Arca - Mutant

On connaît Arca comme producteur, on le connait aussi comme compositeur. Mutant est son deuxième album, il sort chez Mute, est c’est encore une fois un moment de bravoure, et une réussite assez fascinante. Difficile de qualifier le style d’Arca et pourtant, il est sans doute aujourd’hui un des producteurs les plus influents de la scène électronique. Tantôt en tournée avec Björk, tantôt arrangeur sur ses morceaux ou sur ceux de Kelela, Arca a su en quelques années créer une « pâte » très singulière dans la manière d’envisager la musique aujourd’hui. À ce titre on envisagera pâte, comme une façon de travailler une matière sonore. Il fait aussi partie de cette génération qui ne hiérarchise pas ses influences entre musique expérimentale, techno, dubstep, reggaeton, kuduro, et autres satellites de cette génération Soundcloud.

Mutant est son deuxième album, et il se compose comme Xen, son précédent album, d’une vingtaine de morceaux. On retrouve assez rapidement sa « pâte », des contre-temps, des stridences, des bruits au sens le plus noise du terme, des mélodies presque pop, des voix bouclées et samplées, un certain sens de la matière et de la vitesse. Chez Arca, quand on dit « pâte », il faut l’envisager également de manière très concrète, il y a quelque chose de l’élasticité, de la torsion, du mouvement, du rythme, quelque chose d’une matière qu’on travaille, quelque chose aussi d’une durée très particulière: dans un même morceau, on peut atteindre différentes vitesses, différentes manières d’envisager le rythme. Le tout donne un tas de son très concrets, une masse très dense et très profonde. Il y a un véritable travail de texture, des couches superposées, des nappes qui se croisent, des sons qui se bouclent, des accélérations et des décélérations.

Assurément loin des codes dancefloor, Mutant comme une bonne partie des productions d’Arca doit s’écouter comme un énorme patchwork, comme une pièce au sens plastique du terme. Une sorte de généalogie et d’assemblage d’émotions, d’états du corps et de l’amygdale. Ça a aussi peut-être quelque chose à voire avec la couture, ou la broderie, avec l’assemblage et le montage en tout cas… Non pas en termes de précision, ça, ça n’est pas à démontrer, mais en termes généraux. C’est un album comme une tapisserie en patchwork, quelque chose de cousu à la main, avec ses aspérités, et ses à-côtés. Peut-être qu’Arca c’est une nouvelle façon d’imaginer la tapisserie de Bayeux… Une tapisserie émotive, à l’heure où le capitalisme est en terreur devant les émotions. Pas vraiment une tapisserie post-moderne donc, mais au contraire une tapisserie qui dépeint un ensemble d’émotions et d’intensités comme ce lieu d’inquiétude du système dominant de l’époque. En tout cas, on connait le goût d’Arca pour les projets trans-medium, on avait pu le voir autour du projet Trauma réalisé avec Jesse Kanda (qui réalise aussi ses clips et la pochette de Mutant) et diffusé au MoMA PS1 (sic!). Mutant est une forme plastique. Tant dans la manière d’appréhender et de produire les matières sonores, que dans la manière de narrer, ou de mettre en scène une idée.

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Xen, l’album précédent avait un très grand caractère introspectif, quelque chose d’une intimité et d’une identité qu’il fallait affirmer, expérimenter et performer dans sa radicalité. Mutant s’attache davantage peut-être à ce que le titre nous promet. C’est une permanente torsion des sons, des rythmiques, des samples, des mélodies, comme autant de manières de produire une sorte d’extraversion de sa musique. Quelque chose de complètement décomplexé qui n’hésite pas à mélanger des dizaines d’instruments ensemble. Parfois très classiques, piano voire des trucs qui ressemblent à du clavecin ou de l’épinette, parfois au contraire très technologiques, avec tout ce que les samplers peuvent apporter à la production électronique. Il y a une manière de « performer son genre », de performer en tout cas une appréhension de la musique. Une appréhension tant plastique que mélodique. Produire et performer des mélodies mutantes, des mélodies « n genre ». C’est un sentiment de musique intempestive qui domine, extravertie et intempestive. Non pas qu’elle soit légère, mais plutôt au contraire, que son épaisseur décomplexée apporte une réception très immédiate aux différentes textures et à leurs mutations permanentes. C’est un travail de texture au sens le plus architectural et au sens le plus émotionnel du terme. Mutantest un album complexe, qui ne se laisse pas appréhender par une écoute distraite, pourtant il fonctionne aussi sur ce mode là. C’est un album où tout déborde, où tout creuse les marges et les détails.

Ce qui est certain, c’est qu’Arca donne une plasticité et une épaisseur très radicale à sa musique, on est presque dans une matérialisation musicale de certaines théories de la poésie de la fin des années 90. Mutant n’est pas une « patmot » mais plutôt une « patson ».  « Patmo », chez Christophe Tarkos c’est l’idée d’une pâte produite par l’ensemble des sons et des mots qui travaillent à l’intérieur de sa bouche. Une matière très concrète de la langue dans son organe émetteur. Une pâte donc que l’on travaille et qu’à la manière d’un boulanger, ou d’un sculpteur, on étire, on met en mouvement, on mouille. Quelque chose proche du travail de plasticien tout en ne s’éloignant pas de celui de compositeur.

Finalement, Mutant est sans doute un des albums les plus radicaux sortis ces dernières années. Radical parce qu’épais, radical parce que dans une densité très profonde, et radical parce que de facto extrêmement politique. C’est vraiment une sorte « d’évènement » comme seuls peut-être quelques producteurs savent en offrir dans une décennie.

Vidéo

Tracklist

Arca - Mutant (Mute, 20 novembre 2015)

01. Alive
02. Mutant
03. Vanity
04. Sinner
05. Anger
06. Sever
07. Beacon
08. Snakes
09. Else
10. Umbilical
11. Hymn
12. Front Load
13. Gratitud
14. En
15. Siren Interlude
16. Extent
17. Enveloped
18. Faggot
19. Soichiro
10. Peonies