On y était : RIAM 2015

Même après 12 ans d’existence, les propositions du RIAM demeurent risquées dans une ville comme Marseille : réunir un plateau électro d’initiés un soir de Fiesta des Suds (gros événement populaire où les marseillais s’amassent à coup d’invites), c’est s’assurer une fréquentation moindre. Peu importe, puisque les quelques acharnés qui sont venus au Cabaret Aléatoire le 17 octobre auront joui dans un cadre exclusif de sons bien aiguisés, et rares dans les parages. Comme ceux de Ketev, dont l’electronica presque sentimentale fait l’effet d’un déjeuner sur l’herbe en ce début de soirée. Le Berlinois livre un set de breakbeats légers, avec des nappes colorées au pastel, un registre un peu désuet aujourd’hui mais qu’il traite avec caractère, et pose bien parmi les productions leftfield du label Opal Tapes qui l’a fait émerger. C’est un peu du Border Community lo-fi, et c’est guère représentatif de cet artiste de formation classique qui donne désormais dans le drone acoustique sur Subtext, mais c’est une introduction en douceur. Un vif contraste avec Gabor Lazar, qui s’est fait lâcher par son laptop peu avant le concert, et choisit de diffuser, depuis la console, des inédits de l'indispensable inventaire de maltraitance qu’il a commis avec Mark Fell cette année, The Neurobiology Of Moral Decision Making. La scène est donc vide, nous sommes plongés dans le noir, des gens errent devant la scène, photographient parfois l’absence du jeune hongrois sur scène, leurs flashs étant le seul élément visuel qui interviendra pendant ce petit happening improvisé d’une heure. Les chutes de studio qui nous sont dévoilées sont de nouvelles déclinaisons assez similaires du revigorant headfuck digital entamé par Gabor depuis quelques années. C’est un travail à la serpe sur une forme simple, autour d’une poignée de sons aux pixels apparents, qui déclenche une trance viscérale, presque nettoyante. On regrettera uniquement que les limitations réglementaires en France n’aient pas laissé à ces objets multiformes la puissance physique qu’ils méritent. En comparaison, Zamilska disposait de toute la force de frappe nécessaire pour son live-coup de boule. Bien plus nuancée sur disque, la Polonaise adopte sur scène une attitude indus qui détonne, et rend un mélange d’IDM et d’EBM pas toujours du meilleur goût. Low Jack redresse la barre avec un DJ set qui résume bien l’esprit de l’électro-indie du moment : un éclectisme joueur, un jonglage peu orthodoxe au mix, et des ramifications entre hiphop ghetto et avant-garde électronique (on retrouvera donc Gabor Lazar en chemin).

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Le dimanche soir est pluvieux, mais un public fidèle fait le trajet jusqu’à la Salle Seita au fin fond de la Friche Belle de Mai pour la performance de Lorenzo Senni, qui a beaucoup polarisé le clubbing expérimental depuis deux ans. Il y expose sa synthèse entre haute et sous-culture de l’électronique, cette fois sous une forme très épurée et discrètement théâtralisé. Sur 40 minutes, des samples issus de la hard trance sont agencés dans le vide et créent une dramaturgie faite d’anticipation et de frustration, comme une compilation Thunderdome jouée par saccades et dont la fureur est constamment retenue. C’est fort comme du tuning dans un dispositif d’art contemporain, et ça met en exergue la beauté hyper-expressive de toute cette famille de sons enfin revisitée après des décennies de mépris. Le petit bonus qui donne corps à l’ensemble est le support visuel rudement efficace choisi par ce Milanais et ami personnel du metteur en scène Romeo Castellucci (les deux venant de Sienne) : immobile sur sa chaise, les jambes croisées, un faisceau lumineux derrière lui, et quelques bourrasques de fumigènes dont le son s’intègre parfaitement à celui des rutilantes turbines qui défilent dans les haut-parleurs.

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Le 24 octobre, on bascule dans une ambiance de ghetto-club suintant aux Demoiselles du Cinq, dont la petite jauge se remplit enfin très vite. Les locaux d’Ideal Corpus incarnent avec ferveur les subcultures des internets, des plus régressives aux plus barrées, et leur live les rassemble dans un formule pop-saccharine qui passe bien. Le duo garçon/fille au look street-manga passe tout en revue, footwork sentimental, chanson gabber et hiphop fruityloops, et ouvre le terrain pour l’enfant des banlieues lisboates, Nigga Fox. Fort du succès rampant du label Principe qui a fait connaître ces productions bricolées par des enfants du ghetto, l’afro-portugais condense toute la pertinence et la vitalité de ce courant dans son set. Tout y est simple et essentiel, et on voit prendre forme une nouvelle dance music rapide aux beats décalés, équilibrée entre clubbing européen et vibrations africaines. L’occasion d’une belle liesse avant de clore cette édition panoramique du Riam 2015, ce vendredi 30 octobre dans la Tour Panorama de la Friche.

 


On y était - Festival Nuit d'Hiver à Marseille

http://vimeo.com/84377173

Festival Nuit d'Hiver, Marseille, du 12 au 21 décembre 2013

"À Marseille, quand tu fais un concert un peu branché, tu te plantes, mais pour un festival de noise hyper obscur, t'es à guichet fermé". C'est Camille Valençon, responsable du Grim, qui expliquait ça en début de cette année de capitale européenne de la culture. Ce n'est pas si faux : vous ne verrez que rarement, par exemple, la scène indie-pop se produire ici, mais dès qu'il s'agit de s'enchaîner des concerts de harsh noise dans un lieu un peu destroy, tout le monde rapplique.

C'est d'ailleurs bien le créneau de l'Embobineuse, antre alternative assez folklo dont la scène a accueilli autant de performeurs trash que de musiciens extrêmes, le tout dans une ambiance de simili-squat chaleureuse et borderline qui ferait passer les Instants Chavirés pour le Trabendo. Parmi les expériences qui y sont proposées ce soir par le festival Nuitd'Hiver du Grim, le mur du son au propre comme au figuré de Stephen O'Malley - l'un des druides de SunnO))) - incarnait bien le versant le plus rituel et transgressif du genre noise. Plus tôt dans la soirée, chez Manifesten (nouveau bar/librairie local), une vingtaine de personnes fumaient tranquillement en buvant bière et soupe pendant qu'un professeur de fac irlandais retraçait devant eux l'histoire de la noise depuis Luigi Rossolo, insistant sur la force de résistance et de confrontation du genre. Assis désormais à l'Embob entre une jeune fille recroquevillée devant la scène et un chien qui se protège les oreilles, ces considérations n'ont plus trop de sens face à la violence monocorde que nous distribue O'Malley. Un mur de baffles reliées à quelques amplis à lampes, quelques accords arbitraires, une montagne de disto : il n'en faut pas plus pour engouffrer le lieu dans un réacteur d'avion, dont on n'a jamais trop envie de sortir, bloqué entre jouissance et souffrance. Sous l'hypnose et sur une durée d'une heure et demi (qui se ressentait à la fois comme trente minutes ou trois heures), on se sent finalement bien dans ce bruit. Les acouphènes créent même des mélodies subliminales que l'on croit fantasmer, et quand tout s'arrête c'est comme si rien ne s'était passé. Deux amies vomissent à l'extérieur, et le guitariste américain qui vient de nous faire beaucoup de bien et de mal discute avec un jeune handicapé que son accompagnatrice a amené en chaise roulante pour le concert.

Le lendemain à la Friche La Belle de Mai, la dernière soirée du festival semble plus prude en comparaison, mais c'est un moindre mal. Jean-Marc Monterra, directeur du Grim, à la guitare, et Christian Sebille, directeur du Gmem, aux traitements électroniques, ont une approche du bruit plus éparse, moins frontale, et non dénuée d'humour, comme lorsque Monterra clôture la performance en plaquant un appareil photo polaroïd sur ses cordes pour nous faire partager les jolis sons que les deux peuvent créer ensemble. Comme délicieuse conclusion, c'est un petit orchestre contemporain sans conducteur, accompagné d'un pianiste et d'un chanteur d'opéra baroque, qui improvisera autour des pièces obliques et doucement dissonantes de l'École de Vienne. Du moindre geste ou déplacement des musiciens jusqu'au silence le plus chargé, tout respire l'avant-gardisme pionnier et pince-sans-rire des compositeurs autrichiens, à l'instar de l'excentrique mélodrame parlé-chanté Pierrot Lunaire dont les formes joyeusement bancales laissent encore coi aujourd'hui. Une fin de parcours gentiment dérangeante pour les Nuits d'Hiver.

CACA-PIPI-tale-de-la-CUCUL-ture