SKY H1 - Motion

Il manquait encore un album de l’été, tradition quasi millénaire des barbecues , c’est toujours un immanquable mélange entre mignon, fleuri et parfois neu-neu sucré. Bien, pour une fois, et on ne s’attendait pas trop à le trouver là, c’est Code, sublabel de PAN qui gagne la palme de la sortie « summer », et c’est très loin d’être neu-neu sucré.

Les lauriers reviennent à une très chouette productrice belge, SKY H1, dont on a déjà parlé puisqu’elle a collaboré entre autre avec le Bala Club et le plus confidentiel collectif berlinois Creamcake. La trame est un peu celle-ci : de l’ambient le plus mignon à une sorte de structure grime toute aérienne. Beaucoup de mélodies au synthé, de percussions clairsemées ici ou là, et beaucoup de cette émotion qu’on aime retrouver dans les sorties de PAN, un travail sensible quoi. SKY H1 explique que Motion est pour elle le moment d’un état émotionnel, une manière d’entrer dans un autre mouvement. Et effectivement ça se ressent à l’écoute, des morceaux sont plus tumultueux, presque plus sombres, à l’image de Night/Fall/Dream, Land ou I Think I Am. D’autres, au contraire, comme Air ou Hybrid qui ouvrent sont tout ce qu’il y a de plus vaporeux-jouissif à l’heure de l’été. Vaporeux mais pas neu-neu donc…

Il y a, en tout cas, une assez grande distinction et une assez grande précision dans les compositions proposées par SKY H1. Quelque chose de léché, de soigné, de très travaillé, notamment sur l’usage des percussions et autres petites basses, jamais elles ne viennent étouffer les nappes de l’Elysian qu’elle utilise, au contraire, il y a quelque chose d’un travail de ponctuation, quelque chose d’un travail de soulignement, de rythme. Vraiment, oui, il y a quelque chose de très distingué (au très bon sens du terme) dans ces mélodies, quelque chose qu’on retient pour sa qualité en tout cas.

Ce qui est certain en tout cas avec Motion, c’est qu’il a ce petit plus de sensible, d’émotion qu’on aime énormément et qu’on ne pensait pas retrouver dans ce qui s’apparentait parfois à une désespérante scène post-vaporwave, néo-R’n’B. Là, on est bel et bien dans une petite pièce de bravoure, dans une orfèvrerie vraiment très impressionnante, en d’autres termes une petite pépite. Le genre d’album qui vous fait changer d’humeur pour la journée, le genre d’album qui vous fait vivre un peu plus intensément le temps du quotidien. Parfois mélancolique, parfois euphorisant, et puis quand même avec un tube incroyable : Air...

Finalement, Motion, c’est un peu comme découvrir un jardin abandonné au bord de l’eau, ou une petite jungle à côté de la grande route. Ça donne un peu envie de s’y réfugier et d’y rester pour observer, mais d’un peu loin, ou d’y dormir, ou d’y batifoler, ou d’y donner des rendez-vous secrets, ou de retrouver un amour perdu, ou des âmes qui errent, ou d’y fonder des partis ou des patries imaginaires, c’est au choix, mais c’est vraiment ce genre de sensible-là qu’on y trouve, une multiplication des fictions possibles et c’est vraiment très beau. Juste grande classe et jolie petite claque.

Audio

SKY H1 - Motion

Tracklist

SKY H1 - Motion (PAN, 15 juillet 2016)

01. Air
02. Hybrid
03. Night/Fall/Dream
04. Tell Me
05. Land
06. I Think I Am


M.E.S.H - Damaged Merc

Ça commençait à faire quelques mois que nous n’avions pas parlé de PAN. Étrange sans doute étant donné la qualité assez égale des sorties du label et de ses sub labels. Pour fêter la sortie de l’EP filou de M.E.S.H sur ce même PAN on va faire un point linguistique, mathématique, philosophie et musique.

M.E.S.H c’est un peu l’art de la réitération, et comme chacun d’entre vous le sait peut-être la réitération n’est pas exactement la répétition. La répétition est le fait en linguistique, d’utiliser ou de ré-utiliser, le même mot, la même structure ou la même idée. Plus largement en architecture ou en art, c’est le fait d’utiliser ou de ré-utiliser le même motif, le même signe. Je ne sais pas, disons une banane par exemple. La répétition produit de ce fait un sens particulier, une appréhension particulière. L’itération ou l’aspect itératif comme on dit en linguistique, marque une habitude, une action répétée, un processus entier. Du type tous les jours j’écoute Damaged Merc le dernier EP de M.E.S.H. Il dénote d’une habitude, de la répétition d’un acte ou d’une action dans son entièreté.

En mathématique l’itération désigne la répétition d’un processus et non plus d’un motif, de la même manière en linguistique il désigne la répétition ou le ré-usage d’un process. Exemple l’algorithme qui va répéter un calcul à l’infini ou presque pour résoudre certains types d’équations ou de problèmes. La distinction semble faible, et fonctionner sur le même modèle, mais elle est importante. Si le réalisme spéculative d’un Quentin Meillassoux en fait une distinction philosophique de base pour comprendre la répétition d’un signe creux, c’est-à-dire sans sens a priori, si on l’applique à la musique on acquiert une autre approche de la composition. En somme, la réitération n’est plus la simple répétition d’un motif afin de produire un effet de style, de sens, mais la répétition d’un processus afin d’obtenir un résultat précis, ou bien une méthode qui permet de donner une autre lecture à un ensemble de signes creux. Exemple la répétition du même trait, en mathématique peut aussi devenir l’addition de ces traits. Faire un trait, faire trois traits. Faire un, faire trois, ou simplement trois signes creux. C’est ce que l’on y affecte qui « remplit » le sens du « signe creux ». En gros on peut écrire trois, répéter le chiffre trois, ou tracer trois traits. La différence est sensible voire infime, mais revenons en à M.E.S.H.

La musique sérielle, comme la musique électronique se base sur la répétition, elle est en quelque sorte fractale, elle répète, parfois dans un potentiel infini le même motif. La musique sérielle est à ce titre une musique de répétition. La ré-itération elle, fait passer de la répétition de l’exactement même à la répétition du processus du même, vitesse, décalage, contre-temps, assemblage. Chez M.E.S.H et notamment dans Damaged Merc on voit à l’œuvre ce procédé. Dans les quatre morceaux souvent la répétition, de trois lignes du même procédé, du même processus, donc si vous avez bien suivi, ré-itération. Ça n’est pas simplement un sample, c’est le processus d’un sample prit dans son instance  et son ensemble de vitesse et variation qui se répète. M.E.S.H comme toute une partie de cette scène monstrueuse, joue d’avantage sur le sensible, la sensation, le sens produit par la répétition d’un processus plutôt que d’un même signe. Accélération et décélération, parfois même entropie c’est à dire destruction interne des mélodies sont au programme.

Musicalement on se trouve un peu dans un feat. techno Détroit, Berlin bizarre, samples sans origine qui s’accélèrent ou décélèrent, perdus vaguement entre kuduro étrange, techno début de scène Detroit découverte des synthés, et un certain caractère très brut des mélodies. Une sorte d’approche cérébrale et figurale de la scène club… Une manière de digérer ailleurs et autrement une « culture club », pour aller vite. Il y a une question de vitesse qui est en jeu, et une question de politique du son en quelque sorte.

L’EP est en tout cas un intriguant mélange bizarre, et on a assez hâte de le voir programmé ici ou là pour observer ce que ça peut produire en live sur nos corps endoloris de normalisations diverses. Est-ce que la réitération bouge le corps différemment de la répétition ? En voilà une question…

Audio

M.E.S.H - Damaged Merc

Tracklist

M.E.S.H - Damaged Merc (PAN, 27 mai 2016)
01. Damaged Merc
02. Follow & Mute
03. Kritikal Thirst
04. Victim Lord


Kamixlo - Demonico

On vous parlait il y a quelques semaines de l’album d’Acre et Filter Dread, première sortie du sub-label de PAN, Codes. On vous parle aujourd’hui de la deuxième sortie du label de Visionist, Demonico de Kamixlo, EP qui fait écho à toute une nouvelle scène de la musique made in UK.

On le sait l’Angleterre et plus particulièrement Londres ont toujours été le lieu d’un melting pot et d’une avant garde des tentatives musicales. Kamixlo fait partie d’une nouvelle génération de ces producteurs anglais qui revendiquent autant un amour pour la dubstep ou le grime que pour le reggaeton, la cumbia ou le bachata. On avait déjà pu le voir produire des morceaux pour Blaze Kidd ou des collaborations avec Lexxi, autant de jeunes producteurs qui font partie de cette nouvelle scène anglaise très bouillonnante. On pourrait aussi citer Uli K et Endgame pour dresser un mini panorama de cette néo-scène UK qu’on a vu apparaitre grâce à des démos sur Soundcloud.

Kamixlo - Demonico

Demonico est clairement un EP à l’image de Brixton où habite Kamixlo. On y retrouve 10 000 influences, 10 000 genres musicaux qui vont donc du reggaeton à la vogue house, en passant par la scène grime, dubstep et même techno. Il avait uploadé sur sa page Soundcloud il y a quelque temps une sorte de tube, Paleta, qu’on retrouve sur l’EP aux côtés de quatre autres morceaux dont un remix de Visionist. Tout l’intérêt de l’EP vient sans doute du fait qu’on ne sache pas vraiment où on est en termes de genre et de musique. Dire qu’il s’agit d’un EP dubstep ou grime serait largement fabuler, comme dire qu’il s’agit d’un EP électronique ou techno, on est clairement ailleurs, au milieu de cette scène néo-UK qui avant de se cloisonner dans des genres pense le mélange comme processus de production. Une sorte d’exact mix entre une génération Tumblr/Instagram et une génération Soundcloud/Twitter qui a su regarder hors des continents connus.

Demonico s’ouvre par exemple sur un morceau que n’aurait pas complètement renié The Caretaker tout en s’aventurant progressivement sur des basses et des rythmiques dubstep. Paleta commence sur un sample manière vogue house ballroom hyper boosté par des basses très grasses et un vocal quasi orgasme porno, le tout avec une sorte d’esprit « latino ».

Ce qui finalement nous intéresse peut-être dans cette scène, qu’on peut aussi rapprocher de celle que produit Fade to Mind, N.A.A.F.I ou autres avatars bizarres, c’est cette création d’une musique hyper queer dans le plus large sens du terme. Des influences multiples, non standardisées, vraiment étranges, et vraiment ailleurs. Peut-être au fond, que s’il fallait faire acte de taxis, il faudrait commencer à imaginer une musique « queer électronique », non pas pour créer un genre ou une sous-catégorie, mais bel et ben pour multiplier les possibles et les singularités qui s’y croisent et s’y créent.

Audio

Tracklisting

Kamixlo - Demonico (Codes / PAN, 16 octobre 2015)

1. Otra Noche
2. Paleta
3. Splxcity
4. Lariat
5. Lariat (Visionist Remix)


Visionist - Safe

Une nouvelle sortie chez PAN est toujours à la fois un petit évènement et une attente. On ne fait plus vraiment la liste des excellents albums sortis par le label de Bill Kouligas. Pêle-mêle on y retrouve des productions de Lee Gamble, Acre (dont on a parlé ici), M.E.S.H (dont on aurait dû parler), Helm, ou bien encore Afrikan Sciences. Il n’y a plus grand chose à démontrer dans ce catalogue déjà très épais. Pourtant chaque sortie est toujours le moment d’un intérêt particulier. C’est souvent l’occasion de se questionner sur des genres et des productions.

Nous parlions de cette idée de redorer ou de redéfinir ce genre « électronique » dans notre chronique sur la sortie de Acre et Filter Dread, encore une fois avec Safe de Visionist on se retrouve devant une production qui interroge, réutilise et détourne le genre attendu. Louis Carnell, alias Visionist, fait partie de cette scène dont on attend beaucoup. C’est un producteur du sud de l’Angleterre, actif à la fois dans la scène dubstep, dans la scène grime, et dans la scène Fade to Mind pour le dire grossièrement. C’est également avec lui que Bill Kouligas a lancé Codes, sub-label de PAN.

Capture d’écran 2015-10-15 à 16.12.07

Safe est un album, disons-le, plutôt très personnel. Voilà qui veut à la fois tout dire et ne rien dire. Pourtant, dans ce cas précis, il semble que cela soit la première idée qui vienne en tête. On retrouve dans Safe une sorte de panorama et d’histoire de rencontres musicales. Cette « historiographie autobiographique », on la retrouve notamment dans le travail sur les vocaux. Pop, folk, R’n’B, a cappella, sont autant de genre et d’influences utilisés et réinterprétés. C’est aussi, une sorte de torsion et de tension entre deux sentiments. Dans Safe on entend une certaine forme d’anxiété. Si l’on considère le titre comme un statement, un fondement théorique ou conceptuel de l’album, on se voit aux prises avec toute une idéologie du « Care ». Technique managériale et de gestion des vies humaines maintes fois détournée et ré-interpertée à la sauce d’un capitalisme de l’intime. L’attention se déplaçant toujours de l’intime, à une réglementation ou une normalisation de l’intime. Le propos est sans doute ici plus large et s’applique à ce que l’on pourrait appeler un « confort » en général. Un confort qui tient parfois d’avantage du conformisme, que du Confort au sens le plus noble du terme. Moins au fond un comportement, qu’une manière de produire des émotions et des dispositifs vitaux.

C’est dans cette tension entre une anxiété, un paradigme et une volonté d’expérimenter et de détourner des genres que se trouve Safe. Si l’on place ce propos général et cette ambiance entre une certaine quiétude auditive et des tentatives encore d’expérimenter et d’élargir une singularité, on remarque déjà que cette scène britannique extrêmement productive et dont on parle beaucoup, s’installe dans des tropes et des figures de style récurrentes. Safe est aussi une manière d’étendre une pratique singulière d’une forme déjà installée de musique. L’étendre et déjà la dé-genrer. En explorant ces tropes, et ces manières de faire de la « new wave UK », on se retrouve aussi confronté à des formes nouvelles. Les tropes ne sont plus que des figures qui sont sans cesse détournées, et désapprises.

Safe oscille donc en permanence entre un travail très précis sur des rythmiques, et des samples, et sur une émotion paradoxale entre anxiété et libération, entre retenue et tentative d’être ailleurs. C’est un travail brillant, où l’on retrouve à la fois des drums très métalliques, des synthés biscornus, et une attention particulière sur des chants ou des samples vocodés.L’ensemble donne cette cohérence précieuse que savent nous donner à entendre les productions de PAN et ça nous laisse plutôt songeur et attentif sur les prochaines productions de Codes.

Audio

Tracklist

Visionist - Safe (PAN, 9 octobre 2015)

01. You Stayed
02. Victim
03. 1 Guarda
04. I've Said
05. Vffected
06. Sin-cere
07. Safe
08. Let Me In
09. Too Careful To Care
10. Tired Tears, Awake Fears
11. Constraint
12. Sleep Luxury


Helm - Olympic Mess

Parfois quand on tombe sur certains albums, on a l’impression d’écouter une matière qui s’étale, quelque chose d’instable. Je veux dire, on voit bien le truc visuellement de quelque chose qui s’étale, mais là, il faut aussi penser au son que ça fait, en tout cas que ça tente de produire et à l’espace que ça engendre. C’est le moment où un album provoque des sensations visuelles par l’auditif, c’est étrange, mais on se dit que là, le son est circulaire, et puis plus tard qu’il est plutôt carré ou plat, ou creux, ou rugueux. Ça fait une sorte de schéma, petit à petit, et ça devient comme un mouvement très dense. C’est ce qu'il se passe avec le Olympic Mess de Helm paru via PAN le 15 juin dernier. Ça dégage des mouvements, des circulations et des sortes de paysages.

Pour être honnête Helm, ça fait déjà un ou deux ans qu’on a un œil sur lui, depuis un excellent live chez Ursss, ce site génial qui catalogue des performances sonores et musicales dans des endroits improbables à Milan et plus généralement en Italie. Le live était dans une usine ou une friche, et on voyait Helm avec des synthétiseurs plus ou moins modulaires, travailler une grosse nappe de son qui circulait dans l’espace. Un son qui fait une grosse vague assez noire. Il y avait aussi quelques tintements, une boite à rythme, des volumes qui saturent et des effets un peu stroboscope dans les sonorités. Des moments très hachés, très rythmés et des trucs plus ambiants, des longues nappes envoûtantes comme il sait en faire. Il y avait un côté très plastique du son qui sortait de son live au Macao.

Helm

Olympic Mess fonctionne un peu de cette manière là. C’est une grosse matière qui varie. Un gros bloc travaillé. Ça s’approche peut-être aussi d’une démarche sculpturale, mais il y a quelque chose de très physique qui ressort de cet album. Ça met dans des états émotifs assez précis, euphorisant ou au contraire précaire, voire angoissant. Ça reste assez expérimental et en même temps on est plutôt dans un domaine et dans un son assez électronique, bon bien sûr électronique GRM, mais électronique quand même. On y retrouve un très gros travail fait sur des loops, des bandes qui s’effacent ou qui au contraire s’augmentent. Ça peut aussi faire penser au travail que fait un type comme pour être Acre. Ça confine parfois un peu à la poésie susurrée sur un souffle de machine. Parfois, ça tente aussi de sonner noise, bruitiste, le tout toujours entrecoupé de mélodies synthétiques qui se développent sur des durées plutôt longues. Une sorte de croisement très contrasté entre indus, techno dub, field recording et disco balérarique. Tout y est construit comme une tentative d’équilibre précaire entre différents états.

Il y a quelques morceaux de grande bravoure dans l’album, I Exist in a Frog, Outrezone 2015, Olympic Mess ou encore Strawberry Chapstick.
 L’impression globale reste en tout cas celle là, une matière en variation, qui vient produire des émotions, des sensations et des mouvements dans l’écoute. Et c’est plutôt vraiment très chouette. On se retrouve parfois entre bruit blanc et bruits d’oiseaux, c’est quand même un pari assez étonnant. Des sons de l’espace, de la vie réel au milieu du son produit par les machines. Damion Romero faisait un peu ce genre de choses à une époque avant de basculer quasi définitivement dans une sorte de noise électroacoustique. En tout cas, c’est hyper touchant et construit. Et petit bonus l’album a été masterisé par Rashad Becker, rien que ça.

Audio

Tracklisting

Helm - Olympic Mess (PAN, 15 juin 2015)

01. Don't Lick The Jacket
02. I Exist In A Fog
03. Fluid Cloak
04. Outerzone 2015
05. Often Destroyed
06. Olympic Mess
07. Sky Wax (London)
08. Strawberry Chapstick
09. The Evening In Reverse
10. Sky Wax (NYC)