On y était : Limbo Festival

White Fence@LIMBO Fest 17_Clémence BIGEL

Photos © Clémence Bigel

Limbo Festival, du 23 au 27 janvier (Mécanique Ondulatoire, Point Éphémère & La Maroquinerie)

On y était le 25 janvier, un dimanche qui plus est, le soir parfait pour s'abandonner gentiment et se saboter doucement pour oublier cette âpre sensation… celle qui vous gagne en journée et que vous cherchez insidieusement à dépasser. Et bien c'était fait en allant voir les grands garçons de White Fence et Baston. Baston! Ce nom! Mais Y a personne qui y répond !. Un nom direct et franc qui augure de bons moments d'actions mais la musique n'était pas à la hauteur de ses prétentions. Du garage pop tropical comme l'indique le carton d'invitation mais aussi tropical que je ne suis orientale. C'est d'ailleurs souvent ainsi, les titres et les dénominations sont alléchantes, et t'invitent à t'immerger sans modération puis vient le temps de la déception et de la persécution. On est capillo-tracté de tous les côtés bon sang de bon sang. Ça sent la baston ! Puis on s'indigne et on redescend ! Les rennais de Howlin banana records, sont sympathiques et plutôt entraînants ce qui, pourtant, ne suffit absolument pas à effacer de son expression ces petits tics d'énervement, signes d’inassouvissement. Le temps s'est rapidement écoulé puisqu'ils ont joué dans l'urgence : parfait dans ces moments.

Les White Fence sont arrivés ou plutôt le projet du petit génie Tim Presley comme l'avait gentiment annoncé le chanteur de Baston. Nous nous frayions alors laborieusement un chemin afin d’entrer dans la fosse, de s’immerger davantage, de retrouver la rage, en se dodelinant timidement avec des sourires contrits pour gagner un micro bout de terrain dans cette foule compacte et intacte. Arrivaient ensuite les quatres chantres du style nonchalant/évanescent, Tim Presley et son archer, Cate Le Bon et son pantalon de survêt, et Dan Lead au port altier et le batteur Nick Murray. Tout était immaculé…. Les trois premiers titres issus du dernier album « For the Recently Found Innocent » , sorti en juillet 2014, annonçaient l’orientation délibérément néo psyché dans l’évolution du projet. En dépit du manque manifeste d’inventivité, il demeurait cette grâce, certes un peu fadasse, en comparaison des maitres à chanter que Presley invoquait, Syd Barrett (« Sandra (When The Earth Dies) »), et des maitres à jouer ( 13th Floor Elevators dans l’introduction de « Anger ! Who Keeps You Under ? »), ou encore Quicksilver dans l’intro également de «Wolf Gets Red Faced » pour ne citer que mes préférés. La liste est longue cependant de sons empruntés. Puis est arrivé le moment incandescent….sur le titre « Baxter Corner » issu d’un précédent album (« White Fence is Growing Faith » 2011). L’accélération du rythme s’est aussitôt faite sentir, le chant s’est rapidement éclipsé au profit d’une longue phase instrumentale d’une bonne dizaine de minutes, tout en progression. Le rythme était lancinant, entêtant, les distorsions jaillissaient de tous côtés, les échos nous hantaient, on retrouvait la fièvre du garage, les pulsations hypnotiques, les réactions psychotiques, tous les éléments des parties étaient enfin réunis pour nous faire véritablement décoller, pour nous faire replonger dans le passé barbiturique. La foule inflexible s’est mise à onduler, mes compagnons de soirée, dispersés aux quatre coins de la salle, se sont aussitôt rassemblés et l’unité s’est enfin réalisée. C’était un moment de communion réellement partagé avec l’ensemble de l’assistance. Et là ! Ce fut le point culminant, j’eus une vision ! Je levai les yeux au plafond et vis la croix ensanglantée ! La structure cruciforme du plafond peint en rouge de la maroquinerie était jonchée de taches d’humidité, d’alcool, de fluides mélangés, et d’expectorations et donnaient l’impression que les parois se mettaient à saigner. C’était le bon sang du bon dieu ! En retournant à la Maroquinerie quelques jours après pour assister au concert de Père Ubu, je me surprenais à jeter des regards de dévotion au plafond….

Un couple de russes au look Glam prononcé s’enthousiasmaient sans modération devant moi, je ne comprenais que le terme Kraaah oooot rock qui revenaient 2 ou 3 fois dans la conversation. Mais j’avais envie de leur dire qu’ils avaient bien raison.

Ce fut un très beau moment fédérateur autour du son, comme on en assiste rarement. Nous sommes sortis de là, dégoulinants, tels de pauvres chiffons suintants sortis de la machine à laver. De tels moments d’ébriété sont si rares finalement, en ces temps musicaux désincarnés, qu’on exagérerait bien volontiers la description de toutes ces sensations combinées. Alors sur-jouons l’exacerbation, intensifions nos moments, décuplons nos descriptions. Il en va de notre besoin vital de sensations!

Une fois ce moment passé, tout est redevenu pâle et édulcoré alors que nous rêvions juste de nous lover encore un moment dans le son. C’était dur de revenir à la réalité. Nous espérions, à chaque titre suivant, un nouveau départ tonitruant, un riff prodigieux, augurant de nouvelles envolées proprement psychédéliques. Mais il fallait s’assagir et apprécier dignement la frustration. En effet, s’il faut faire jaillir la beauté, s’il faut l’extraire de la médiocrité, il faut savoir la valoriser. Si tout n’était que qualité, serions-nous alors capables de l’apprécier à son injuste valeur ? Ne vaut-t-il mieux pas sélectionner scrupuleusement ce que l’on souhaite sublimer ? Il m’arrive, de me réjouir à l’avance du morceau prodigieux à venir, alors que celui même que je suis en train d’écouter, dans le même album, ne comporte que peu d’intérêt. Le titre raté crée une attente, une excitation propre à susciter les plus belles émotions ultérieurement.

Mais le mieux étant peut être de garder le meilleur pour la fin … Au fur et à mesure que les titres s’enchainaient, les White Fence perdaient des points. On ne reprochera rien au batteur Nick Murray (aussi batteur des Young Veins, Thee Oh Sees ou encore Cate Le Bon) qui aurait souhaité ardemment pouvoir faire décoller les morceaux de leur morne environnement. Il avait cette propension à vouloir tout dépoussiérer, sa fougue nous entraînait, mais cela ne suffisait pas à raviver les couleurs de leur palette compassée.

En revanche, on finissait par apprécier leur distinction, leur pâle présence, leur charme discret, incarnés par un chanteur dans la lignée des dandys anglais, et une Cate le Bon diablement sexy, toute de blanc vêtue, à la Bryan Ferry. Elle portait un ensemble 80’s pantalon cigarette et pull blanc dévoilant des seins pointus et engageants, mis en valeur par la saillie de la sangle de sa guitare, et adoptait une pose rock de garçon manqué Quoi de mieux pour faire frémir les garçons sensibles de l’assemblée. Élégant de but en blanc.

Sonia Terhzaz

Photos © Clémence Bigel


Pere Ubu l'interview

PERE UBU 1

David Thomas n'est pas spécialement réputé pour être un tendre. Il s'impose plutôt comme une armoire à glace bourrue, à la corpulence aussi écrasante que son sens de la répartie d'ancien rock-critic n'est incisif. Ce que nous sommes n'est pas beau, voilà d'ailleurs comment le natif de Miami, ayant par la suite élu domicile dans l'Ohio, décrivait le projet artistique de son groupe Pere Ubu, considéré comme l'un des mythes les plus prégnants du post-punk américain et l'un des pionniers de la musique industrielle, devançant de quelques encablures Throbbing Gristle dans son incorporation d'éléments issus d'un monde sidérurgique en déclin. Squattant à Cleveland une grande maison gothique dominant l'Allée des millionnaires, symbole de la puissance d'antan d'une ville frappée de plein fouet par la désindustrialisation et réduite dans l'opinion à un vulgaire bout de croûte terrestre souillée, le groupe était alors composé, en plus de David Thomas, de Peter Laughner et Tom Herman aux guitares, de l'ingénieur du son Tim Wright à la basse, de Scott Krauss à la batterie et d'Allen Ravenstine à la fois mécène et claviériste, ayant acquis grâce à fortune d'un héritage l'un des premiers synthétiseurs EML. Réutilisant dès 1975 le morceau 30 seconds over Tokyo, censé reproduire l’environnement régnant à l'intérieur des bombardiers US en route pour la capitale nippone, de la formation proto-punk que David Thomas et Peter Laughner venait de bazarder Rocket from the Tombs - Gene O'Connor ayant quant à lui emmanché de son côté The Dead Boys - Pere Ubu jette ainsi les bases de ses promesses soniques futures, entre géniale excentricité d'un chant haut-perché et sonorités incongrues nées d'une utilisation inventive des claviers. Malgré le départ d'Allen en 1976, deux albums sortis coup sur coup en 1978, respectivement sur Blank Records - division de Mercury - et Chrysalis Records, assiéront la notoriété du groupe reçu tel un prophète au Royaume-Uni : l'introductif et fondamental The Modern Dance et le chef-d'oeuvre Dub Housing. Dès lors, et même si la légende est en marche - on raconte que les membres de Joy Division et Joseph K ont assisté à leur premier concert à Manchester... - , Pere Ubu se refuse consciemment à la popularité, préférant expérimenter et pousser plus loin encore sa révolution silencieuse de la musique rock, que de refaire selon les souhaits de leur manager un nouveau Dub Housing. A l'ombre de son propre mythe et une quinzaine d'albums studio plus tard, le groupe n'a ainsi jamais réellement changé de fusil d'épaule. Et même si aujourd'hui le charismatique David Thomas reste l'unique membre fondateur ferraillant en son sein, Pere Ubu s'impose à la fois comme un témoin et un passeur d'une autre façon de concevoir la création musicale, à l'abri des modes mais avec un vif intérêt pour les avancés technologiques. En témoigne, le LP sorti en 2013 Lady From Shangai à l’avant-rock teinté d'un minimalisme électronique loin d'être surfait. En témoigne aussi le récent LP Carnival of Souls paru en septembre 2014 sur Fire Records et interprétation libre du film fantastique du même nom réalisé en 1962 par Herk Harvey, qui, s'il s'avère plus rock dans son instrumentation, n'en est pas moins expérimental et abstrait, l'étrangeté des compositions ne coagulant jamais dans un même creuset, et ce, de l'abrasive Golden Surf II à l'austère balade Irène en passant par la lysergique Carnival. A l'heure où Pere Ubu écume les festival de choix - le Limbo Festival Parisien (concours) et L'Antigel Genévois (concours) - nous avons posé quelques par smart-phone interposé à David Thomas. Interview express mais saignante.

Interview avec David Thomas

leipzig
Pourquoi avoir choisi d'interpréter le film Carnival of Souls?
Why have you chosen to do an interpretation of Carnival of Souls?

L'album n'est pas une interprétation du film, tout comme Lady from Shanghaï n'était pas une interprétation du film d'Orson Welles. Dans les deux cas il y a une similitude entre les idées développées par les réalisateurs en question et celles que je voulais développer sur les albums de Pere Ubu. Avec Carnival of Souls j'ai démarré sur la notion de développement du thème du memento mori (latin pour "souviens toi que tu vas mourir" et un style artistique très populaire au Moyen Age). Ceci s'est ensuite vite couplé avec le motif standard de Pere Ubu de gens qui ne s'adaptent à rien. Il n'y a pas de meilleure métaphore pour ça que l'histoire d'une femme qui ne sait pas si elle est morte ou en vie. C'est l'essence même de n'être adapté à rien.

The album is not an interpretation of the film - just as Pere Ubu's Lady From Shanghai was not an interpretation of the Orson Welles film. In both cases there was a similarity between what ideas the film directors were working with and the ideas that I wanted to develop in the Pere Ubu albums. With COS, I began with the notion of developing the Memento mori theme (the Latin for 'Remember that you will die' and a popular style of art in Medieval times.) That soon coupled with the standard Pere Ubu motif of people who don't fit. There's no better metaphor for that than the story about a woman who doesn't know whether she's alive or dead. That's pretty much 'not fitting' in a nutshell.

Entre composition et improvisation, quelle a été ton processus d'écriture pour ce projet ?
Between composition and improvisation, how have you lead the process of writing of this project?

Je prends une série d'idées suggérées par moi-même ou d'autres membres du groupe et je les assemble et désassemble jusqu'à ce que les histoirent convergent et se lient. J'essaye de focaliser sur le fait de placer ma perception des choses au centre de ces histoires, que cette perception soit le sens de ce travail. Nous sommes des conteurs, pas de la tradition littéraire mais de celle des bardes, de la tradition orale pré-littéraire (ou non littéraire) de la musique folk.

I take a series of ideas suggested by myself or others in the band and I assemble and disassemble them until stories coalesce. I keep the focus of the resulting stories centered on what I perceive, at any one point, to be the meaning of the work. We are story-tellers, not of the literate tradition but of the bard, oral tradition of pre-literate (or non-literate) folk music.

Sur Carnival of Souls, pourquoi avoir voulu rajouter de la clarinette ?
On "Carnival of Souls", why did you want to add a clarinet to your music?

J'ai ajouté le musicien, pas l'instrument. Il se trouve que c'est un bon choix d'instrument pour Pere Ubu. Je sais que je suis sur la bonne voie car j'ai de la chance. J'ai vu Darryl jouer dans un pub jazz lambda de Brighton. Il sortait du lot. Sa passion c'est le Dixieland et il a immédiatement senti les connexions entre le Dixieland et la musique de Pere Ubu.

I added the player, not the instrument. It happens to be a good choice of instrument for Pere Ubu. I know when I'm on the right course because I get lucky. I saw Darryl playing in some ordinary pub jazz bands in Brighton. He stood out. His passion is Dixieland. He immediately saw the connections between Dixieland and Pere Ubu's music

Entre références au prog-rock, aux groupes Suicide et Kratwerk, quelle est la bonne description pour la musique de Pere Ubu ? 
Between references to prog-rock, to the bands Suicide and Kratwerk, what's for you the good description of the record, its tone?

Ce n'est pas mon boulot de décrire ce que l'on fait.

That's not my job, to describe what we do.

Par rapport aux origines du groupes - et notamment la filiation avec la pièce de Jarry, Ubu Roi - dans quelle perspective places-tu Carnival of Souls ? 
With regard to the origins of the band - and Jarry's filiation - , in which perspective do you place Carnival of Souls?

C'était l'album évident après le précédent. C'était la prochaine étape évidente.

It's the obvious album to do following from the previous album. It's the next obvious step to take.

DAVID THOMAS

The Modern Dance et Dub Housing sont considérés comme deux des plus importants disques du post-punk américain. As-tu conscience d'être un mythe de la musique contemporaine et comment cela influe-t-il sur ton travail ?
The Modern Dance and Dub Housing are considered some of the most important of the US post-punk era. Are you conscious to be a myth of the contemporary musical history and how does it influence your daily work?

Comment peut-on nous qualifier de "post punk" ? Par exemple, nous avons té décrit comme "industriel" puis "post industriel" puis "pré industriel". Et puis quoi après ? A une époque on était qualifié de "légendaires". Maintenant nous sommes mythiques. C'est tout à fait ça. Nous sommes MYTHIQUES. Je me pose dans un coin et je gueule : "Je suis David Thomas, je suis un putain de mythe !" Et après ils appellent les flics.

How in the world can we be described as 'post-punk?' For example, we've been described as 'industrial,' then it was 'post-industrial,' and then it was 'pre-industrial.' And, what next? We used to be called 'legendary.' Now we are mythical. That's absolutely correct. We are MYTHICAL!  I stand on the corner and shout, "I'm David Thomas. I'm a damn myth!" Then they call the police...

La musique de Pere Ubu a été dès le début du côté de l'avant-garde. Que reste-t-il de celle-ci ?
The music of Pere Ubu was from the beginning on the side of the avant-garde. What does it remain of this one?

Pere Ubu est et sera toujours un groupe de pop mainstream. Je ne sais combien de fois j'ai du répéter ça au fil des décennies. J'imagine que je vais devoir continuer.

Pere Ubu is and always has been a mainstream pop band. I don't know how many times I have to repeat this over the decades. I guess some more.

Maintenant que la page est tournée, peux-tu nous expliquer ton aversion pour le punk anglais ?
Can you explain to us, now that the page is turned, your aversion for the English punk?

C'est de l'hypocrisie corporatiste. C'est vulgaire et volontairement ignorant et sclérosé par des règles rigides. C'est réactionnaire. C'est un chien qui revient manger son vomi. C'est étranger et pas américain.

It's corporate chicken-hawking. It's vulgar and willfully ignorant, stifled by rigid rules. It's reactionary. It's a dog returning to its vomit. It's foreign and un-American.

Actuellement quelle est ta vision de la musique ? Penses-tu comme Albini qu'internet a révolutionné positivement la distribution ? Es-tu nostalgique du temps de Chrysalis et des débuts du synthétiseur EML ?
Nowadays, what is your vision of the music? Do you think as Albini that internet revolutionized positively the music's distribution? Are you nostalgic of the time of Chrysalis and the EML debuts?

Non je ne suis pas d'accord avec Albini. Je suis ma vision de la musique. Le monde change, Pere Ubu ne change pas. Nous continuons sur le chemin que nous avons tracé. Je ne suis pas nostalgique, je fais avec les cartes que l'on m'a distribuées. La technologie change, je me débrouille avec ça. Les structures économiques changent, je me débrouille avec ça. La société change, je l'ignore. Nous ne faisons pas partie de la société, nous sommes des hommes libres.

No, I don't agree with Albini. I follow my vision of the music. The world changes, Pere Ubu doesn't. We keep going on the path that we are making. I am not nostalgic of anything. I'm dealt a set of cards and I play the cards in front of me. Technology changes. I deal with that. Economic structures change. I deal with it. Society changes. I ignore it. We are not part of Society. We are Free Men.

Excepté les prochains concerts, quel est le futur proche de Pere Ubu ? 
Excepted the following concerts, what's the near future of you and Pere Ubu?

Je te dirai ça quand je me réveillerai demain.

I'll tell you when I wake up tomorrow.

Audio

Tracklisting

Pere Ubu - Carnival of Souls (Fire Records, 2014)

01. Golden Surf II
02. Strychnine 1
03. Drag the River
04. Strychnine 2
05. Visions of the Moon
06. Strychnine 3
07. Dr Faustus
08. Strychnine 4
09. Bus Station
10. Road to Utah
11. Carnival
12. Irene
13. Strychnine 5
14. Brother Ray