Baxter Dury l'interview

Portrait Baxter Dury itw hartzine
A quelques semaines de la sortie de son quatrième et excellent nouvel album, It's A Pleasure, l'immense Baxter Dury a accepté de nous accorder un entretien quelques minutes après avoir terminé en beauté son set sur la scène de La Route du Rock, sur laquelle il est d'ailleurs apparu particulièrement à l'aise. Une courte interview menée au pas de charge, certes, mais durant laquelle notre cockney favori s'est montré comme à son habitude particulièrement sympathique, intelligent et drôle, bien que visiblement exténué.

Même si ça peut sembler déjà long, seulement trois ans séparent Happy Soup de It's A Pleasure, contre six précédemment entre Floorshow et Happy Soup... Tu deviens plus rapide ?

Oui, comme vous l'avez vu, je suis dans une phase assez lente et je ne sais pas pourquoi je le suis autant... Peut-être que le prochain album sortira trop rapidement, ou mettra dix ans à voir le jour, je n'en sais rien... Je vais peut être me mettre à diriger un ballet, ou autre chose... Non, ça c'est faux !

Tu as dit que Happy Soup était un album « féminin », notamment grâce aux apports de Madeleine Hart, contrairement à Floorshow, très masculin. Qu'en est-il d'It's A Pleasure ? Est-ce un plaisir masculin ou féminin ?

Il s'agit de la vision masculine du plaisir féminin, sans le comprendre. Donc... il s'agit des deux.

Tu décris cet album comme plutôt dépouillé, un peu berlinois, kraftwerkien...  Qu'en est-il vraiment, et qu'est-ce qui a influencé la couleur de ce disque ?

L'état d'esprit du moment et l'envie de faire quelque chose de différent, d'être plus tranchant, plus avant-gardiste, histoire de recevoir d'autres invités à ma table... C'était simplement changer d'ambiance, car tu ne peux pas te permettre de faire la même chose quand tu reviens aux affaires.

As-tu le sentiment d'avoir obtenu le résultat que tu souhaitais ? En es-tu fier ?

Oui, je crois ! C'est très difficile d'en juger, vraiment, puisqu'à un moment, il faut juste arrêter de travailler sur les chansons, les sortir, et espérer qu'elles soient bonnes. Un jour j'aime une chanson, et le lendemain, pas du tout... Je ne pense pas qu'il faille être trop dans l'autosatisfaction, sinon on peut devenir vite très ennuyeux.

Je me rappelle t'avoir vu jouer ici, à Saint-Malo, en 2006 et la différence d'attitude sur scène est saisissante : tu étais plutôt statique, habillé d'un un long manteau noir... Aujourd'hui tu sembles beaucoup plus joyeux d'être sur scène. Ce plaisir a-t-il réellement augmenté ?

Oui, c'est vrai ! Je pense que faire de la scène change progressivement ta vision de la manière dont tu dois te comporter sur scène. Faire de la scène s'apprend comme n'importe quoi d'autre. J'ai commencé à en faire sur le tard et j'ai dû apprendre à la contrôler. Avant cela, je n'avais pas la moindre idée de comment faire, j'étais terrorisé. Je me rappelle de quelqu'un à ce concert, qui en plein milieu du set a crié "merci". Je lui ai répondu, et lui m'a dit " Tu n'es qu'une merde !". C'est à ce moment que j'ai décidé de changer !

Qu'en est-il de ton rôle de producteur pour les autres ? Quel plaisir y prends-tu ? Y a-t-il d'autres projets en perspective ?

Oui, plein de projets ! J'aime le travail de production quand tout prend la direction que je souhaite, ce qui n'est pas toujours possible. La plupart du temps, je finis par faire sonner les gens comme moi, donc je ne suis pas sûr que cela soit toujours un bon résultat, mais oui, j'aime produire. Ce que je n'aime pas, c'est la partie commerciale de la chose.

C'est la troisième fois que tu viens jouer à La Route du Rock. Ce festival a-t-il une saveur particulière pour toi ?

Oui, évidemment ! C'est la Bretagne, je ressens donc une affiliation avec le nom de cette région. Cet endroit ressemble à la Cornouailles. C'est chouette d'être présent ici l'été. J'aime les crêpes (NDLR : en français dans le texte) et tout le monde est toujours très sympa. Il y a une sorte de vraie intention, à La Route du Rock. Et c'est très gai, ici, c'est un festival joyeux.

Et sinon, qu'écoutes-tu en ce moment ?

J'écoute toujours des vieux trucs, mais justement, j'ai bien aimé ce type qui a joué un peu plus tôt, là... DeMarco ? Oui, honnêtement, je le trouve très bon. Mais je n'écoute définitivement pas assez de choses, je suis un type assez borné.

Un dernier mot ?

Ça a été un show fantastique, et merci d'avoir été si sympas ! A plus !

Interview: Marie Baudouin & Sylvain Le Hir aka SLH

English version

Even if it can appear to be a long time, only 3 years are between Happy Soup and It's A Pleasure, when there were 6 betweenFloorshow and Happy Soup… You’re getting quicker?

Yeah, as you can see I've got a slow phase so I don't know why it's slow... May be the next one will be too quick or the next one will be ten years, I don't know, I might go and direct a ballet or something... No, that's not true.

You've said that Happy Soup was a very feminine album, thanks for the most part of it to Madeleine Hart’s contribution, contrary to Floorshow, a very masculine one. And what about It’s A Pleasure? Is it a rather masculine or feminine kind of pleasure?

It's about the male view on feminine pleasure without understanding it. So it's about both.

You describe this album as a rather understated one, a bit Berlin inspired or Kraftwerkish… Is it really, and what influenced the colour of this album? 

Moods, and trying to do something different, being kind of a bit more angular, kind of a bit more edgy, possibly, in order to change the dinner party, change the guests. It was just an environment change, as you can't do the same thing when you return.

Do you feel like you have achieved the result you were aiming at ? Are you proud of this result? 

I hope so, it's really hard to judge really, because you stop, put them out, and you hope that they're good. I think so: one day I like one song and the next day I don't, it changes, but I think so. I don't think you shoud be over-contented because then you become quite boring.

We remember seeing you on stage here in Saint-Malo in 2006, and the difference of attitude on stage is startling: you were rather static, dressed in a long black coat… Today you seem far happier to be on stage. Did this pleasure actually increased?

Ah ah! Yeah that's true. I think the process of performing changes your idea of how to perform. You learn how to perform  like anything. I just started quite late, so I learned how to control the stage, then I had no idea, I was really frightened. I think someone in the middle of the gig stood up in that first gig and went "thanks for now", and I answered him, and he said "you are shit!". That's when I changed!

What about your producer activity ? Do you experience some satisfaction in working for others? Do you have other projects in perspective?

Lots of things, I like producing when it entirely goes the way I want it to, which is not always possible. Basically I end up making people sound a bit like I am so I don't know if that's always a good result... But yeah I quite enjoy it. But I don't like the commercial side of it.

It’s the third time you’re playing at the Route du Rock. Does this festival have a particular resonance for you?

Yeah of course, it's in Brittany, I feel an affiliation with the name, the place looks like Cornwall, it's nice to be here in the summer. I like crêpes, and everyone is always very nice in here. And there is a sort of good will in this festival, it's very jolly, a happy place.

What do you listen to at the moment?

I always listen to old stuff, but I quite liked that dude that was playing earlier on... Demarco? I think he is honestly very good. I don't listen to enough things really, I'm quite kind of insular.

One last word? 

Fantastic show, and thanks for being so nice! See you later!

Interview: Marie Baudouin & Sylvain Le Hir aka SLH


photoshoot : RDR Collection Hiver, 15, 16 et 17 Février 2013 à Saint-Malo

L'objectif d'Hartzine était présent lors de La Route du Rock Collection Hiver 2013, du 15 au 17 Février à Saint-Malo.

Photos


On y était - Jackie O'Motherfucker / Jeremy Jay

Jackie O'Motherfucker et Jeremy Jay, Route du Rock Session, 22 février 2010, Café de la Danse

Ce lundi soir crachotant, pas vraiment remis d'un week-end à cent à l'heure, entre déluge électrique (Chokebore) et orgasmie dancefloor (Desire, Glass Candy), je me prends à compter mes heures de sommeil sur les doigts d'une main quand Jeremy Jay nous rejoint. A l'occasion d'une session organisée par la Route du Rock, qui étrennait sa cinquième collection hivernale du 19 au 21 février, le dandy à la mine blafarde partage l'affiche avec les Américains de Jackie O'Motherfucker. Une drôle d'affiche, car mis à part leur stakhanovisme discographique respectif, peu de choses réunissent les deux formations. Jeremy Jay n'était d'ailleurs pas de la programmation festivalière. Dans l'immédiat, on s'en grille une avant de prendre la direction du Trucmush, un troquet sympa non loin du Café de la Danse. Bien aidé par Fab et Nadia - pour le coup, je n'ai eu qu'à siffler l'happy hour - Jeremy répond à nos questions avec une certaine bonhomie. Sirotant son Perrier menthe, il veut nous parler de Splash, son futur disque, qu'il annonce sous des hospices plus lo-fi que les deux précédents A place where we could go (2008) et Slow Dance (2009). Délaissant les années quatre-vingt et une cold-wave dont il extirpait avec nonchalance un groove suranné mais diablement efficace, le trentenaire au visage de jouvenceau s'attaque désormais aux nineties de Pavement et Sonic Youth. Au dépouillement d'une guitare sèche matinée de claviers succède l'abondance sur disque et sur scène de deux guitares électriques. Cause, conséquence, il n'a pas de guitare adéquate pour satisfaire notre invitation à s'exécuter en acoustique pour nous, rien que pour nous... et notre rédac chef (qui télécommande cette entrevue de son Doubs d'élection). Notre caméra a d'ores et déjà repris rendez-vous avec le jeune homme : cette Hardy session doit se faire.

La nuit s'immisce paresseusement dans l'étroit passage Thière provoquant une molle stupeur de cadran : les horaires du Café de la Danse ne sont pas ceux de ma pendule interne déglinguée. Sans révolte, je prends mes cliques et mes claques et je me traîne sous une pluie fine et revigorante. 19h30, je me retrouve seul, le cul vissé sur l'un des fauteuils que compte ledit Café. Les Jackie O'Motherfucker sont déjà en piste. J'ai loupé deux morceaux, à savoir : la moitié du set...

jomf

Je ne vais pas vous la faire : je connais autant Jackie O'Motherfucker que je suis resté sobre ce foutu week-end... et ce malgré leurs seize années d'existence pour à peu près autant d'albums pondus. Avec un nom pareil, on peut s'attendre à tout. Le groupe d'abord : fondé autour du multi-instrumentiste Tom Greenwood et du saxophoniste Nester Bucket, JOMF a mué sous la forme d'un collectif à géométrie variable en fonction de divers projets discographiques. Musicalement, si l'on fleurte avec les paysages sonores des canadiens de Godspeed You! Black Emperor, les JOMF contractent un refus quasi systématique d'emballer leurs divagations psychés sur une rythmique échevelée. La science improvisée de la retenue, de la frustration sinusoïdale, voilà ce que nous offrent les membres présents de JOMF. Ces derniers cultivent un style très olympique d'hiver. Les quatre trappeurs arborent presque tous d'inquiétantes chemises à carreaux, le visage serti d'imposantes binocles que l'on jure incassables. Le temps de me demander quelle distance sépare l'Orégon de Vancouver - sans doute une blinde - que la batterie, discrète, tout en cymbales, effeuille progressivement l'appréhension d'un public venu s'enquérir en masse du grand blond. Fatigue aidant ou pas, je m'accommode sans effort d'une virée cosmique de bon aloi, fermant les yeux tout en laissant mes sens s'éprendre de cette vaporeuse déferlante de guitares atmosphériques triturées de pédales d'effets. Insaisissable dans sa forme, la musique des Jackie O'Motherfucker fait étale, même pour le novice que je suis, d'une formule addictive de bonne facture. Une étreinte versatile et fuyante telle une caresse rêvée. Un peu plus et je m'endors sur les genoux de mon voisin... Et pas de rappel. Logique : ce serait repartir pour vingt minutes. Le public n'est pas prêt à ça. Avec regret je vois une jeune fille s'assoir à ma droite : ses genoux ont l'air très confortables. Je me console encore aujourd'hui avec la captation live de Saint-Malo qu'Arte.tv propose sur son site :

Jeremy Jay pointe le bout de sa mèche bien coiffée. Son groupe est composé quasiment des mêmes musiciens qu'au dernier concert de l'échalas quatre mois plus tôt à la Maroquinerie. Ce qui est de mauvais augure tant celui-ci avait été aussi éprouvant pour les oreilles que pour les guiboles. Au moins là, on est assis. JJ trône au centre de la scène, entouré à sa gauche par un second guitariste aux cheveux rabattus sur le visage et à sa droite par un bassiste dodelinant expressivement de la touffe. Seul le batteur est nouveau : on s'excusera donc pour lui de ses approximations. Ses musiciens, rencontrés ici et là, sont payés à la date : leur je-m'en-foutisme et leur turn-over n'a donc rien de très étonnant, les cachets n'étant pas mirobolants ma petite dame... JJ entame pied au plancher un set mariant classiques de son répertoire et morceaux de Splash à paraître le 25 mai (K Records / Differ-ant). Malgré une voix réverbérée retrouvée, n'ayant pas à ferrailler avec des saturations crasses malvenues, un malaise subsiste : ses antiennes d'alors perdent de leur spontanéité à deux guitares quand les nouveaux morceaux sont par définition méconnus d'un public légèrement amorphe (encore un coup de Jackie ça...). JJ enchaîne plus vite que la musique, essayant, en vain et malgré sa timidité apparente, de briser la glace (Breakin the Ice est joliment exécuté). Le faux dadet sautille, mais on sent qu'il n'y est pas. C'est donc dans son répertoire pêchu qu'il excelle tant bien que mal, envoyant valdinguer un Gallop de haute volée. Preuve en est que le garçon a du talent, mais que celui-ci est décalqué sur scène telle une ébauche floutée de ses compositions. Car, merde, j'ai pourtant écouté Splash... et je ne reconnais là, de façon évidente, que deux ou trois morceaux dont As You Look Over The City et Whispers Of The Heart. Pas les plus dégueulasses d'ailleurs.

DSC_9150

En le contemplant finir sont set comme ses morceaux, en les bâclant sur les entournures, je me demande si après Slow Dance, Jeremy n'aurait pas eu besoin d'un peu de "vacances créatives". Une interdiction de composer ou de toucher une gratte pendant six mois ou quelque chose comme ça. Une façon de se retrouver et de rassembler ses bonnes idées. Mais bon, il faut bouffer et séparer le grain de l'ivraie ne semble pas être sa priorité. Dommage, car à trop vouloir en faire on tue le savoir-faire. Le sien, auparavant cristallin, joue dangereusement avec le sens commun et risque à un moment ou un autre de faire un beau Splash. C'est facile je sais, mais comme à la Maroquinerie, après une heure de concert, la salle se vide avant même le rappel. Comme on dit : qui aime bien châtie bien. Et souhaiter du repos à quelqu'un ce n'est pas la mort.