Photoshoot : Nurses à la Gaîté Lyrique

L'objectif d'Hartzine était à la Gaîté Lyrique le 27 avril dernier pour le concert de Nurses donné dans le cadre du festival Keep Portland Weird.

Photos


Nurses l'interview

À Portland, Oregon, on a le verbe métaphorique, des idées capricieuses et des couleurs pop à exprimer… Le tout forme un ensemble brouillon et carnavalesque, assez emmêlé pour que je m’y perde parfois mais assez poétique pour me faire malgré tout apprécier ces chemins bizarres. Interviewer un groupe dont la musique est un relatif mystère peut d’abord sembler une aubaine. Après m’être échinée à décortiquer Dracula, véritable casse-tête musical et dernier album de Nurses, je me suis un peu remise en question sur mes capacités à rendre raison de la musique. J’ai donc sauté sur l’occasion de la venue du groupe à Paris pour remettre un peu mes idées en place, comprendre ce qui ne se comprend pas. Mais mes belles questions se sont effondrées une à une : toutes les subtilités techniques, les notions tangibles, les données pratiques du disque était évincées par les réponses d’Aaron Chapman (chant, guitare, clavier) et John Bowers (clavier et chœurs), les deux membres fondateurs du groupe. À la place, j’ai eu droit à une philosophie néo-platonicienne ondulante, une forme de Romantisme américain, et un ensemble de phrases exaltées sur l’Enthousiasme, l’Inspiration et l’Essence funky des Choses. J’ai apprécié ce qu’ils m’ont dit ce soir-là. Et si je ne sais pas rendre raison de la musique, c’est simplement que la pop n’est jamais raisonnable.

Lire la chronique de Dracula.

J’ai écrit une chronique sur Dracula et je me suis retrouvée face à l’impasse des mots, incapable de pleinement restituer votre album. J’attends donc beaucoup de cette interview pour clarifier certaines choses. Tout d’abord le fossé entre Dracula et votre dernier album, Apples Acre, m’a semblé immense. Comment expliquer un tel changement de direction ?
I published a paper on Dracula. And it was not so easy to put words on your album. So I hope this interview will help me clarify a few things about your music. Firstly, I think that the gap between Dracula and Apples Acre is very impressive. How can you explain your evolution and why did you choose this new direction?

C'est intéressant, car certaines personnes disent qu'il y a une grande différence entre ces albums et d'autres pensent le contraire. En fait, ce n'était pas un choix réfléchi. Seulement, l'évolution naturelle de nos goûts et sensibilités. Et c’est aussi lié à l’arrivée de James dans le groupe, qui joue désormais des percussions avec nous. On voulait faire quelque chose de funky. De plus groovy.

It’s interesting because some people say there is a big difference between these albums and some people say the contrary. Actually, it wasn’t a conscious choice. Just a natural progression of our tastes and sensibilities. And also we have James who plays percussions with us. We only wanted to do some kind of funky stuff. Have a little more groove.

J’ai été aussi émue par la variété et la complexité de la production de Dracula. Les morceaux semblent à la fois singuliers et s’intègrent à l’album de façon très cohérente. Il est très bien articulé. Comment expliquez-vous cette liberté de style ?
I’ve also been touched by the variety and the complexity of Dracula from a production point of view. All the songs sound very different from each other but the album is very coherent and well articulated at the same time. How do you explain such a diversity?

Ce n'est pas volontaire, on fait juste ce qui nous vient naturellement. Alors c'est dur d'y mettre des mots. L'album nous parle et on ne fait que le produire. Au niveau technique, c'est peut-être parce que les morceaux ont été écrits sur une longue période, alors que l'enregistrement s'est fait assez vite : on n'a pas arrêté de travailler et ça s'est fait tout seul.

It’s not conscious, we’re just doing what is natural. So, it’s hard to put this into words. The album speaks and we just make it. The technical reason might be that we wrote the songs in a long period of time but the part of the recording process was shorter : we kept working and everything came naturally.   

Et pensez-vous avoir désormais trouvé votre style ou peut-on s’attendre à d’autres surprises à l’avenir ?
Do you now believe you have found a particular style/your own voice or can we expect more surprises in the near future?

Des surprises, j'espère ! On a toujours beaucoup de projets en tête, alors je crois qu'on va continuer dans le changement.

Surprises, I hope! We’re interested in doing things all the time, so I think we’ll continue the change.

Dracula est un album très coloré, il l’est jusque dans sa pochette. C’est finalement l’inverse d’un album macabre : le contraste est donc grand entre le contenu du disque et son nom vampirique, pourquoi ?
Dracula is a very colorful album as shown in the artwork. It is not exactly gothic or dark, so there is a real contrast between the songs and the name of the album. Why did you call your album this way?

Ce n'était pas vraiment le gothique ou plus particulièrement les vampires qui nous ont inspirés. Dracula me rappelle beaucoup de choses ancrées dans la culture populaire : le sang, les comics. J'aime beaucoup ce personnage immortel qui incarne pour moi audace et autres grandes valeurs.

It wasn’t really gothic things or specifically vampires that inspired us. Dracula reminds me a lot of things relative to pop culture : blood, comics. I just love this immortal character who embodies boldness and great values to me.

Pensez-vous appartenir à une scène musicale à Portland ou vous sentez-vous en retrait par rapport aux autres groupes ?
Would you say you belong to a specific musical scene or do you consider your work as being different from other bands?

Je ne sais pas... Je n'ai pas l'impression de faire partie d'une scène musicale. On travaille dans une ville où beaucoup de nos connaissances font de la musique, mais on est tous différents les uns des autres. Je pense que les scènes et culture musicales forment comme une sorte d'arbre généalogique dont les artistes seraient les branches ; mais notre groupe n'est pas lié à un seul arbre. On aime beaucoup de styles différents, tout en ne ressemblant à aucun autre groupe. On est juste en train d'explorer notre propre univers.

I don’t know… I don’t feel as part of a music scene. We exist in a town where we know a lot of people doing music but we are all kind of different. I think scenes and music culture are like a family tree and the artists are branches : but our band is not connected to a unique tree. We love a lot of styles but without precisely looking like other bands. We’re just interesting in exploring our universe.

L’inévitable question : quelles sont vos principales influences ?
The unavoidable question… Who inspire you among old and current artists?

C'est difficile à dire... Quand on a fait cet album, je crois qu'on écoutait seulement de la musique "directe". On écoutait du Prince. Beaucoup de Prince. Mais aussi XTC et pas mal de hip-hop des années 90 comme Timbaland, Busta Rhymes et le Wu-Tang. On s'intéressait aussi au funk, à la soul e à la musique folk des débuts. On aime d’ailleurs beaucoup un label de Portland, Mississipi Records. Mais pour être honnête, je pense que c'est l'esprit d'un genre musical qui nous inspire, plus qu'un certain homme/groupe en particulier.

It’s hard to say… When we made this album I think we only liked direct music. We listened to Prince. A lot of Prince. But also XTC and a lot of 90’s hip hop like Timbaland, Busta rhymes and Wu Tang. We were also interested in old soul, funk or old folk music. There is also in Portland a label called Mississippi Record that we particularly liked. But to be honest, I think that the spirit of every style of music inspired us even more than a man in particular. 

Comme on l’a dit précédemment, la production est très soignée dans Dracula et les chansons respectent un peu moins l’esprit DIY que sur votre précédent album. Cela changera-t-il quelque chose dans votre manière de vous produire sur scène ? Est-ce qu’il faut s’attendre à du changement dans vos prestations live ?
As we said, the production plays an important part in Dracula since your songs sound less lo-fi than in Apple’s Acre. You obviously did a very meticulous job, but will it change the way you are on stage?

L'album est funky. Alors, c'est génial de pouvoir jouer nos morceaux tels qu'ils ont été enregistrés. C'est passionnant et amusant, tout en restant assez fidèle au son de l'album. Mais, si c'est vraiment différent, tant pis, c'est la vie !

The record is funky. So, it is exciting to play our songs as we recorded them. Exciting and fun without being vastly different from the record. But it’s pretty different though, it’s life!

Pour finir, est-ce que j’aurais oublié de poser une question fondamentale ou du moins y-a-t-il un point sur lequel vous voulez insister et qui peut nous aider à mieux apprécier et décrire votre musique ?
To conclude, is there a relevant question that I forgot to ask that would help to describe and appreciate your music?

Il n'est pas nécessaire de se focaliser sur l'esthétique de notre musique. Ce qui importe vraiment, c'est de ressentir nos morceaux. C'est vraiment important pour nous. Il s'agit plus de sentir un groove et de le comprendre sans aucune logique. C'est comme l'essence d'un rêve qu'on ne saisit pas très bien mais qui nous imprègne de sensations au réveil. Ça paraît cohérent ce que je dis ?

It is not necessary to focus on the esthetic of our music. The most important thing to do is to feel the feeling of our songs. That is really important to us. It’s more about grooving something and understanding it illogically. It is like the essence of a dream that you can’t understand very well but that you feel when you wake up. Does that make sense?


Nurses - Dracula

Je ne prétends pas répondre à mes propres attentes avec cette chronique, mais il me semble que rien de satisfaisant n’a été écrit sur Dracula, troisième et définitivement meilleur album de Nurses. C’’est que l’album du trio de Portland séduit, étonne et suscite une sorte de consensus sensoriel mais, même après plusieurs écoutes, ne donne pas beaucoup de clés logiques de compréhension. Objet bizarre, on lui reconnaît une unité logique enthousiasmante mais on ne saisit pas très bien comment il fonctionne.

Depuis la naissance du téléchargement et de la lecture aléatoire, ça devient de plus en plus rare de sentir que le format album n’est pas accidentel et que les chansons d’un disque se tiennent véritablement les unes aux autres par nécessité, fièrement. Or, dans Dracula, le phénomène a lieu, mais étrangement les chansons prennent aussi de grandes libertés, cherchent sans cesse à se distinguer : beaucoup de titres très différents comme Fever Dreams, Trying To Reach You ou Gold Jordan semblent en effet taillés pour être des singles. Ainsi, chaque chanson comporte en germe l’arrogance du tube et se fond pourtant tranquillement dans un ensemble voluptueux.

La production y est pour beaucoup. En effet, ce qu’on salue dans le disque, c’est la densité et surtout la variété formidable de la matière musicale. Toutes les expérimentations soniques et colorées faites en indie-pop depuis quelques années se bousculent dans l’espace des chansons de Nurses ; elles forment des morceaux électro-pop encombrés d’idées mais jamais saturés. Beats aqueux, basses louvoyant sur des bruitages inattendus, des boucles étranges, lignes de steel drum accrocheuses et harmonies vocales travaillées : on est typiquement dans le genre d’expérience qui émeut intellectuellement mais aussi instinctivement, par plaisir organique de l’insolite.

Il y a des faiblesses ; des chansons comme New Feelings tordent par exemple l’harmonie du disque, mais avec des réussites comme Eternal Thrills, on reste malgré tout bluffé. On se met alors à penser à des figures tutélaires encombrantes comme Animal Collective (en moins intense mais en un peu plus délirant aussi) ou à Yeasayer (en plus drôle là encore). Pour l’effervescence graphique et la jeunesse, on songe aussi à la passionnante formation française Caandides. C’est la preuve qu’une sorte de communauté pop hors frontières s’émule dans le bourdonnement des expérimentations des autres, à la recherche d’une individualité et d’une originalité capables de déconcerter les chroniqueurs. C’est réussi pour Nurses. Dracula est un album qui résiste aux définitions.

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Tracklist

Nurses - Dracula (Dead Oceans, 2011)

01. Fever Dreams
02. You Lookin’ Twice
03. Extra Fast
04. Through The Window
05. So Sweet
06. Trying To Reach You
07. New Feelings
08. Wouldn’t Tell
09. Dancing Grass
10. Gold Jordan
11. Eternal Thrills