Éric Chenaux l'interview

Pratiquer un instrument de nombreuses années crée une familiarité, un confort mais parfois le sentiment que la découverte ne sera plus au rendez-vous, la passion reste intacte mais l’inconnu et le plaisir qui vont de paire s’estompent. La guitare est, probablement avec le piano, l’instrument le plus pratiqué dans le monde, de ce fait surprendre ou, mieux, innover semble chose ardue. Cela fait pourtant longtemps qu’Eric Chenaux étire le chant des possibles de la six cordes, créant un nouveau langage, une ondulation, un fil fragile mais ludique qui s’articule autour de mélodies désarticulées.

Initialement basé à Toronto, il y est une figure de proue de la scène DIY et expérimentale, tout d’abord en tant que frontman d’un groupe de post-punk, Phleg Camp, à la fin des années 1980, puis dans la scène de la musique improvisée, du non jazz, notamment en tant que co-fondateur du label Rat Drifting en 2002, avant de s'établir en solo chez Constellation depuis 2006. Un parcours musical varié, aux collaborations et rencontres multiples (Sandro Perri, Josephine Foster, Radwan Ghazi Moummeh, Eloïse Decazes, Norberto Lobo) mais aussi dans la danse contemporaine et le cinéma. Il revient en 2017, avec deux albums à paraître cette fois chez Three:four Records, un premier en compagnie de Norberto Lobo le 24 mars et le deuxième avec Eloïse Decazes.

Installé depuis quatre ans à Paris et plus précisément à Saint-Ouen, c’est chez lui que nous nous retrouvons autour d’un apéro charcuterie-fromage-vin pour parler de sa future tournée japonaise, de ses prochaines sorties, de ses rencontres, de Constellation et de l’apprentissage du français notamment... (qu’il parle très bien d’ailleurs)

Interview

Quelle est ta relation avec le français ? C’est ton deuxième album avec Éloïse [La Bride, à paraitre le 14 avril, ndlr],le français y est très littéraire et évoque des contes ou des chants de troubadours médiévaux.

Le premier était assez moyenâgeux, comme des complaintes. Le deuxième, c’est plus des ballades traditionnelles, pas nécessairement du Moyen-Âge.

Ça m’a fait un peu penser à Josephine Foster, particulièrement l’album A Wolf In Sheep’s Clothing que j’aime beaucoup, notamment à la très belle reprise de schubert An Die Musik.

Oui, c’est un très bon album.

Tu as travaillé avec elle ?

Oui, plusieurs fois. Une fois en duo et une autre avec une pianiste et son mari, pour cet album justement, à Londres, lors d'un festival de musique expérimental et on a partagé des dates, on est amis.

Dans cette reprise, il y a d'ailleurs cette guitare saturée qui arrive sur la fin, très free, qui pourrait un peu se rapprocher de ton jeu.

Oui, c’est un musicien de Chicago ou Boston, il est incroyable, je crois qu’il a joué qu'une fois avec elle, je ne le connais pas mais je lui ai demandé qui était ce mec ; il joue fort et avec beaucoup de liberté, et surtout il joue joyeusement.

Justement, sur ton album avec Norberto Lobo, on a l’impression que ta guitare est moins narrative, que c’est plus une texture libre par rapport à d’autres de tes albums sur lesquels il y a une mélodie et après une destruction qui se fait autour de cette mélodie. Là on commence directement par cette destruction, cette texture, ce magma.

Oui, oui, l’album de Norberto est, d’une manière, plus un type de musique proche de celui que je faisais à Toronto. Quand j’ai commencé à faire des chansons, c’était plus basé sur l’improvisation free, cérébrale. Les deux sont parallèles pour moi, les impros sont comme un monde, un espace qui utilise un peu de composition mais pas trop ; une chanson, c’est un espace qui utilise quelque chose de prédéterminé, une mélodie en général, des accords et une clef, une base en fait. J'adore les chansons et je suis toujours étonné par le manque d’improvisation dans les chansons. Burt Bacharach a composé des chansons incroyables pour Dionne Warwick, tellement belles, les arrangements et les structures font des détails. Et ces détails, je n’arrive pas à les composer, je n'en suis pas capable, enfin je ne sais pas si je le suis mais j’en ai aucune envie. Pour moi, les chansons sont des détails qui proviennent de l’improvisation. Et c’est une manière d’entrer dans le monde des détails, c’est dans ces détails qu’on trouve l'univers d’une chanson. Les petits bruits, le souffle d’un chanteur, le posé sur un piano, un bend, ce sont les choses comme ça qui me plaisent et qui deviennent un monde pour moi, un intervalle, une perception de la chanson qui provient de ces détails et comment jouer dans ces intervalles, ces frictions, ces hallucinations, ces attractions, ces... beaucoup de mots qui finissent en -ion avec des bases latines, et féminins.

Ah ! Ah ! Ah !

Est-ce que tu sais ce qui détermine le genre des mots ? Pourquoi ces mots sont masculins ou féminins ?

C’est en général d’après une base latine, les mots qui finissent en -ure, -ette, -ie et -ion sont généralement féminins. Mais par exemple, un mot moderne comme "selfie" finit en -ie, comme photographie, etc. qui sont généralement féminins, mais celui-ci est masculin. Pourquoi, qui a déterminé ça et sur quels critères les académiciens ont choisi, je n'en ai aucune idée...

C’est incroyable de se dire que les académiciens prennent une journée pour se dire que "selfie" doit être masculin !

Justement, toi, par rapport au français, apprendre une nouvelle langue, c’est comme apprendre une nouvelle mélodie, une musique, et en plus tu es Canadien, tu viens de ce pays bilingue.

Il y a une association entre le français et le Canada, une histoire mais si tu ne passes pas de temps au Québec, au final tu ne penses pas vraiment au français ; tu vois tout le temps les deux langues, au supermarché, partout mais tu n’y penses pas vraiment. En tout cas, en ce qui me concerne. Quand je suis rentré à Toronto, j’ai été frappé par le nombre d’amis qui pouvaient parler français alors qu’avant mon arrivée ici je m’en foutais. Mais en fait tout cela vient de l’école. Parmi ces amis de Toronto, il y en a deux qui sont batteurs et qui sont mes favoris.

Est-ce qu’il y en a un qui a joué sur Love Don’t Change ?

Oui, c’est Nick Fraser.

Il est incroyable !

Oui, il est... pfiou ! J’ai beaucoup joué avec lui et le voir jouer est étonnant parce que tu n’as pas l’impression qu’il tape, au contraire. Quand tu regardes les autres batteurs, tu vois les gestes et l’amplitude, pas lui.

C’est ce que je te disais la première fois que je t’ai vu, ce morceau ne m’a jamais quitté, il m’accompagne tout le temps, et quand tu parlais de ces intervalles, je trouve que ce morceau en est un parfait exemple. Est-ce qu’il joue aussi sur Impossible Spaces de Sandro Perri ?

Hum, oui, peut-être une chanson... non, je crois que ce sont d’autres batteurs en fait. Mais il y a plein de batteurs incroyables à Toronto. Le père de Nick Fraser est en charge du bilinguisme au gouvernement et en tournée Nick parle aux concerts dans les deux langues, avec un gros accent d’Ottawa. Entre Mariette [sa compagne, ndlr] et moi, au début, je ne parlais pas quasiment jamais en français. Quand je suis arrivé ici, c’était difficile.

Tu n’as pas de membre de ta famille qui est francophone ?

C’est encore plus triste parce que c’est normalement ma première langue, j’ai grandi en Suisse. Je suis né aux Etats-Unis mais je suis arrivé à l’âge de deux ans à Vevey, en Suisse, mon père est Suisse portoricain et ma mère est de Suisse romande. Mon père, lui, parle cinq langues, il a grandi avec trois langues. Avec ma grand-mère, je parlais français et espagnol. Mais j’ai tout oublié. Petit, j’étais le traducteur de ma classe parce qu’il y avait beaucoup d’Américains dont les parents étaient là pour l’entreprise Nestlé.

je vous épargne une digression sur la linguistique et la grammaire française….

Il y a quelque chose que j’ai vraiment beaucoup aimé au début de ton concert à l’Espace En Cours, c’est ta façon de présenter ton concert, cette approche assez humoristique et décontractée, c’était la première fois que je voyais ça en fait, tu spoiles ton concert en disant à l’avance le nombre de chanson, leurs durées, qu’il n'y aura pas de rappel...

Oui, ça, ça me vient de Hitchcock, il commence à introduire son film en disant directement qui est le tueur et j’adore ça. Ces teasers, c’était drôle, prétentieux mais sarcastique et au final tu oubliais qui était le tueur et tu te laissais prendre au jeu. Dans le monde de la musique improvisée, dans le jazz, c’est tellement rare que les personnes parlent, c’est un peu formel et silencieux. Dans la musique traditionnelle ou folklorique, on introduit la chanson en racontant parfois son origine et j’aime beaucoup ça. Les musiciens que j’adore de la musique traditionnelle folk britannique font ça, je ne fais pas partie du même monde musical mais je ne suis pas timide et plutôt à l’aise sur scène donc je veux partager ça avec le public, ce sentiment d’être à l’aise et de partager un moment qui ne soit pas formel.

Parfois tu vas à des concerts et tu sens que l’artiste sur scène est gêné ou stressé et tu compatis un peu, ça je ne veux pas que ça m’arrive, jamais, je veux qu’on sente que je suis à l’aise. Ce qui n’est pas toujours le cas évidemment mais je ne le montre pas. Et donc ça me vient d’Hitchcock, je révèle le mystère dès le début mais je maintiens le suspense, le plaisir pendant le temps du film pour Hitchcock et du concert pour moi. Je dis à l’avance que je jouerai six ou sept chansons, qu’il yen aura des longues, des courtes et que ce sera tout. Peut-être qu'en tant que spectateur, tu vas compter mais tu ne sauras pas combien de temps les chansons vont durer et tu seras peut-être plus réceptif, d’une certaine manière moins stressé, par le concept formel de temps et tu te concentreras plus sur les détails.

La personne qui était avec moi à ce concert, et qui n’est pas nécessairement très familière de ce genre de musique et de son public, ton "effet Hitchcock", ça l’a mise plus à l’aise, ça a créé une atmosphère de familiarité.

C’est très très important pour moi d’éviter le narcissisme de l’artiste sur scène et d’être généreux, d’avoir une relation, un échange avec le public. Après, quand tu es sur scène, c’est pas toujours facile, évidemment tu veux que les gens partent en étant contents parce que tu en dormirais mieux la nuit mais il ne faut pas que cette envie fausse l’échange. Parfois, t’as pas dormi ou ça ne va pas dans ta vie et tu te demandes où trouver la force de créer cette connexion ; pour moi, c’est un rapport au temps et à comment le gérer. Et je pense que l’improvisation contribue à ça, tu te perds toi-même dedans, tu t’aventures. Au début, quand je suis arrivé à Paris (il y a quatre ans), j’étais un peu nerveux de jouer, c’était mon nouveau chez moi alors c’était important pour moi - j'ai peut-être joué deux mille fois à Toronto, la nervosité n’existait plus du tout.

Je peux te demander pourquoi tu es venu à Paris ?

Pour la personne avec qui j’habite, Mariette.

J’ai le souvenir d’un concert, il y a quelques années à Londres, ce soir-là je me suis rendu compte pour la première fois que c’était impossible que la personne à côté de moi entende le morceau de la même manière que moi. En fait, pour moi, la musique et son parcours, son trajet vers l’auditeur est plus pur et direct que n’importe quel autre art. On dit "seeing is believing", il faut le voir pour le croire, on ne peut pas croire directement avec ses oreilles.

Pour toi, la musique serait l’art majeur ?

Non, pas du tout, mais c’est le côté de l’abstraction de la musique qui est pour moi majeure. En général, à un concert, je ferme les yeux, ça soulage d’abandonner la vue, de laisser du répit aux yeux et de se laisser porter. Il y a un côté hallucinatoire dans la musique, on ne la comprend pas. Quand tu vois quelque chose et qu’elle est matérielle, tu la comprends. Une musique n’est pas nécessairement narrative comme les autres arts. Il y a aussi cette ambivalence dans la musique, par exemple la soul qui a des paroles super tristes sur une musique très rythmique, comme James Brown, et cette manière de communiquer propre à la musique n’est pas de l’ordre du langage.

Je comprends mieux ta notion de trajet et de parcours maintenant. Quand j'habitais à Halifax, j’étais allé voir Leonard Cohen, il a joué 4h30 et des poussières et il disait en s’adressant au public "ok les gars, c’est samedi soir et si vous devez vous lever demain matin pour profiter de votre dimanche, allez-y parce que nous, on est là encore pour un moment" et j’ai bien aimé ce truc simple et direct d’enlever le masque et de dire "nous, on fait le boulot mais si vous en avez marre, allez-y", un peu comme toi qui annonce direct le menu en disant "... après vous devez prendre le métro donc je préfère vous prévenir", désacraliser un peu le truc.

Oui, je suis d’accord, j’essaie de garder aussi l’équilibre entre l’aspect rêverie de la musique et l’aspect humain, ouvert, et de jouer avec les deux. Ça ne marche pas toujours, ça prend du temps mais l’idée est de créer un espace ensemble.

Chez toi, il y a d’ailleurs un équilibre qui est intéressant entre la chanson et la destruction de cette chanson, il y a Éric Chenaux qui partage sur scène, qui joue avec le public, qui utilise des effets pour la guitare d’une façon ludique et, en même temps, la beauté de l’improvisation.

En fait, je ne joue pas de la guitare ou des effets, je joue avec mon corps. J’adore les effets, la wah-wah et j’adore les filtres parce que, pour moi, l’oreille est un filtre ; je voudrais les modifier, les multiplier, jouer avec vos oreilles. C’est presque une danse, l’idée n’est pas de cumuler des effets, c’est de créer une relation entre eux et que le tout soit une danse - pas un ballet mais plutôt "dancing like a fool", un peu de la même façon qu'a Buster Keaton de tomber, un peu de grâce et un peu de folie.

J’aime vraiment ces rapprochements que tu fais entre Hitchcock, Keaton et ta musique parce que je trouve que, par exemple, Warm Weather est très gracieux, direct et d’autres morceaux gondolent. Il y a souvent cet équilibre chez toi. Et c’est un peu pareil avec ton label Rat Drifting où il y a du jazz pointu et d’autres choses, plus directes.

Oui, il y a aussi des groupes, dans lesquels je ne joue pas d’ailleurs, sur mon label qui font des trucs plus mélodieux.

Et il y a aussi ce truc avec Constellation, de se dire qu'il y a Godspeed You Black Emperor et Éric Chenaux. Constellation était un label super important pour la scène dite post-rock...

Ca, je dirais que c’est surtout en France où les premières années de Constellation semblaient vraiment importantes. Je pense à ça souvent parce que quand je faisais mes premières dates ici, personne ne me connaissait mais le côté Constellation m’a ouvert beaucoup de portes. Cette relation particulière, française, avec l’Amérique du Nord et, de manière générale, la curiosité culturelle (le jazz au début du vingtième siècle, la littérature, Fitzgerald, etc.), j’adore ça ici. Vous êtes des amateurs dans le bon sens du terme, dans le sens d’amour. J'aime bien le fait que ce mot amateur puisse avoir deux existences complètement différentes.

Je t’ai découvert avec Constellation, je ne sais pas si je serais allé découvrir Éric Chenaux si cela avait été étiqueté "musique improvisée jazz".

Oui, moi non plus !

En fait, si on me demande quels sont mes albums préférés de Constellation, je dirais Sloppy Ground et Impossible Spaces de Sandro Perri.

Impossible Spaces n’est pas un album que j’écoute suffisamment. En fait, j’adore Tiny Mirrors, et pas parce que je joue dessus hein, mais je trouve que les morceaux sont très beaux. Sandro nous avait entendu avec des musiciens de Rat Drifting, il voulait nous inviter sur un album et on a juste joué ensemble de façon naturelle - même si Sandro aime beaucoup l’editing -, mais oui, Impossible Spaces est super, il est plus contrôlé, je crois qu’après cet album il a dû avoir quelques cheveux gris parce qu’il a eu pas mal de travail.

Tu te souviens quand tu as commencé à jouer de la guitare et qu’est-ce qui t’as influencé ?

Non, pas vraiment. Mon père était un grand amateur de flamenco, et spécialement de Carlos Montoya, très célèbre. C’était le premier, je crois, à jouer seul, juste assis sur une chaise et, avec mon père, j’en ai vu plusieurs. Jeune, j’adorais la musique évidemment mais mes parents n’en jouaient pas, ma grand-mère jouait du piano mais c’est tout.

Plus jeune, tu jouais dans un groupe de post-punk, Phleg Camp.

Oui, un groupe post-punk des années 1980. On a beaucoup tourné aux Etats-Unis à l’époque, j’avais dix-huit ans, je vivais quasiment sur la route et j’étais à la fac en même temps.

Et t’étais le guitariste/chanteur, c’est bien ça ?

Oui, c’était quelque chose ! Le groupe était pas mal, un peu funky en fait.

Dans l’album avec Norberto, je voyais le terme various electronic, est-ce que vous avez utiliser d’autres instruments ou ce sont des effets ?

Des effets. Parfois j’utilise le terme various electronic et parfois juste guitare mais pour celui-là ça marchait bien.

Tu joues d’un autre instrument ?

Non, pas du tout, le seul dont je joue un peu mais pas bien, c’est du violon et juste de la musique traditionnelle irlandaise. J’adore le piano, c’est peut-être mon instrument préféré mais tu peux pas faire de bends et j’adore les bends.

C’est sûr que quand on t’écoute, on s’en rend vite compte !

Oui, everything bends.

D’ailleurs, par rapport à ton manche, la tension et tout...

J’ai de la chance, je ne sais pas comment elle reste accordée et comment elle tient, c’est une super guitare.

C’est quoi, d’ailleurs, ta guitare ?

Gibson 1962, super instrument.

Elle bouge pas ?

Si, un peu, il y a aussi le fait que je l’accorde bizarrement et que j’utilise des cordes épaisses, des gros tirants mais oui, je ne comprends pas, je suis chanceux.

Tu l’as depuis combien de temps ?

Ça fait dix-huit ans.

Gibson, en général ?

Non, c’est ma première, en fait j’ai juste deux guitares : la Gibson et celle-ci (il me montre une vielle guitare classique nylon) que j’ai trouvée dans la rue. J’adore les guitares simples et je n’ai aucune envie d’avoir une autre guitare électrique.

C’est marrant, ça.

Oui, je sais, je ne suis pas un passionné de guitares.

En même temps, c’est ça que j’adore dans ton jeu, c’est que tu es hors guitare comme tu disais tout à l’heure, on sent que c’est un truc organique, ça n'est plus vraiment un instrument, il suffit d’entendre quelques notes pour se dire c’est Éric Chenaux. C’est rare ça.

C’est que je n’ai aucune idée, en fait je suis un très mauvais guitariste, j’en connais des incroyables. Moi, je n'ai aucune technique et je joue comme si j’en avais une incroyable, je joue comme si j’étais super doué mais c’est pas le cas, peut-être que c’est pour ça que je sonne comme ça.

J’ai du mal à y croire

Non mais peu importe, c’est une idée intéressante, l’idée que tu puisses juste te lancer sans savoir où. Après je joue beaucoup, je suis assez à l’aise sur cette guitare mais je suis assez merdique en fait. Mais surtout, j’adore ça, il faut que ça soit un plaisir, du bonheur, je joue comme si c’était une fête. Je n’aime pas l’idée de virtuose. Il peut y avoir un truc d’équilibriste, un truc presque contraire mais joyeux. Quand il y a des guitaristes qui parlent de la technique en disant qu'il faut faire ça et ça, j’ai presque envie de faire exactement le contraire et pas juste par esprit de contradiction. Par exemple, un guitariste que j’adore, c’est Derek Bailey (il met un CD), un guitariste d’improvisation qui a vraiment changé la guitare au vingtième siècle. Je cherche et je prends des trucs qui tombent des poches des artistes que j’aime bien, je recycle ce qu’ils jettent en quelque sorte. J’aime utiliser les trucs qui sont délaissés, je sais pas si tu vois ce que je veux dire.

Si, si, je crois.

C’est pas intéressant pour moi de prendre quelque chose qui est connu, qui a une histoire.

Et sinon, qu’est-ce que tu as pensé du concert de Danny Oxenberg et Bear Galvin ?

Je dois dire que j’ai pas vraiment écouté ce concert après la première partie que j’ai vraiment adoré (75 Dollar Bill), Mariette s’occupait de la buvette à l’extérieur et avait un peu froid alors je suis resté avec elle. Mais j’adore les Supreme Dicks.

En fait, j’aime bien par rapport à ce qu’on se disait. Eux ont commencé leur concert par une reprise de Simon & Garfunkel et ils ne savaient pas vraiment la jouer, c’était une reprise un peu désastreuse mais c’était tellement sincère...

Oui, leur sincérité était incroyable.

Et cela marche bien avec l’idée de recycler le virtuose, de l’apologie de la maladresse en quelque sorte.

Tout à fait, et les Supreme Dicks, c’est vraiment cool. Revenant sur l'album de Derek Bailey qu'on écoute : et donc cet album, c’est avec une danseuse qui improvise…

Tu aimes beaucoup la danse, non ? t’as déjà travaillé avec des danseuses ?

Oui, c’est super important pour moi. C’est un art qui me touche beaucoup.

Du coup, pour toi, l’image, c’est très important parce que tu as travaillé pour la danse mais aussi pour le cinéma ?

En effet, j’ai fait des bandes originales de films dont une il y a trois ans.

Sinon on était tous les deux au concert de Mike Wexler, tu en as pensé quoi ?

J’ai bien aimé.

Son approche de la guitare, c’est un peu le contraire de toi, je trouve.

Oui, il est très carré, c’est bien pensé, il y a du travail, j’aime beaucoup, mais la vie sans improvisation, c’est difficile pour moi.

Maxime et Gaëtan (Three:four Records), tu les as rencontrés quand et comment ?

Ça, c’est intéressant, je les ai rencontré par Arlt. Eloïse et Florian m’ont contacté via MySpace il y a huit ans, je crois. Ils m’ont dit "on aime bien ce que tu fais", j’ai écouté leur musique et je me suis dit "putain c’est pas mal, j’aime bien" alors on s’est écrit, on partagé des concerts ensemble et à cette tourné-là, j’ai rencontré Mariette. Maxime, c’était deux ans après et c’était via Radwan de Jerusalem In My Heart - chez Constellation aussi et cofondateur du mythique studio montréalais Hotel2tango. Gaëtan, c’était par une compilation que Maxime a faite pour Three:four Records.

The Byre, vous l'avez enregistré à Lausanne avec Norberto ?

Oui, c’était une résidence que Gaëtan nous a demandé, on a essayé et je pense que ça a bien marché.

Le disque de Derek Bailey se terminant, j’en profite pour lui demander s'il écoute d’autres types de musique et s'il y en a qu’il n’écoute pas.

Je n’écoute pas de salsa, c’est trop rapide. Le reggaeton, c’est un peu trop macho pour moi, par contre j’écoute beaucoup de reggae.

Tu vas encore travailler avec Constellation ?

Oui, bien sûr ! Heureusement, je continue, j’enregistre un nouvel album en avril.

Ça veut dire que tu vas sortir trois albums en 2017 ?!

Je crois qu’il sortira en 2018, celui-ci.

Mais techniquement, ça aurait été possible ?

En principe, trois c’est toujours possible - même plus parce que j’ai un autre album pour Three:four.

En plus de celui avec Norberto et Eloïse ?

Oui, c’est un album expérimental et instrumental.

Et tu chantes ?

Non.

En fait, cela fait trois disques où tu ne chantes plus vraiment.

Oui. Mais pour celui de Constellation, je chante.

En parlant de Constellation, qu’est-ce que tu penses de Off World ?

Il y a des titres que j’aime plus que d’autres. Avec Sandro, il y a toujours une tonalité un peu sombre et j'aime moins quand c’est le cas mais il y a des morceaux incroyables, et le prochain Off World sera incroyable.

Je me demandais, où est-ce que tu répètes ?

J’ai un studio à Belleville, rue du Faubourg du Temple, juste au-dessus du métro, je peux y travailler souvent, c’est des amis et j’ai mon créneau le matin.

Tu es du matin ?

Oui, je suis plus créatif, j’ai plus de dynamisme, et après je peux aller nager.

Qu’est-ce que tu penses de Paris ?

C’est étrange comme lieu, c’est évidemment joli et j’en suis tombé amoureux - moins le métro et la ligne 13 mais j'ai mon Kindle alors ça passe.

Tu pars au Japon bientôt, pour une tournée, je crois que ce n’est pas la première fois ?

Non, c’est la troisième et toujours la même tournée : deux semaines, dix concerts.

Deux semaines, c’est bien comme durée, non ?

Plus c’est possible mais pas beaucoup plus. Moins pour le Japon, c’est impossible, il y a trop de trucs merveilleux à manger sur place !

Et tu y vas seul ?

Ryan Driver vient mais je joue seul et lui aussi.

Mais vous n’allez pas vous retrouvez pour jouer ensemble comme vous l’avez fait ?

Hum, je ne sais pas, c’est difficile de jouer des chansons avec moi, c’est un chemin sinueux... on va voir.

C’est plus difficile de jouer avec toi que toi avec quelqu’un d’autre ?

Je ne sais pas, je ne pourrais pas dire ça mais la façon que j’ai en ce moment de jouer mes morceaux est difficile. Cela dit, quand j’ai joué avec Christine Abdelnour (saxophoniste), ça a super bien marché.

Tu penses que ça pourrait dépendre de l’instrument aussi ?

C’est plus la manière de penser et de jouer.

Parce que je trouve qu’avec le piano, l’approche expérimentale est plus limitée.

Oui, tu as raison, tu dois plus connaitre le morceau avec un piano je crois. Le saxo peut juste faire un souffle, un bruit.

Un peu comme Colin Stetson, qui était chez Constellation ?

Oui, tout à fait. Par contre, il n’y est plus, il a sans doute trouvé quelque chose d’autre qui lui correspondait mieux.

Il a beaucoup changé, ce label : Tindersticks, Vic Chestnutt, etc. 

Oui, ils évoluent bien je trouve. Mon favori, c’est… j’aime beaucoup Sandro et Feu Thérèse, surtout l’album Ca Va Cogner, je le trouve incroyable, ce sont les gars de Fly Pan Am et c’est de la musique vraiment fun… c'est un peu le Gainsbourg porno français.

En ce moment, j’écoute beaucoup de musique japonaise comme Haruomi Hosono et le Yellow Magic Orchestra ou Midori Takada, et comme tu pars d’ici peu au Japon...

Ah oui, j’adore ! Est-ce que tu connais Asa Chang & Junray ?

Non.

C’est superbe, il faut que tu écoutes ! On adore ça avec Sandro.

(il met une vidéo qu’on commente en parlant de Boredom)

Est-ce que tu utilises des pédales de loop ?

Non, jamais, je n’aime pas ça, je n'aime pas les motifs ni les trucs qui se répètent. Pour moi, il faut un fil continu et le loop est absolument contraire à cette idée.

Tu vas jouer où au Japon, dans des salles de concert ou dans différents lieux ?

Ça va être très différent chaque soir, entre des théâtres de deux cents personnes et un magasin de vêtements pour soixante personnes, et à Tokyo dans des clubs et des bars.

Bonne tournée en tout cas et merci pour l’invitation.

Merci à toi.

Mixtape

Sun Ra - I Dream Too Much
Jeanne Lee - Your Ballad
Thelonious Monk - Chordially (Improvisation)
Betty Carter - Spring Can Really Hang You Up The Most
Robert Ashley - Outcome Inevitable
Chris Connor - High On A Windy Hill
Derek Bailey & Min Tanaka - Rain Dance


Mike Wexler l'interview

Syntropy est le nom du troisième effort de Mike Wexler qui était de passage en concert à Paris en décembre dernier. Et l’envoûtement aura une fois de plus eu lieu à l’Espace En Cours. L’occasion donc de présenter devant un public plus qu’attentif son dernier opus empreint de musique brésilienne - comme en témoigne sa mixtape plus bas - mais aussi d’americana et de folk british. L’élégance du picking, le murmure hypnotique et l’aisance technique live auront, sur la soixantaine de personnes présentes, un effet de communion à l’égrégore résonant.

Syntropy est un album aux savants arrangements - auxquels contribuent les fidèles Brent Cordero de Psychic Ills et Jordi Wheeler d'Amen Dunes - dans lequel congas et mellotron côtoient guitares et piano, dessinant un paysage serein et total : une folk métaphysique. Il est question d’entropie et de syntropie donc, mais aussi du temps qui passe et de l’Univers... le rapport au temps de son auteur est d’ailleurs assez élastique, l'album a été enregistré en 2013 (dans le Vermont, loin de la hype brooklynienne où il réside) et est sorti fin 2016, près de cinq ans après son précédent. On pense à Bert Jansch, à Nick Drake mais aussi, Brésil oblige, à Antônio Carlos Jobim.

Interview

Ton nouvel album s’appelle Syntropy, peux-tu nous parler du choix du titre et de sa signification ?
Your new record is called Syntropy, can you tell us about the choice of this title and its meaning?

Il y a quelques années, alors que je bossais sur ces morceaux, un ami à moi qui revenait d’Italie m’a envoyé un article sur des expérimentations qui étaient faites là-bas. Elles essayaient de prouver l’expérience précognitive des gens. Ils ont découvert qu’il y en avait beaucoup, parmi ceux qui participaient, qui semblaient réagir en avance (physiologiquement) à des images qu’on allait leur montrer. Syntropy était le titre de l'article et, pour une raison quelconque, il a juste déclenché un truc en moi et je savais que ce serait le nom du disque sur lequel j'avais travaillé. Il a une histoire, certaines personnes dans le monde des sciences l'ont défendu comme un terme pour décrire le processus qui permet à la vie d'exister malgré l'entropie, ce qui met très simplement en évidence la tendance des choses à se décomposer dans le temps et à se déplacer irréversiblement d'un état ordonné vers un plus grand désordre. Donc la syntropie serait quelque chose comme la "force de vie", une tendance à l'ordre, la complexité et la survie dans un univers où finalement les étoiles se consument et c'est fini. Le seul problème est que cette "force de vie" n'existe pas. La vie n'est pas l'opposé de l'entropie, c'est une partie d'elle, compatible avec elle. Mais j'aime le mot, le son, et il y a le sentiment qu'il devrait exister, même si nous ne pouvons le prouver. Et il y a d'autres ramifications pour moi aussi - sociales, métaphysiques -, toutes dérivées de cette idée imaginée. Pourquoi les êtres vivants se produisent-ils ? Pourquoi la matière s'organise-t-elle ainsi ? Et pourquoi, une fois qu'ils existent, veulent-ils généralement survivre et prendre des mesures évolutives et technologiques pour le faire ? Si nous ne pouvons pas trouver une cause fondamentale dans le passé, nous pourrions peut-être en rechercher une dans l'avenir.

A few years ago, while I was working on these songs, a friend of mine who had just been to Italy sent me an article about some experiments that were being done there, trying to prove that people experience precognition. They found there were many among those participating in the experiment who seemed to react in advance - physiologically - to images they were about to be shown. 'Syntropy' was the title of the article and for some reason it just lit up for me and I knew it was going to be the name of the record I had been working on. It has a history, some people in the science world championed it as a term to describe the process that allows for life to exist despite entropy, which very simply put is the tendency of things to break down in time and move irreversibly from an ordered state towards greater disorder. So syntropy would be something like the 'life force', a tendency towards order, complexity and survival in the face of a universe where eventually the stars burn out and it's game over. The only problem is this 'life force' doesn't exist. Life isn't the opposite of entropy, it's a part of it, consistent with it. But I like the word, the sound of it, and there's the feeling that it should exist, even if we can't find evidence that it does. And it has other ramifications for me as well - social, metaphysical - all derived from this imagined idea. Why do living things come about? Why does matter organize itself in this way? And why, once they exist, do they generally want to survive, and take evolutionary and technological steps to do so? If we can't find a root cause in the past, maybe we could look for one in the future.

C’est ton troisième album, et le troisième sur un label différent (Amish Records, Mexican Summer, Three:four Records) , y a-t- il une raison à ces changements ?
It’s your third record and the third label you’re working with, is there a reason for changing labels?

Et bien, oui - différentes raisons. Je dirais que je suis très heureux d'avoir atterri là où je suis et préférerais ne plus bouger. Je préfère me concentrer sur le fait d'enregistrer.

Well, yeah - different reasons. I'll say I'm very happy to have landed where I did, and would prefer not to move around anymore. I'd rather focus on making records.

Comment as-tu rencontré Gaëtan et Maxime de Three:four Records ?
How did you meet Gaëtan and Maxime from Three:four?

Maxime m'a écrit il y a des années quand il a entendu ma musique, me demandant si je voudrais venir à Paris et jouer. Nous nous sommes rendus compte que nous avions beaucoup d'intérêts en commun et sommes devenus amis en correspondant par mails, puis nous avons trainé ensemble au cours des années quand il venait à New York, ou plus rarement quand je venais en Europe. Curieusement, le concert de décembre à l'Espace En Cours, c'était la première fois que j'ai réussi à jouer via ali_fib, bien que nous en parlions depuis des années ! Ça valait vraiment la peine d’attendre.
J’ai rencontré Gaëtan et Three:four Records lorsque Maxime a fait sa première compilation, Err On The Good Side, à laquelle j'ai contribué d'une chanson. Des années plus tard, quand je cherchais un label pour Syntropy, Maxime a suggéré Gaëtan, et c'était logique. Je suis très reconnaissant aux deux.

Maxime wrote me years ago when he heard some music of mine, asking if I'd like to come to Paris and play. We realized we had a lot of interests in common and became friends corresponding on email and then hung out over the years when he would come to New York, or on the rare occasion I made it to Europe. Strangely the show I just played in December at Espace En Cours was the first time I managed to play something that he set up for me via ali_fib, although we'd been talking about it for years! It was worth the wait.
I came to know of Gaëtan and three:four when Maxime put together his first compilation, Err On The Good Side, to which I contributed a song. Years later, when I was looking for a home for Syntropy, Maxime suggested Gaëtan, and it made sense. I'm very grateful to both of them.

Lors de ton fantastique concert à Paris, tu as joué un nouveau morceau et dit qu’il sortirait probablement dans des années, quelle est ta relation au temps en terme de création et de parution ?
During your fantastic show in Paris, you played a new song and said that it will probably be released in years or so, what is your relation with time in terms of creation and releasing songs?

Les chansons peuvent me prendre de quelques mois à quelques années, et j'aime laisser les choses se produire dans leur propre temps. Mais au-delà du temps qu'il me faut pour écrire, ça semble invariablement prendre des années, à partir du début de l'enregistrement jusqu'à ce que le disque voit le jour, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Donc, selon mon expérience, si je joue la chanson maintenant, elle sera probablement sur disque dans à peu près quatre ans. J'espère pouvoir inverser la tendance avec le prochain LP. Je suis déjà bien avancé dans la phase d'écriture - on verra.

Songs can take me anywhere from a few months to a few years, and I like to let things happen in their own time. But apart from how long it takes to write, it somehow invariably seems to take years from the start of recording to when the record sees the light of day, for reasons beyond my control. So going by my experience, if I'm playing the song now, it'll probably make it onto a record in four years or so. I hope I can buck the trend with the next LP. I'm already well into the writing phase - we'll see.

https://www.youtube.com/watch?v=--TtAWHtFBU

Il y a toujours dans tes disques des titres qui font référence à des termes étranges ou scientifiques comme The Engram, Glyph, Spectrum, Pneuma, Ecliptic… Peux-tu nous en dire davantage ?
There is always in your records, titles that refers to science or strange references such as The Engram, Glyph  Spectrum, Pneuma, Ecliptic… can you tell us a little about that?

En fait, ce n'est pas quelque chose que je recherche nécessairement, ça arrive surtout de la manière décrite un peu plus haut quant à la provenance du titre de ce disque ; un mot ou une phrase prend une sorte de charge. Cela peut être quelque chose que je trouve en lisant, ou quelque chose dont je me souviens soudainement, mais je ne sais pas où je l'ai entendue avant - et il ya quelque chose d’attirant dedans. Je chante une nouvelle mélodie sans mot et un mot que je ne connais pas me vient à l'esprit - il semble y appartenir. Je l'analyse et parfois il n’a pas de sens, parfois il a plus de sens que tout ce que j'aurais pu vouloir dire. Donc chaque fois que j'ai ce sentiment, j'essaie de voir où il mène. Souvent, c'est un mot comme ceux que tu as mentionnés, parfois non. La nouvelle chanson que j'ai jouée à Paris s'appelle After. Un mot familier peut soudain devenir étrange, comme quand tu dis un nom trop de fois d'affilé et qu'il fini par ne plus rien signifier, sauf que j'ai le sentiment qu'il signifie quelque chose de plus que ce que je pensais qu'il signifiait - il contient tout à coup cette possibilité. Je ne veux pas dire que c'est automatique et que je n'ai aucun contrôle conscient sur ce que j'écris, mais c'est plus comme une attraction entre ces deux aspects de l'esprit de l'écriture, un qui suggère et un qui forme.

Well it's not something I necessarily set out to do, it just happens much in the way i described above with the title of this record. A word or phrase takes on a kind of charge. It can be something I come across reading, or something I remember suddenly but I don't know where I’ve heard it before - and there's something in it. I'm singing a new melody without words and a word I don't know occurs to me - it seems to belong there. I look it up and sometimes it doesn't make any sense, but sometimes it makes more sense than anything I could have intended. So whenever I have that feeling I try to see where it leads. Often it's a word like the ones you mentioned, but sometimes not. The new song I played in Paris is called After. A familiar word can suddenly become strange, like when you say a name too many times in a row and it no longer means anything, except I have the feeling it means something more than what I had taken for granted that it meant - it suddenly contains this possibility. I don't mean to suggest that it's automatic and I don't have any conscious control over what I write, but it's more like a push and pull between these two sides of the writing mind, one that suggests and one that shapes.

Sur Syntropy, il y a différents instruments comme des congas, de la basse, du mellotron, de la batterie… et tu étais seul sur ta tournée européenne, n’est-ce pas ? Pourtant, on ne ressent pas de manque d’instrumentation en live, voire même le contraire. Quand tu écris, j’imagine que tu commences par la guitare et la voix et alors tu réfléchis à l’orchestration ou ce sont les personnes avec qui tu bosses qui te suggèrent les arrangements ? Peux-tu nous parler du procédé d’écriture et des personnes qui y sont impliquées ?
There is on your album different instruments like congas, bass, drums, mellotron… and you were by yourself playing shows in Europe, right? Yet, we don’t feel the lack of these instrumentations live at all almost the opposite. When you write, I guess you start with guitar and vocals and then think about the instrumentations or it’s the people you’re working with who suggests arrangements? Can you tell us about the writing process and the people you’re working with?

Oui, tu as raison, j'écris avec juste la guitare et la voix. Je dois y parvenir de façon suffisamment intéressante pour que je puisse jouer seul, et ça doit être, pour ainsi dire, structurellement du son. Mais tout de même, pendant que j'écris, je vais imaginer comment il sera enregistré, alors j'ai quand même une idée de l'arrangement pendant l'écriture. Tous ceux qui jouent sur le disque viennent avec leurs propres parties et chaque chanson a son propre processus. Parfois, ça s’approche de très près de ce que j’avais imaginé, parfois l'arrangement est comme un catalyseur chimique qui révèle quelque chose dans la chanson dont je n’avais même pas conscience. Mais tout ça, c’est grâce au groupe. Je me sens très chanceux d'avoir réuni tous ces musiciens parce que j'aime ce qu'ils font de leur côté, tous jouent dans beaucoup d'autres configurations et projets, mais je pense que quelque chose de cool se produit avec ce line up en particulier. C'est le deuxième enregistrement que j'ai réalisé avec les mêmes personnes à bord (Brent Cordero, Andy Macleod, Matt Marinelli, Ryan Sawyer, Jordi Wheeler) et d'autres contribuant ici et là.

Yes you're right, I write with just guitar and voice. I have to get it to someplace interesting where I can still play it alone, and it has to be structurally sound, so to speak. But all the same while I'm writing I'm picturing how it will be on record, so I have some idea about the arrangement while it's coming together. Everyone who plays on the record comes up with their own parts, and each song is its own process. Sometimes it ends up really close to how I imagined it, and sometimes the arrangement is like a chemical catalyst that reveals something in the song that I didn't know was there. But that's all thanks to the band. I feel very fortunate that I get to assemble these players together, because I love what they do on their own, and they all play in many other situations and projects, but I think something nice happens with this particular line up. So this is the second record I've made with basically the same people on board (Brent Cordero, Andy Macleod, Matt Marinelli, Ryan Sawyer, Jordi Wheeler) and a few others contributing here and there.

As-tu des projets parallèles, de différents styles et es-tu intéressé par la musique électronique ?
Do you have any side projects of different musical styles? Are you interested in electronic music and would you play some?

La musique électronique a toujours été très importante pour moi. Dans presque tous les enregistrements que j'ai fait, il y a des synthétiseurs analogiques et, même au-delà de ça, je pense que l'écoute de la musique électronique a affecté la façon dont je structure les chansons - les types de motifs rythmiques qui me plaisent, la répétition avec variation et comment je pourrais essayer d'intégrer le drone comme un élément structurel - beaucoup de tout ça vient de la musique électronique car elle a certaines tendances formelles qui sont différentes de la façon dont les musiciens viennent à penser lors de l'écriture pour les instruments traditionnels. Je pourrais penser à Cluster quand je travaille sur une partie de guitare, par exemple, ou Eliane Radigue quand je construis un arrangement. Même lorsque j'utilisais des cordes ici et là, j'avais à l'esprit des compositeurs comme les spectralistes, qui ont été influencés dans leur écriture pour cordes par des possibilités d'abord ouvertes par la technologie - l'analyse informatique du son enregistré, la notation pour des intervalles microtonaux très précis et le spectre des harmonies, etc. La musique électronique a éclairé certaines possibilités inexplorées des instruments de l'orchestre. Comment cela serait si tu transposais (à coup sûr, une version profane) cette palette sonore à un arrangement de chanson ? Le morceau Spectrum, sur Dispossession [son deuxième album, ndlr] parle de cela. Je n'ai pas tendance à me limiter dans mes écoutes - j'aime chercher des parallèles. Et quand je fais quelque chose, j'essaie de tirer et de trouver des choses que j'aime, même si différentes, un moyen de les faire vivre ensemble confortablement.

Electronic music has been really important to me. Almost all of the records I've made involve analog synthesizers, but even beyond this I think listening to electronic music has affected the way that I structure songs - the kinds of rhythmic patterns that appeal to me, repetition with variation, and how I might try to incorporate drone as a structural element - a lot of it comes from electronic music, because electronic music has some formal tendencies that are different from the way musicians tend to think when writing for traditional instruments. So I might be thinking about Cluster when I'm working on a guitar part, for example, or Eliane Radigue when I'm building up an arrangement. Even when I've used strings here and there, I had in mind composers like the Spectralists, who were influenced in their writing for strings by possibilities first opened up by technology - computer analysis of recorded sound, scoring for very precise microtonal intervals and the spectrum of overtones, etc. Electronic music shone a light on some unexplored possibilities of the instruments of the orchestra. I thought, what would it be like if you transposed (admittedly a layman's version of) this sound palette to a song arrangement? Spectrum, from Dispossession, is all about this. I don't tend to draw hard boundaries in my listening - I like to look for parallels. And so when I make something I try to draw from things that I like, however disparate, and find a way that they can live together comfortably.

https://www.youtube.com/watch?v=TqtoSig0cqE

Comment décrirais-tu ta musique à quelqu’un d'étranger à ton oeuvre ?
How would you describe your music to somebody who doesn’t know your work?

C'est quelque chose avec laquelle j’ai beaucoup lutté - c'est vraiment dur. Par souci de simplicité, j'ai l'habitude de dire que je suis un songwriter, bien sûr cela évoque immédiatement une image qui ne convient pas - quelqu'un avec un chapeau de cowboy ou un truc du genre. S'ils veulent en savoir plus, en général, je leur dis simplement mon nom pour qu'ils puissent me trouver et écouter.

This is something I've wrestled with a lot - it's really hard. For simplicity's sake I usually just say I'm a songwriter, but of course that immediately conjures an image that doesn't quite fit - someone with a 10 gallon hat or something. If they want to know more, usually I just tell them my name so they can find me and listen.

Tu es un fantastique joueur de guitare, j’étais impressionné en concert de voir à quel point ta technique était parfaite et délicate, depuis combien de temps joues-tu et qu’est-ce qui t’as amené à jouer de la guitare ?
You’re a fantastic guitar player, I was amazed live to see how perfect your technique is and delicate, how long have you been playing and what got you into guitar?

J’ai commencé quand j'avais quatorze ans. La guitare était partout. Je connaissais beaucoup de gens qui jouaient et leurs identités étaient à l'époque tellement liées à la musique que je suis tombé dedans. Mais même à ce moment-là, c'est l'utiliser comme un moyen de création qui m'intéressait vraiment. Je n'ai jamais voulu être un dieu de la guitare, je n’ai jamais pris de leçons ou appris de solos. Ce que j'ai fait, c'est que j’ai chopé un quatre pistes et j'ai commencé à écrire des choses en les assemblant avec d’autres parties que j’avais composées avant, j’y allais un peu à tâtons. J'ai fait quelques albums de cette façon, des trucs que je ne jouerais jamais pour personne. Et c'est toujours comme ça, plus ou moins. Je ne me vois pas vraiment comme un guitariste avant tout chose. J’aurais parfois préféré faire du piano à la place, parce que c'est un instrument plus intuitif et qui semble plus adapté à la façon dont je travaille, mais j'ai commencé avec la guitare donc je suis coincé avec. Je m'apprends à jouer les choses que j'écris, c'est une partie du procédé et peut-être la raison pour laquelle ça me prend autant de temps - je dois apprendre à jouer comme ça vient. Et oui, les parties de guitare sont devenues plus compliquées au fil des ans - je pense que cela vient de mes premiers critères, à savoir qu'il faut travailler et être intéressant avec une seule guitare et de la voix. Pour moi, une guitare est principalement un moyen de parvenir quelque part.

I started when I was around 14. Guitar was everywhere. I knew lots of people who played, and so much of one's identity at the time was tied up with music, I just fell into it. But even then I was only really interested in using it as a means to make something. I never wanted to be a guitar god, never took lessons or learned solos. What I did was I got a four track and started writing things, building them up from parts i would come up with, just kind of feeling around in the dark. I made a few albums that way, stuff I'd never play for anyone. And that's how it still is, more or less. I don't really think of myself as a guitarist, first and foremost. I sometimes wish I played piano instead, because it's a more intuitive instrument and seems better suited to the way I work, but I started with guitar so I just stuck with it. I teach myself to play the things I write, it's part of the process and maybe part of the reason it takes me awhile - I have to learn to play as I go. And yes, the guitar parts have become more complicated over the years - I think it stems from my first criteria, that it has to work and be of interest with just guitar and voice. But a guitar for me is mainly the means to get somewhere.

Si je peux me permettre, tu avais l’air très timide et stressé par le concert, mais le public à Paris était très calme et totalement envoûté par ta performance, est-ce que tu aimes jouer en live et joues-tu parfois avec d’autres musiciens sur scène?
If I may, you seemed very shy and stressed by the gig, but the audience in Paris was very quiet and totally charmed by your performance, do you like playing live and do you sometime play with other musicians on stage?

Jouer en live, c’est cool - de mémoire récente, le concert de Paris a été l'un des meilleurs pour moi, et le public avait beaucoup à faire avec cela. Certes, je suis très sensible à l'énergie que je reçois des gens qui écoutent - s'ils sont ouverts et engagés, je vais jouer beaucoup mieux, malgré tout je marche toujours sur un fil entre l'adrénaline et l'anxiété. Avec ce que je fais maintenant, surtout quand je joue en solo, il n'y a pas grand chose derrière quoi se cacher. Ainsi, il peut y avoir beaucoup de pression - le sentiment que tu es sous un microscope et que tout est en jeu. Mais c'est ce qui en fait un incroyable plaisir quand tout se connecte ! À New York, j'ai beaucoup joué avec le groupe que tu entends sur le disque et ça apporte une toute autre dimension. Ça change la façon dont je joue, comment je me réfère à la musique, ça met en évidence d'autres aspects de ce que ça peut communiquer, ça lui donne une nouvelle forme et une nouvelle vie et, contrairement à moi, ils ne jouent jamais quoi que ce soit de la même manière deux fois.

Playing live is great - the Paris show was one of the best in recent memory for me, and the audience had a lot to do with that. Admittedly I'm very sensitive to the energy I'm getting from the people listening - if they're open and engaged, I'm going to play much better, and regardless I always walk a thin line between adrenaline and anxiety. With what I'm doing now, especially when I play solo, there's not much to hide behind. So it can be a lot of pressure - a feeling that you're under a microscope and that everything is at stake. But that's what makes it an incredible high when everything connects! In New York I've played a lot with the band you hear on the records, and that brings a whole other dimension to it. It changes how I play, how i relate to the music, highlights other aspects of what it can communicate, gives it a new form and a new life And unlike me, they never play anything the same way twice.

Photos : David Black

Mixtape

Au final, j’ai fait un mix de musique brésilienne parce que c’est ce que j’ai en tête en ce moment et aussi parce que c’était important pendant l’enregistrement de l’album, il y en a que j’ai découvert plus récemment.

I wound up making a mix of all Brazilian music, because that's where my head is at right now. A lot of this was important to me while working on the record, some of it I discovered more recently.

01. MPB mix
02. Milton Nascimento - Idolatrada (excerpt)
03. Elis Regina - Oriente
04. Antônio Carlos Jobim - Bôto (Porpoise)
05. Olívia Byington & A Barca do Sol - Corra O Risco
06. Edu Lobo - Vento Bravo
07. Beto Guedes - Lumiar
08. Lô Borges - Homem Da Rua
09. Nelson Angelo & Joyce - Comunhão
10. João Gilberto - Undiú
11. Milton Nascimento - Pablo

Tracklist

Mike Wexler - Syntropy (Three:four Records, 14 octobre 2016)

01. Ayin
02. The Engram
03. Syntropy
04. Transfer
05. Circa
06. Anonym
07. Zoe
08. Halo
09. Cloud Housing
10. The Commons