Monsieur Crâne - Monsieur Crâne LP

par Nastasia Hadjadji

Année électorale. Absurdités politiques quotidiennes. Fronde sociale, débuts d’insurrections puis retour au statu quo. La “merde générale” en somme. Certainement le moment opportun pour sortir un album infusé dans la tise et la résignation, mais également nourri par les éruptions politiques et sociales de ces derniers mois.

Cet album c’est le dernier de Monsieur Crâne (et dixième pour ce projet), à sortir chez le Parisien sémillant Le Turc Mécanique, les Bordelais d'Iceberg et les mystiques de chez Ascèse Records. Quand on sait que l’animal turbine également aux côtés de Lonely Walk, Strasbourg et – fut un temps – la chorale des Crâne Angels, on se dit que son projet solo cherche certainement à creuser du côté de la subjectivité en se penchant sur ce qui construit l’intime et l’affect. Bien moins candide et bien plus hanté, Monsieur Crâne parle du temps, de l’estime de soi, des regrets; de violence et de résignation – le quotidien et le privé, au prisme du politique et de l’actuel. De ce climat général anxiogène, bien que rigolard, il tire des fulgurances : “Les années donnent des cris d’enfants / J’ai pas d’hormones / J’ai pas dormi” (Eva Joly), “Je fais du porte à porte, avec mes idées mortes” (Carnassier).

Monsieur Crâne louvoie entre résignation et prise de parti; parfois, la psalmodie des angoisses existentielles laisse place à l’expression du dépit et des convictions. Impossible de passer à côté du titre le plus sobrement insurrectionnel de l’album : GDF (dans lequel il est plus question de gaz lacrymogène que de gaz naturel). Au son d’une boîte à rythme implacable, Monsieur Crâne exhorte les goths de France à sortir de leur atonie et à y foutre la tronche. “Goth de France, lève toi et marche / Dis-moi, qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ? / C’est la merde générale, j’ai les boules pour ça / On dirait que tout est perdu d’avance et ça passe, en urgence” (GDF).

L’insurrection ne vient pas assez vite, ça fout les boules de voir le torchon brûler puis s’éteindre. Le dernier titre de l’album, sombre et éthylique, sonne le glas des aspirations à la révolte (l’optimiste n’ayant jamais été une valeur cardinale dans la discographie du Crâne). Pour autant, s’il on en croit sa dernière prestation scénique (lors du festival du Turc Mécanique en septembre dernier à la Station), il semble que celui-ci conserve un certain sens de l’ironie – voire un sens certain du contre-pied stylistique : chanter le désespoir nihiliste en chemise hawaïenne c’est plus gold que cold.

Vidéo

Monsieur Crâne - Le Temps

Audio

Monsieur Crâne - Monsieur Crâne

Tracklist

Monsieur Crâne - Monsieur Crâne (29 septembre 2016, Le Turc Mécanique / Iceberg / Ascèse Records)
01. Le Temps
02. Buffet campagnard
03. GDF
04. La Horde
05. Cockpit
06. Je rêve de toi
07. Le Bus
08. Eva Joly
09. MDMA
10. SDV
11. Carnassier


Jardin - Naked Friends

On s’ennuie parfois des 90’s, cette décennie où on ne sentait alors que le manche du balais que la fin des Trentes Glorieuses nous a mis dans les reins, cette époque où le caractère social de la musique électronique se limitait surtout à prendre son ecsta et mouliner des bras avec ses potes. Mais Jardin n’est pas de cette génération, il est de celle, lucide et engagée, qui mélange le relâché de la danse et la conscience sociale. Parce que ouais, on peut mouliner des bras comme une éolienne et faire passer ça pour un geste écolo. Héritier du chiptune, de la tech house, de la vaporwave enfin, cette mouvance artistique 2.0 nourrie à l’internet des GIF à dauphin et sapée par Roberto Piqueras, Lény Bernay est lui aussi un écolo de la musique, triant consciencieusement les déchets laissés par la génération précédente et recyclant ce qui peut l’être. Et il en reste, à condition de connaître ses classiques en chopped and screwed, de travailler son sampling et ses boucles expérimentales et de savoir balancer quand il faut des kicks de gabber et des snares boulimiques qui avalent les aigus.

Bernay fait danser, et son dancefloor est un remblai de zone industrielle fait des gravats de notre société de consommation à l’implosion imminente. C’est un message fort qui rattrape la quasi absence de paroles par une crudité des titres sur le rapport social/amoureux (Mon Amour n’a pas de Sexe), l’esclavagisme moderne (Ambition SBAM+) ou la décroissance (Highway to Post-Capitalism). Et si dans son approche Jardin appelle à quelque fatalité mélancolique, c’est pour mieux s’en extraire, là par le clubbing, plus tard en brûlant les idoles, ce qu’il entame déjà dans un rapport subversif aux productions de ses aînés ravers. Naked Friends, à écouter en exclu ci-dessous avant la sortie prochaine de l’album Post Capitalist Desires sur Le Turc Mécanique, est un sobre mais efficace échantillon de la « dégénéredanse » de Jardin, instantané résiduel fixé le temps d’un Snapchat flou, en pleine spontanéité sociale aussitôt diluée dans une nouvelle effervescence. Produit assumé et critique d’une société cadencée à 140 BPM et fréquencée à 70 Hz, Lény n’a pas l’esprit du punk à nager contre le courant: né dans le flux, il en appuie le débit pour révéler ses contradictions et excès. Pour s’en rendre compte, le mieux est encore d’aller le voir en live à la release party de Post Capitalist Desires le 19 juin au Zorba (event FB).

Audio premiere

Jardin - Naked Friends (Live)

Tracklist

Jardin - Post Capitalist Desires (20 juin 2016, Le Turc Mécanique)
01. Mon amour n'a pas de sexe
02. Blackfish
03. Naked Friends (live)
04. Nuage Noir
05. Ambition SBAM+ (ft. Tiphaine Larrosa)
06. Highway To Post-Capitalist (ft. Loïc Lachaize)
07. Ghost Dance
08. Childhood Desires (Live)
09. I Believe In Chaos


Teknomom - A Ship That Never Sinks (PREMIERE)

Le duo Teknomom fait partie de la chouette ribambelle de groupes clôturant le Festival Magnétique Nord organisé par le Garage MU le 19 décembre prochain à Confluences (Concours), bien entouré d'Autist, Joachim Montessuis, Vox Low, December aka Tomas More, Terdjman en live et les Editions Gravats de Low Jack en DJ-set. Ayant mis en orbite La Marche des Arthropodes en septembre dernier via Le Turc Mécanique, longue procession synth-kraut passée entre les mains expertes d'Anywave, les ex-Punk Are Fags, passés maître dans l'art du bidouillage électronico-cosmique, livreront à cette occasion ce que figure A Ship That Never Sinks, piste capturée live en novembre dernier à écouter ci-après, à savoir une translation techno de leur grammaire stellaire. A bon entendeur.

Audio (PREMIERE)

Tracklisting

Teknomom - La Marche des Arthropodes (Le Turc Mécanique, 03 septembre 2015)

01. La Marche des Arthropodes


Strasbourg - Fruit de la Passion

Se revendiquer d’un lien patronymique et culturel avec la Grande Triple Alliance Internationale de l’Est est singulier si tu n’as pas grandi entre deux fermetures d’usines ou deux familles de consanguins se partageant un village à coups de calibre 12. Strasbourg est un bon contre-exemple, même s’ils viennent de Bordeaux et que s’ils avaient demandé à un local, on leur aurait plutôt recommandé Freyming-Merlebach ou Saint-Avold, ne serait-ce que pour le référencement. Et s’il est vrai que les productions du quatuor ne sentent pas autant le chômage et la wurst que celles de leurs contemporains orientaux Noir Boy Georges ou Scorpion Violente, chacun des morceaux de Fruit de la Passion, à paraître ce week-end chez Le Turc Mécanique (Marble Arch, Empereur), lapide brutalement une société aux déséquilibres frappants, refermée sur sa pudibonderie et refusant de lever l’œillère sur ses propres contradictions.

On se sent crasseux en écoutant Strasbourg, comme ces « enfants sales [qui] jouent en terrasse » dans Vague à l’Âme. On se sent crasseux de lucidité, fragile mais conscient, sans forcément sombrer intello militant. C’est une musique qui se subit comme les actualités politiques et sociales, qu’on laisse couler pour éviter qu’elles n’adhèrent trop longtemps et ne nous collent un spleen à nous gâcher la journée. Les textes sombres suintés d’une voix monocorde mettent à mal cette hypocrisie qui voudrait dénoncer l’individualisme tout en s’y recroquevillant avec toute une génération ovine : « Tout le monde s’en branle / Tout le monde s’en va / Je fais pareil / Fidèle à toi ». Strasbourg se prend dans la gueule comme un sermon anarco-misanthrope au zinc d’un PMU, à l’heure où la bière libère l’hippocampe et avant qu’elle ne fasse sortir toute cette conscience dans un soubresaut stomacal opportun mais désagréable.

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All photos © Melchior Tersen

Dans les titres, les références manifestes à la variété antillaise ne sont là que pour appuyer une dichotomie violente qu’on retrouve ici et là dans des beats zoukés à la boîte à rythme et des accords caribéens fondus au noise. Il n’y a aucune sournoiserie dans le jeu des quatre Bordelais issus pêle-mêle d’Harshlove, Françoise Pagan, The Konki Duet ou Crane Angels : tout y est brut et sincère, sans aucune mesure dans l’à-propos comme l’ont toujours été les productions punk. Même l’amour pour Jessica est une plainte amère mais sincère où pèsent environnement social et influence extérieure, soutenus par une complainte stressante au violon et une discrète rythmique indolente décomposés en fin de course par un fuzz numérique suicidaire. Premier album de Strasbourg après de multiples EP et singles, Fruit de la Passion n’est pas davantage un road trip vers l’Est frontalier qu’un voyage aux Antilles, c’est une stagnation vociférante paraphrasant l'embourbement perspicace et glauque de nous-mêmes dans notre propre fange, chaude et confortable mais qui révèle toute son abjection pour peu qu’on pense à regarder où l’on marche.

Pour célébrer la release du neuf-titres, Le Turc Mécanique organise aujourd’hui et demain un festival à l’ambiance bordelaise autour de Strasbourg et de leurs potes et projets annexes, qui se tiendra au Buzz à Belleville. Plus d’infos sur l’event FB.

Audio

Tracklist

Strasbourg - Fruit de la Passion (Le Turc Mécanique, 12 juin 2015)

1. Vague à l'Âme
2. Galope
3. Jessica
4. Elle Danse
5. Jaguar
6. Sangria
7. Fruit de la Passion
8. Franky
9. Jesus (Digital Bonus)


Empereur - She Was Remixes Tape (PREMIERE)

photo(8)En avant la Villette Sonique (lire) et son village label qui les 23 et 24 mai prochains verront plus de cinquante labels squatter planches et tréteaux armés de stocks de disques en tirage ultra-limité et de packs de kro en quantité illimitée ! En avant, oui, d'autant que certains anticipent et ritualisent la chose à la manière de cette cassette de techno belge annuelle éditée par Le Turc Mécanique (lire). Après un live de Mort Techno en 2013, et une anthologie d'Harshlove en 2014, voici donc un EP de remixes des Bruxellois d'Empereur qui ont confié leur sonnet punk She Was aux mains expertes d'Harshlove, Volcan, Somaticae, Terdjman et Samhain pour un résultat oscillant entre electro-noise, harsh et expérimental. Éditée en infimes exemplaires, la cassette reste malgré tout en téléchargement libre et en intégrale ci-après. Tranquille quoi.

Audio (PREMIERE)


Le Turc Mécanique fête ses trois ans

Il y a trois ans un mail anonyme faisant mal aux yeux annonçait la naissance d'un label cassette, ou quelque chose dans le genre, se dénommant le Truc Mécanique. Le Truc Mécanique, soit. Un nom bizarre, mais il faut de tout pour faire un monde. A la limite, le Truc Magnétique, pour un label cassette ça peut vouloir dire quelque chose. Mais après trois ans d'existence, à graviter non loin des collectifs Iceberg (lire) ou Nothing (lire) et à copiner avec des labels tels qu'Anywave et Lentonia - avec qui ils viennent de fonder Tiers Etat - , et une douzaine de disques parmi lesquels ceux de Strasbourg (lire), Harshlove (lire), Maria False ou plus récemment Marble Arch (lire), j'ai compris que ma dyslexie m'avait une nouvelle fois bien baisée et qu'il fallait lire Le Turc Mécanique. Rien à voir, ou presque. Investissant Les Nautes à Paris pour souffler ses trois bougies les 20 et 21 février prochains (Event FB), nous avons posé quelques questions à Charles Crost, son inénarrable dépositaire, qui en sus nous a gratifié d'une mixtape à écouter et télécharger ci-après.

Le Turc Mécanique l'interview

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Dis-moi comment Le Turc Mécanique a commencé ?

Le Turc a commencé il y a 3 ans. C'est d'abord lié au fait que l'ado que j'étais avait été plongé dans la musique « alternative » par un (mal)heureux hasard qu'Hartzine connaît. Je ne glandais pas grand chose après un essai en fac, je passais ma vie à zoner chez ma mère. Sur la même période, je dépannais Lucie Jacquemart, plasticienne de grand talent, d'un lit chez cette même maman. Pour occuper mon temps, aspiré par une passion nouvelle pour les musiques post-punk au sens large, je l'ai engrené dans l'idée de monter un label cassette. Six mois plus tard, on sortait une première compilation, à l'époque mondialisée, à 30 exemplaires copiées et peintes à la main. On organisait des soirées à happening arty avec les premiers groupes qui nous avaient fait confiance. Le label était lancé. Lucie a quitté Le Turc Mecanique peu après, happée par des études d'art dans des écoles prestigieuses, dont elle n'avait certainement pas besoin.

Pourquoi ce nom ?

Le nom est une question récurrente : c'est une escroquerie du 18ème siècle, un faux robot qui jouait au échec. Évidemment, il y avait quelqu'un dedans, mais l'arnaque a duré cinquante ans. Cette idée collait bien avec le principe du label à l'époque : rouler des mécaniques en jouant aux maisons de disques alors qu'en fait, je faisais juste des cassettes chez ma mère. Sans compter les références à l'univers robotique qui est une pièce redondante de toute une musique qui anime la maison, la cold, la musique industrielle, etc...

Le label a trois ans. Peux-tu nous indiquer les dates importantes de cette aventure ?

Naturellement, le moment où on a sorti cette première cassette. Mais c'est la suite immédiate qui a été la plus importante. Le moment où l'existence en tant que label m'a mis en contact avec « l'underground » français, pour lequel j'ai développé une grande passion. C'est ce qui a abouti à la sortie du disque de Maria False, un an plus tard. Cette année de gestation a permis de vraiment donner son sens au label. Pas un seul disque – un peu de digital – mais beaucoup de découvertes et de rencontres passionnantes avec des labels, des groupes. C'est là que l'identité et l'utilité que je voulais donner à la maison s'est vraiment décidée.

Ensuite, le premier 12'' à 300 exemplaires. Le premier projet où le label dépassait mon simple activisme. Faire un cassette est une chose. Sortir un gros vinyle est quelque chose qui est plus grand que toi, c'est du sérieux. C'est avec Sexe et Violence de Strasbourg que le label est devenu une structure solide, que tout un pan des enjeux ont été identifiés et appréhendés. Que c'est devenu plus « pro ». C'est à ce moment là que le robot prenait vie, pour reprendre l'origine du nom du label.

Chaque sortie a eu son importance, parce qu'elle faisait suite à une urgence. Face à la découverte d'un groupe LTM, il y a toujours eut comme une poche d'urgence qui gonflait que seule la sortie d'un disque pouvait purger. J'ai donc vécu à fond chaque projet, même avorté – une seule fois, et c'est dommage. Je suis très compulsif, alors j'ai fait en sorte de créer une économie globale incluant tous les pans de ma vie pour y laisser libre cours et ne pas avoir à compter sur les ventes pour assurer ces « pulsions discographiques ». Petit loyer, pas trop de sapes – quoi que ça devienne urgent là - mais un rythme de sorties qui me semble convenable.

Ces derniers temps, je commence à avoir une clientèle vraiment fidèle, et surtout à discuter de plus en plus avec elle. Quasiment à chaque envoi, je fais une lettre. Certains me répondent dans un mail ou sur Facebook et c'est vraiment agréable. Parce que c'est exactement ce que je veux : créer un rapport de confiance, pouvoir parler avec eux des disques, des disques d'autres structures, voir même, parfois, de leur vie courante. C'est très plaisant d'avoir des retours.

Quel genre de labels t’ont inspiré dans ton approche ?

A vrai dire, aucun. C'est dans mon caractère : je décide de faire des choses avant de savoir comment elles fonctionnent. J'apprends en pratiquant. Aujourd'hui, je commence à savoir défendre un disque. J'apprends à distribuer aussi. Et je découvre l'histoire de nombreux labels qui me sont contemporains. Mais je n'en ai vraiment rien à foutre des cultes et des subventionnés : ils étaient ou sont dans une autre économie et n'ont pas grand chose à m'apprendre. Ce n'est pas de la prétention, simplement la musique des 10's en France n'a rien à voir avec celle des 80's ou 90's. Et les subventions ne me concernent pas pour des raisons de budget – l'argent appelle l'argent, tout ça... J'en ai un peu rien à foutre des « mythique » et des « importants ».

Ce que je veux dire, c'est que les gens qui m'inspirent sont ceux avec lesquels je co-existe : Anywave, Croque Macadam, Lentonia, Stellar Kinematics, Teenage Menopause, Requiem pour un Twister et tant d'autres. D'ailleurs, je n’achète que très rarement des disques qui ne sont pas français et actuels. Sans aimer plus avant le garage rock, je préfère chopper un disque de Sapin à une ré-édition cold 80 sur Dark Entries. Je la piraterais, au besoin. Je n'aime pas trop le culte.

Le label brasse un grand nombre de styles musicaux différents. Quels sont ceux qui te motivent le plus aujourd’hui ?

Oui et non. Le mot « post punk » peut tout rassembler (en dehors du 7'' de Slaves of Joy, qui était un hors-série mignon, « familial » pour Noël). D'abord, il y a cette importance pour la musique qui m'est proche géographiquement. J'ai besoin de savoir que je peux discuter avec les gars, les faire jouer, faire la fête... J'ai globalement plus d'affinité pour la musique du coin, et ce, sans militantisme idéologique particulier. C'est comme ça.

Ensuite, j'ai ce patrimoine post punk, qui digère les codes de la new wave, de la cold, de l'indus, du shoegaze, de l'EBM etc... D'autre part, j'aime essayer de composer une histoire dans ce label, d'avoir quelque chose de différent à raconter à chaque sortie. J'aimerais pas faire un label de punk avec 20 disques qui tourne sur le même son et la même suite d'accords.

Les projets qui créent cette « poche d'urgence » sont toujours des groupes qui m'inspirent des histoires. Backt Mariah et son obsession maladive pour Britney et Manson sur fond de synth pop moderne ou Strasbourg, la crasse, le côté ultra messe noire, mais avec un truc PMU, satanisme à la bière qui décrispe la noise : ça me fait vibrer. Il faut qu'il y ait la musique, mais aussi un univers dans lequel j'ai envie de m'embarquer. Parfois, ça embarque aussi les gens, parfois on est moins nombreux. C'est le jeu. Mais on est de plus en plus suivis donc je suis plutôt heureux.

Pour finir avec cette idée d'éclatement, je ne suis pas tout à fait d'accord. Quand il y aura cinquante disques au catalogue – l'escroquerie initiale du Turc Mécanique a bien duré 50 ans – cette sensation n'aura, je pense, plus de raison d'être. LTM, ce sera une maison fière rassemblant tout un pan large du post-punk français, dans toute la richesse du terme.

Pour fêter l'anniversaire de la maison, j'ai curaté une playlist de post punk français qui sortira courant février sur 22 Tracks. Ça m'a permis de concevoir, en 22 morceaux, un panel étendu de l'identité du label, avec des groupes extérieurs, mais auxquels se répondent ceux dont j'ai fait les disques.

FLY ANNIV

Quels sont vos formats favoris et pourquoi ?

Le 12'', parce que c'est du sérieux, évidemment. Mais le format passionnel, depuis le début, c'est le 45 tours transparent qui se fabrique à Nantes. Je les fais faire pour le prix auquel je les vends, mais ça permet de faire de toutes petites séries, d'introduire des groupes auprès des fidèles du label. On les met rarement en boutique, parce qu'avec la marge du vendeur, ça fait des 45 tours à plus de 10€, et c'est définitivement chiant.

C'est un format petit budget et le gars qui les fait est soigneux, rapide et très patient, c'est génial de travailler avec lui. C'est l'outil par nature l'expression de l'aspect compulsif dont je parlais. L'illustration parfaite, c'est Empereur. Au départ, on partait pour un long format en fin d'année. Je poste un morceau sur la page Facebook du label il y deux semaines et je reçois pleins de super retours. Résultat, je n'ai pas pu résister : ils sortent un 7'' sur LTM mi-février.

J'aime aussi les cassettes, mais mon copieur est mort, et ça m'a un peu foutu la rage. Je n'ai pas envie de passer par des prestataires pour ça. Si quelqu'un vend un duplicateur par salves de 4 cassettes minimum, je l'invite à me faire un mail.

En tant que gérant de label, le DIY a-t-il une forte influence sur ton travail ?

Oui et non. Il y a DIY et... Pay it yourself. On en a fait beaucoup au départ, du DIY, mais c'est long, chiant, parfois pas aussi beau qu'on l'aimerait. Une usine ou un imprimeur te livre le produit comme tu l’imagines, bien beau, bien propre. Finalement, rapport temps, énergie et même financier, mieux vaut parfois faire confiance à des gens qui savent faire leur boulot. Un mec comme LLCoolJo, par son savoir faire et son talent peut rendre ça viable, il est très fort. Mais moi, je ne sais rien faire des mes dix doigts, sinon impulser l’énergie et réunir des thunes.

Le DIY est devenu une norme par rapport à l'enregistrement de la musique. Une fois sur deux, un artiste va aller en studio et sortir un truc moins bien que ce qu'il aurait fait chez lui ou avec un ami de confiance. En tout cas, le résultat DIY est, 90% du temps, celui que le groupe cherche, en connaissance de ses moyens. C'est comme le mot lo-fi. Lo-fi, finalement, c'est plus ou moins le cas de tout le monde. Personne ne va faire son LP à l'ICP de Bruxelles.

Après, oui, on est dans l'idée de ne dépendre de rien ni de personne. C'est beaucoup de travail, mais ça rend ma vie heureuse. Je dors bien mieux quand je me couche à trois heures du mat' en ayant passé la soirée à bosser sur le label que quand j'ai rien branlé devant la télé. Heureusement, j'ai pas de télé chez moi.

Quel est le futur proche du TM ? Peux-tu nous dévoiler une des prochaines sorties ?

Empereur, pour ce 45 tours en février. Ce groupe est très excitant : ce sont de jeunes gens, ils ont la rage au ventre, leurs morceaux sont propres et bien produits et ils ont l'air d'être de sacrés sauvages. Je suis impatient de travailler sur la suite. C'est des Bruxellois, donc pas français, mais vu qu'ils sont partis pour jouer souvent à Paris, je vais bien réussir à les faire déménager. C'est du moins mon plan machiavélique.

Ensuite, il y aura le long de Strasbourg. Je suis monstrueusement fier de le sortir. Je pense que c'est le groupe français le plus palpitant de ces dernières années. Ils jouent de l'indus comme des punks, dans un français ultra sale. De leur son à leur « histoire », tout est réussi. Maximum Rock'n'Roll, le magazine américain, disait d'eux que c'était dans la lignée de Metal Urbain. Je pense qu'ils sont dans le vrai.

On monte le collectif Tiers Etat avec Anywave, Lentonia, La Trayeuse Electrique et Rizome Corp. L'idée, c'est de faire un « contre pouvoir » post-punk affirmé, notamment à travers des fêtes qui rassemblent toute la communauté intéressée à Paris et en banlieue. Que ça puisse être aussi un point de chute sûr pour les groupes qu'on aime. Un vrai rendez vous quoi.

Il y a aussi l'anniversaire du label : au programme, tous les groupes du label en live et/ou DJ, une mini capacité voulue, deux jours de fête. Ça risque d'être complètement fou. On fini le festival sur une nuit club, on sera face à la Seine, tous ensemble, ce sera trop bien. Venez !

2015 sera aussi l'année des sous-labels. Puisque Le Turc Mecanique est devenu quelque chose de sérieux, d'organisé, j'avais besoin d'un espace de liberté pour sortir à chaud des disques de musique bizarre, expérimentale, anti-pop. J'ai crée Fuck Records pour ça, avec des CD-R à 25 exemplaires, et les trois premières sorties sont tops, notamment ce EP de drone taré de Forme Etrangère (Manu, de Punks Are Fags en solo). Ce dernier fera notamment la sélection avec moi pour cette sous-division.

Harshlove avait aussi envie de monter le sien, du coup je lui file un coup de main pour Nasal Records. Le premier projet, c'est le sien sous son nom commun, Raph Sabbath. Son EP Goat Ghost Goth déglingue. La suite arrivera au rythme qu'il décidera.

Pour finir, peux-tu nous présenter ta mixtape ?

J'essaie d'y rattraper le côté « jeune con » de ce que je pense des vieux en rendant hommage, à ma façon, à des groupes « cultes » qui ont compté dans la formation de ce patrimoine post punk large dont je parlais. Après, je ne pense pas que ça intéresse beaucoup de lecteurs d'Hartzine d'écouter Panik de Metal U.

J'ai donc édité les morceaux pour les détruire, en les inversant, en faisant des versions chopped & screwed, en les salopant. Le label a trois ans, et comme un enfant de bas âge, j'y détruit de belles choses que j'aime pour le plaisir d'assister à leur simple destruction. C'est donc une demie heure de musique travaillée de manière un peu conne, un peu marrante.

Surtout, j'adore écouter ces versions détournées, parfois complotistes, que postent des anonymes sur youtube. Genre « découvrez pourquoi Beyoncé est illuminati », ça me fait rire, mais surtout je trouve qu'il en sort parfois des choses plutôt intéressantes.

Le mix s'appelle « Torturer le Père ». J'espère que ça vous fera marrer ou plus, mais allez surtout découvrir nos disques, c'est ça l'essentiel.

Mixtape

01. Alain Kan – Speed My Speed (High Speed edit)
02. The Cure – The Kiss (Ssik Eht version)
03. Alesia Cosmos – Pat'lin de merde (Chopped & Screwed version)
04. Throbbing Gristle – Discipline (Enilpicsid version)
05. Suicide – Cheree (Chopped & Crashed version)
06. Metal Urbain – Panik (Chopped & Screwed version)
07. Chelsea – The Right To Work (Krow hystero edit)
08. Béruriers Noirs – Bûcherons (Ring & Catch version)
09. Trisomie 21 – The Last Song (Jpop error tape version)


Harshlove - Azy (PREMIERE)

Harshlove - Acid FranceTout comme les résultats des élections européennes, Harshlove, projet du Bordelais Raph Sabbath, ne fait pas dans la dentelle post-machin : une synth-noise dégoisée d'un rail et d'une traite, sans détours, à l'occasion de sa première sortie physique réunissant sur un 7" les morceaux Acid France et Azy. À paraître le 7 juin prochain via Le Turc Mécanique, ce 45T succède à deux précédents digitaux sur Oldirtydancin' Records - dont Mort Pour la Transe -, et concentre, avec l'artwork LLCoolJo - membre comme Raph Sabbath de Strasbourg (lire) - et Aurélien Delamour d'Anywave à la production, une débauche d'énergie aussi habile que parfaitement malsaine. Une machinerie implacable qui nous veut du mal, mais que l'on aime, auquel l'image confère son meilleur reflet, à savoir totalement nihiliste. Hasard du calendrier ou pas, flanqué de celui d'Acid France - déjà révélé sur Noisey -, le clip d'Azy est à découvrir ci-après, à mettre en perspective avec l'actualité d'une France en pleine redescente.

Dans le cadre du Village Label de la Villette Sonique (Event FB), Teenage Menopause réalisera une cassette d'Harshlove. Un LP est attendu pour la fin de l'année via Le Turc Mécanique. D'ici là, des concerts, dont le 29 mai prochain au Buzz en compagnie d'EDH qui fêtera la sortie de son LP Lava Club (lire).

Vidéo (PREMIERE)

https://www.youtube.com/watch?v=yZ4WY-MRak4&feature=youtu.be

https://www.youtube.com/watch?v=J4zZo69m2cs

Tracklisting

Harslove - Acid France

Harshlove - Acid France (Le Turc Mécanique, 7 juin 2014)

01. Acid France
02. Azy


A V G V S T - Heat of the Moment

A V G V S T sort aujourd'hui un EP, Heat of the Moment, en guise de cinquième référence à la série Cheap Recording impulsée par Le Turc Mécanique. Après Krözt, Seventeen at this Time, Punks are Fags et Smiling Clown, le groupe parisien s'est attelé à produire deux morceaux, en sus d'une vidéo, en un temps plus que record pour le résultat. Drapant l'acidité post-punk de ses compositions dans un épais brouillard shoegaze, A V G V S T étire sur We Have Cancer et Calm cette flegme maladive des petits matins qui ne chantent pas. Un subtil poison, absolument recommandable.

Audio

Vidéo