Oiseaux-Tempête - Ütopiya

L’oiseau tempête est un volatile marin sombre comme la nuit. Nocturne et discret, il ne se laisse entrevoir sur les côtes méditerranéennes qu’à l’occasion de violentes tempêtes. À l’image de leur réification, qui pourrait se lire comme le reliquat d’une jeunesse tourmentée par Allain Bougrain-Dubourg, le groupe parisien semble surgir du néant ultramarin pour annoncer une furieuse tourmente de rythmiques, cordes et, cette fois, vents. Et comme une tourmente, Ütopiya?, leur sophomore sorti ce lundi chez Sub Rosa, est un chaos structuré aux phases scénaristiques captivantes, rigoureuses et progressives enveloppant un discours qui paradoxalement n’alimente aucun sermon rigoriste ou progressiste.

L’oiseau annonce pourtant la tempête. C’est un traité social sur la perte de contrôle d’une situation socio-économique aux dysfonctionnements perceptibles mais difficilement tangibles, un peu comme l’est la musique. Ici, le médium musical sert d’appui à un activisme lyrique qui a pris son essor en Grèce en 2013 avec un premier album qui jetait les bases d’un discours imagé mais réaliste. Militant. Ütopiya?, dont le point soulève mille interrogations, poursuit ce schéma narratif de la contestation en invitant à la réflexion, à la participation, à la réaction. On la veut, cette utopie? Est-elle possible? Quelle forme prendrait-elle? L’inflexion turque du titre de l’album pose le contexte géographique: après la Grèce, la Turquie, et puis finalement une bonne partie du pourtour méditerranéen, dont la diversité prend l’accent des captations in situ qui ponctuent les morceaux. Des brouhahas de rue, des discours engagés, des sirènes de police, un appel à la prière, des cris de manifestants… Le field recording et les extraits sonores sont exploités pour la contextualisation, c’est un rappel à la réalité qui empêche d’oublier que cet album n’est pas seulement musical mais aussi discursif.

Oiseaux-Tempête - Ütopiya

La sémantique d’Ütopiya est forte, c’est la Tempête barjavelienne, véhiculée par un orage musical qui sourde, puis souffle, rugit, dans une domination réussie du free rock où la clarinette, qui vient compléter le trio initial, catalyse distinctement les moments de violence et d’apaisement. Le story telling des onze morceaux oscille entre une sensibilité extrême dans Fortune Teller et une frénésie rageuse dans Palindrome Series, le live qui clôt l’album. Parfois déconcertant mais rarement lassant, le développement d’Ütopiya joue sur l’instabilité et la durée des pistes est éloquente, de moins de deux minutes pour Yallah Karga à plus de vingt-deux pour Palindrome Series. C’est une structure trompeusement décousue et chaotique, théâtralisée pour en extraire un message universel que le nihilisme funeste de Requiem For Tony ou le blues désabusé d’Aslan Sütü appuient de leur parti pris esthétique. Ici, l’utopie n’est ni rablaisienne ni platonicienne, elle prend racine dans une clameur mélodique puissante à la poursuite d’un sursaut pour conjurer la malédiction énoncée dès le premier titre, Omen: Divided We Fall. Loin des chants révolutionnaires, l’amertume réaliste d’Oiseaux-Tempête glisse cependant un message fort, qu’heureusement on ne risque pas d’entendre au prochain défilé de la CGT.

La release party de l'album aura lieu le 24 juin à Petit Bain avec en guest Gareth Davis et G.W.Sok de The Ex (Event FB)
Relire notre interview du groupe ici.

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Tracklist

Oiseaux-Tempête - Ütopiya (Sub Rosa, 2015)

01. Omen: Divided We Fall
02. Ütopiya / On Living (feat. G.W.Sok)
03. Someone Must Shout We'll Build The Pyramids
04. Fortune Teller
05. Yallah Karga (Dance Song)
06. Soudain Le Ciel
07. I Terribili Infanti
08. Portals Of Tomorrow
09. Requiem For Tony
10. Aslan Sütü (Santé, Vieux Monde)
11. Palidrome Series (Live at Saint-Merry)


Oiseaux-Tempête l'interview

Si la musique d'Oiseaux-Tempête est aussi évocatrice pour l'imagination - sur scène où le trio est plus qu'à l'aise, ou lors d'écoutes immersives et répétées à satiété - la clé de l'énigme est en partie à rechercher dans la composition originelle du groupe et la présence parmi les multi-instrumentistes que sont Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul - que l'on retrouve entres autres au sein de FareWell Poetry et Le Réveil des Tropiques (lire) - et du batteur Ben McConnell, du photographe et vidéaste Stéphane C. Mais un tel constat réduirait considérablement le prisme quant à l'appréhension d'une écriture ne se nourrissant du rock, de ses structures et de field recordings additionnels que pour inviter au voyage, au dépaysement, à la rupture concrète entre l'expérience visuelle et sensorielle d'une part et ses répercussions physiques d'autre part. En d'autres termes, Oiseaux-Tempête résonne comme un abandon de soi sur l'autel d'un post-rock qui s'ignore, revigoré et transfiguré, se jouant autant des silences inquiets que des bruits assourdissants. De la sorte, leur premier album éponyme, paru en novembre 2013 sur Sub Rosa et récemment réédité, s'est retrouvé à la lisière de la canonisation par la relecture des morceaux qui en ont été faite sur l'album Reworks sorti en avril 2014 avec Scanner, Saåad, Dag Rosenqvist et Harris Underwater de Do Make Say Think en têtes de liste. Alors que leur second album ÜTOPIYA?, prévu pour le printemps 2015, est en cours de fignolage, nous leur avons posé quelques questions embrassant aussi bien la genèse que le futur de ce projet à la voilure grandissante.

Entretien avec Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul

Oiseaux-Tempête2

Photos © Michael Ackerman

En préambule, pouvez-vous revenir sur l’histoire autour d'Oiseaux-Tempête, d’où le projet est parti et comment il a évolué ?

Frédéric D. Oberland : C’est parti de voyages en Grèce que j’ai entrepris avec Stéphane C., photographe et vidéaste, en 2011 et 2012. L’objet était encore totalement non-identifié quant à sa/ses formes possible et on imaginait que ce pourrait être autant un album de musique qu’un film-essai, des installations, des performances, etc. Entre deux voyages j’ai convié Stéphane Pigneul à se joindre à l'aventure, Ben est arrivé à la batterie dans les semaines qui ont suivi, on a commencé à répéter en formule trio, fait très vite un concert à l’arrache et sans nom. La magie était dans l’air et on a décidé de frapper à la porte du studio de notre pote Benoît Bel, Mikrokosm à Lyon, pour capter tout ça live, dans l’urgence. C’est sur ce cristal-ci que les contours du groupe se sont dessinés, et que Oiseaux-Tempête est né. On a construit le disque en incluant volontairement à nos sessions musicales des field recordings que nous avions enregistré en Grèce pendant nos voyages, et en expérimentant parfois avec des rushes hi8 ou des photos que Stéphane C nous projetait en studio. L'idée d'esquisser une bande sonore en prise avec notre quotidien, hallucinée mais ancrée dans le réel et ses enjeux, avec un grand lâcher-prise, une réelle empathie et de grandes espérances.

Stéphane Pigneul : Fred m’avait parlé de ce projet quelques mois avant, le décrivant plus comme une sorte de manifeste politico-poétique, ce qui m’avait réellement interpellé. A ce stade, il s’agissait plus de penser à une bande-son d’un éventuel film qu’il ferait avec Stéphane C. Tout cela est resté assez vague jusqu’à notre première répétition avec Ben, le batteur. Mais ce jour-là, les cartes ont été redistribuées d’une manière totalement inattendue. Il s’est passé quelque chose en studio. La banale jam s’est muée en improvisation quasi magique. Les fondations de notre musique ont été jetées en moins de trois heures. Hallucinant. Nous tenions quelque chose. Le groupe est né ce jour-là. Ça a eu, disons, pas mal de conséquences sur le projet.

Le nom du groupe fait-il référence à la perception que le public doit avoir de votre musique, à la fois création sonore et œuvre visuelle ?

F : Disons que Oiseaux-Tempête est notre nom-totem, notre nom d’indiens. Un vrai oiseau pélagique que l'on ne voit que lorsque la tempête arrive et menace les navires voguant en haute mer. Sur le registre poétique, Marie Richeux nous a récemment trouvé d'autres définitions d'oiseaux qu'on aime bien : "Ce peut être le vol de l’oiseau avant la tempête. Ou l’oiseau qui est une tempête. Ce peut être une nouvelle chose dont le nom s’invente, et prend le costume de deux mots que l’on croyait connaître, et qu'en fait on découvre. Comme on atteste de l’existence d’un nouvel être."

S : Oui merciiii Mariiiiie !

Votre musique est très cinématographique - la participation de Stéphane C. n'est d'ailleurs pas étrangère à cela. Pensez-vous, au moment de les composer, à une possible traduction vidéo de vos morceaux ?

F : Pas vraiment. C’est beaucoup plus simple et naturel que ça. Le fait de travailler autour de longues plages musicales, d’être à chacun à l’écoute d’un tempo commun, de jouer avec les vagues, les bruits, les silences, implique déjà nécessairement dans la musique elle-même une dimension d’étirement du temps, propice à la rêverie et aux images mentales. La puissance d’évocation du son, l’envie de créer une bulle. Plus spécifiquement, évidemment que les photos et les rushes hi8 que nous a projetés Stéphane C. en studio nous ont inspirés pour la création de notre premier album. On a fait sens et tête communes. De même pour l’utilisation des field recordings, ambiances, interviews qu’on avait capté là-bas ; il s’agit d’instantanés, de polaroïds sonores déjà chargé d’images: des bruits de ville, d’éléments, de manifestations, de processions, des sons du quotidien, des confessions personnelles ou publiques... qu’on a incorporés à nos improvisations musicales. On avait envie d’un album clairement cinématographique où l’auditeur voyage de territoires en territoires bien plus que de morceaux en morceaux. Et d’une forme de narration, subtile, avec un début, un milieu, une fin, fondée sur l'émotion générale, la fragilité, le sens.

S : L’idée originelle étant de composer une bande-son, et on pourrait croire que tout a été pensé dans ce but. Mais en fait pas du tout. On vient tous du rock, on partage  pas mal de groupes ensemble, notamment FareWell Poetry dont la majeure partie du répertoire est  composé de bandes originales pour les films de Jayne Amara Ross. Donc, je pense plus que notre façon de percevoir la musique en tant que couleurs, trames, images, ou du moins d’en créer, est plutôt inscrite dans notre ADN musical. Ce n’est pas du tout pensé. C’est instinctif.

D'un point de vue stylistique, ce serait faire injure à votre travail que de le réduire à la case vide post-rock. Entre improvisation rock et field recording, comment caractérisez-vous avec vos mots votre travail ? 

F : Evidemment que ce que l'on aime est au-delà des étiquettes, des niches, et des genres griffonnés sur des bacs vinyles, CD, ou discogs. Jamais facile de décrire son travail mais pour ma part, plus que d'abuser de préfixes, je dirais qu’on fait juste du rock, libre, instrumental, en jetant des seaux d’eau au ciel pour en faire descendre de la pluie.

S : C’est avant tout beaucoup de plaisir. La liberté doit être à ce prix j’imagine. La musique d’un groupe tient à son alchimie. C’est assez fragile en fait. Tire sur un fil et il se peut qu’il ne reste rien. C‘est exactement comme ça qu’on joue. Avec cette image en tête. Beaucoup de danger mais immensément de fun.

Sorti en novembre 2013, votre disque est instrumental - hormis certains extraits de discours non anodins - mais semble suggérer avec une certaine mélancolie l'écroulement d'un monde. Quelle est votre vision de celui-ci ? Est-elle essentiellement pessimiste ?

F : Partir en Grèce, c’était pour au final témoigner plus largement de ce que l’on connaît mieux. L'écroulement d'un certain monde, oui, ses fêlures, sa colère, ses interstices. En parler mais avec des mots qui n’en sont pas : des sons glanés, notre musique, les images de Stéphane C. Les contours de notre premier album étaient dans cet équilibre-là, entre ces éléments-ci. Alors, mélancolie, sans doute, mais avec beaucoup de lumière aussi, et la volonté de témoigner d'un espoir, de tenter une brèche, tout comme certaines personnes au grand cœur qu’on a rencontrés là-bas : sous le choc, dans le brouillard, mais avec le désir de s’en sortir, et par le haut. Plus largement, ce qu’on expérimente par chez nous est tout aussi flippant et on se dit qu’il y a nécessairement quelque chose d’autre derrière ce vieux monde qui agonise, non ? Quelque chose d'autre que des banques, des cures d'austérité, des fous de Dieu, des relents d'années 30 et la baston générale ?

S : Tu peux ouvrir n’importe quel Noise Mag à la page que tu veux, tu trouveras toujours un tas de crétins qui philosopheront sur la situation du monde dans la langue de Pif Gadget. C’est assez insultant pour les lecteurs, je trouve. Tu connais beaucoup de thésards avec une guitare électrique ? Moi bof, pas trop. On tente juste de retranscrire ce que l’on ressent avec nos mots à nous.

Oiseaux-Tempête-COVER

Photos © Stéphane C.

Vous avez chacun deux ou trois projets parallèles. L'art, la création, sont-ils un refuge, une antre solitaire ? Ou au contraire un vecteur d'émancipation pour essayer de changer ou de faire évoluer les choses ?

F : Stéphane et moi jouons ensemble, à côté de Oiseaux-Tempête, dans FareWell Poetry et Le Réveil des Tropiques. Stéphane a aussi un projet au long cours, Object, et de mon côté je joue également dans The Rustle of the Stars. Pour moi, ces lignes/groupes parallèles sont ultra importants quant à mon fragile équilibre. J’aime bien flirter avec les limites, physiques, temporelles, créatrices, endosser différentes redingotes. Ça évite une forme de routine, les projets se nourrissent les uns les autres, dans l’expérimentation, les rencontres, et tant qu’on peut mener tout ça de front sans trop de casse, je signe ! C'est à la fois un processus solitaire, évidemment, de comment tu te connectes à toi-même, mais c'est aussi collectif, l'envie un peu enfantine d'aller jouer à la mort avec tes potes, ces climax que tu n’attends pas, ces parties de fêtes…

Après, le rôle de l’artiste, ou du saltimbanque devrait être de toujours bousculer l’ordre et l’ambiance établie. Ça peut sonner comme une évidence mais ça ne l’est pas assez. Marre de l’insipide, du formaté, du temps de cerveau disponible. Comme disait Tony Montana, le monde est à nous.

S : C’est comme l’histoire des influences. Tu peux être marqué inconsciemment par Yves Duteil ou Carlos, mais quels disques te donnent vraiment envie d’empoigner ton instrument et de composer un truc ? Un écrivain, un dessinateur… Eux, ils sont vraiment seuls dans leurs projections, c’est un vrai travail solitaire. Un musicien ? Pour moi c’est obligatoirement tourné vers les autres. La musique est un langage. Tu peux jouer à Warcraft sur ton Protools si ça te chante ; mais ça restera une putain de démo comparé à ce que tu pourrais en faire avec les bonnes personnes.

Par rapport a d'autres groupes qui choisissent la puissance sonique pour marquer les ruptures, vous optez pour la durée et la graduation. Est-ce une façon de garder un certain langage poétique dans vos compositions ?

F : Ouh là. Je crois qu’on joue simplement ce qu’on sait faire, et qu’on a de la chance de s’être trouvés pour profiter de ça ensemble. Notre musique est très empirique à la base, bien plus que cérébrale.

S : Le premier disque était composé à 25%, disons, le prochain n’est que pure improvisation. A 100%.  Autant dire que nous sommes très loin de la conception cérébrale d’un objet.

Re-Works est le parfait contrepoint de votre disque, à la fois nuancé et contrasté. Quelle en est l'origine et quel est votre regard rétrospectif quant à cette expérience ? Est-ce vous qui avez choisi les participants ?

F : Merci pour le compliment ! Re-Works est un disque dont on est fier, d’autant plus que ces morceaux nous ont complètement échappé, de part la nature du processus - un disque de remixes. Comme sur le reste, on a évidemment été entièrement maîtres de nos choix. On a envoyé des bouteilles à la mer, à des potes (Saaad, Witxes, Colin Johnco, Leopard of Honour, Cyril Secq & Richard Knox), à des musiciens croisés sur la route (May Roosevelt, Dag Rosenqvist, Machinefabriek), ou à des gens dont on admirait juste le travail sans pour autant les connaître personnellement (Scanner, Do Make Say Think, Aun). On donnait la possibilité aux remixeurs d’écouter l’intégralité de l’album, ils choisissaient deux morceaux potentiels, et on leur donnait le feu vert sur l’un des deux. Avec carte blanche totale à la clef sur l’utilisation des pistes originales… On s’est donc mis dans le flou le plus total, avec le "secret goal" que ce soit assez bon pour en faire un album. Pari un peu fou, mais vu l’investissement et la qualité du travail de tous, ça a été une vraie joie de redécouvrir notre album revisité ce cette belle manière. Sub Rosa nous a proposé de nous accompagner pour la sortie du vinyle, les copains des Balades Sonores nous ont épaulés, là aussi tout s’est fait très simplement. Le pied, quoi.

S : La seule contrainte résidait dans les 6 minutes maximum du remix. Sinon, ils étaient entièrement libres. Et on voulait qu’ils le soient autant que nous l’avions été à sa conception.

Quelle est la place de la scène et de l'expérience live pour un groupe comme Oiseaux-Tempête ? Est-ce l'occasion d'une prise de risques supplémentaire ? 

: A fond - le live, c’est l’expérience ultime. Vu qu’on enregistre nos disques aussi dans des conditions live, en limitant au maximum les overdubs, je dirais même que cette quête de cette synergie-là est un peu notre base. La chance avec Oiseaux-Tempête, c’est qu’on a appris très vite à s’adapter, aux conditions, aux lieux, à l’ambiance. On peut faire des concerts arrachés, toute électricité dehors, comme des concerts assis, plus recueillis, ou des performances devant des photos ou des films. On peut jouer dans des salles rock, mais aussi dans des églises, des festivals en plein air, des caves, des galeries, un planétarium, une station RER… On varie les plaisirs, quoi.  On aime bien étirer ou condenser nos morceaux, les prendre à contrepied, ou parfois carrément complètement improviser un set. Tout est permis.

S : Il y a toujours des galères en live, toujours. Un jack se débranche, un ampli prend feu ou un boomer explose. On joue avec maintenant, ça fait partie de la musique. Ça ne nous fruste plus. Mais c’est le même processus qu’en studio. Notre seule exigence en live est de créer cette bulle de son dans laquelle nous pouvons évoluer. Ça demande pas mal de détente, en fait. Il faut être comme Hint : FLEXIBLE !!!!

Quel est le futur proche d'Oiseaux-Tempête ? Doit-on s'attendre à un changement d'orientation ou a une permanence dans l'exploration ? 

: Dans l'immédiat, installés à Catane, Sicile, sur une terrasse en plein vent avec l'Etna en ligne de mire, on est en train d'éditer et de prémixer notre nouvel album, qu'on a enregistré il y a quelques mois à Mikrokosm. La dimension du voyage y sera toujours importante : des field recordings d'Istanbul et du Bosphore, des photographies, du mellotron, Gareth Davis à la clarinette basse et sans doute des petites surprises. On espère que ça verra le jour au printemps 2015, par là.

S : On a fait en septembre dernier un concert/création avec le cinéaste expérimental Karel Doing pour le festival Crak, à Saint-Merry. Devils' Kitchen et Palindrome Series. Et la tournée devrait continuer dans les mois à venir.

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Void Vision l'interview

Shari Vari et son projet Void Vision pourraient s'insinuer aux oreilles de n'importe lequel quidam gavé à l'internet tel l'énième projet synth-wave, dénué de force et de caractère pour dépasser les esthètes des claviers analogiques opérant en Angleterre au début des années quatre-vingt. Mais le conditionnel est de mise car l'écoute de son premier album Sub Rosa, sorti le 11 novembre dernier sur Mannequin Records, fait montre d'une assurance au chant de la jeune femme résidant à Philadelphie et d'une linéarité mélodique digne des meilleures productions dans le genre ces dernières années. Celle qui partage de nombreuses formations, dont l'excellent duo qu'elle forme avec Wes Russell Hot Guts (lire) - à la teneur nettement plus nihiliste et corrosive - , a jeté les bases de Void Vision en 2009, dans la ferveur de l'explosion du Weird Records de Pieter Schoolwerth à New-York et dont Sean McBride avec Martial Canterel et Xeno & Oaklander constitue l'égérie, bien épaulé de formations comme Led Er Est (lire), Staccato Du Mal (lire) ou encore Opus Finis. De cette époque, Shari en garde l’environnement de ses chansons - sombre et froid où des synthétiseurs dépecés sont mitraillés de boîtes à rythmes anémiées, sorte d'appendice noctambule à des rêveries glauques trempées d'alcool - , instiguant en leur sein une orientation plus pop et romantique, collant à l'intimisme exacerbée de ses paroles. Repérée assez vite par le label de Sean Ragon de Cult Of Youth, Blind Prophet Records, qui fera à la fois paraître en 2012 le debut-LP d'Hot Guts et le premier maxi de Void Vision In 20 Years, Shari Vari frappe désormais, via le label du néo-Berlinois Alessandro Adriani (lire), à la porte d'une Europe dont elle sillonnera les routes en 2015. Histoire de faire les présentations nous lui avons soutiré, en plus de quelques réponses à nos questions, une mixtape a écouter et télécharger ci-après. En prime, le LP Sub Rosa est à découvrir plus bas en intégralité.

Interview

Void Vision 2
Comment le concept de Void Vision t’es-t’il venu et d’où vient le nom ?
How did the whole concept of Void Vision come about and how did you come up with the name?

En tant que groupe, Void Vision a connu quelques changements. Pendant un temps j’avais un partenaire mais c’est finalement devenu un projet solo, ce qui est naturel pour moi puisque que je travaille seule depuis que je suis enfant. J’ai compris très tôt qu’être indépendante serait le meilleur moyen d’atteindre mes objectifs étant donné qu’il était difficile de trouver, là où j’ai grandi, quelqu’un avec une façon de penser semblable à la mienne. Je crois que travailler seule, avec les machines pour unique compagnie, est logique mes morceaux étant très personnels. Certains parlent du fait d’être isolée, indépendante et accepter la solitude, mais en même temps, la musique est un moyen de dépasser cette solitude.

Void Vision est le tire d’un morceau de Cyber People. Ce nom m’a attiré parce que j’en avais une interprétation très nihiliste, ce qui correspondait à mon état d’esprit à ce moment là. Je ne pouvais pas me projeter dans l’avenir. Quelqu’un d’autre en a fait une interprétation différente, plus positive, qui ne m’était pas venue à l’esprit - si tu as une vision du néant, alors tu peux le contourner. Je crois que je comprends mieux cette interprétation maintenant parce que j’ai appris à reconnaître le vide chez les gens que je ne voyais pas auparavant.

As a band, Void Vision went through some transitions.  For a while, I had a partner but eventually it became a solo act, which is natural for me since I've been working by myself since I was a child.  At an early age I realized that being self-sufficient was the best way to reach my goals since it was hard to find anyone with a similar mindset in the place where I grew up.  I think working alone, with only machines by my side, makes sense because the songs are very personal.  Some of them have to do with being isolated, independent and coming to terms with loneliness, but at the same time, the music is a way to transcend that loneliness.

Void Vision is the name of a song by the Cyber People.  I was drawn to it because my interpretation of it was very nihilistic, which was how I felt at the time.  I couldn't see my own future.  Someone else pointed out another interpretation which was more positive and hadn't occurred to me -- that if you have a vision of the void, then you can circumvent it.  I think I understand that interpretation better now because I have learned to recognize the voids in people I couldn't see before.

Comment décrirais-tu Void Vision et quelles sont tes influences principales pour ce projet ?
How would you describe Void Vision, and who are your biggest influences in this project?

Je dirais que Void Vision représente plusieurs aspects de moi-même. C’est personnel et en évolution. Quand on me demande, je dis que c’est de l’électronique avec un goût pour les sons vintage, plus anciens, c’est parfois dansant, parfois troublant ou un mélange des deux.

Beaucoup de mes influences sont évidentes, mais je suis avant tout inspirée par les artistes honnêtes, passionnés, uniques, qui mettent toute leur âme dans ce qu’ils font. Je suis une fan de technologie et de ses applications dans la musique, donc la première fois que j’ai entendu des artistes qui utilisaient des samplers et que j’ai compris que tous les sons imaginables pouvaient devenir de la musique, j’ai été très excitée. Evidemment j’adore les pionniers du synthétiseur expérimental des années 70 et 80, et les premiers artistes noise, avant-garde et indus mais ce qui est peut-être moins évident c’est mon immense attrait pour la pop des années 50, la musique classique, les BO, les comédies musicales, le Yeye - en particulier Françoise Hardy - , Roy Orbison, Lee Hazelwood, Julee Cruise, etc. Tout ça s’insinue dans ma musique. Je crois aussi que le premier album de Goddfrapp a eu une grande influence sur ma façon de chanter.

I would say that Void Vision is various aspects of myself.  It's personal and changing.  When people ask I usually tell them that it's electronic with an affinity towards older, vintage sounds, sometimes danceable, sometimes haunting or a combination.

Many of my influences are obvious, but mostly I am inspired by artists that are honest, passionate, unique, and put their entire soul into what they do. I'm a fan of technology and it's musical applications, so when I first heard artists using samplers and realized that any sound imaginable could be music I got very excited.  I love the early experimental synth pioneers from the 70's and 80's of course, and the early industrial, avant garde and noise artists, but perhaps less obvious is that I am a big fan of 50's pop, Classical music and soundtracks, showtunes, French Ye-ye (especially Francoise Hardy), Roy Orbison, Lee Hazelwood, Julee Cruise, etc .  All of these things seep into my music.  Also, I think the first Goldfrapp album had a big influence on my singing style.

Quelle sorte de sentiments mets-tu dans tes morceaux ?
What kind of feelings do you put in yours songs?

Beaucoup d’entre eux sont très personnel mais il y en a d’autres qui sont des constats basés sur des observations. Je suis fascinée par la psychologie, la biologie, les maladies mentales et la manières dont tout ça s’entrecroise pour former notre personnalité. J’aime explorer les parties de la psychée que la plupart des gens essaie de nier ou refouler. Je n’aime pas nécessairement me dépeindre comme une héroïne ou une personne parfaite parce que le monde n’est pas si simple : les zones d’ombre sont les plus intéressantes à mes yeux. J’aime les personnages méchants pour lesquels on ne peut s’empêcher d’avoir de la sympathie et les personnes qui doivent prendre des décisions compliquées. Les événements de ma propre vie inspirent souvent les morceaux qui deviennent ensuite un moyen pour moi d’explorer ces sujets et de comprendre l’esprit humain.

Many of them are deeply personal but I also have some that are commentaries based on observations.  I'm fascinated by psychology, biology, mental illness and the intersection of all these things as they come to define our personalities.  I like to explore the parts of the psyche that many people try to deny or repress.  I don't like to necessarily paint myself as a hero or unflawed because the world is not simple.  The gray areas are the most interesting to me.  I like the villains that you can't help having sympathy for and people facing complex decisions.  Events in my own life often inspire the songs`which then become vehicles for me to explore these subjects and try to make sense of the human mind.

Avais-tu des objectifs particuliers pour le LP Sub Rosa ?
Did you have specific goals for the Sub Rosa LP?

Mes objectifs pour Sub Rosa étaient en gros d’écrire un album dynamique du début à la fin sans besoin de remplissage. Je n’aime vraiment pas les disques où tous les morceaux sonnent pareil ou ceux qui ne contiennent qu’un ou deux bons morceaux. Même si cet album a été péniblement long à faire, c’est finalement une réussite. J’ai fini par laisser tomber des morceaux dont je n’était pas satisfaite et j’en ai écrit de meilleurs qui n’auraient jamais été sur le disque si je l’avais sorti plus tôt.

My goals for 'Sub Rosa' were basically to write an album that had a dynamic flow from start to finish without any filler material.  I really don't like albums where every song sounds the same or where there's just one or two good songs.  I think that although this album took a frustratingly long time, it worked out for the best.  I ended up discarding some songs that I wasn't happy with and wrote better ones which wouldn't have made it on the album if I had put it out sooner.

Void Vision 4

Après Blind Prophet Records, pourquoi avoir choisi Mannequin Records pour cet EP ? Te sens-tu proche d’eux ?
After Blind Prophet Records, why have you chose Mannequin Records for this EP? Do you feel close to them?

J’ai choisi Mannequin parce qu’ils ont travaillé avec d’autres artistes que je respectais je sentais que j’allais pouvoir m’intégrer, mais j’aimais aussi leur attitude envers la musique. J’ai le sentiment qu’ils s’intéresse réellement à l’art et à l’artiste et qu’ils font les choses par amour plutôt que par intérêt ou prétention. Le patron du label, Alessandro semblait aussi vouloir étendre Mannequin au delà des limites de genre ou de mode, ce qui est une bonne chose parce que je ne crois pas que ma musique s’en tiennent précisément à une seule catégorie. La musique doit pouvoir bénéficier d’espace pour évoluer.

I chose Mannequin because they worked with other artists that I respected and I felt like I fit in with them, but also I liked their attitudes towards music.  I feel like they really care about the art and the artist and doing things out of love rather than profit or status.  Label head, Alessandro, also seemed very open to expanding Mannequin beyond the confines of genre labels and fads, which is good because I don't think my music fits neatly into a single category.  Music should have room to evolve.

Sour est un superbe morceau. Peux-tu m’en dire plus sur son histoire ? Est-ce-que tous tes morceaux ont une histoire spéciale pour toi ?
Sour is a magnificent song. Can you tell me about the story around it it? Have all the songs a particular story for you?

Ce morceau est intéressant parce qu’il se trouve que c’est le premier que j’ai écrit pour Void Vision. J’avais écrit quelques éléments avant mais ils étaient soit incomplets soit je n’en étais pas satisfaite. J’ai écrit Sour juste après avoir quitter un groupe et une relation toxique : c’était la preuve que je pouvais réussir par moi-même. Le morceau est devenu encore plus pertinent quand je me suis retrouvée dans une relation encore pire il y a quelques années. Cette personne avait fini par effacer toutes les parties que j’avais enregistré pour le morceau et bien que j’ai essayé de la ré-enregistrer, je n’y suis jamais parfaitement parvenu. De fait, je n’ai jamais pu la remixer ou la retravailler pour l’album. La version de l’album est donc la version originale.

En ce qui concerne les autres morceaux, oui, ils ont chacun une histoire. To the Sea est probablement un des morceaux qui m’est le plus précieux. Je l’ai écrit après avoir été physiquement agressée par deux personnes en qui j’avais confiance. Le titre du morceau Vulgar Displays est tiré d’une lettre que m’avait écrit un narcissique minable. One est librement inspiré par l’histoire La Petite Poule Rousse. Queen of Hearts est bien sûr une référence à Alice aux Pays des Merveilles mais c’est aussi inspiré d’une nuit où je me tenais avec un couteau au dessus d’une personne pendant qu’elle dormait.

This song is interesting because it was actually the first one that I wrote for Void Vision.  I had written things prior to this, but they were either incomplete or not something I felt satisfied with.  I wrote Sour immediately after leaving an old band and bad relationship.  It was my proof that I could prosper on my own.  The song became even more relevant to me when I got into an even worse relationship a few years ago.  That person ended up somehow erasing all of the tracks I recorded for the song and although I've tried re-recording it, it never turned out as well.  So, I was never able to go back and remix or edit it for the album.  The album version is the original copy.

As for the other songs, yes they have stories.  'To the Sea' is probably one of the songs I hold dearest to me.  I wrote it after I was physically assaulted by two people I trusted.  The title of the song 'Vulgar Displays' came from a letter written to me by an pathetic narcissist.  The song 'One' is loosely based on the story of 'The Little Red Hen'.  'Queen of Hearts' references Alice in Wonderland, obviously, but it was also inspired by a night from my past when I stood over someone's bed with a knife as they slept.

Tu joues aussi dans le groupe Hot Guts. Est-ce que ton processus d’écriture est différent pour (les morceaux de) Void Vision ?
You also perform as part of the band Hot Guts. Is your songwriting process different when writing songs for Void Vision?

Le processus d'écriture est effectivement très différent. Je n’ai pas un contrôle total comme c’est le cas avec Void Vision mais j’apprécie le travail de collaboration et ça me donne l’occasion de me pencher sur des choses qui sonnent plus dures et expérimentales et de construire à partir de ça. Les directions viennent principalement de Wes et ses lignes de chant permettent d’unifier le tout.

Pour le dernier album de Hot Guts, on est entré en studio avec pas mal de squelettes de morceaux qu’on a fini d’écrire pendant les sessions d’enregistrement. Quand j’enregistre pour Void Vision, je ne vais même pas en studio. je fais tout moi même et je passe généralement beaucoup de temps à développer les morceaux et à les laisser évoluer dans un environnement live avant de les enregistrer.

The songwriting process is very different, yes.  I don't have complete control like I do in Void Vision, but I enjoy the collaborating and I get to work on things that are a bit more harsh and experimental sounding, which is a nice change.  Usually one of us will present a piece of of a song and develop it from there.  Wes has a lot to do with guiding the direction and brings it all together with his vocal lines.

For the most recent Hot Guts album, we went into the studio with a lot of skeletal structures of songs and finished writing them during the recording sessions.  When I records for Void Vision I don't even go to a studio.  I do everything myself and I usually spend a lot of time developing the songs and allowing them to evolve in a live setting before I sit down to record them.

De quels groupes actuels te sens-tu proche ?
Which actual bands do you feel close to?

J’ai la chance d’avoir de nombreux musiciens talentueux comme amis. Les artistes ayant pris part aux nuits Wierd Records à NYC seront toujours ceux dont je me sens le plus proche en raison de leur philosophie et de leur approche de la musique. Dès que j’ai entendu Opus Finis et Martial Canterel, j’ai su que j’avais trouvé mon paradis. Mais il y a aussi beaucoup d’artistes locaux à Philadelphie avec qui j’ai créé des liens. Je déteste donner des noms de groupes parce qu’il y en a tout simplement trop. Mais je dirai que les groupes avec lesquels j’ai tourné par le passé sont devenus des personnes très précieuses pour moi et leur talent ne fait qu’ajouter à ça.

I am lucky to have so many talented friends that are musicians.  The artists that were involved with the Wierd Records nights in NYC will always be the ones I feel closest to because of their philosophies and approach to making music.  From the moment I heard Opus Finis and Martial Canterel I knew I had found my soul's home.  But there are also many locals artists in Philadelphia that I have formed a bond with.  I really hate listing bands because there are just too many.  But I will say that the bands I've toured with in the past have become some of the most cherished people I know and their talent only adds to that.

Quels sont tes projets et prévois-tu une tournée avec Void Vision ?
What’s next for you & are you going on tour with Void Vision?

J’ai quelques concerts prévus aux Etats-Unis les mois qui viennent pour les deux groupes. En Janvier, je jouerai à Miami mais après ça, j’aimerais prendre quelques mois pour écrire et préparer une éventuelle tournée européenne. Tout n’en est encore qu’au stade de préparation donc rien n’est encore définitif.

I'm playing a few more US shows in the coming months for both bands. In January I'll be playing in Miami but after that I'd like to take a few months off to write new material and prepare for a possible European tour.  We are still in the planning stages so nothing is set in stone just yet.

Traduction : Marie-Eva Marcouyeux

Mixtape

01. SSLEEPERHOLD - Ruleth
02. Wendy 'Walter' Carlos - Prelude and Fugue No. 2 in C Minor
03. Coil (featuring Rose McDowall) - An Emergency
04. VVAQRT - Open Paean
05. DAF - Kinderzimmer
06. Figure Study - Station
07. Depeche Mode - Christmas Island
08. Arpanet - Zero Volume
09. Kline Coma Xero - Left Behind
10. Edward Ka-Spel - Blowing Bubbles (Part 2)
11. Skinny Puppy - Blood on the Wall
12. Cannibal Holocaust Soundtrack - Adulteress' Punishment

Tracklisting

Void Vision - Sub Rosa (Mannequin Records, 11 novembre 2014)

01. One
02. Everything is Fine
03. Hidden Hand
04. Sour
05. To the Sea
06. Slow Dawn
07. Vulgar Displays
08. The Source
09. In 20 Years (Extended)
10. Queen of Hearts