Black Rain l'interview

Black Rain - Dark PoolAnticiper le futur proche est l'une des méthodes du roman - et par extension du septième art par l'adaptation - pour traiter du présent et mettre en perspective notamment ses déviances. Ainsi est né le courant cyber-punk - dont William Gibson fait figure de daron avec l'oeuvre canonique du genre Neuromancer(1984) - produit d'une violente collision entre technologie et radicalité musicale, entrecroisant cybernétique et dystopie dans un même élan cathartique. Au travers de ses ouvrages, Gibson pressent dès le début des années quatre-vingt le développement hypertrophique d'internet et ses formidables potentialités de contrôle humain et social qu'il induit. A l'heure où certains états Américains ou Européens (l'Estonie en 2015) abandonnent l’écriture manuscrite au profit de la saisie sur clavier et où se développe un apprentissage de la programmation informatique dès l’école primaire au détriment de l’écriture cursive, difficile de ne pas toucher du doigt l'acuité de ces écrits et le profond pessimisme qu'ils recèlent : programmer ou être programmé, telle est devenue la question. Et si Neuromancer est l'une des arlésiennes les plus connues du cinéma d'anticipation - bien que le réalisateur canadien Vincenzo Natali, à qui l'on doit Cube et Nothing, est censé en pondre une adaptation - ; nombre sont les films du genre à avoir connu une transcription sur grand écran par un grand nom d'Hollywood. On pense évidemment à Total Recall ou Robocop de Paul Verhoeven, à Blade Runner de Ridley Scott ou encore à la trilogie Matrix des frères Wachowski. Mais Johnny Mnemonic (1995) du touche-à-tout Robert Longo - mise en images du roman du même nom de William Gibson avec à la distribution Keanu Reeves, Henry Rollins, Ice-T et Takeshi Kitano - se pose lui aussi, malgré son échec critique et commercial retentissant, comme l'un des films références de la mouvance sci-fi cyberpunk. Alors que Christophe Lambert est le challenger de Longo pour le premier rôle - celui-ci préférant finalement se consacrer au tournage de Mortal Kombat  - , un autre premier choix, plus discret, se fait débarquer du projet : Stuart Argabright, épaulé de son acolyte japonnais Shinichi Shimokawa, sont remerciés à l'amiable s'agissant de la bande-son, pourtant déjà bien avancée. Stuart Argabright, oui, l'homme aux vies multiples, toujours sur la brèche de l'avant-garde. A la fois pionnier du post-punk US avec Ike Yard, et un album éponyme en 1982, culte et paru par l’entremise de Factory America - branche éphémère de Factory Records - (lire), et du hip hop avec Death Comet Crew, et plusieurs EP dont l'inaugural At The Marble Bar en 1985 sur Beggars Banquet, le New-Yorkais a, de par ses explorations électroniques et sa proximité avec le milieu du cinéma, très tôt composé des bandes originales, à mille lieux de l'entreprise d’uniformisation Hollywoodienne instigué par le compositeur Hans Zimmer et sa tentaculaire entreprise Media Ventures. Jetant les bases, par ce biais, d'une techno froide, industrielle et cisaillée d'influences punk, les créations de Stuart Argabright et Shinichi Shimokawa sous le patronyme de Black Rain préfigurent dans les grandes largeurs aussi bien le Sandwell District de Karl O' Connor (Regis) et David Sumner (Function), que les projets Surgeon d'Anthony Child ou Prurient et Vatican Shadow de Dominick Fernow, qui, comme Black Rain, squatte les sillons du label de Kiran Sande, Blackest Ever Black. Après le LP Now I'm Just A Number: Soundtracks 1994-95 en 2012 et le EP Protoplasm en 2013 de Black Rain, c'est précisément la précitée bande originale non-retenue par Sony de Johnny Mnemonic, revisitée et reformatée avec l'aide d'Oliver Chapoy, que la structure londonienne vient de sortir en août dernier affublée du titre Dark Pool. Et tandis que se trame un nouvel album d'Ike Yard, et d'autres rééditions de Black Rain, revues et augmentées sur Blackest Ever Black mais aussi sur Desire Records - déjà terre d’accueil du LP Nord d'Ike Yard en 2011 et d'une palanquée de maxis - , Stuart Argabright présentera Dark Pool demain à l'Espace B, avec Orphan Swords en première partie (Event FB). On en a profité pour rencontrer cet homme pressé, pressé d'explorer et pressé d'enquiller les projets, qui a pris le temps de nous répondre.

Entretien avec Stuart Argabright

Black Rain credit Jane Chardiet
Comment est né le projet Black Rain ?
How was born the Black Rain project?

En 1986, Death Comet Crew avait sorti un second EP - une reprise de Mystic Eyes et Death Comet Drive en 12" sur J-Mark Elektra - avec un son différent des débuts hip hop. Pas grand monde en a entendu parler car le label a mis la clef sous la porte juste après la sortie. On a continué à jammer dans cette seconde phase plus rock à base de machines, mais aucun label ne nous a approché. Nous faisions tous différentes choses, du coup le noyau n'a pas tenu. En revanche, j'ai très vite ressenti le besoin de former un nouveau groupe au son plus dur et j'ai commencé me rapprocher de Shin (Shinichi Shimokawa - bassiste, guitariste, compositeur, ingénieur et partenaire de production dans Death Comet Crew & Black Rain) pour faire quelque chose de nouveau.

By 1986, Death Comet Crew had released a second EP ( "Mystic Eyes" cover v / "Death Comet Drive" 12" on J - Mark Elektra ) with a different sound from the earlier hiphop /riphop . Not many heard it as the label went bust right after release, so no one knows about it. We continued jamming in this second, more 'machine rock' phase - but  another label did not appear for us , we were all doing different things and the center did not hold. Soon though, i felt a need to form a new group with a harder sound and began talking to Shin ( Shinichi Shimokawa - bassist, guitarist , composer , engineer & coproducing partner in DCC & BR ) about doing something new.

Quel était le but de ton travail avec Shinichi Shimokawa et quelles étaient vos principales influences ?
What was the purpose of your work with Shinichi Shimokawa and which were the influences?

J'ai rencontré Shin en 1983, en rentrant d'un séjour à Berlin Ouest. Je l'ai aidé à produire un groupe dans lequel il était. Impressionné par son jeu et ses idées, je suis resté en contact et je l'ai alpagué pour Black Rain une fois Death Comet Crew terminé. Je venais du punk et de l'électronique et je venais de terminer les démos pour The Dominatrix Sleeps Tonight. Shin était un bon bassiste avec des compétences que je n'avais pas et nous étions également devenus bons amis. Il a amené son jeu funky et solide et une bonne connaissance des riffs et ambiances rock/post-rock. Il pouvait passer de la guitare au clavier selon les besoins.

I had met Shin in 1983 after returning from W Berlin stay and helped produce a group he was in. Impressed with his playing and ideas,  i stayed in touch and i grabbed him for BR when DCC was done. I was coming from punk and electronic, also had just done demo for "The Dominatrix Sleeps Tonight". Shin was a good bass player and had skills  i did not have and we had also become good friends. He brought his solid , funky playing and a good knowledge of rock / post rock riffs, moods and could switch to guitar or keyboards as needed.

Après Ike Yard et Death Comet Krew, Black Rain était pour toi une étape logique dans ta recherche musicale ?
After Ike Yard and Death Comet Krew, Black Rain was for you a natural stage in your musical research?

Oui, Ike Yard, Dominatrix, Death Comet Crew, The Voodooists, sont toutes des idées qui se sont réalisées et qui ont été exploitées au maximum. The Voodooists était plus un "projet" qui n'a jamais donné de live mais qui m'a permis à la même époque de me mettre au multimédia : après avoir fait un clip sans budget, nous avons été appelé pour faire la bande son d'un Laser Disc (Video Voudou LD sur Ask / Kodansha / Toshiba / EMI, 1992). Black Rain a été monté pour opérer entre le "punk", l'industriel et le post industriel. Je lisais beaucoup et absorbait beaucoup de Sci Fi et Black Rain est devenu le lieu idéal pour les idées futuristes, presque comme un carnet de croquis pour des impulsions cyber et la réalisation de films de SF. Avec le temps nous avons trouvé des musiciens pour se joindre à nous, Bones à la basse puis Thom Furtado à la batterie. Ces enregistrements des premières années pourraient voir le jour sur Desire en 2015...

Yes. IY, Dominatrix, DCC, The Voodooists were all ideas that got fullfilled, worked out w Voodooists being the one that was a 'project' and never did live performance. Same time, I was able to get into multimedia as The Voods did a no budget music video, were asked to soundtrack a Laser Disc ( "Video Voudou" LD on Ask / Kodansha / Toshiba / EMI 1992 ). BR was formed to operate between street ,  'punk', Industrial and post industrial modes. Avidly reading, absorbing Sci Fi as i was, BR became the home of futuristic ideas and almost like a sketchbook for cyber impulses and Sci Fi Movie making. Over time, we found more musicians to join up, Bones on bass and eventually, Thom Furtado on drums. These 'early years' recordings may very well be released on Desire in 2015...

Dark Pool est la bande originale non retenue par le réalisateur de Johnny Mnemonic. Peux-tu nous raconter les circonstances de cette commande et décrire quelles étaient tes intentions ?
Dark Pool is the sound track non-held by the director of the movie Johnny Mnemonic. Can you tell us the circumstances of the command and describe us your intention at that time?

J'étais depuis 1984 le directeur musical du réalisateur Robert Longo qui a puisé dans mes compétences et connections cyber et techniques à mesure que ses projets de performances prenaient de l'ampleur. Longo et Gibson (respectivement réalisateur et scénariste de Johnny Mnemonic ndlr) ont tous les deux demandé notre bande son. Black Rain avait d'ailleurs été demandé par William Gibson pour travailler sur l'audiobook de Neuromancer, version anniversaire de 1999 (Warner) et ça s'était très bien passé.

A la base, j'avais travaillé avec Longo dans l'idée de faire un film de Gibson, de la pré-production et notes techniques à la production musicale et aux premiers edits, en plaçant la musique le long du film inachevé. En fin de course, Sony voulait un hit, étant donné que Keanu Reeves avait le vent en poupe avec Speed, et ils ont commencé à vouloir retirer notre bande-son originale pour y mettre les artistes Sony que j'avais déjà placé. On a donné notre accord pour être payés et retirés du projet - on a pas mal palpé ! - et on est passé à autre chose comme Now I'm just a number et Corpocyte. J'ai travaillé sur différents films de Gibson aussi bien avant qu'après Johnny Mnemonic.

Au final personne n'a vraiment rejeté la musique et les auteurs et réalisateurs sont restés des amis. Pour ces bandes-son, nous nous sommes concentrés sur l'idée de délivrer ce qui collerait au mieux à ce monde futuriste proche. Je pense que le résultat tient debout. Je ne sais pas si quiconque adaptera un jour Neuromancer. Comme Gibson l'a dit récemment, il y a eu beaucoup de tentatives, des départs, des quasi départs, donc dans un sens on peut l'imaginer sans qu'il existe vraiment.

I had been director Robert Longo's de facto music director since 1984 and he had tapped my cyber info & tech knowledge and connections as his own performance projects became larger and larger. Both Longo & Gibson asked for our soundtrack. BR had been asked by Gibson to work on the "Neuromancer" Audio Book Anniversary Version of 1994 (Time Warner) and that had gone very well.

I had worked w Longo from the inception of the idea of 'doing a Gibson movie' to the pre production and tech notes through to the music prod and first music edit ( placing music through the unfinished film ). In the very end, Sony felt they were going to have a hit - as Keanu Reeves had just been in "Speed" and was hot  - and they began asking about having our original score off the movie and the Sony Artists i place on the soundtrack ON the movie. We agreed to be ' bought out' - did pretty well thank you ! - and moved on doing new pieces like "Now, I'm Just A Number" and "Corpocyte". I had worked on various Gibson movie dev.'s both before "JM" and also after .

So - no one 'rejected' the music we did ! And the Director and the Author remained friends afterwards. For those soundtrack pieces, Shin and I were focused on delivering as near to 'exactly' the near future world the work demanded. I believe the results still stand up. Dunno if anyone will ever make a movie of "Neuromancer". As Gibson recently said there have been many attempts , starts, near starts so in some sense we can imagine it without it actually existing !

Black Rain 2

Pourquoi avoir décidé de le sortir sur Blackest Ever Black sous le nom de Dark Pool?
Why have you decide to take out it on Blackest Ever Black this year under the name of Dark Pool?

Après avoir ressorti Death Comet Crew, remonté le groupe et fait des concerts dans le monde entier, en plus de composer de nouveaux morceaux, et après avoir fait pareil avec Ike Yard, avec qui on bosse sur un nouvel album en ce moment même, Blackest Ever Black a sorti Soundtracks 1994-95. Etant donné le succès, je me suis simplement dit qu'il était temps de faire du nouveau Black Rain. J'ai toujours eu la chance de garder mes amis musiciens comme Shinichi, mais aussi Michael Diekmann (Ike Yard & Death Comet Crew), proches de moi. Il était donc facile de se reformer et de faire de la musique nouvelle vingt et quelques années plus tard.

Shin et moi avons travaillé sur des choses après les soundtracks pour Gibson et la sortie de deux albums sur Fifth Column Records1.0 en 95 et nanarchy en 96, et on a fini par avoir de quoi faire un autre album avant que Shin ne retourne au Japon en 1998. Pour des questions de budget, il était impossible de le faire venir en Europe ou aux US depuis Tokyo pour les concerts. Du coup le groupe est entré en sommeil après le dernier concert à NYC en 1997, quand on a bossé avec les guitaristes Satoru Ito de Toys (Tokyo), Ultra Bide (NYC) et Golden (Tokyo), et notre ami The Rammellzee. D'ailleurs, on a toujours des pistes enregistrées avec Rammellzee.

Après la sortie des soundtracks pour Gibson, Blackest Ever Black a ensuite sorti le EP du live Protoplasm en 2012 enregistré à Londres lors de la première tournée européenne de Black Rain. Je savais que je pouvais étirer des morceaux donc j'ai commencé à travailler sur Dark Pool. Après avoir été invité à collaborer avec Certain Creatures, dont le morceau Sparkle sur leur EP sorti sur Style Upon Styles en 2013, Oliver Chapoy est devenu le premier choix de co-producteur pour poursuivre l'évolution de ces pistes et des nouvelles qui ont composé l'album. Je suis très heureux du résultat et de sa réception jusqu'à présent.

Having reissued DCC, then reforming and playing dates worldwide and also making new music, then doing the same w Ike Yard ( new album in the works as we speak ), once BEB released the "...Soundtracks 1994- '95" and it did so well, I just thought that was the time to do some new Black Rain. I had always been lucky to keep my music friends like Shinichi Shimokawa ( DCC & BR ) and Michael Diekmann ( IY & DCC ) close so it was not so difficult to reform and also do new music 20 plus years later.

Shin and I had worked on music after the Gibson sdtks and released 2 Albums on Fifth Column Records ("1.0" in 1995 & "nanarchy" '96) and went on to create another record's worth of music before Shin went back to Japan 1998. Budget -wise , it was not possible to bring Shin from Tokyo for shows in Europe or US so the group went quiet after a last show in NYC 1997 or so where we worked with both guitarist Satoru Ito ( Toys ( Tokyo ) , Ultra Bide ( NYC ) , Golden ( Tokyo ) ) and our friend The Rammellzee. We still have a group of tracks we did w Rammellzee...

After the Gibson soundtracks got released , BEB then released the live "Protoplasm" EP in 2012 , recorded in London on BR's first Europe trip. I knew I could expand the tracks and so began work on Dark Pool. After being invited to collaborate w Certain Creatures  ( "Sparkle" on the Certain Creatures EP on Style Upon Styles 2013 ), CC's Oliver Chapoy became prime choice of a co producer to continue the evolution of the those tracks and the new ones that made up the Album. I am very happy with the Album and the response has been excellent so far.

Black Rain a beaucoup enregistré entre 91 et 96. As-tu d'autres projets du même type avec ce label ?
Black Rain made full of recordings between 91 and 96. Have you other projects of release with this label?

Pour la collection Now, I'm Just A Number : Soundtracks 1994 - 95 sur Blackest Ever Black, on a fait une sélection avec des titres de NeuromancerJohnny Mnemonic et des cuts. D'ici la fin d'année 2015, le label va sortir une édition augmentée de ces soundtracks. On a encore huit autres extraits de choisis donc la collection sera deux fois plus importante. On a aussi un autre projet qui combine musique et textes de l'auteur Evan Calder Williams avec une soundtrack mortelle qu'on est en train de pondre avec des artistes Blackest Ever Black et quelques autres grands noms. Et j'ai pas mal d'idées pour le prochain album de Black Rain, je vais travailler là-dessus en 2015.

For the BEB "Now, I'm Just A Number : Soundtracks 1994 - '95" collection we collected choice "Neuromancer" and "Johnny M" cuts and in fact, by end of 2015 BEB will be releasing an 'Expanded Edition" of these soundtracks. We have another 8 cuts chosen so the collection will become 2 X the size. Coming up there is also a project combining music & text by Author Evan Calder Williams with a super soundtrack we are pulling together w BEB Artists plus other notables. And i have a good deal of the next BR album in mind and will work on it in 2015...

As-tu l'impression d'avoir été des pionniers pour des gens comme Karl O' Connor or Anthony Child ?
Do you have the impression to have been a pioneer for people as Karl O' Connor or Anthony Child?

Je pense que Blackest Ever Black a créé une sorte de famille avec Karl, RAIME, Dominic de Vatican Shadow / Prurient et d'autres. Et nous avons utilisés certains des mêmes sons ce qui était marrant à la première écoute. Depuis que je les ai rencontré, je peux voir à quel point ce sont tous des artistes forts et il y a encore beaucoup à attendre ce cette famille/crew. J'ai toujours préféré la techno à tout autre style de musique club donc même lorsque je n'en faisais pas, j'en écoutais. J'ai eu envie d'en faire plus, ça sera de la tech/techno sur l'album que je vais faire en 2015.

I believe BEB had created a kind of family' including Karl, RAIME, Dom from Vatican Shadow/ Pruient and others. And we have used some sounds in common which was fun to hear the first time. Since meeting them , can see all are strong Artists and there is much more to come from this family / crew. I have always prefered 'techno' to other kinds of club music so even if I was not making it ,  i was listening to techno artists through the years and look forward to doing more, next generation 'tech' / 'techno' on my own Album which I will make in 2015.

Black Rain - Now I'm Just A Number Soundtracks 1994 95

Comment perçois-tu la techno qui se réfère à ton travail ?
How do you perceive this kind of techno which refers to your influence?

J'aime comment le punk - même si je ne pense pas que ça soit le bon terme pour qualifier ma musique - et même le hardcore - je parle de NYHC, le hardcore qui headbang - ont pénétrés ces musiques, tout comme la noise. C'est une époque inspirante qui fait le pont entre les générations. Ça me fait plaisir si les nouvelles générations sont inspirées ou influencées par mes anciens travaux et cherchent à travailler en tant qu'artistes de la nouvelle génération au gré de l'époque. L'EP de JBLA sur Desire sorti en 2014 était le fruit d'une collaboration avec des membres de Different Fountains et Midnightopera, de même pour les disques de Certain Creatures précédemment mentionnées et plus récemment la collaboration avec Orphan Swords sur leur titre Vassago. On échange nos idées par mail et on organise notre emplois du temps en fonction. Il y a deux autres collaborations très inventives de prévues pour 2015.

I like how 'punk' (i do not really believe 'punk' was the right, best naming of that music it came to represent) and even Hardcore (i'm talking about NY hardcore head banging h'core) have seeped into these contents , along w noise. That is an inspired moment that crosses generations. I am happy if younger generations are inspired or influenced by earlier works and have been seeking out other new gen Artists to work with as time goes on... So far the JBLA EP on Desire 2014 was one fruit of a running collab w members of Different Fountains and Midnightopera. Also the previously mentioned Certain Creatures record (fest. a wonderful Samuel Kerridge remix of "Sparkle") and most recently, the Orphan Swords collab on their track "Vassago" are all fruits of meetings, emails exchanging ideas and time schedules. Coming up for 2015 there are two more very imaginative collaborations to be released...

Qu'est-ce qui te fascine le plus désormais dans la création actuellement ?
What fascinates you most from now on in the current musical creation?

Je suis encore sur un nuage après avoir produit Dark Pool avec Oliver. C'était satisfaisant de concevoir les images, les scènes, les actions et les personnages qui peuplent Dark Pool et l'entendre ensuite complété avec exactement le son que je recherchais. J'ai également démarré la pré-production du prochain album et ça me rend heureux. J'ai prévu de poursuivre Black Rain pendant un moment. Avec un peu de chance Shin et Satoru pourront me rejoindre, surtout si l'on tourne au Japon en 2015. On a joué ensemble au Rural Fest à Niigata au Japon en juillet dernier dans ce grand rassemblement en extérieur qui a lieu dans une station de ski et ça s'est bien passé.

I am on a high from producing Dark Pool w Oliver. It was satisfying to conceive the scenes, images, actions and characters who populate Dark Pool -and then hear it completed and sounding just like we wanted. So the pre prod on the next record in underway and that makes me happy. I plan to continue BR for some time to come. W luck Shin & Satoru will be able to join again if we do in fact do a Japan tour in 2015. We played together at rural Fest. Niigata Japan this past July at a large outdoor multi night gathering held at a ski resort and that went v well.

Tu joues bientôt à l'Espace B. Tu décrirais comment les performances de Black Rain ?
You play soon in Paris at the Espace B. How would you describe the scenic performances of Black Rain?

Pour ces dates je pense qu'il est important de servir l'album au public, du moins la sélection de titres du LP que j'ai faite. J'ai des nouveaux visuels de l'artiste australien Patrick Quick et un nouveau set pour le public parisien, très SF, futur proche...

For these dates i feel it is important to 'give the audience the Album' , at least my selection of tracks from the LP. So i have new visuals by Australian Artist Patrick Quick and a new set for the Paris audience who is into Sci Fi, near future scenarios...

Et pour toi, quel est le futur proche ?
What's your near future?  

Après le concert parisien, je vais rester en ville pour enregistrer avec des amis. Le 5 décembre je vais à L.A. pour un gros concert à Mount Analog avec Silent Servant, Ancient Methods, Marshstepper et d'autres. Une fois à L.A. je compte recontacter de vieux amis techniciens et visiter la Silicon Valley dans l'idée de soit ressusciter ma petite boîte Dense Media Domain, soit pour monter une nouvelle entreprise qui travaillera sur des projets de part le monde. Le 14 décembre je retourne à la maison, à NYC, pour finir l'année du mieux possible. En 2015 il y aura de nouvelles sorties, j'essaye de finaliser un premier EP pour l'album. Certains morceaux sont club d'autres plus ambiants. Un nouvel album d'Ike Yard devrait voir le jour ainsi qu'un live enregistré au Contort lors de l'Atonal Festival de Berlin en août dernier. Les choses s'accélèrent. Les vieux systèmes se brisent. Plus se briseront dans les secondes, moments, années, décennies à venir. Dédié à faire le meilleur nouveau. Hâte d'être au prochain, prochain...

After Paris show , I will stay in town to record w friends. Then on Dec, 5, BR flies to LA for a major show @ Mount Analog w Silent Servant, Ancient Methods, Marshstepper and more. Once in LA i plan to recontact old friends in tech as well as visit Silicon Valley as part of process towards either revving up my small company DenseMedia Domain - or to consider forming a new tech company that will work on Projects around the world. By Dec. 14- I will fly home to NYC to end the year as best we can. In 2014 there will be a few new releases, am trying to complete a first Ep from my Album. Some cuts are club oriented, some are location oriented ambient. There should be a new Ike Yard Album and possibly a live record from the CONTORT at ATONAL Fest. show from August. Things are getting faster. Some old systems are breaking. More will break in coming seconds/ moments/ years / decades. Dedicated to making the best ' new'. Looking forward to the next, next...

Traduction : Alex P.

Audio

Tracklisting

Black Rain - Dark Pool (Blackest Ever Black, Août 2014)

A1. Dark Pool
A2. Profusion
A3. Watering Hole
A4. Endourban
A5. Burst
A6. Xibalba Road Metamorph
B1. Data River
B2. Night In New Chiang Saen
B3. Protoplasm
B4. Profusion II (Fallofthehouseofagodofbiomechanical)
B5. Who Will Save The Tiger?


Ike Yard - Cherish 8 The KVB remix (PREMIERE)

Cherish 8 (The KVB remix)Ike Yard est l’un de ces groupes new-yorkais perçus comme précurseurs malgré le nombre famélique de ses productions - un album éponyme en 1982, culte et paru par l'entremise de Factory America - branche éphémère de Factory Records - , faisant suite à Night After Night, un 12" édité l'année précédente par Les Disques Du Crépuscule. Jouant un post-punk froid et acéré comme personne d'autre à ce moment là de ce côté-ci de l'Atlantique, il n'a pas fallu attendre leur reformation en 2011 et un second LP Nord sur (lire) pour qu'une kyrielle de musiciens reconnaisse sa filiation, notamment par l'entremise d'une série de trois EP de remixes accompagnant la réédition dudit album prophétique. De producteurs techno, d'hier et d'aujourd'hui, tels Regis ou Arnaud Rebotini, à plusieurs formations dark-wave dont Tropic Of Cancer et The KVB, chacun à ainsi fait voeux d'allégeance tout en posant élégamment sa griffe. Il en va des derniers cités, Nicholas Wood et Kat Day, qui, sur le troisième et dernier EP, disponible depuis décembre dernier, ont ré-arrangé Cherish 8, la transfigurant en lente et magnétique digression synthétique, véritable contre-pied léthargique à l'intense relecture d'Half A God par Powell.

Audio (PREMIERE)

Tracklisting

Ike Yard - Remix EP #3 (Desire Records, 16 décembre 2013)

A1. Half a God - Powell remix
A2. Cherish 8 - The KVB remix
B1. Cherish 8 – Vessel remix
B2. NCR – Bandshell remix


V.A. – Electric Voice II LP

Si le label canadien Electric Voice Records (EVR) avait, l'année passée, déjà fait montre de son art abouti de la compilation avec un premier volume résolument situé sur le terrain de la prescription (lire) - passant au tamis la création pop contemporaine pour n'en garder que les joyaux à l'épure synthétique, juxtaposant la jeunesse fauve de The KVB, Chevalier Avant Garde, Femminielli, HTKR ou Soft Metals à l'expérience sereine des monstres sacrés du genre que sont Ariel Pink, R. Stevie Moore et Jeff & Jane Hudson - le second, à paraître le premier avril prochain, confine à la perfection dans l'exercice, combinant à la fois cohérence stylistique et pertinence historique. Car dans les dix morceaux agencés selon une direction artistique partagée entre Matthew Samways, instigateur d'EVR, et Juan Mendez - partie prenante, via Silent Servant, de l'indescriptible collectif techno Sandwell District -, et outre Tropic of Cancer dont ce-dernier fut aux prémices et dont Camella Lobo est désormais l'unique dépositaire, seuls les deux échappés de l'écurie Weird RecordsMartial Canterel - moitié de Xeno & Oaklander et thuriféraire incontesté des technologies analogiques (lire) - et Frank (Just Frank) - interviewé début 2011 (lire) et dont on ne sait toujours pas quoi penser sinon une vague impression de malaise - possèdent une discographie initiée dans les décombres des années 2000. Les sept autres signatures sillonnant ce recueil concourent à une radiographie autrement plus sombre que celle présidant à la précédente compilation du label, s'attachant à sonder trois décennies de musiques industrielles et de minimalisme électronique aujourd'hui encore fouillées et non exhumées par d'éminents labels tels que Minimal WaveDesire Records ou Dark Entries.
Un lien subtil entre les générations se dessine, entre legs testamentaire et adoubement filial, et ce n'est pas un hasard si l'inénarrable Genesis P-Orridge ouvre avec son projet Thee Majesty, vrillant spoken word dans les nimbes indus, ce nébuleux panorama des déserts gris et urbains ici cartographié. Débuté en 1998 sur les cendres de Splinter Test, une fois les pages Throbbing Gristle puis Psychic TV définitivement tournées, Thee Majesty fut l'occasion pour P-Orridge d'innombrables collaborations et performances - dont une à Stockholm en présence de Michael Gira (Swans) - accouchant d'une éparse discographie dont Vitruvian Pan (2007) reste l'ultime pierre à l'édifice. Real Eyes creuse d'entrée une brèche mélancolique et tourmentée dans laquelle Martial Canterel s'engouffre avec Who Will Remain, saignant à blanc ses claviers dans un tumulte de beats sursaturés. Le Toulousain Érick Moncollin et son émanation faussement teutonne ADN Ckrystall donnent ici le change avec Der Stasi Palace à leur magistral premier album - Jazz' Mad, paru en 1982 et récemment réédité - télescopant new-wave hexagonale et kosmiche berlinoise, de Manual Gottsching à Klaus Schulze. Idoine pour introduire les effluves cold et vespérales de Martin Dupont, trio marseillais qui, à l'image des Franciliens de Trop Tard, est aussi culte (à raison) pour certains que mésestimés (à tort) pour le plus grand nombre. Difficile de comprendre comment Bit of Smile a pu traverser le temps sans être éventé par quiconque tant la mélodie déployée sur celle-ci illustre le paradigme new-wave d'alors : l'artificialité des machines contrecarrée de vocalises pénétrantes. Obscurci d'un épais voile vaporeux par Fall Apart de Tropic of Cancer, telle une infinie caresse lacrymale, la première face de la compilation se termine là où ne débute pas la seconde avec Traversez le Pont des Franco-Américains de Frank (Just Frank). D'un doux pessimisme susurré à la vindicte pastiche, mais bien troussée, il n'y a qu'un pas, que les New-Yorkais d'Ike Yard - auteurs en 1982 d'un fondamental LP éponyme sur Factory, réédité depuis par Desire - ne franchissent pas, exsudant à travers Elysians, telle une marque de fabrique aussi tenace que non usurpée, un calme inquiet et texturé, beauté froide d'une mégalopole au crépuscule. Ce avec quoi tranche littéralement l'intempérance des Belges de Vita Noctis, qui, faisant fi du spleen de leur Vilvoorde natal, envoient paître sur Serial Killer - et sur la globalité d'une discographie rééditée conjointement par Minimal Maximal et Dark Entries via la compilation Against the Rule - un certain maniérisme propre au genre, entre disco blême et déflagrations synth-punk. Nine Circles, duo de Cologne sortant d'un mutisme de vingt-cinq années en 2012 avec The Early Days (Genetic Music), glisse probablement le plus poignant des témoignages avec Mercy résonnant telle une ode poétique et atmosphérique à la vacuité d'un monde post-industriel et déshumanisé. Ode dont le Hollandais Danny Bosten, œuvrant sous le patronyme de Das Ding, prolonge instrumentalement la portée avec End Credits Roll, longue symphonie pour synthétiseurs tristes.

Faisant échos aux deux compilations Minimal Wave (lire), mais aussi au travail de réédition de l'ensemble des labels précités, cette compilation EVR II met en perspective une histoire du minimalisme électronique et de la musique industrielle - écrite au présent par son instigateur (lire) et non contenue dans l'historiographie "officielle" établie par Simon Reynolds - à un goût contemporain devenu immodéré pour ces oiseaux noctambules. Et l'interrogation se formule d'elle-même. Pourquoi observe-t-on un tel attrait pour la musique d'alors et pour leurs succédanés d'aujourd'hui, de Led Er Est à Frank Alpine, en passant par Xeno & Oaklander et ce sans parler des pantomimes commerciaux ? Sans doute un signe des temps où l’esthétisme morbide n'est pas simplement morbide, mais proche d'une réalité morbide. Le gris des jours n'a pas fini de déteindre sur nos goûts.

Navigations Volume I de Martial Canterel est d'ores et déjà annoncée par EVR comme la prochaine sortie du label en hommage aux dix ans d’existence du projet Sean McBride. Elle sera suivie par deux autres volumes, comprenant démos et inédits.

Photo : Martial Canterel is Sean McBride by Alex Gaidouk.

Audio

Tracklist

V.A. - Electric Voice II (EVR, 1er avril 2013)

A1. Thee Majesty - Real Eyes
A2. Martial Canterel - Who Will Remain
A3. ADN’ Ckrystall - Der Stasi Palace
A4. Martin Dupont - Bit of Smile
A5. Tropic of Cancer - Fall Apart

B1. Frank (Just Frank) - Traversez le Pont
B2. Ike Yard - Elysians
B3. Vita Noctis - Serial Killer
B4. Nine Circles - Mercy
B5. Das Ding - End Credits Roll


On y était - Ike Yard, Cult Of Youth et Object à l'Espace B

Ike Yard, Cult Of Youth et Object, le 26 septembre 2012 à l'Espace B

Par un mercredi soir pluvieux de septembre guère attractif, une troupe de fidèles curieux s'est quand même réunie à l'Espace B pour soutenir deux groupes qui génèrent chacun leur petit culte, et dont le facteur commun réside dans leur éthique cold/post-punk malgré des sensibilités somme toute très éloignées.

Formation franco-italienne entre autres issue du combo rock-indus français Ulan Bator, Object offre une copieuse première partie avant l'arrivée des deux "têtes d'affiche". Malgré un nom en référence à The Cure, le quatuor enchaîne des compositions post-rock quasi-instrumentales, plutôt inspirées et pas excessivement épiques, avec une énergie et une poigne qui évoquent un Killing Joke - la double section rythmique, ornement souvent inutile, rajoute ici une profondeur intéressante à l'affaire.

Mais c'est plutôt pour Ike Yard que le petit cercle cold parisien s'est déplacé ce soir. Auteur d'un mini-classique paru sur Factory en 82, le trio est revenu avec une brillante compilation d'inédits, un nouvel album décent mais un peu anachronique et une série de maxis offrant des remixes par la scène techno-arty contemporaine (Regis, etc). Leur son à l'époque était une sorte de mixture pré-électro avec un je-ne-sais-quoi de coolitude no-wave new-yorkaise, reposant sur quelques trépignements de boîte à rythme, deux ou trois cliquetis épars et un bourdonnement de fond. Ne faisant presque pas allusion à leur répertoire d'antan, leur live tente un lifting en demi-teinte de leur hybride si unique, qui équivaut à une sorte d'IDM hypnotique aux tonalités indus et aux articulations un peu limitées, instaurant néanmoins une ambiance racée par moments. La performance en demeure plaisante, et teintée d'une certaine auto-dérision, notamment lorsqu'un des trois geeks cinquantenaires du groupe se marre après des applaudissements véhéments : "Well you know, it's only pre-programmed shit…"Cult Of Youth détonne après ce que l'on vient d'entendre. Le groupe de Brooklyn se voue corps et âmes à un post-punk acoustique aux accents presque celtiques, qui ne manque pas de rappeler Death In June, le côté néo-faf en moins - leur public est beaucoup plus roots que celui du groupe de Douglas Pearce. L'exécution est tellement intense qu'on se laisse vite prendre (particulièrement sur les derniers morceaux), même si certains s'amuseront à lancer des comparaisons moqueuses avec les Pogues...