Watter - This World

La musique dépouillée de chant est un refuge, une turne instrumentale laissant libre court, pour qui daigne y pénétrer, à l'imagination la plus débridée. L'expérience de l'ailleurs sans sortir de chez soi, sans même quitter sa chambre, voire son plumard. Finalement, le post-rock, s'il a une réalité dans la boîte de Pandore de l'étiquetage utilitaire, s'est avant tout attelé à la fin des années quatre-vingt à expurger toute vocalise des coins et recoins de paysages sonores parsemés de poussières de rêves. Drag City, Tortoise, Gastr del Sol, John McEntire et Jim O'Rourke n'ont jamais eu qu'une finalité : faire de L’Illinois et Chicago leur centre du monde, avec, coincée au milieu d'une forêt de buildings, d’entrepôts industriels et l'immense lac Michigan, une myriade d'images mentales d'un globe parcouru les yeux mi-clos, les mains caressant un manche de guitare ou d'éparses claviers. Du moins, cette finalité, c'est celle qu'on leur a toujours prêté. A cette époque, en 1984, à quelques centaines de miles de là, à Louisville dans le Kentucky, Britt Walford, quatorze piges au compteur, n'en a rien à foutre de cet échappatoire eidétique : il frappe les fûts au sein du groupe hardcore Squirrel Bait en bonne compagnie de David Grubbs et Brian McMahan. Un EP et un LP plus tard, chacun édité via Homestead Records - le premier label de Sonic Youth - , la formation splitte en un éclair et se constelle de jolie manière : Grubbs embrasse une foultitude de projets dont Bitch Magnet, Bastro, Gastr del Sol ou The Red Krayola quand Walford et McMahan jettent les bases de Slint, bientôt rejoints par David Pajo. Il ne manquait que le jeune producteur Steve Albini pour que la légende se dessine en un seul album et plusieurs esquisses : leur Spiderland paru en 1991 sur Touch and Go Records est inimitable et indépassable, le quatuor désormais rejoint par Todd Brashear à la basse a tout juste vingt ans de moyenne d'âge et l'avenir gisant à ses pieds. La luxueuse et récente réédition de ce coup de maître, sertie du DVD Slint Documentary Breadcrumb Trail narrant cette aventure (lire), en dit long sur le sujet d'autant que celle-ci s'avère suffisamment fugace pour relever du mythe : l'année de la sortie de Spiderland est aussi celle de leur séparation. L'histoire retiendra le destin de David Pajo, guitariste du groupe, qui entreprendra les intimes projets Aerial M puis Papa M, en sus d’une intermittence au sein de Tortoise, et celui de Brian McMahan qui, après une collaboration avec Will Oldham pour son projet Palace Brothers, fonda l'insondable The For Carnation. Et Britt Walford alors ? Rien ou presque : quelques apparitions aux cotés de McMahan, une pige pour les Breeders et c'est à peu près tout. Faut dire que le mec, a contrario de tout ses potes, n'a jamais déménagé de Louisville.

Watter

Précisément là, dans La ville du bourbon, où le désormais quadragénaire a fait la rencontre de Zak Riles, multi-instrumentiste et membre actif de la formation orégonaise Grails. Ensemble, ils forgent Watter, à mi-chemin de leur attachement commun pour cette musique des grands espaces, indissociable du patrimoine génétique américain, et celle trouvant ses racines dans l'Allemagne de la Kosmische, non loin des influents Cluster, Tangerine Dream ou Can. Britt dépoussière ainsi sa batterie, Zak s'occupant du reste avec Tyler Trotter à la production. Comme s'il fallait marquer le coup après vingt années de mutisme discographique pour Walford, sur This World, le premier LP de Watter paru le 27 mai dernier via Temporary Residence Ltd, défilent des invités de marque : Rachel Grimes de Rachel, Todd Cook de The For Carnationet The Shipping News, et enfin, Tony Levin des mythiques King Crimson. Un cercle amical recomposé donc, managé par Todd Brashear - batteur de Slint, lui aussi perdu de vue - mais aussi et surtout porté par une identité ne faisant pas que déterrer des fantômes du passé. Car si à la première écoute, on croit avoir à faire au second LP d'Immense - éphémère signature Fat Cat Records emmenée par Dave Collingwood, qui, à l'orée dès années 2000, a accouché d'un impeccable Evil Ones & Zeroes - on sent poindre dès la seconde cette langue du voyage introspectif qui a fait le sel du post-rock - les arrangements sont boisés, les entre-lacs sont sinueux et déroutants, les montées en pression subtiles et récurrentes - mais avec ce quelque chose en plus : l'incorporation quasi-consubstancielle d'une électronique présente sans être omnisciente, en témoigne l'introductive Rustic Frog. S'ensuit deux diptyques : les balades electro-acoustiques Lord I Want More et Bloody Monday, chacune peu à peu balayée de nuages réverbérés, les longues et plombantes Small Business et Seawater alliant un carénage basse / batterie puissant à la menace d'une guitare versant avec progressivité dans la distorsion. S'il s'était clôturé en si bon chemin, This World aurait pu s'avérer aussi commun que des milliers d'autres disques s'escrimant dans cette impétueuse veine. Mais les gens exceptionnels n'en ont que faire des si et sont surtout capables de véritables chefs-d'oeuvres, se posant là, en toute fin d'album : le morceau-titre This World est une ode à l'espace-temps, enterrant à lui seul toute la mélancolie du monde dans un dialogue aérien entre une guitare fluette et un piano cristallin. Conférant tout son sens aux cinq premières lignes du tracklisting, à ses vingts années d'absence, à l'absence, à la perte, à l'attente, à tout ce que chacun pourra y mettre, à tout ces pays imaginaires que l'on ne visitera jamais mais qui pourtant apparaissent si distinctement, mais aussi à l'écoute répétitive et presque exclusive dudit morceau : un tel uppercut cousu d'une telle dentelle justifie n'importe quelle traversée du désert, aussi longue soit-elle.

Audio

Tracklisting

Watter - This World (Temporary Residence Ltd, 27 mai 2014)

01. Rustic Fog
02. Lord I Want More
03. Small Business
04. Bloody Monday
05. Seawater
06. This World


RE(FLUX) 13

Marc St. Gil, Lake Charles, Louisiana, June 1972RE(FLUX) n’est pas une mixtape. RE(FLUX) est un revue « passé, présent, futur » de disques que l’on ne peut se résoudre à passer sous silence. RE(FLUX) est une publication (presque) mensuelle changeant de mains et d’optique à chaque numéro. RE(FLUX) à vocation à être sommaire, partiel et subjectif. RE(FLUX) n’est pas une mixtape, mais peut s’écouter – en fin d’article – comme une mixtape.

RE(FLUX) 13

Pharmakon - Bang Bang (Nancy Sinatra)

Son album Abandon est incroyable mais au final c’est juste un mélange de Diamanda Galas et Maria Zerfall. N'en déplaise à Martijn Van Gessel du label culte hollandais Enfant Terrible (lire),  Margaret Chardiet et son alias  ont un truc, un vrai, dont recèle chaque plage de son EP Abandon paru l'année dernière sur Sacred Bones Record. Intérêt d'autant plus vivace qu'elle sera à l'affiche le 4 juin prochain de la soirée In Paradisum dans le cadre de la Villette Sonique (lire). En attendant, la New-Yorkaise nous gratifie d'une reprise d'un classique de Nancy Sinatra, Bang Bang, à l'occasion d'un quatrième volume des compilations Todo Muere qu'éditera la structure de Caleb (lire) le 18 avril, lors du Record Store Day avec Amen Dunes, Zola Jesus, David Lynch, Pop. 1280 et Lust for Youth au tracklisting.

Marie Davidson - Je Ne T'aime Pas

Déjà à l’œuvre au sein d'Essaie Pas, dont l'EP Nuit de Noces sorti sur Teenage Menopause a créé plus d'un remou (lire), et des Momies de Palerme, la Québécoise fait à nouveau parler d'elle mais cette fois-ci en solo via le label belge Weyrd Son Records. Après trois sorties en 2013 dont un split réunissant Mushy et Meddicine, la micro-structure livre Perte d'Identité et ses compositions synthétiques et poétiques telle une ode fantasmagorique à l'opacité des sentiments. Je Ne T'aime Pas et son tourbillon mélancolique figurent ici, mais finalement tout l'album aurait pu y contenir, un LP récemment dévoilé via Noisey.

Rude 66 - Radio Peace and Progress

Toujours là où il le faut, Gooiland Elektro, ramification dark-techno d'Enfant Terrible, dégoise un maxi de Rude 66, duo vétéran de la scène acid hollandaise ayant squatté les sillons du mythique Bunker Records. Ambiances sombres aux résonances gothiques, instrumentales mais accompagnées sur le reste du 12' par  Beta Evers et Sololust, Rude Sixtysix et Shaunna Lekx, que l'on croise également via diverses rééditions sur le label d'Otto Kraanen Bordello A Parigi, se produiront au Batofar à Paris dans le cadre d'une cinquième édition des soirées Rendez-vous le 9 mai prochain (Event FB).

Dust - Feel it By / Acid Freak

Le duo new-yorkais Dust fondé par Michael Sherburn et John Barclay, sporadiquement épaulé par les musiciennes Angela Chambers et Greem Jellyfish, et dont on avait évoqué non sans admiration les précédents EP Past Future et Onset of a Decimation (lire), s'invite à nouveau sur les dancefloors déviants et le label Mannequin, tout auréolé d'un 12" acid techno aussi psyché que cinématique, et dont les deux morceaux Feel it By et Acid Freak sont à découvrir ci-après. Une putain d'orgie analogique et auditive.

Stage Hands - The Populating of Empty Space

De Stage Hands, on ne sait pas grand chose, sinon que le duo composé de Brandon Locher et du multi-instrumentiste Gerald Mattis vient de Pennsylvanie et que leur label My Idea of Fun est un puits sans fond pour qui se repaît de divagations abstraites et trans-genres. Ayant sorti leur premier EP Regardless en fin d'année dernière, force est de constater que leur syncrétisme ne connaît que peu de limites, à la fois synthétique, tropical et afro-pop sur les entournures.

Colours - You Can't See Me / My Memory Is a Maze

Loin d'être un inconnu dans ces pages, l'Australien basé à Londres Tom Crandles s'échappe du duo Au.Ra qu'il forme avec Tim Jenkins pour réouvrir le chapitre Colours qu'on avait découvert via Free Loving Anarchists (lire) et depuis deux ans en hiatus. Celui que l'on avait playlisté dans notre compilation Beko il y a déjà trois ans (écouter) et qui avait bénéficié d'une mise en images de son morceau Lost in a Sea par The KVB (lire), fait paraître un 7" You Can't See Me / My Memory Is a Maze par le biais de Father/Daughter Records et entièrement écoutable ci-après. Le shoegaze ensoleillé, oui ça existe, la preuve par deux.

Thee Oh Sees - Transparent World

Grand retour des Friscains de Thee Oh Sees, qu'on ne fera pas l'affront de présenter, et qui sortiront via Castle Face Records le 19 avril prochain l'excellent LP Drop au psyché garage drôle et dopaminé. L'occasion idoine de présenter le documentaire de la danoise Ada Bligaard Søby, Petey & Ginger - A Testament to the Awesomeness of Mankind, relatant la vie de deux de ses amis, Petey Dammit, bassiste de Thee Oh Sees, et la diseuse de bonne aventure brooklynoise Ginger Partington, qui ne se connaissent pas mais qui travaillent tout deux dans l'industrie US du sexe. Du beau linge.

https://www.youtube.com/watch?v=sVBOU12OzMo

The Moles - Bury Me Happy

Attention, groupe culte alternatif australien passablement sous-coté de ce versant de l’hémisphère et qui mérite la gloire et les lauriers pour tout admirateur de Pavement. Le groupe de Richard Davies, The Moles, voit ressortir ses admirables frusques du placard indie pop par l'excellent label Fire Records qui publiera à l'occasion du Record Store Day Flashbacks and Dream Sequences: The Story of The Moles. Dont Bury Me Happy fait partie, forcément.

Slint - Pam Rough Mix Spiderland Outtake

Pour Slint il y a plusieurs options, toutes indicibles : lire ce qu'en pense Stuart de Mogwai (lire), écouter l’entièreté de la version remasterisée de Spiderland via NPR - et bordel qu'est-ce que c'est bon -, ou prendre d'ores et déjà sa place pour le 3 juin prochain à la Gaîté Lyrique (par là). Pour le reste, inutile de dire qu'on attend de pied ferme le documentaire Slint Documentary Breadcrumb Trail (lire), avec du beau monde au casting.

Mixtape

01. Pharmakon - Bang Bang (Nancy Sinatra)
02. Marie Davidson - Je Ne T'aime Pas
03. Rude 66 - Radio Peace and Progress
04. Dust - Feel it By
05. Dust - Feel it By / Acid Freak
06. Stage Hands - The Populating Of Empty Space
07. Colours - You Can't See Me
08. Colours - You Can't See Me
09. Thee Oh Sees - Transparent World
10. The Moles - Bury Me Happy
11. Slint - Pam Rough Mix Spiderland Outtake


Slint Documentary Breadcrumb Trail

Slint Documentary Breadcrumb TrailQu'on conchie ou pas le post-rock, ou du moins la terminologie employée, Slint est un monument. L'une de ces stèles américaines qui, malgré le temps, ne se fissurent d'aucune sorte, et qui, à l'ombre de son contrefort, fertilise tout un pan de la musique contemporaine. Figures légendaires, les quatre Slint, auteurs de seulement deux albums - Tweez en 1988 et l'immense Spiderland en 1991 - ont par la suite toujours agi tapis dans une discrétion inversement proportionnelle à leur influence : David Pajo, guitariste du groupe, a désossé son âme vagabonde au sein d'Aerial M puis de Papa M, en plus d'une intermittence remarquée au sein de Tortoise, tandis que Brian McMahan, lui, s'est mis à poil au sein de The For Carnation. C'est presque tout, et pourtant, les mecs, sans le savoir, avaient de l'or dans les mains : leur agressif Tweez fut enregistré par Steve Albini tandis que la pochette de leur Spiderland est tirée d'un cliché signé Will Oldham. Will Oldham justement - presque cinquième membre et qui vit notamment trois d'entre eux l'accompagner pour son anthologique There Is No One What Will Take Care Of You de Palace Brothers - raison pour laquelle cet indispensable documentaire réalisé par Lance Bangs - disciple de Spike Jonze - se dénomme The History Of Slint And The Lousville Music Culture. Un documentaire d'une heure et demie - avec la participation, notamment, de Steve Albini, producteur émérite et guitariste de Shellac, Corey Rusk, l'un des fondateurs de Touch and Go Records, James Murphy de LCD Soundsystem, instigateur de DFA Records, David Yow des Jesus Lizards, Jason Noble de Shipping News, décédé en 2012, ou encore Ian Mackaye de Minor Threat, Fugazi et owner du très respectable label Dischord Records - voué à être partie intégrante de la luxueuse réédition de Spiderland à paraître cet été sur... Touch and Go Records.

Trailer Slint Documentary Breadcrumb Trail

http://www.youtube.com/watch?v=LVdU_bLD2-M

Audio