On y était : Psychic TV / PTV3 + Aikula à Petit Bain

Culte de l’étrangeté et règne de la fausseté, le concert de sa Majesty de PTV3 était un spectacle simulacre d’une absolue beauté. La présence désincarnée de lady P-Orridge triomphait au sein de cette œuvre d’art totale déréalisée et imprégnée du sentiment de vacuité généralisé. Le « show » était complet et l’assemblée de fidèles se pressait dans l’arche de Petit Bain, peu avant le déluge qui allait fatalement l’inonder pour communier devant ce magnifique Rien.

Quoi de mieux pour commencer qu’une première partie totalement absurde assurée par un  obscur groupe slovène distillant un hard rock ethnique vivifiant. Le chanteur d’Aikula adoptait toutes les postures « rock » possibles et imaginables puisant son inspiration dans le répertoire scénographique et vestimentaire consacrés : déhanchés intempestifs à la Freddie Mercury, jambes écartées pendant les refrains, poing tendu vers le ciel, coups de pieds en l’air et t-shirt langue pendante des Rolling Stones. En dépit d’une dégaine improbable, leur rock folklorique, taillé dans un granit primitif, brouillait les pistes. S’agissait-il d’une manifestation d’art spontané ou d’une posture au kitsch assumé ? La première option semblait prévaloir mais la suspicion paraissait justifiée et la question venait immanquablement à se poser d’autant que Psychic TV avait expressément veillé à ce que le groupe fasse leur première partie pendant leur tournée européenne.

Simulacre ou réalité ? Dans quel état de conscience étions nous plongés au cours de cette soirée ? Genesis de sa voix monotone et absente, vêtu tel un biker néo-nazi aux cheveux de sirène nordique, prophétisait d’une voix désincarnée comme si tout son être s’était extrait de sa matérialité. L’artificialité de son visage, due à des ravalements de façade successifs, allait de pair avec cette curieuse impression de fausseté généralisée. Le dispositif scénique semblait parfaitement calibré sans outre surenchère ou quelconque spécificité. Le psychic show était plutôt édulcoré à l’image des visuels projetés, identiques à ceux des  tournées précédentes : images animées aux couleurs criardes, à l’esthétique psychédélique compassée teintée de religiosité dans lesquelles flottait inlassablement le logo emblématique du groupe. Ce n’était que des images mirages peuplées de  figures abstraites, sans intention narrative ni didactique qui défilaient de manière indifférenciée. Seules quelques photos de Genesis Breyer P-Orridge, en compagnie d’un guide spirituel béninois, prises à l’issue d’un voyage initiatique, avaient été nouvellement incorporées. Ce montage photographique semblait être la seule valeur ajoutée à ce dispositif visuel quelque peu daté.

Le prêche a commencé par une reprise, un hymne faussement hédoniste, au cours duquel était répété inlassablement le  « We can make each other happy » du titre Jump Into The Fire d’Harry Nilsson. La voix rauque tout à la fois soporifique et hypnotique de Genesis contrastait avec le chant d’origine aussi furieux qu’exalté. L’instrumentation protopunk partait en envolées krautrock exponentielles et constituait une belle entrée en matière pour un pastiche du plus bel effet.  Les reprises sont récurrentes à chacun des concerts de Psychic TV et nous pouvions apprécier ce soir là une version sous chlorhydrate de kétamine du How Does It Feel de The Creation, un titre déjà bien langoureux, dans la plus pure tradition psychotropique. Je redoutais quelque peu l’omniprésence de titres acid house et techno mais la sélection était riche et diversifiée à l’image finalement de leur immense discographie à l’éclectisme inégalé passant de la glorieuse époque new wave de l’album Allegory And Self, aux reprises classic rock pour terminer sur les expérimentations psychédéliques acid rock de l’album Snakes sorti en 2014 sur Angry Love Productions. Le très beau After You’re Dead, She Said clôturait ce doux rêve éthéré dans lequel nous avions été plongés dans la plus pure artificialité. Le roulement de batterie continu d’une infinie mélancolie me rappelait immanquablement celui d’Atmosphere de Joy Division. La promesse de l’aube triomphait de cette vague crépusculaire diffusant sa lumière dans cette matière sombre et tragique.

Photo : Sophie Richardoz


On y était : Os Mutantes & Faust à Petit Bain

On y était - Os Mutantes et Faust, les 20 et 21 novembre à Petit Bain

Comment aimer de nouveau après une longue séparation? Cette question, qui pourrait faire l'objet d'un déchirant sujet dans une émission télévisée pour mère au foyer, s'est posée tout au long de la prestation des Os Mutantes. Il était de bon ton de se retrouver dans une salle remplie de personnes fermement décidées à célébrer l'hédonisme en toute insouciance et l'hilarité à l'occasion de la 3e édition du festival How To Love à Petit Bain. Après Tahiti Boy, l'heure était à l'esprit carnavalesque et le public réservait son plus bel accueil à Os Mutantes pour communier chaleureusement et partager un moment de douce ébriété. Leur entrée, quelque peu ratée puisque Sergio Dias, n'arrivant pas à amplifier sa guitare, fut contraint de quitter la scène pour quelques ajustements, était à l'image de ce rendez-vous manqué aux espoirs ô combien déçus. Allons donc... Fallait-il vraiment s'étonner ? Quelle vaine illusion que de croire qu'ils pourraient ressusciter ou même se réinventer après tant d'années ! Du trio facétieux il ne reste que Sergio. Rita Lee et Arnaldo Battista, les anciens amants sulfureux, se sont à jamais éloignés, et Sergio porte désormais l'héritage funeste d'un groupe céleste déchu avant même d'avoir triomphé. Aujourd'hui, leur rayonnement s'étend sur toutes les contrées indés et les Os trônent désormais au Panthéon de l'Outsider. Quelles sont les raisons d'une telle fascination? Le mystère de l'incarnation reste intact.

Depuis leur reformation en 2006, deux albums ont vu le jour et le dernier LP intitulé Fool Metal Jack sorti l'an dernier et chanté en anglais, marquait un revirement important quelque peu alarmant. Malheur et damnation! Le glas sonna aux premiers riffs dignes de ceux d'un Carlos Santana, dénaturant un style estampillé qui pourtant faisait leur spécificité. Les velléités guitaristiques de Sergio s'en donnaient à cœur joie et plombaient la légèreté des douces mélodies psychés au profit d'interminables solos dégoulinants. Vade Retro Santanos Mutantes! Le plaisir qu'il prenait à jouer était pourtant évident et il s'amusait, tel un enfant, à presser indifféremment les cordes de son jouet et à appuyer sur tous les boutons.

La formation était restreinte ce soir là, seuls quatre membres officiaient, et nous étions loin du joyeux bordel foutraque et coloré auquel ils nous avaient habitués. La fantaisie n'était soulignée que par des artefacts compassés. L'adorable Sergio arborait un costume à la Paul Revere and The Raiders, accompagné de bottines à talonnettes et d'une redingote de capitaine de vaisseau en pleine époque coloniale tandis qu'Esmeria Bulgari, toute de noir vêtue, portait également des bottes montantes au fétichisme sexuel vicié, délaissant ainsi leurs traditionnelles tuniques de farfadets au profit d'un look glam outrancier.

En dépit d'une chaleureuse ambiance, je préférais rester dans mon coin et boudais bêtement comme une petite sotte ingrate, au lieu de me laisser submerger par le plaisir et me réjouir d'être en aussi bonne compagnie... J'étais en effet entourée de jeunes représentants de la diaspora brésilienne, composée à 80 % de charmantes petites soubrettes plantureuses au déhanché et décolleté vertigineux qui m'invitaient à danser. Parmi l'assemblée, Il n'y avait aucun vétéran de l'ère psyché et encore moins de garageux 60's, seulement de joyeux boute-en-train prêts à danser sur les rythmes endiablés de la Bat Macumba !

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Photo © Vincent Arquillière

Bien heureusement, dès le lendemain, Faust m'a réconciliée avec l'idée que je ne pourrai plus jamais assister à un concert de pépés. Hé hé ! Grand bien m'a fait de communier en collectivité et d'entrer dans la danse de l'irréalité. Ce groupe de krautrock a pourtant 40 ans d'existence mais il continue de croire en ses forces vives et de vouloir œuvrer pour le bien de l'humanité. Les époques changent, les mentalités évoluent, les idéologies s'alternent, les régimes se succèdent mais Le monde selon Faust s'indiffère de ces mutations. Le premier titre renommé Paris pour l'occasion, faisait écho aux récents évènements et donnait le ton de cet engagement dès l'introduction. À la fin du morceau, le bassiste Jean Hervé Péron a ensuite brandi un papier dressant la liste des grands dictateurs (déchus), parmi lesquels Augusto Pinochet ou encore le général Franco! Révélation ultime et prise de risque absolue! Engagement total au mépris des conséquences! Oui oui en effet… Faust a fauté. L'intervention était surréaliste et plutôt anachronique, mais en dépit de l'apparent ridicule de la situation, la sincérité et l'engagement était tels que nous finissions par adhérer pleinement.

L'expérience était inédite, d'autant qu'elle ne se reproduirait sans doute jamais. Leur prestation nous plongeait dans une faille spatio-temporelle pour un voyage dans un passé utopiste et antimilitariste. Nous commencions à nous prendre au jeu et à saluer leur ferveur idéologique. Le rythme martial de la batterie, martelé par le mastodonte Werner « Zappi » Diermaier nous faisait marcher au pas et facilitait cette adhésion. Cependant, les discours avaient beau être bienveillants, l'angoisse nous saisissait tout du long car leur musique était glaciale. L'effet de répétition, les collages électroniques fantomatiques, les sonorités stridentes obtenues au moyen d'objets fétiches informes et tranchants, d'écuelles en métal renversées suspendues à des mobiles, concouraient à cette plongée dans les abîmes en vue d'un fatal envoûtement. Faust a triomphé et a ravi notre âme pour la damner éternellement. Nous ne voyions plus les choses de la même façon. Un filtre abject couvrait ainsi les visages de mes condisciples qui commençait à agir de manière étrange. Un voisin se grattait frénétiquement le crâne en grimaçant notamment à l'écoute d'un extrait incorporé du document sonore d'Antonin Artaud (Pour en finir avec le Jugement de Dieu), une femme pécheresse s'est jetée tout à coup dans les bras d'un parfait étranger pour le couvrir de baisers. Je vis ensuite débouler un mec défoncé arborant un look de métalleux salafiste, tenant sa housse de guitare sous le bras, et les pires visions se bousculaient tout à coup. Je me voyais déjà, prête à bondir dans un élan désespéré, pour contenir le geste furieux d'un illuminé. L'esprit de Faust avait eu raison de moi. J'étais devenue folle à lier.

Le très beau titre éponyme et archétypique intitulé Krautrock (issu de l'album Faust IV), a clôturé ce secte.. euh set pardon et je pensais alors à la multitude de formations actuelles qui se réclamaient de cette obédience…. Finalement, leur soi disant approche passéiste, que je raillais au début de leur prestation, n'était pas irréaliste. L'histoire se répète inlassablement, à l'image de ce mouvement musical, qui ne cesse de réapparaître et dont les forces n'ont jamais été plus vives qu’aujourd’hui.

Le visage grimaçant du cynisme se propage mais l'utopisme avant/arrière-gardiste de Faust entend fortement résister à cet état irréversible des choses. Telle une poignée d'irréductibles révoltés (« Faust » signifie également « poing » en allemand ) ses membres réactivent un rêve et sont emprunts d'une ferveur qui leur donne encore à penser que l'art peut transformer le monde et qu'il peut même se fondre dans la vie. Aujourd'hui, il semble n'y avoir plus de lieu pour l'utopie, comme si nous étions imprégnés de la conviction désespérée que le monde court à sa perte et que le jugement critique tient du leurre. Les initiatives de ce type tendent à nous réconcilier avec certains principes prétendument oubliés et il ne pouvait y avoir de concert plus salutaire, en ces temps troublés, que celui auquel je venais d’assister.


On y était : Acid Mothers Temple à Petit Bain

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Photo © Yoan-Loïc Faure

On y était - Acid Mothers Temple et Noyades, le 6 novembre 2015, Petit Bain, Paris

Je me préparais à quitter le pont pour une étrange croisière dans les méandres de la psyché et larguais les amarres pour voguer en direction des eaux territoriales. Je ratais ce soir là le prêche occulte de Sphaeros et arrivais juste à temps pour le concert de Noyades

« Noyades » à « Petit Bain », tout un programme marin ! Tel est le nom du trio lyonnais qui a performé avant l'arrivée des Acid Mother's Temple. Outre l'époilante association, que je ne manque pas de souligner lourdement, le choix de programmation était très opportun. Je les voyais pour la deuxième fois dériver sur le fleuve de la sainteté, après une première apparition remarquée, quelques semaines auparavant, en première partie de Cosmic Dead dans une péniche avoisinante. Sans doute étaient-ils galvanisés par l'enjeu de taille qui les attendait, celui d'officier avant les mythiques japonais, car ils se sont magistralement imposés. L'union fait la trinité et nos trois larrons se sont sublimés. Sans aucun doute fallait-il souligner ce soir là une drôle de particularité : le son émis par la basse de Vince, sosie interlope de Lucky Dube, était particulièrement audible. Les riffs de guitare avaient beau s'en donner à cœur joie nous n'en discernions pas moins la ligne de basse mélodique qui rivalisait sans peine jusqu'à finir par triompher à certains moments. On aurait pu ainsi arguer un défaut de sonorisation mais sous cet apparent équilibre imparfait et ce changement de paradigme, l'harmonie était respectée et nous suivions du regard les prouesses digitales respectives de nos deux guitare héros. Leurs sveltes et longilignes silhouettes se mouvaient d'une manière affolante et je manquais de défaillir à la vue du grand écart (approximant les 170°) initié par le crane bassiste. Leurs chevelures ondoyaient perpétuellement vers l'avant, obstruant la face de ... de nos protagonistes pour un effet shoegazing en bande organisée. C'était finalement pour Jessie que mon cœur battait, qui, reclus dans sa tranchée nous canardait inlassablement, faisant monter graduellement l'intensité et la fréquence des détonations. Le lancement dans la foule d'une bouée de sauvetage a clôturé le set de Noyades. Un peu à l'image du désespérant bouquet lancé à une célibataire esseulée, la capture de cette bouée m'aurait sans doute servi à me jeter dans la seine en cas d'accès de folie intempestif causé par une idylle déçue avec quelque ascète japonais… Il n'en a rien été. La folie a été malheureusement maîtrisée et tout s'est parfaitement déroulé.

Les Acid Motherfucking Temple dont ensuite entrés en scène. Je partageais quelque peu le sentiment de Lamerville40 sur son post YouTube figurant au bas du clip de Pink Lady Lemonade, titre issu de Devil's Triangle joué en toute fin de set et tout simplement éblouissant, indiquant que rien ne permettait de mieux apprécier cette musique aux contours indistincts que dans les conditions du réel. C'est surtout au travers de la performance que la magie s'opère, laissant libre cours à l'improvisation créatrice et initiatrice. Les effets et réactions sont imprévisibles à l'image de leurs orientations musicales passant du prog, au stoner aux ballades éthérées pour finir dans un chaos bruitiste constitué d'une armada de fuzzs spatiaux aux constantes interférences.

Higashi Hiroshi, le preux chevalier électronique, à la chevelure d'une blancheur irradiante, se laissait doucement bercer les yeux fermés par les ondes soniques surpuissantes émanant de son clavier. Sa noble expression touchait au sublime et j'admirais cet homme qui de sa reine indifférence suscitait des émotions contrastées, entre amour et crainte partagés. Tababa Mitsuru (Zeni Geva, Boredoms) penchait quant à lui du côté dyonisiaque et visait de par son accoutrement, ses mimiques et son chant à célébrer l'hubris sous tous ses aspects. La théâtralité prévalait, mais il s'agissait d'une théâtralité naturelle sans profusion d'effets, et chacun des membres incarnait un rôle spécifique propre à la résolution du drame psychédélique. Il ne manquait plus que les Mugen nô, des apparitions fantomatiques, qui dans la tradition théâtrale japonaise représentent démons et divinités. Pour finir, Makoto Kawabata levait sa guitare au ciel pour envoyer des riffs à la terre et les faire voltiger au dessus de nos têtes. Sa guitare encore frémissante a ensuite été suspendue en équilibre instable sur une corde et oscillait dangereusement telle une épée de Damoclès prête à s'abattre sur nous.

Pourtant, malgré la recherche de sensations et la démence de leur son, les musiciens ne perdaient jamais la raison. C'était ce paradoxe qui était plaisant, à l'image d'un groupe qui ferait scéniquement l'apologie de la folie sans pour autant y avoir un jour succombé. A cela pourrait-on avancer: comment l'incarner quand on ignore ses effets? Faut-il avoir vécu? Faut-il avoir aimé? Bah, ce sont des japonais! Même sobres et bien élevés, ils n'en restent pas moins incroyablement barrés (ça c'est de l'analyse poussée!). Les émotions entraient en collision et nous passions de l'émotion à l'hilarité tout au long de la soirée. Leur interprétation de Pink Lady Lemonade, en fin de set, a constitué une des plus belles performances à laquelle il m'ait été donné d'assister.

Sur Benzaiten (Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O) je les écoutais manier cette langue inconnue, à l'intonation martiale et au rythme saccadé, quand, tout à coup ils se sont mis à parler en anglais: Ce qui, à première vue, pouvait sonner comme un prêche chamanique, n'était en réalité qu'une intervention fortuite faisant la promotion de leur merch. Quelle n'était pas notre soulagement! Aucune parole satanique n'était proférée, aucun message politique ne nous parvenait, juste la simple et juste réalité économique d'un groupe en proie aux contingences mercantiles. Cet intermède était finalement à l'image de cette excitante prestation : un spectacle tragi-comique joué par de prodigieux acteurs maniant l'art de la démesure et de l'ubiquité."


Hz V5 Is Coming à Petit Bain

Couverture

Photos © Patrice Bonenfant

L’objectif d’Hartzine était à l'Apérobarge du Petit Bain à Paris le 1er septembre avec les lives de Tsantza et du tout nouveau projet Green Peak, le tout saupoudré du set très poivré DJ SPT V5 is coming soon!

Photos


On y était : Beak à Petit Bain

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On y était : Beak à Petit Bain, le 27 juin 2015 - Par Sonia Terhzaz

Les poèmes électroniques de nos rêves synthétiques sous l'influence de Beak.

Le jour ou la Musique concrète électronique a rencontré la pop à la fin des années 60's, de nouvelles hybridations musicales ont été rendues possibles en élaguant un nouveau champ d'expérimentations : Du Revolution number 9 des Beatles, à la musique de Frank Zappa fasciné par Edgard Varèse, aux explorations électroniques des Silver Apples (du nom d'une composition de Morton Subtnonik pour synthétiseur Buchla «Silver Apple of the Moon»), de Faust (avec leur titre Krautrock dans l'album Faust 4 en 1973), ou encore du Velvet Underground aux expérimentations de Can sous la houlette de Holger Czukay, tous ces exemples attestent de l'incursion de la musique électronique expérimentale d'avant garde dans le champ de la pop et du rock prog. L'écoute d'une compilation sur les premiers gourous de la musique électronique de 1948 à la fin des années 70's prolongeait mes rêveries et me faisait dresser des passerelles et de nouvelles généalogies, sans doute hasardeuses, dans un désir d'appréhender les connaissances dans leur globalité. J'en venais finalement à dresser des ramifications en tous genres qui se bousculaient dans ma tête comme autant de visions quasi cauchemardesques d'objets gigognes se formant et s’emboîtant progressivement dans mon esprit et l’assaillant jusqu'à couvrir la quasi totalité de ma boite crânienne. Dans mes digressions, j'en venais inéluctablement au Krautrock, qui, dans mon esprit, constituait l'exemple parfait de cette hybridation. Autant dire que, ce jour là, j'étais dans les meilleurs dispositions d'esprit pour assister au concert de Beak et je retrouvais conformément à mes aspirations, ces magiques ramifications à l'issue de leur performance qui était d'une grande intensité à la qualité sonore riche et modulée.

Ce retour stylistique était d'ailleurs assez prématuré au regard de toutes ses résurgences contemporaines dans la scène musicale actuelle. En effet, ce projet instrumental avait été inauguré en 2009 avec l'album BEAK, sous la houlette de Geoff Barrow, et préfigurait, avant les autres, le retour d'un style caractéristique si largement revendiqué et surexposé aujourd'hui. Autant, faudrait-il se méfier de ces nouvelles modes réactivées, fruit d'un immobilisme et d'un opportunisme, autant nous pouvons saluer ce retour gagnant, tout aussi pertinent dans le temps (sortie en 2012 du 2e LP Beak >>). Geoff Barrow a bien fait de chercher si longtemps, pour prolonger ses explorations sonores à la recherche de vérité.

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Les différentes plages instrumentales s'écoutaient distinctement comme autant de parties mélodiques progressivement épurées et tendant à une parfaite abstraction. Car finalement c'est peut être là qu'on touche à la spécificité du son de Beak. Point trop n'en faut de cette inventivité qui fait souvent défaut dans la musique actuelle mais, les influences Krautrock qui leurs sont indéniables et même admises par le groupe, sont régurgitées d'une manière tout à fait inédite. Les teintures sonores et les modulations progressives de l'ère caienne sont simplifiées, synthétisées, minimales et de cette compression naît une nouvelle abstraction.

En réalité, je pensais davantage au groupe Neu qui empruntait à l'époque une voie plus primitive avec ce rythme substantifique « Motorik » tout en pulsation et ces paysages sonores hypnotiques (à l'écoute du titre « Yatton » dans l'album >> sorti en 2012 ) ou encore Silver Apples (il suffira d'écouter « Oscillations » juste après « Spinning Top » de Beak pour en sentir l'étroite proximité) .

Geoff Barrow a une manière si particulière de jouer de la batterie, se plaisant à frôler l'arythmie et de cette dissonance surgit l'émotion. Le titre Battery Point, joué en toute fin (juste avant le rappel), opérant sur ce mode, n'a pas manqué de m'ébranler. Le martellement subtil et lancinant sur les cymbales ne cessait de ponctuer ce morceau élégant générant une émotion graduelle, non pas ostentatoire, ne cherchant pas l'effusion. Cette musique ne revêtait pas les artifices de la fausse séduction immédiate, mais arrivait pour autant à générer de profondes évocations mobilisant tous les mouvements de l'âme. L'abstraction, recherche bien souvent l'émotion pure sans passer par ses évocations directes dans la réalité. La répétition si manifeste dans chacun des titres contribuait également à l'immersion progressive au travers de laquelle l'auditeur se laissait doucement transporter et la mélancolie le gagnait… du moins elle me gagnait et j'en percevais l'expression même de la vérité.


Mixtape : Kosmo Kino Plaza - Le Saint Drone de Stockholm

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Fondé en janvier 2006, Au-delà du Silence organise des concerts fouillant les sphères industrielles et expérimentales au sens large, thématisant ceux-ci en de multiples cycles. Le septième de celui dénommé Kosmo Kino Plaza prendra lieu et place à Petit Bain dans la nuit du 5 avril prochain avec une programmation étendant le spectre entre musiques dark ambient, noise, et death-indus, et ce, de 20h et 6h du matin. Une armée de l'ombre quasiment encore vierge de dates françaises, que ce soit pour les Suédois d'IRM, de Deutsch Nepal, de Jarl ou de Trepaneringsritualen - groupe emmanché par Thomas Martin Ekelund instigateur du label Belatën (lire) - , ou pour les Allemands de Tho-So-Aa. D'autres, qui se font trop rares, tel le collectif international Geography of Hell ou les Parisiens d'ExWorks, compléteront une programmation ou Ex.Order règne en éminence power-electronics. Et si pour vous Le Saint Drone de Stockholm n'évoque pas (encore) grand chose, nous avons demandé à Vincent Silence de présenter la soirée via une mixtape écoutable et téléchargeable ci-après.

Mixtape

01. Deutsch Nepal - Glimpse of War, Parts I & II (Deflagration of Hell)
02. Ex.Order - Sacred Violence (Corporate Control)
03. Trepaneringsritualen - All Hail the Black Flame (The Totality of Death, édition Malignant records)
04. Geography of Hell - extrait de December 25th 1989, Targoviste
05. IRM - Study for a Crucifixion 1 (Four Studies for a Crucifixion)
06. ExWorks - Voie (Monade)
07. Geography of Hell - extrait de December 25th 1989, Targoviste
08. Tho- So-Aa - Marching to Your Destiny (Identify)
09. Jarl - Out of Balance Part VIII (Out of Balance)
10. Deutsch Nepal - An Invitation to Heaven (Amygdala)
11. Ex.Order - We Want No One To Escape (Corporate Control)
12. Trepaneringsritualen - the Seventh Man (Perfection & Permanence)
13. IRM - Closure VII (Closure…)
14. Jarl - Turbulence Colour Part XIII (Turbulence Colour)
15. Tho-So-Aa - Xplrr 6 (Sleeping Explorer)

Concours

On vous fait gagner trois places. Envoyez vos nom et prénom à l’adresse hartzine.concours@gmail.com ou remplissez le formulaire ci-dessous. Les gagnants seront tirés au sort la veille pour le lendemain.

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Teaser

https://www.youtube.com/watch?v=gz6YM2lhCvw

Programmation

Deutsch Nepal
Ex.Order
IRM
Trepaneringsritualen
Tho-So-Aa
Jarl
Geography of Hell
ExWorks


On y était - Motorama à Petit Bain

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Motorama, Petit Bain, Paris, le 19 septembre 2013

Il y a plus de deux ans déjà, notre estimé collègue Éric nous faisait partager son émotion et son enthousiasme suite à la prestation dans un rade lillois de nos désormais meilleurs amis russes (lire). Depuis lors, de l'eau a coulé sous les ponts de Rostov-sur-le-Don : signature chez Talitres, publication d'un second album parfait (chronique), réédition officielle d'Alps (chronique) et reconnaissance critique et publique. Publique, sans doute pas encore assez, d'ailleurs. Car même si l'on aurait voulu garder précieusement pour soi le secret de cette musique en or, comment ne pas souhaiter à la petite bande le succès le plus large possible ? À les voir sur la scène d'un Petit Bain copieusement garni en cette rentrée, on est bien obligé de se dire que cette musique mériterait des espaces bien plus vastes, dont l'ampleur rendrait justice à celle de ces compositions au rayonnement sans limite. Car les racines cold ont déjà depuis un bail évolué vers des territoires mélodiques luxuriants, donnant naissance à des chansons alliant à merveille sécheresse Factory et fertilité Sarah. Après seulement deux albums, la richesse du répertoire de Motorama est particulièrement frappante sur scène, où les titres s'enchainent sans temps mort, une chanson parfaite après l'autre. Difficile, donc, pour votre serviteur, de retenir un quelconque climax. On assiste plutôt, médusé, à une implacable succession de highlights. Si l'on pourra regretter une seconde un son pas franchement optimal - trop de basse, pas assez de voix, pour faire simple - rien n'entravera vraiment le plaisir ressenti à l'écoute des titres d'un groupe qui confirmera ce soir-là sur scène la sensation ressentie à l'écoute de Calendar : à mesure que le temps passe, le groupe gagne inexorablement en assurance, et chacun des instruments en ampleur. Ainsi, si Image, to the South ou Young River confirment que le combo n'a rien perdu de son implacable justesse rythmique, bien au contraire, ce sont bien les titres tirés de Alps qui démontreront à la faveur du live à quel point le groupe a progressé, des reliefs inédits et intrigants apparaissant sur Ghost ou Wind in Her Hair notamment. D'une placidité à toute épreuve, Motorama déroulera au final, sans baisse de régime,  une très grande partie de son stock de chansons, injectant à son set de sérieuses montées de sève proches de la soudaine crise épileptique, tant durant une In Your Arms transfigurée qu'à la faveur d'une version d'Alps apocalyptique, et peut-être plus gracieux moment d'un concert inspiré et élégant, du début à la fin. On compte déjà les jours qui nous séparent d'une nouvelle rencontre avec ces géants russes, dont le talent ne semble décidément trouver aucune limite.