Histoire de... Rough Trade

"Il est flatteur que les gens s’intéressent au passé, mais la chose la plus importante est ce qui arrive maintenant, ce qui arrivera ensuite." Geoff Travis

S'étant constitué un stock non négligeable de vinyles au cours de sa traversée en stop des États-Unis, vinyles qu'il prend le soin d'envoyer à son domicile londonien par la poste, Geoff Travis, ex-étudiant de Cambridge, décide, dès son retour, d'ouvrir une échoppe de disques à l'image de celles croisées lors de son périple américain. Un magasin aménagé tel un lieu de vie, flanqué d'énormes enceintes et d'un canapé défoncé, où l'on peut écouter ses trouvailles sans personne pour presser à l'achat. Ainsi, dès février 1976, Ladbroke Grove, quartier ouest-londonien regorgeant à la fois d’excentriques et de rastas, accueille la toute première boutique Rough Trade, point de départ de l'une des plus passionnantes aventures de la musique indépendante contemporaine. Spécialisé au départ dans les imports américains et jamaïcains, Rough Trade devient vite, avec Kings Road, l'un des centres névralgiques d'un mouvement punk alors en pleine gestation. Après avoir splitté les éphémères London SS, Mick Jones et Paul Simonon, deux habitués créchant dans le coin, recrutent Joe Strummer, leader de 101'ers se produisant à deux pâtés de maisons, pour former The Clash. Steve Jones, futur Sex Pistols, vient lui revendre les disques qu'il pique dans d'autres boutiques tout en se gavant les multiples fanzines ronéotés dont l'américain Punk ou le londonien Sniffin' Glue. La connexion est telle que Métal Urbain, l'un des premiers groupes punk français avec les Stinky Toys, pousse la structure à muer en label dès 1978 et sortir son premier single, Paris Maquis. Pourtant, si le punk laisse une indélébile trace le code génétique de Rough Trade, celle-ci est plus à déceler dans la volonté et le DIY intégral animant la structure que dans l'esthétique musicale en émanant. Plurielle, celle-ci se nourrit avant tout des qualités intrinsèques de Geoff Travis et de ses acolytes, notamment dans leur anticipation de la scène post-punk.

Les Swell Maps comme The Normal incarnent à merveille le rôle endossé par le disquaire/label, structurant peu à peu un efficace réseau de distribution indépendant. En 1977, le single Read about Seymour des premiers est un quasi fiasco et ce même avec le soutien de John Peel, DJ à Radio One. Suite au passage impromptu de Nikki Sudden, membre des Swell Maps, dans la boutique de Westbourne Park Road, Rough Trade rachète tous les exemplaires restants du single et les achemine un peu partout en Angleterre, déclenchant subséquemment l'un des premiers phénomènes post-punk. Ne se plaçant pas en qualité de label, mais en tant que coordinateur de micro-structures qu'ils aident par les accords "P&D" - pour ''pressage and distribution'' - à se financer, Rough Trade est à l'origine du développement d'une myriade de label dont Rather des Swell Maps et Mute de Daniel Miller. En plus d'utiliser la boutique comme adresse postale, ce dernier reçoit une avance pour un second pressage de son inaugural Warm Leatherette, single qui deviendra par la suite un classique des premières expérimentations électroniques : "En sortant ce disque, je suis devenu une maison de disque, Mute". Miller est très vite submergé de cassettes démos, dont celle de Frank Tovey dont il éditera le premier album, Fireside Favourites, sous le nom de Fad Gadget. En 1981, suite à concert en première partie de Fad Gadget, Miller intègre un autre groupe alors inconnu dans sa jeune structure : Depeche Mode.

Au-delà de fédérer et de structurer le milieu indépendant selon une méthode plus professionnelle que celle des labels Factory (Joy Division) ou Fast Product (Gang of Four) - au point d'instiguer The Cartel, coopérative de distribution indépendante impliquant les labels Backs (Norwich), Fast Forward (Édimbourg), Probe (Liverpool), Revolver (Bristol), Red Rhino (York) et Small Wonder (Londres) - Rough Trade ne développe pas moins une approche originale, fondée sur la confiance, eut égard à ses modes de gestion interne et ses relations avec les artistes. En plus des accords "P&D" avec les labels émergents, la structure ne signe avec les groupes que des contrats mono-disque partageant à 50/50 les bénéfices, après couverture des charges de production. Une attitude tranchant avec celle des majors se disputant les groupes à coups de contrats juteux longue durée, hypothéquant mécaniquement la créativité de groupes ployant sous la pression d'une obligation de résultats. Sans avance, les groupes du label se doivent de contribuer au fonctionnement du magasin. Un fonctionnement interne pour le moins spécifique, centré sur l'idée de coopérative : chacun dispose d'un salaire équivalent quand la répartition des tâches se fait par rotation. Empruntant des chemins de traverse, entre utopie collectiviste et réalisme entrepreneurial, Rough Trade arrive à ses fins et met en orbite le groupe punk irlandais Stiff Little Fingers qui atteint la quatorzième place des charts avec son second album, Inflammable Material. S'ensuit une période faste, entraînant de l'ombre à la lumière une flopée de groupes tel que Cabaret Voltaire - avec Geoff Travis à la production du single Nag Nag Nag - The Fall, The Monochrome Set ou The Raincoats.

En 1982, le label, sortant plus d'un LP par mois, s'autonomise juridiquement de la boutique - qui déménage au 130 Talbot Street - et bouscule ses principes de base sur l'autel d'une signature prestigieuse : The Smiths. Le groupe de Morrissey et Johnny Marr sort en 1983 via Rough Trade Hand in Glove, single fascinant un public vouant aux gémonies les synthétiseurs, et signe derechef le tout premier contrat longue durée du label. Le succès instantané des Smiths provoque l'emballement de la structure qui en perd quelque peu son latin, les charts nationaux devenant l'objectif à coups d'immenses campagnes de publicité. Accédant au statut bâtard de major parmi les indés, Rough Trade souffre d'une inadéquation consubstantielle de son organisation semi-collectiviste à la gestion purement économique d'une entreprise culturelle. En 1991, les disques des Smiths ne rapportent plus assez pour couvrir des pertes qui s'accumulent, à tel point que le label met la clé sous la porte.

Financièrement indépendantes, les boutiques tiennent le cap et se multiplient. Un temps franchisées à Paris ou Tokyo, on en dénombre trois à Londres dont celles du 130 Talbot Street, de Covent Garden (1988) et Brick Lane (2007). Le label, quant à lui, renaît véritablement de ses cendres en 2001 et l'acquisition de l'ensemble des droits du catalogue par l'inusable Geoff Travis et l'ex-Public Image Ltd, Jeannette Lee. S'ensuit une série de succès commerciaux - dont The Strokes, The Libertines, Arcade Fire, Belle & Sebastian ou Sufjan Stevens - se concluant par la signature dès 2007 d'un partenariat avec le groupe Beggars, créé lui aussi en 1977 et à l'origine des labels Situation Two et 4AD, lui ouvrant plus que jamais les portes du marché US tout en lui garantissant l'indépendance dont profitent les autres labels membres du groupe, Matador en tête.

Do It Yourself: The Story of Rough Trade

Do It Yourself: The Story of Rough Trade est un documentaire passionnant de quatre-vingt-dix minutes réalisée par la BBC Four et retrace l'histoire du label.


Young Marble Giants l'interview

Young Marble Giants 2

Quatuor avant-gardiste gallois formé par Alison Statton, Peter Joyce, Philip et Stuart Moxham, les Young Marble Giants sont les auteurs d'un unique Album Colossal Youth sorti sur Rough Trade, label collectiviste fondé par Geoff Travis et véritable plaque tournante indépendante de la création musicale anglaise d'alors. Chacun de leurs morceaux - aussi brefs que lumineux - résonne tel une ode assumée au dépouillement lo-fi et à un minimalisme érigé en véritable révolte à l'encontre de la fièvre névrotique punk. Développant un son aride, encensé plus tard tel un doux radicalisme, employant à la guitare pour ce faire la technique du muting (consistant à étouffer les vibrations des cordes en posant la main droite dessus), couplé à une basse au son rond et mélodique, "s'apparentant presque à du tricotage" selon les propres mots de Stuart, la musique des YMG tire avant tout son originalité du chant presque susurré d'Alison Statton au timbre si ordinaire mais pourtant terriblement séduisant. Adoubé par John Peel, célèbre animateur de la BBC Radio One et catalyseur de la scène musicale indépendante britannique, popularisant la si fameuse chanson Final Day du jeune combo, les YMG égrainaient selon Simon Reynolds une musique "pour introvertis, par des introvertis", Stuart Moxham déclarant à l'époque chercher "à obtenir un son semblable à celui d'une radio coincée entre deux stations, qu'on écouterait dans son lit, à quatre heures du matin, avec ses super sons d'ondes courtes et ces fragments venus d'autres fréquences". Dépassant les dissensions internes qui eurent raison du groupe après seulement deux ans d'existence, les YMG sont de retour et peut-être pas que pour une série de concerts événements. C'est en tout cas ce que nous révèle Stuart dans une interview retranscrite ci-dessous et qu'il a eu la gentillesse de nous accorder la semaine dernière.

"La musique des Young Marble Giants consistait en un singulier mélange : riffs nasillards en trémolo façon Duane Eddy, guitare rythmique tranchante à la Steve Cooper, cadences hachées par la new-vave de Devo" Simon Reynolds - Rip it up and Start Again, éd. Allia, p. 275.

Le "doux radicalisme" des Young Marble Giants, entre dépouillement des arrangements et calme des compositions, était-il une réaction envers le punk et l'agitation qui s'en suivit ?

Oui, ainsi que la volonté de se fondre dans la force du minimalisme en soi. Nous devions aussi parvenir à nous faire remarquer dans une province lointaine, raillée, traditionnellement ignorée par le monde de la musique londonien ; nous devions créer quelque chose qui sortait de l’ordinaire.

Rétrospectivement, quel regard portez-vous sur le succès immuable, populaire et critique et de votre album Colossal Youth (Rough Trade, 1980) ?

Nous avons donné le meilleur de nous-mêmes, et c’est extrêmement gratifiant de voir que cet album a connu une trajectoire quasi-verticale, sur le plan critique, du point de vue des ventes, comme source de chansons pour les bandes originales de nombreux films, et cetera (des titres secondaires de YMG apparaîtront dans la nouvelle série d’HBO « Bored To Death », par exemple). En gros, je peux vivre et mourir heureux parce que cette musique m’a permis d’accomplir en tant qu’artiste tout en m’assurant le statut d’immortel. Comme le dit la chanson, « Dreams can come true ».

Aviez-vous eu l'impression d'appartenir à la mouvance post-punk anglaise ? Quelle image en gardez-vous aujourd'hui ?

Je pense que oui. C’était une bonne chose, qui offrait aux gens la possibilité d’être vraiment expérimentaux. Je vous recommande la lecture de « Rip It Up And Start Again » (de Simon Reynolds), une excellente façon de se faire une idée de l’esprit de ce temps-là.

Vos projets respectifs (Weekend, The Gist...) ont-ils subi l'ombre de YMG ?

Jusqu’à présent, oui. Mais mon prochain album, “Personal Best”, sortira le 31 mai sur mon propre label (très post-punk) hABIT Records UK ; il s’agit d’un échantillon de mon œuvre après la dissolution d’YMG.

De quel groupe ou scène actuelle vous sentez-vous le plus proche ?

Je ne me suis jamais trouvé de points communs avec d’autres groupes.

Vous avez enregistré Colossal Youth en trois jours pour 1000 £. Le dénuement de vos arrangements et le minimalisme de vos compositions seraient-ils toujours les mêmes avec le développement actuel des technologies et des techniques d'enregistrement ?

Oui.

Vous sortez d'un silence de presque trente ans seulement interrompu par quelques concerts (entre 2006 et 2008) et une compilation (Salad Days, 2000). Quelles sont les motivations de votre actuel retour sur scène ? Votre futur proche est-il fait d'un prolongement discographique ?

La composition. Mais nous avons dévié vers le live, beaucoup plus facile. J’insiste toujours pour que le groupe se remette à composer, car je sais qu’il reste encore beaucoup de musique en nous.
Propos recueillis par Thibault. Merci à Stuart, Adrien & Hamza.

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Memory Tapes – Seek Magic

memory-tapes-seek-magicLe renouveau de l’electro-pop par des clichés synthétiques archi-usés c’est possible ? Ça dépend de qui tire les ficelles, et dans le cas du schizophrénique Dayve Hawk on répondra immédiatement à l’affirmative. Ce jeune américain un peu fêlé mais talentueux, fusionne ses deux projets musicaux Memory Cassette et Weird Tapes, et en garde toute la fraîcheur ainsi que l’originalité. Car Memory Tapes c’est avant tout l’histoire d’un mariage musical entre dream-pop vintage et post-rock futuristique et glam. Un peu comme si les Beach Boys effectuaient un come-back électronica chez 4AD. SIC !
Et juste au moment où l’on commençait à se lasser des revivals claviéristes bontempi et des pédales à effet pour ukulele, cet originaire de Philies pour les intimes, débarque avec son Seek Magic qui concilie, et d’une aisance ahurissante, la rêverie piquante du Loveless de My Bloody Valentine et le groove dance du  The Warning d’Hot Chip.
On ne transite pas entre électro ou pop, on fusionne, on malaxe, on digère et on recrache le tout sur huit titres qui se savourent autant qu’ils transpercent, fiévreux et électriques. On n’avait pas entendu mieux dans le genre depuis The Knife, et pas sûr que la ré-édit soit pour tout de suite. Narcotique et revitalisant en même temps, c’est possible ? Il faut croire que Memory Tapes a réussit cet exploit.

Akitrash

Audio

Memory Tapes - Graphics

Tracklist

Memory Tapes – Seek Magic (Rough Trade, 2009)

1. Swimming Field
2. Bicycle
3. Green Knight
4. Pink Stones
5. Stop Talking
6. Graphics
7. Plain Material
8. Run Out

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