cherche, je me suis simplement enfoncée davantage dans ce trou de ver* sonore.

IPS is a long journey that serves as a message to help others. It isn’t an advice column, merely a space to place questions. Much of the message is left up to the listener. My music has always evolved around human emotions. Sirenum was pointing inwards, and IPS points outwards. I certainly have not found what I’m looking for, but have merely wedged myself farther down this worm hole of sound.

Tu as beaucoup évolué depuis Sirenum, qui se présentait comme un premier album noise, expérimental et lo-fi. Penses-tu avoir conservé cette approche brute de la musique ? Quelle place occupe In Plain Speech dans le déroulement de ta discographie ? Comment ton processus d’écriture a-t-il évolué ?
You’ve come a long way since Sirenum, which sounded like a noise experimental lo-fi first album. Do you think you still have a raw approach of music? What is the position of In Plain Speech in the storytelling of your discography? How has your writing process changed?

Sirenum était un album de la sincérité. Ses morceaux renfermaient beaucoup d’innocence. Je pense que j’ai toujours une approche brute de la musique. J’aime exploiter le field recording et tenter ma chance avec les retours et les arrangements “sur le vif”. Mais IPS est plus mature en ce que les chansons ont traversé de nombreuses étapes et subi beaucoup de révisions. L’écriture a été expédiée, mais plus laborieuse en même temps. Impliquer d’autres personnes pour l’écriture des parties à l’alto et à la flûte m’a vraiment détendue, en tant que compositrice. Je pense que j’ai réussi à atteindre un objectif qu’il m’aurait été impossible d’accomplir en solo.

Sirenum was a very honest album. There is a lot of innocence in those sounds. I think I do still have a raw approach to music. I like using field recordings, & taking chances with feedback and very “in the moment” arrangement. But IPS is more mature in that the songs went through many stages and much revising. The writing was expedited, but more laborious at the same time. Having others involved in writing the viola & flute parts really stretched me as a songwriter. I think I was able to reach something I would not have been able to had it been a solo adventure.

Circuit des Yeux by Julia Dretel - EDITCDY403712pp

Avec ton approche et ton parcours, comment vois-tu la scène folk actuelle ? De quels autre artistes folks te sens-tu proche ? J’ai lu sur ton blog que tu mentionnais Jessica Pratt par exemple.
Considering your own approach and path, how do you see the folk scene nowadays? What other folk artists do you feel close to? I’ve read you mentioned Jessica Pratt on your blog for instance.

J’ai le sentiment que ma musique oscille fortement entre folk et expérimental. Je suis trop noise pour les gens de la folk mais trop chanteuse pour ceux de la noise. Je pense que je suis simplement moi. En réalité, je ne me sens aucune affinité ou aucune espèce de légitimité avec l’une ou l’autre. J’ai plus de rapport avec la culture DIY qu’avec le reste. J’aime la musique de Jessica Pratt. J’aime aussi les “Moon Bros” Ryley Walker et Matt Schneider. Ce sont des voisins et c’est un vrai plaisir de les entendre régulièrement jouer de la guitare. J’aime moi-même jouer de la guitare. J’aime jouer d’un instrument qui ne dépend pas de l’électricité, qui est affecté par le poids des doigts. Ce genre d’interaction physique est un peu primal et plus réel qu’un ordinateur. Mais une grande partie de la folk est traditionnelle, et je ne suis pas ce genre de traditions dans mon style de jeu.

I feel my music vacillates between folk & experimental music pretty severely. I am too noisy for the folk people, but too song-y for the noise folks. I just have to be me, I guess. I don’t feel an affinity or feel a sort of lineage from either really. I relate more to DIY culture than anything. I like Jessica Pratt’s music. I also really like Ryley Walker & Matt Schneider’s “Moon Bros”. They live next door, and it’s a real treat hearing them play guitar on the regular. Personally, I like playing guitar. I like playing an instrument that doesn’t rely on electricity. It is affected by the heaviness of your fingers, and these sort of physical things make it feel a bit primal and real(er) than a computer. However, a lot of folk music is tradition based, and I don’t follow any sort of folk traditions in the sense of my guitar style.

Ton dernier clip pour Do The Dishes met en scène le quotidien d’une femme de classe moyenne seule, déprimée et attendant probablement le retour de son mari. On y lit un puissant message de lassitude, appuyé par cette scène où tu cours nue sur un tapis roulant jusqu’à l’épuisement. Comment as-tu travaillé avec la réalisatrice Julia Dratel pour créer cette intimité crue ?
Your recent video for Do The Dishes takes place in the everyday life of an average middle-class woman, alone, depressed and probably waiting for her husband to come back home. There’s a strong message of weariness strengthened by this scene where you’re running naked on a treadmill until you’re exhausted. How did you work with director Julia Dratel to create this raw intimacy?

J’adore ce que fait Julia. Son regard est génial. Je lui ai soumis l’idée générale et elle est revenue avec le plateau, la liste de tournage et nous avons façonné ça toutes les deux. J’avais un concept artistique qui, selon moi, amplifiait vraiment le message de la chanson. Dès que l’idée a germé dans ma tête, la peur m’a paralysée. Brusquement, dans cette approche surréaliste, ma vie est devenue une œuvre d’art. Je suis très contente du résultat final et j’aime ton interprétation de la vidéo.

I’m a fan of Julia’s work. She has a great eye. I brought the general idea to her and she came up with the set, and shot list, and we worked through it all together. I had an artistic idea that I think really amplifies the message of the song. As soon as the thought was in my head, I became paralyzed by fear. Instantly my life became a piece of art in this surreal way. I’m really happy with the end result & I enjoy your interpretation of the video.

Tu te considères comme une féministe ?
Do you consider yourself as a feminist?

Je crois fermement que tous les être vivants devraient avoir les mêmes chances dans la vie.

I strongly believe that all living beings should have an equal chance at life.

As-tu surmonté ce problème des gens qui parlent fort pendant tes concerts ? J’ai lu ton expérience éprouvante en ouverture de Xiu Xiu l’an passé.
Did you overcome this issue of people talking loud during your shows? I’ve read your distressing experience while opening for Xiu Xiu last year.

Ça ne concernait pas que Xiu Xiu mais le fait d’être une première partie. Je ne sais pas si j’ai “surmonté” le problème, mais IPS est le résultat de ces expériences. J’essaie de rester ouverte et sensible mais je me suis sentie devenir indifférente à cette période. C’est important pour moi de rester douce et dynamique.

It wasn’t just Xiu Xiu, it’s part of being an opener period. I don’t know if I “overcame” the issue, but IPS is a result of those instances. I’m trying to open up, and stay sensitive. I felt myself becoming calloused during that time. It is important for me to remain soft & dynamic.

Dans quelle mesure la musique et la vie à Chicago t’ont influencée ?
In what way the music or lifestyle of Chicago influenced you?

Les gens autour de moi, le coût de la vie, les concerts et la scène musicale, tout cela a contribué à me rendre capable de faire ce que je fais. J’ai rencontré un tas de gens et d’amis qui font ce que je fais et vivent de la même façon que moi. J’y ressens une “normalité” que je n’ai trouvée nulle part ailleurs. J’adore cette ville ! Elle serait parfaite si le ramassage des ordures était meilleur, la nature un peu plus abondante et les hivers moitié moins longs.

The people around me, the ability to afford life, and the venues and music scene all contribute to my ability to do what I do. I have found a slew of people and friends that do what I do and live the way I live. I feel a sense of “normalcy” I haven’t felt anywhere else. I love this city! If only the trash pick up was better, nature was a bit more bountiful, and winters half the length, it would be ideal.

Tu es en tournée avec Liturgy pour deux mois. Et ensuite ? Quelques indices sur ce que tu prévois dans un prochain album ?
You’re on tour with Liturgy for a couple of months. What’s next? Any clue about what you plan for another album?

La semaine prochaine, j’enregistre pour un petit projet que les autres décrivent comme “la pire idée que j’aie eue”. Donc naturellement, je suis surexcitée. Je viens aussi de télécharger des logiciels de composition et je commence un gros projet.

I’m recording next week for a small project that has been described by others as “my worst idea yet”. So naturally, I am very excited. I’ve also just downloaded some compositional software and am beginning a big project.

* Un trou de ver est une brèche hypothétique de l’espace-temps (NDLR)

Vidéo

Tracklisting

Circuit Des Yeux - In Plain Speech (Thrill Jockey, 18 mai 2015)

01. KT 1
02. Do The Dishes
03. Ride Blind
04. Dream Of TV
05. Guitar Knife
06. Fantasize The Scene
07. A Story Of This World
08. KT 5
09. In The Late Afternoon


Circuit Des Yeux - In Plain Speech

Circuit Des Yeux, c’est une histoire d’émotions véhiculées depuis sept ans, les mêmes, étroitement liées à une approche de la prod qui ne cessera d’évoluer jusqu’à aujourd’hui. En 2008, Sirenum introduit une personnalité musicale atypique, presque déviante, à la voix fantomatique et saturée braillant des chants incantatoires sur fond d’expérimentation sonore, au rythme tribal et lourd. Dès 2011 et son debut album Portrait, les textures gagnent en profondeur et en lyrisme, en tristesse aussi. La voix reste parfois fantomatique mais sa tessiture ronde et grave gagne en harmoniques, avec des passages dans les aigus dignes d’une mezzo. Les accords folk tirent de temps à autre sur la longueur et les glandes lacrymales, c’est un chapelet de moments d’exaltation brute, un duel entre le larynx et les instruments, une escrime vibratoire. Chacune de ses sorties est une ode au romantisme, celui qui comble en même temps qu’il déchire, celui qui angoisse en même temps qu’il euphorise. Haley Fohr ne change pas de style, elle le mature, le forge au marteau de ses tourments, le colle à sa peau pour mieux faire frissonner la nôtre, et ses plaintes déchirantes dans Acarina, en 2013, déshinibent au figuré une approche radicale sur le bouleversement intérieur.

In Plain Speech, prévu le 18 mai prochain chez les esthètes de Thrill Jockey, sublime encore cette approche d’un storytelling aux instruments multiples. La voix, mieux mise en avant que dans les précédentes prods et résonnant clair et fort, et les quelques chœurs aux octaves complémentaires s’alignent en parfaite harmonie avec les mélodies. C’est une voix basse et forte qui exprime la maturité, celle de l’abréaction qui transcende une situation personnelle consommée ou métaphorique par une musicalité puissante et douloureuse, se volatilisant parfois dans des acrobaties mélodiques aux trémolos fabuleux, moments de fragilité et de tension comme dans Ride Blind, où sourde une appréhension terrible, une violence éructante mais muselée. Le violon, omniprésent avec la guitare, est tantôt d’une mélancolie fragile mais pas aliénante dans A Story Of This World, tantôt métronomique dans Dream of TV, où un staccato d’introduction égrène les deux premières minutes, comme nous invitant à mettre en place une intrigue qui s’étoffera quelques secondes plus tard dans une saturation superbement domptée. Frottées, écrasées ou pincées, les cordes sont domestiquées pour ordonner un enchevêtrement complexe de textures sonores à la dramaturgie bienveillante.

Circuit des Yeux by Julia Dretel - EDITCDY403832pp

Photo © Julia Dretel

C’est une folk désarmante aux multiples strates musicales mais à un seul niveau lecture, celui du pathos, dans son déroulement intégral et fantasmé, de l’ébauche au développement, dont elle nous offre les premières clés dans Do The Dishes: ‘There’s something deep inside of you, Something that’s worth leachin’ into’ et qui résonnent dans Fantasize The Scene, une ballade vers l’inconnu, emblématique du désir de se perdre dans l’allégorie spleenétique, une fuite du dernier espoir qui tournerait facilement à la mièvrerie si elle n’était exposée avec un tel brio et ne s’achevait sur une conclusion d’une quiétude résolue et réconfortante: ‘Now that I’ve arrived, the door is open wide. Into the shadows I see, A figure is walking back to me’. Haley est une dramatiste qui, même en l’absence de paroles, impulse à ses créations musicales une dimension du récit, aux découpes stylistiques proches du scénario: amorce, intrigue, tension, climax, dénouement. Électriques, acoustiques, analogiques, loopés, soufflés ou grattés, entre ses mains les instruments prennent la qualité du discours dans des constructions verbales enrichies de multiples allitérations, métaphores et autres aposiopèses. Sous l’apparente déconstruction de son approche, Circuit Des Yeux dissimule une solide maîtrise de la rhétorique musicale qui, en perdant l’auditeur dans un méandre de réactions variées et parfois contradictoires, offre à l’ensemble la cohérence d’une œuvre sublime et confondante, une poésie à découvrir en live à l’Espace B le 9 juin prochain aux côtés de Liturgy (Event FB).

Audio (PREMIERE)

Tracklisting

Circuit Des Yeux - In Plain Speech (Thrill Jockey, 18 mai 2015)

01. KT 1
02. Do The Dishes
03. Ride Blind
04. Dream Of TV
05. Guitar Knife
06. Fantasize The Scene
07. A Story Of This World
08. KT 5
09. In The Late Afternoon


Wooden Shjips - West

Quelques mois seulement après la dernière livraison de Moon Duo, Erik Ripley Johnson délaisse de nouveau ses épousailles lunaires pour rejoindre ses comparses psychédéliquement inspirés de Wooden Shjips. West, troisième long format du groupe, marque également son entrée au sein de l'écurie de bon goût de Thrill Jockey, et son premier enregistrement dans un studio conséquent, sous la houlette de Phil Manley (Trans Am) et masterisé par Sonic Boom. Pourtant, que l'on ne s'attende pas à une évolution notoire avec ce disque, le combo de SF s'en tient toujours à sa formule de prédilection : celle qui marche.

Avec West, le message est clair : on nous fait bien comprendre dès la pochette que nous sommes en présence d'un disque à thème. Immédiatement émergent de notre inconscient les immanquables clichés liés à a côte ouest, ceux qui se vivent sur la route, nourris de fumette et de mauvais whisky, peut-être même une fleur dans les cheveux longs en exergue. Ceux-là sont pourtant des non-dits tout au long de l'album, laissés à la suggestion de l'auditeur complice, surtout véhiculés par le son de ces messieurs. Clairement, les Wooden Shjips n'ont pas inventé la poudre, mais ont su s'approprier avec brio un panel d'influences, ce qui fait que, cinq ans après leurs premières émules, on en redemande encore.

Bluesy et lascif mais terriblement incisif, West est une très tentante invitation au voyage, pavée de sept morceaux qui prennent le temps de distiller toute leur ampleur et de prendre leurs aises, à l'exception des plus concis Black Smoke Rise, hit d'ouverture possible, et de Lazy Bones, nouvelle incantation post-Doors rondement menée. Tout au long de cette virée sauvage, claviers et réverb' solaire viennent éclairer la crasse de la guitare fuzz, tandis que la voix nimbée d'écho, tantôt proche, tantôt lointaine, nous appelle alternativement à tenir la distance et à nous laisser aller. L'urgence façon cuir de  l'instru Home et le rythme soutenu de Looking Out tranchent avec la force tranquille de Crossing et Flight, plus contemplatives et lumineuses - ce que l'on attendait en vain d'un BRMC qui, plus calme, se vautrait malheureusement souvent dans la ballade, voire l'americana.

A l'issue du périple, Rising, quant à lui, évoque presque, avec sa guitare lourde et ses voix noyées, les productions  les plus psychés des heures dorées de Kenneth Anger. Et entraîne avec lui les spectres lysergiques qui planent encore, un instant, puis descendent avec le soleil rougit sur le paysage. Reste l'impression agréable d'un parcours cohérent, homogène, mélodiquement abouti, rêveur et réconfortant, ainsi qu'un peu de terre ocre sur le bout des bottes.

Tracklist

Wooden Shjips – West (Thrill Jockey, 2011)

1. Black Smoke Rise
2. Crossing
3. Lazy Bones
4. Home
5. Flight
6. Looking Out
7. Rising


Future Islands - As I Fall

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Parfois c'est un peu la guerre entre chroniqueurs d'une même rédaction. C'est presque aux mains qu'Aki et moi en sommes venus pour s'adjuger l'excellent In Evening Air des Américains de Future Islands. Tu m'étonnes. La ferveur du propos tenu avait quelque peu calmé mon ressentiment sans pour autant dissiper l'extrême avidité de ma plume. Et voilà que deux récentes vidéos des furibards de Baltimore me donnent l'occasion toute trouvée d'agiter le chiffon rouge de la satiété. Subtilement sombre, As I Fall, morceau clôturant In Evening Air, s'octroie une mise en images, dirigée par Mary Helena Clark, toute aussi réussie que ne l'était l'impeccable single Tin Man. D'entrée, l'oeil se trouve aspiré par un océan oscillant entre le gris et le noir laissant toute sa place à une divagation épousant le peu de blanc émaillant l'écran. La voix de Samuel Herring s'ébroue furieusement au loin et l'on saisit mieux la potentialité d'un tel groupe d'iconoclastes à l'aune du fiévreux regard dudit Samuel. Récemment capté live, Tin Man déballe tout : il n'y a pas de limite à la folie. Et pour une fois, c'est tant mieux.

Vidéos


Future Islands – In Evening Air

future-islands-in-evening-air-cover-artIl arrive que certains albums soient pénibles à l’écoute ou que d’autres vous fichent une gaule d’enfer, si bien que ça en devienne gênant. Très rarement vous vous prenez des crochets comme seul Joe Frazier savait en décocher, vous laissant dans un état de semi-coma devant cette révélation qui s’offre à vous. Et bien non seulement In Evening Air vous dégomme la tête à coup de massue, mais sans pitié, vous semblez assailli par une horde de nains déculottés et haineux, armés de petites fourches chauffées au fer blanc et prêts à vous gnacker le cul… Plus qu’une découverte, une épiphanie.

Imaginez trente secondes que ce soit Bernard Sumner qui ait quitté New Order, et non Peter Hook, et que celui-ci ait été remplacé par Mark Lanegan et vous obtiendrez une synthèse réaliste de l’environnement musical de Future Islands. Étrange croisement de post-punk et de new-wave écorché par la voix rauque et bluesy de Samuel T. Herring, chanteur aussi charismatique que décalé. D’entrée de jeu, les trois musiciens déflorent les oreilles inattentives, s’enorgueillant de faire remuer des pieds pourtant habituellement malhabiles (Walking Through That Door, Long Flight). Les Islandais jugent d’ailleurs la déflagration provoquée par la diffusion du clip du tubesque Tin Man responsable du réveil de l’Eyjafjöll. D’ici à ce que les compagnies aériennes demandent des dédommagements... Nerveux et plaintif, le trio invente la formule parfaite de l’élégie dancefloor proto-punk. La ligne de basse fiévreuse et les mélodies claviers de Swept Inside rappellent ainsi un certain groupe de Manchester souvent copié mais rarement égalé. Pourtant aujourd’hui le donneur de leçon s’appelle Future Islands et pond le meilleur morceau de New Order depuis Low-Life… Curieux mais absolument jouissif. La démonstration pourrait s’achever là, mais le groupe originaire du Maryland se pose une fois de plus en chauffeur de piste avec un Vireo’s Eye hystérique, voire convulsif avant de conclure sur le bouleversant As I Fall. Les braises s’éteignant dans la voix brumeuse de Samuel Herring, bercée par un alliage de ronflement de basse et de cœurs outrageusement déchirants.

Pourtant loin d’être un club de newbies, puisque le trio traîne derrière lui une ribambelle de maxis et signe ici son second LP officiel, Future Islands sillonne depuis plusieurs années dans l’entourage du bidouilleur timbré mais non moins talentueux Dan Deacon. Thrill Jockey donne enfin une chance au combo de sortir de son trou perdu… Les USA, un truc comme ça… Connais pas. Grand bien leur prit, car au risque de me mettre mes collègues à dos, In Evening Air possède une essence enivrante qui devrait aromatiser votre été. Parachuté album estival, les yeux fermés. Aïe… Qu’est-ce que j’ai dit ?

Vidéo

Tracklist

Future Islands – In Evening Air (Thrill Jockey, 2010)

1. Walking Through That Door
2. Long Flight
3. Tin Man
4. An Apology
5. In Evening Air
6. Swept Inside
7. Inch Of Dust
8. Vireo’s Eye
9. As I Fall


On y était - High Places & Field Music

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High Places, Field Music, Paris, le Point FMR, le 20 avril 2010

Ça y est. On a presque retrouvé la configuration d'été du Point FMR. Inutile de dire que c'est avec un plaisir non dissimulé que je gagne les rives du Quai Valmy, le soleil daignant enfin lécher de son empreinte tiède mes bras dénudés. N'y voyez aucune récurrence de propos abstruse, mais comment passer sous silence les effluves estivales du Midi que la programmation de ce soir évoque à mes oreilles ? Alors qu'importe les moqueries, refréner l'impatience n'est pas ce qu'il y a de plus sain mentalement, surtout lorsque l'excellence du festival - qui se déroulera les 23, 24 et 25 juillet 2010 - commence à être déflorée un peu partout sur la toile (The Stranges Boys, Lonelady, Lee Ranaldo). Le duo High Places avait en effet égrainé ses "mélopées tribales" quand bien même les cigales s'en donnaient à cœur joie. Et même si je n'avais pas totalement souscrit à leur verve hypnotique d'alors, l'occasion était trop belle pour ne pas se laisser happer pour de bon dans la chaleur moite de leurs élucubrations mélodiques. D'autant que les Anglais de Field Music - que les Belle & Sebastian ont personnellement adoubé en les invitant à leur second Bowlie Weekender qui aura lieu dans le cadre des All Tomorrow's Parties en décembre 2010 - partageaient l'affiche de ce Club Folamour #5.

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Vivoter un verre à la main en taillant le bout de gras, ça me connaît. Je loupe donc l'entrée sur scène de Mary Pearson et Rob Barber. Cependant rien de grave, je m'immisce dans la salle clairsemée dès la moitié du premier morceau. Mary vient de Brooklyn et ça se voit rien que par ses sapes. Passe donc le look proto-hippie, la belle nous fait face tandis que son conjoint joue de biais, la regardant elle et pas nous. Une table où se trouve disposée une batterie électronique, un clavier et différentes consoles digitales les sépare, les deux oiseaux ayant chacun une guitare qu'ils portent haut. En deux ans, ce n'est clairement plus le même groupe, eux que l'on présentait jadis, du fait de leur tribalisme enfantin, tels les dignes rejetons peinturlurés d'Animal Collective. Cette évolution n'est pas pour me déplaire tant je commence à en avoir ma claque des frappadingues sus-mentionnés. D'emblée l'oreille est écorchée par une balance que l'on jure faite avec des boules quiès, les beats programmés étouffant littéralement le chant et les parties de guitare du couple. L'entrée dans le set est donc difficile mais le duo, muni de son deuxième album High Places vs Mankind paru sur Thrill Jockey (Tortoise, The Sea and Cake), est largement en capacité d'inverser la tendance, ce qu'il fait somptueusement dès On Giving Up et ses méandres rythmiques. Dès lors, la voix profonde de Mary se révèle à sa juste valeur, drapée d'échos où dans son entière nudité, tout comme le jeu de guitare épileptique de Rob. On croirait d'ailleurs entendre sur Constant Winter ces guitares fractales que les Anglais de Gang of Four déclinaient sur leur chef-d'œuvre Entertainment! Mais ici l'électricité est catalysée par une multitude d'effets dans un tourbillon atmosphérique qui laisse pantois. Les nappes synthétiques s'entremêlent avec grâce en s'enroulant délicatement autour d'une batterie à l'écrin de velours (She's a Wild Horse). Oscillant entre une dream-pop crépusculaire (Canada) et la candeur de quelques fulgurances aux textures aqueuses (On a Hill in a Bed on a Road in a House), le duo répand avec emphase son halo rougeoyant et crépitant, perdu quelque part dans les limbes, entre désir et abandon. Revenir à la vie devient un exercice douloureux. Pourtant il le faut bien, l'air semble plus respirable dehors.

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Par excès d'honnêteté, j'avoue avoir écouté pour la première fois Field Music sur le chemin du Point FMR. Ce soir, la découverte était donc presque totale, si ce ne sont les deux, trois articles lus ici et là. En tout état de cause, pas besoin de s'enquérir de dispendieuse littérature pour s'apercevoir du lien de parenté entre les deux membres fondateurs du groupe. David et Peter Brewis ont ce même air inquiétant que la rigueur très protestante de leur allure ne peut que décupler. Il y a cette marque de folie imprégnant le regard, cette tension palpable dans chacun de leur geste, cette religiosité dans l'approche d'instruments qu'ils se partagent (batterie, guitare, orgue). On comprend mieux pourquoi les deux musiciens complétant le groupe se tiennent subrepticement à l'écart. Mais le fouet ce ne sera pas pour ce soir tant le groupe joue bien, avec cette ferveur millimétrée tant de fois remise à l'ouvrage. Venus présenter leur œuvre titanesque, Measure, sortie sur Memphis Industries le 15 février dernier, comptant pas moins de vingt morceaux pour deux disques, les frangins espèrent vaincre le signe indien et enfin accéder aux devants d'une scène médiatique qui pour le moment et malgré de vaines tentatives se dérobe à leur talent. Et c'est vrai qu'ils ont essayé, aussi bien avec Field Music (2005), Tones of Town (2007)  que par le biais de projets parallèles comme The Week That Was pour Peter, School of Language pour David. Qu'ils viennent de Sunderland n'a donc en soi rien d'étonnant, même les joueurs de l'équipe de foot locale se font appeler les black cats. C'est dire. En tout état de cause, ce soir, difficile de ne pas être emballé par un début de concert lumineux, tutoyant d'entrée, de sa grammaire rock soignée, les cimes d'un psychédélisme seventies jamais mort de ce côté-là de la Manche. C'est tout un pan de l'histoire du rock qui est épousseté et ce avec une virtuosité magistrale, tant leurs digressions titillant les abysses du rock progressif sont suffisamment contrôlées pour ne pas y sombrer corps et âmes. Puis, peu à peu, sous l'enchaînement vertigineux des morceaux, et devant un tel étal de chansons jouant avec cette dangereuse étiquette de déjà vu, on se surprend à penser au vide sidéral de son réfrigérateur, à ce putain de courrier que l'on doit envoyer à l'assurance... ce qui, à ce stade, constitue le point de non-retour. A trop vouloir en faire, on se perd et peu importe la manière, l'ennui fait tâche d'huile. Dommage, car à première vue, ces thuriféraires d'un retour vers le passé ont de quoi passionner. Reste à dégrossir l'ensemble et à repasser les plats. Une fois encore je me dévoile : je n'ai pas attendu la fin du concert pour aller m'encanailler ailleurs.