Motorama - Many Nights

Il arrivera peut-être un moment où écrire sur Motorama dans ces pages s'avèrera particulièrement complexe, tant le groupe a été l'objet de notre attention depuis leurs débuts: taper "Motorama+Hartzine" dans un moteur de recherche suffit pour s'en rendre compte. De chroniques de leurs albums en interviews, en passant par des reports de leurs concerts, on pourrait penser que tout a déjà été dit tant sur leur musique que sur notre indéfectible affection pour celle-ci. Et pourtant, elle a cela d'incroyable qu'elle provoque toujours le même enthousiasme malgré les années inexorablement écoulées, comme seule une histoire d'amour idéale peut le faire. Il faut dire que la première rencontre avec la bande de Vladimir Parshin tient du coup de foudre, de ceux qui provoquent un tourbillon émotionnel sans équivalent: quand Alps, premier LP du groupe est apparu (lire), c'est ce fantasme un peu fou de voir se matérialiser la synthèse entre Factory et Sarah qui se concrétisait en partie. Un choc entre cold wave martiale et arpèges twee, qui ouvrait alors une voie vers la félicité à peine entrevue jusqu'alors, au travers d'un album à la profondeur folle. La suite tiendra du miracle: accueillis à bras ouverts par l'écurie Bordelaise Talitres, les russes démontreront avec Calendar (lire) une virtuosité et une maturité artistique proprement hallucinantes, dépassant tout complexe pop pour dérouler une œuvre à la fois puissante et implacable, mais aussi délicate et fragile. Et si chaque album penchera d'un côté de la balance (coldwave pour le premier, twee pop pour le second), Motorama réussira, avec Poverty (lire) puis Dialogues, a trouver la formule parfaite, symbiose entre Alps et Calendar, tout en renforçant sa propre identité, en inventant son propre style. Rythmiques parfaites, mélodies addictives et fibre émotionnelle fissurant n'importe quel cœur de pierre, une recette qui ne cessera d'entretenir notre romance avec le groupe de Rostov.
C'est donc sans une once d'appréhension qu'on accueille ce cinquième effort du quintette certes devenu trio, mais pas dépossédé de ses forces pour autant. Enregistré en six mois dans l'appartement de Vlad puis dans le studio du groupe, Many Nights est une nouvelle preuve du talent sans limite de la formation, qui confirme ce don unique pour sembler reprendre les choses exactement où ils les avaient laissées tout en démontrant à l'auditeur que le voyage continue, que toute stagnation est exclue. Empreint d'une légèreté, d'un détachement davantage à l'œuvre que dans les précédents albums, Many Nights ouvre une partie des volets de la maison Motorama, mais n'allume toujours pas la chaudière: si les lunettes de soleils sont de sortie, la doudoune reste de mise, tant le feu le dispute encore à la glace. Certes, Parshin chante moins grave, délaisse une partie de sa tension narrative habituelle, et les percussions sont de sortie. Mais ces changements ne suffisent pas à en faire un disque solaire pour autant: traversé par une urgence sans baisse de régime, baigné dans des nappes de synthés omniprésentes et verglaçantes (coucou The Wake), c'est finalement dans un tiraillement constant mais jamais néfaste que le disque trace sa route, soutenu par ce jeu de guitare si particulier et des lignes de basses à la profondeur et à la sophistication d'une dimension nouvelle. Tiraillement entre part d'ombre et de lumière d'abord, et si de trompeurs oripeaux comme Second Part et Voice From The Choir, tubes en puissance, habillent Many Nights et peuvent laisser croire dans un premier temps à un emballement pop rassurant, la mélancolie froide, à la fois pernicieuse et libératrice de la musique de Motorama  rattrape très vite l'auditeur, comme le rappellent les redoutables Kissing The Ground, This Night ou encore la plus synthétique et voluptueuse He Will Disappear. Tension aussi entre passé ( le bien nommé Homewards ou You And The Others, qui auraient pu trouver place dans les deux premiers LP du groupe)  et un futur toujours aussi incertain et excitant, comme le laisse entrevoir le trompeur Devoid Of Color, que chante Vladimir Pershin en conclusion de ce cinquième album. Devoid Of Color? C'est sans compter sur l'infinité de nuances présentes sur la palette de Motorama, qui avec cet album, nouvelle invitation au voyage d'une petite demi-heure, continue d' écrire une histoire éminemment singulière: celle d'un groupe à la classe et à l'humilité rares, en perpétuelle évolution, et transcendant nos références les plus chères, ne nous laissant ainsi d'autre choix que de continuer à les regarder avec les yeux de l'amour, comme au premier matin.

Tracklist

Motorama - Many Nights (Talitres, sortie le 21/09/18)
1 - Second Part
2 - Kissing The Ground
3 - Homewards
4 - Voice From The Choir
5 - No More Time
6 - This Night
7 - He Will Disappear
8 - You & The Others
9 - Bering Island
10 - Devoid Of Color

Vidéo

https://youtu.be/x6h7SiYnsNE


HZ MONTHLY MIXTAPE – FEBRUARY15

OFM FEVRIER 2015

Chaque mois, la mixtape de la rédaction, à écouter et télécharger.

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Hz Monthly Mixtape - February15

01. British Murder Boys - Hate Is Such A Strong Word
02. DVA Damas - Wet Vision
03. Anamai - Lucia
04. The Soft Moon - Wasting
05. Coil - Triple Sons And The One You Bury
06. Jess & Crabbe - Council
07. Martial Canterel - Teano
08. Einstürzende Neubauten - The Willy - Nicky Telegrams
09. Cccp - Punk Islam
10. Wall-Eyed - Walk-Demon
11. Motorama - Red Drop
12. Soft Cell - Youth
13. Prince Innocence - Don't Care (Remix Feat. Kilo Kish)
14. Future Nicki Minaj - I Wanna Be With You
15. Ethereal - Purple
16. S A L F U M A N - Gran Baile
17. Max Dahlhaus - Expuls
18. In Fields - Rise Up
19. K-X-P - She Time Travels in Every Direction Whenever She Wants
20. Basic House - Harlequin
21. Ligovskoï - Dilip Antigone Francois X Remix
22. Grey Branches - Binate Inner Surface Music
23. Varg & Hypnobirds - Bandhagen
24. NON - Spectre


On y était : Motorama au Nouveau Casino

Haim @ le Trianon, Paris, 01/03/2014

Photos © Soul Kitchen

Il y a un peu plus d'un an, on avait assisté, médusés, dans un Petit Bain copieusement garni, à la prestation de nos meilleurs amis russes (report), qui prouvèrent ce soir-là que leur talent, en plus de ne rencontrer visiblement aucune limite, semblait adopter une courbe de croissance exponentielle. Si on ne peut en dire autant du nombre de fans, là aussi la progression est pourtant bien là : en ce 3 février 2015, le Nouveau Casino affiche complet pour accueillir Motorama, et une certaine fébrilité semble parcourir le public à l'idée d'enfin découvrir sur scène les nouveaux titres du combo, quelques jours seulement après la sortie de Poverty, troisième album parfait d'un groupe définitivement installé dans l'excellence (lire la chronique). Une salle comble, donc, qui prouve que Motorama n'est désormais plus un secret bien gardé. On s'en réjouit pour eux, tant ces chansons au rayonnement sans fin mériteraient d'épouser les espaces les plus vastes. La petite bande de Rostov-sur-le-Don semble en tous les cas parfaitement à son aise ce soir-là à l'idée de rencontrer une nouvelle fois ses fans parisiens dans la petite (mais costaude) salle de la rue Oberkampf, à l'image d'un Vlad vendant tranquillement son merch au public durant la prestation de Dead Sea, première partie en forme de modeste croque-en-bouche avant le festin annoncé. Un festin qui tiendra toutes ses promesses, tant Motorama semble aujourd'hui sûr de ses forces. Car les quelques maladresses scéniques qui survivaient encore sont désormais toutes gommées, ou presque : un set propre, sans bavure, à l'image de nouveaux titres plus anguleux, mais aussi plus sombres, que ceux de Calendar. Vlad semble maîtriser mieux que jamais son chant, qui sied à ravir aux nouveaux écrins ténébreux du groupe. La part belle sera ainsi faite à Poverty, les Russes mettant en lumière de manière implacable la somptuosité de leurs nouvelles compositions : de la sourde noirceur de Dispersed Energy à l'aveuglante lumière de Red Drop - à faire pâlir d'envie ou de nostalgie Robert Smith -, en passant par l'addictive Lottery qui pourrait sans mal décrocher le gros lot au petit jeu des tubes de l'année, aucune baisse de régime ne sera à noter, ni du côté du groupe, ni du côté du public, captivé par tant de talent. On arrêtera d'ailleurs là de sortir du lot tel ou tel titre, tant l'on aura admiré durant plus d'une heure l'homogénéité de ce concert parfait, mené de main de maître et à un rythme effréné, durant lequel la qualité ne l'aura guère disputé qu'à la générosité (deux rappels, tout de même). Une soirée rêvée, qui restera sans doute gravée dans les mémoires, tout comme les albums du groupe sont d'ores et déjà promis à l'éternité.

Retrouver notre chronique de Poverty par ici.


Motorama - Poverty

L’attachement que nous portons à certains musiciens peut parfois s’apparenter à nos plus belles et intenses histoires d’amour. Un coup de foudre au détour d’une rencontre plus ou moins fortuite, le sentiment d’être enfin compris, l’assurance de ne jamais se sentir déçu mais cependant avec en filigrane l’acceptation de vivre constamment dans la peur que tout prenne soudainement fin. On se rassure alors en cultivant les doux moments passés pour mieux vivre le présent, ce présent qui nous transporte et nous fait croire en un avenir radieux. Mais toute belle histoire d’amour a ses incertitudes, ses moments de doute, ses étapes à surmonter.

A l’aube de découvrir le troisième long format de Motorama, implacablement, le constat s’imposait. Depuis plus de cinq ans, je cultive un indéfectible amour pour ce groupe. Le choc émotionnel procuré par les premiers EP suivis de l’atemporel Alps, ma première rencontre scénique avec ce groupe dans un anonymat quasi total mais très vite érigé au panthéon des plus belles émotions musicales qu'il m'ait été donné de vivre, la sortie de Calendar, disque onirique transcendant codes et références afin d’ouvrir grandes les portes de la félicité, tant de pierres constituant (déjà) un édifice d’une solidité sans faille pourtant empreint d’une douce fragilité si caractéristique de la formation de Rostov-sur-le-Don. Sarah et Factory main dans la main, unis uniquement pour le meilleur. Alors qu’écrire de plus que ce qui n’a déjà été gravé dans le marbre si cette nouvelle offrande renforçait encore un peu plus ce sentiment de perfection caractérisant si bien chaque production du quintette ? Aurais-je pu rédiger ne serait-ce qu’une seule ligne si une once de lassitude ou de déception m’avait guetté à l’écoute de ces nouvelles compositions ?

Motorama - Poverty2

L’excitation et l’appréhension se sont donc logiquement mêlées à l’orée de jeter mon dévolu sur les morceaux composant Poverty, disque distribué comme son prédécesseur par le label bordelais Talitres. Il n’aura pas fallu beaucoup de temps afin de se rendre à l’évidence : à l’instar des plus belles histoires d’amour, celles qui se plaisent à jouer les équilibristes sur le fil des sentiments, c’est bien la capacité à encore et toujours surprendre l’autre qui nourrit la passion. Car non seulement Motorama parvient au détour de ce nouvel essai à effectuer la parfaite symbiose entre Alps et Calendar, mais la formation de Rostov réussit en sus le tour de force d’accentuer son propre style, à la fois si familier et inimitable. L’introductif Corona plante derechef le décor avec son entame toute en finesse, avant que la communion ne se fasse entre Vlad Parshin et ses acolytes autour d’une ritournelle à la rythmique digne des meilleurs morceaux des Feelies, première des neufs banderilles assénées, toutes plus addictives les unes que les autres. Tout droit sorti de la plus pure tradition « factorienne » réveillant le fantôme de Saint Ian, Dispersed Energy fait alors honneur à la noirceur sépulcrale de la pochette avant que Red Drop ne rétablisse l’équilibre des influences, la somptueuse et indépendante ligne de basse d’Irene Parshina, comme le plus bel hommage à Michael Hiscock des Field Mice, rendant ses lettres de noblesse à un instrument trop souvent utilisé comme faire-valoir. Mais c’est sur la fibre émotionnelle encore une fois que Motorama abat ses plus belles cartes, Heavy Wave s’inscrivant au summum des merveilles si caractéristiques que peut réaliser ce groupe, ce nouvel hymne à la mélancolie nous renvoyant aux frissons procurés lors des premières écoutes de Wind In Her Air ou encore In Your Arms. Comment parvenir à nous captiver après tel coup de maître ? En surprenant, encore et toujours. L’entêtant Impractical Advice s’impose tout d’abord, son incessante boucle mettant en avant une production d’une extrême légèreté soufflant conjointement le chaud et le froid, jouant avec le feu et la glace avant que Lotteryvéritable tube en puissance, ne laisse définitivement plus de place au hasard. Ce groupe, dans sa voie musicale, fait preuve d’une rare intelligence mise au service de la simplicité au sens le plus noble du terme. Ni Old et son rythme effréné digne de Primary de The Cure, ni le très atmosphérique Similar Way et ses gimmicks savamment distillés apportant une nouvelle touche d’originalité à la déjà très riche palette de couleurs des Russes ne démentiront le propos. Motorama ne demeure pas devant la meute des poursuivants, il accentue encore un peu plus son avance. C’est tout logiquement qu’est porté en guise d’épilogue le coup de grâce (expression à laquelle on peut véritablement donner plusieurs sens) par l’intermédiaire de Write To Mesupplication noyée sous un clavier vintage sous forte influence de The Wake, instaurant une bonne fois pour toute entre cette bande de gamins bénis des Dieux et nous l’Harmony parfaite, celle-là même qui nourrit les plus belles et intenses histoires d’amour.

A la fois respectueux d’un passé musical assumé avec subtilité et ancré dans une démarche personnelle en perpétuelle progression, Motorama élève encore un peu plus le débat au travers de Poverty. Une fois de plus, l’immédiateté du plaisir procuré par les compositions n’a d’égale que la déconcertante facilité avec laquelle cette formation se joue des codes, réinvente le passé afin de mieux écrire sa propre histoire. Plus que jamais, il n’y a rien de nouveau à l’Ouest. Le renouveau, c’est à l’Est qu’il convient d’aller le chercher. Cold hands, warm heart, définitivement.

Audio

Tracklisting

Motorama - Poverty (Talitres, 26 janvier 2015)

01. Corona
02. Dispersed Energy
03. Red Drop
04. Heavy Wave
05. Impractical Advice
06. Lottery
07. Old
08. Similar Way
09. Write To Me


On y était - Motorama à Petit Bain

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Motorama, Petit Bain, Paris, le 19 septembre 2013

Il y a plus de deux ans déjà, notre estimé collègue Éric nous faisait partager son émotion et son enthousiasme suite à la prestation dans un rade lillois de nos désormais meilleurs amis russes (lire). Depuis lors, de l'eau a coulé sous les ponts de Rostov-sur-le-Don : signature chez Talitres, publication d'un second album parfait (chronique), réédition officielle d'Alps (chronique) et reconnaissance critique et publique. Publique, sans doute pas encore assez, d'ailleurs. Car même si l'on aurait voulu garder précieusement pour soi le secret de cette musique en or, comment ne pas souhaiter à la petite bande le succès le plus large possible ? À les voir sur la scène d'un Petit Bain copieusement garni en cette rentrée, on est bien obligé de se dire que cette musique mériterait des espaces bien plus vastes, dont l'ampleur rendrait justice à celle de ces compositions au rayonnement sans limite. Car les racines cold ont déjà depuis un bail évolué vers des territoires mélodiques luxuriants, donnant naissance à des chansons alliant à merveille sécheresse Factory et fertilité Sarah. Après seulement deux albums, la richesse du répertoire de Motorama est particulièrement frappante sur scène, où les titres s'enchainent sans temps mort, une chanson parfaite après l'autre. Difficile, donc, pour votre serviteur, de retenir un quelconque climax. On assiste plutôt, médusé, à une implacable succession de highlights. Si l'on pourra regretter une seconde un son pas franchement optimal - trop de basse, pas assez de voix, pour faire simple - rien n'entravera vraiment le plaisir ressenti à l'écoute des titres d'un groupe qui confirmera ce soir-là sur scène la sensation ressentie à l'écoute de Calendar : à mesure que le temps passe, le groupe gagne inexorablement en assurance, et chacun des instruments en ampleur. Ainsi, si Image, to the South ou Young River confirment que le combo n'a rien perdu de son implacable justesse rythmique, bien au contraire, ce sont bien les titres tirés de Alps qui démontreront à la faveur du live à quel point le groupe a progressé, des reliefs inédits et intrigants apparaissant sur Ghost ou Wind in Her Hair notamment. D'une placidité à toute épreuve, Motorama déroulera au final, sans baisse de régime,  une très grande partie de son stock de chansons, injectant à son set de sérieuses montées de sève proches de la soudaine crise épileptique, tant durant une In Your Arms transfigurée qu'à la faveur d'une version d'Alps apocalyptique, et peut-être plus gracieux moment d'un concert inspiré et élégant, du début à la fin. On compte déjà les jours qui nous séparent d'une nouvelle rencontre avec ces géants russes, dont le talent ne semble décidément trouver aucune limite.


On y était - Motorama au Bloom’s Café

Photos © Chloé Vnbl

Motorama, Bloom’s Café, Lille, 27 avril 2011 par Eric Lecat

C'est le cœur léger que je me rends ce mercredi soir au Bloom's Café, lieu dont, il me faut l'avouer, j'ignorais l'existence avant de prendre connaissance du transfert du concert de Motorama dans cet accueillant petit établissement. Rien de tape-à-l'œil, un petit troquet au climat familier comme on en trouve un bon nombre dans nos contrées, allez savoir pourquoi... Le soleil légèrement couchant, les retrouvailles avec mon ami Calogero et l'optique de boire de la Chouffe en pression achèvent de me convaincre que cette soirée sera, quoi qu'il advienne, une réussite.
Car c'est en admirateur déjà conquis que j'aborde le concert à venir. Le quintette de Rostov fait en effet partie de ces groupes au plaisir immédiat, ceux qui dès les premiers accords, les premières intonations s'invitent dans votre salon, s'affalent sur votre canapé et trinquent avec vous à l'amitié, la vraie, la sincère. À Rostov, on ne triche pas ; et ce sont de (très) jeunes gens à la simplicité et la gentillesse sans limite qu'il m'est offert de rencontrer, mêlés sans apparats à la jeunesse lilloise. J'ai en effet pour mission de leur remettre une pleine cargaison de badges à l'effigie du groupe, et quel n'est pas mon bonheur de voir, une fois mon forfait accompli, des visages s'illuminer, des sourires juvéniles apparaître. L'émotion est sincère, les remerciements également... A Rostov, on ne triche pas.
Passons la prestation « bariale » de Let It Bleed, groupe local assurant la première partie (vous savez, ce genre de prestation qu'au final vous n'écoutez que d'une oreille distraite sans quitter le bar) faite de Robert Smith assez bien assimilé quoique pas toujours très bien digéré, et concentrons-nous donc sur le « pourquoi du comment qu'on est venu ».

... A cet instant, nous sommes joyeux. Il est certes déjà près de 23h, Motorama n'a pas encore entamé son set, nous pourrions être agacés, voire découragés par cette attente mais il plane dans cette cave une ambiance toute particulière pendant que les jeunes pousses installent consciencieusement les instruments devant une tête de tigre blanc suspendue au fond de la scène qui sera le seul effet visuel, outre leur présence, nous étant offert. Ce groupe a-t-il pour autant besoin d'artifices ? Dès les premières notes de Northern Seaside, morceau d'introduction du sublime album Alps (chronique), la réponse est donnée. Basse ronde, guitares cristallines et voix d'outre-tombe viennent envahir l'espace tout à coup bien trop petit pour contenir tant de talent et de dextérité... Et les morceaux s'enchaînent ainsi avec une implacable aisance et surtout une évidence rassurante : Motorama condense ces périodes musicales que nous avons tant choyées mais sans jamais tomber dans la pâle copie et sans jamais oublier d'y apporter son émotion propre... L'inspiration Factory Records est détectable sur le remarquable Seagulls, certes, on joue également avec le fantôme de la jolie Sarah, sans vergogne, sur un morceau comme Wind In Her Hair, mais un vent nouveau souffle également dans l'interprétation de ces morceaux, un vent d'Est aux belles promesses faites de soleils levants et d'un avenir radieux.

Le temps s'est arrêté durant une heure. Seul mon corps, toujours en mouvement, m'a « ancré » à la réalité physique du lieu, mon esprit était loin, si loin... Anchor, Compass, Alps, Ship, Normandy... Motorama, c'est toujours une invitation au voyage.

Il est minuit, nous quittons la salle ; nos jambes s'activent machinalement, ayant renoncé depuis longtemps maintenant à rechercher une once de motivation auprès de notre cerveau pour interrompre l'instant que nous venons de vivre. Alors je cherche à le prolonger. Voici le genre de concert dont on veut ramener un maximum de souvenirs mais le groupe, au sortir de ses dates helléniques, n'a plus rien à vendre... Dévalisé, tu m'étonnes, comme c'est compréhensible. Cependant, avant le concert, Vladislav, leader de la formation avait gentiment pris de son temps pour nous dégoter deux CD au fin fond de sa camionnette. Je m'en vais donc les saluer afin de les remercier pour leur hallucinante prestation et ne peux m'empêcher de leur poser la question fatidique : « Vous n'avez vraiment plus rien à vendre ? ». Vladislav me demande de lui accorder cinq minutes afin qu'il range son matériel puis de le suivre... Il s'excuserait presque de me faire patienter, incroyable ; je l'aide ainsi à remettre en place ses instruments, jacks et autres accessoires et nous voici devant la fourgonnette simple et modeste qui sied si bien à l'attitude de ces jeunes gens. Cinq bonnes minutes à chercher et il ressort avec deux splendides affiches et un non moins classieux t-shirt, à peine le temps de mettre la main à la poche qu'il m'arrête instantanément et me dit : « Tu sais, nous, on ne joue pas pour l'argent ; on vit un rêve éveillé tout en prenant conscience de la précarité de la chose et nos parents nous en voudraient beaucoup d'oublier que le plaisir est avant tout la base de toute réussite. Ces objets sont bien peu de choses comparés à l'enthousiasme dont tu fais part, c'est ça qui nous fait avancer ». Boum...
... A Rostov, non, on ne triche pas.

Audio

Motorama - Letter Home (live)

Photos

Setlist

1. Northern Seaside
2. Letter Home
3. Ghost
4. Warm Eyelids
5. Wind In Her Hair
6. Compass
7. Normandy
8. One Moment
9. Echoes
10. Seagulls
11. Alps
12. Hunters
13. Anchor
14. Ship


Motorama l'interview

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Heureuse découverte de cet été 2010, le groupe russe Motorama, dont l’excellent album Alps chroniqué il y a peu sur Hartzine est toujours téléchargeable gratuitement ici, se livre en toute simplicité. Ils évoquent Drew Barrymore, la Russie, la new wave, les nazis, Moby Dick et bien d’autres sujets encore en une seule interview… Rien que pour vous...

Comment vous est venue l’idée de ce patronyme ?

C’est une idée de notre premier bassiste. Il avait vu un film appelé Motorama avec Drew Barrymore. Nous trouvions que ça sonnait bien sans savoir de quoi parlait le film…

Quelles ont été vos premières influences ? Joy Division ?

Au tout début, oui, sûrement… Closer est un de nos albums préférés, mais nous écoutions aussi énormément de musique de The Chameleons, The Sound, Gang of Four et A Certain Ratio. Maintenant Motorama s’éloigne un peu de tout ça. Nous avons fondé un autre groupe appelé Ytro dont la direction est plus violente…

C’est donc pour ça que vous vous êtes engagés dans le projet Ytro ?

Oui, nous avions besoin de plus d'espace pour nourrir notre désir post-punk. Et nous avions également besoin de chanter en russe… C’était expérimental. Nous nous sommes rendu compte que tout cela était incompatible avec Motorama. En plus, nous ne ressentions pas le besoin de mixer tous nos désirs en un seul projet à tout prix.

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Sur Alps, la twee pop a détrôné la new wave. Comment est-ce arrivé ?

Nous avions envie etbesoin de quelque chose d’autre, quelque chose de neuf pour MotoramaYtro a clairement été conçu comme échappatoire new wave. Nos premières influences étouffaient peut-être Motorama. Nous avons toujours aimé la twee pop et nous sommes sentis proches de la scène downtempo scandinave. Nous sommes aussi tombés amoureux de la dream pop de Beach House. Leurs mélodies pures et tranquilles nous ont fait fondre.

Est-il facile pour un pop lover de s’épanouir en Russie ?

Pas vraiment… À vrai dire, si vous n’avez pas de connexion internet, c’est assez difficile d'être en contact avec la pop moderne. Sommairement, la Russie vit encore dans les 90's et écoute la musique de cette période-là.

Pourquoi est-il si important pour vous d’associer musique et esthétique ?

Je pense qu’il s’agit encore une fois d’influence musicale au sens large. Nous avons beaucoup écouté et avons été impressionnés par des groupes européens ou américains qui, comme Pink Floyd, The Velvet Underground, The Smiths ou Black Flag, ont attaché énormément d’importance à l’aspect esthétique de leur œuvre.

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Votre philosophie du « Do-It-Yourself » est-il un choix narcissique ?

On peut dire ça mais en Russie, quand tu veux réaliser un projet, c’est aussi une obligation… Mais ça nous convient. Le DIY est la philosophie de nos groupes préférés. Nous trouvions logique de l’appliquer à nous-mêmes.

Dans quelle mesure l’aspect esthétique sera-t-il transposé sur scène ?

Euh... À vrai dire, nous n’y avons pas encore pensé… Ha, ha, ha !

À ses débuts, Motorama a été le groupe phare des supporters de football de votre région. Comment l’expliquez-vous ?

L’atmosphère des premières chansons de Motorama était quelque peu militaire. Cela pouvait plaire aux nationalistes qui se retrouvaient à notre insu dans notre première direction post-punk et dans notre apparence qu’ils assimilaient à un look nazi. Tout ça, nous ne le contrôlions pas… Mais les choses ont changé à présent. Nous ne proposons plus du tout ce qu’ils attendent !

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Vous avez écrit Song Ghost. Qui sont vos fantômes ?

Je dirais : Matthew Arnold, Guillaume Apollinaire, Anna Akhmatova,
Kingsley Amis, Julie Hill Alger, Alfred Austin, William Lisle Bowles, Arna
Bontemps, Thomas Campbell, Amy Clampitt, Bret Harte, Randall Jarrell  et, bien sûr, Samuel Johnson.

De quelles régions parlez-vous quand vous évoquez la mer et les voyages sur Ship et Northern Seaside ?

Ship évoque la région de l’Essex. Nous nous sommes inspirés de Moby Dick, le classique de Herman Melville. Un navire quitte Nantucket en 1819 pour chasser les baleines dans le Pacifique Sud. Il a été attaqué par une baleine et a fait naufrage. Seuls deux hommes ont survécu... Northern Seaside a tout simplement trouvé son inspiration dans les paysages côtiers de France, du Danemark, du Royaume-Uni et de la Norvège.

Pour terminer… Pourquoi avoir choisi le titre Alps pour votre album ?

J'aime cette question. Alps nous a semblé un mot esthétiquement intéressant… Nous avons imaginé les quatre lettres sur la pochette et avons trouvé l’idée plaisante… Et, accessoirement, nous aimons les montagnes…

Vidéo