Gem Club - In Roses

Did I listen to pop music because I was miserable? Or was I miserable because I listened to pop music” s’interroge Rob Gordon, héros malgré lui de High Fidelity, délicieux premier roman de Nick Hornby subtilement porté à l’écran par Stephen Frears. Autant être clair d’emblée, ça n’est certainement pas l’écoute d’In Roses, second album de Gem Club, sorti chez Hardly Art Records, qui apportera une réponse à ce questionnement existentiel. Car accepter de vous plonger dans les méandres de cette nouvelle merveille du duo (devenu trio) originaire du Massachusetts ne viendra que confirmer ce constat commun à tout amoureux d’une certaine élégance artistique : une  forme de masochisme motive bien nos pauvres âmes égarées à chercher dans toute forme de beauté musicale une accointance envers la souffrance émotionnelle qu’elle est susceptible d’engendrer.

Pour nous plonger dans un nouvel état contemplatif et introspectif prolongé de plus de cinquante minutes, le (génial) tour de force de Christopher Barnes et Kristen Drymala est d’être parvenu à densifier le propos tenu sur Breakers sorti il y a maintenant deux ans tout en gardant son caractère simple et épuré. Point de révolution, donc, mais de subtils arrangements et évolutions disséminés au gré des onze compositions formant ce disque d’une rare cohérence. In Roses enchaîne avec une virtuosité déconcertante ses ritournelles enchantées faites d’instrumentation aussi légères que précieuses dévoilant les unes après les autres au fil des écoutes leurs propres ingrédients les rendant si uniques au sein de cet ensemble bien plus varié qu’il n’y paraît de prime abord. Des cordes montant crescendo sur le poignant instrumental QY2 en passant par les très subtiles percussions d'Hypericum, rien n’est laissé au hasard, chaque élément trouvant sa place au sein de cette musique d’une incommensurable richesse. Mais cet ensemble est également fait de respirations. L’utilisation des silences est tout aussi primordiale dans ce jeu de construction et le groupe de Somerville rappelle de ce fait à bien des égards un certain Mark Hollis passé en son temps expert dans l’art d’offrir au soupir sa propre musicalité.

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Devant ce constat, la principale difficulté à surmonter pour Gem Club résidait assurément dans le fait de ne pas jouer la carte de la surenchère en matière de déversements lacrymaux, faire en sorte que la mélodie, si touchante soit-elle, parvienne à prendre le pas sur le mélodrame. Pour y parvenir, le combo joue la carte de la rupture dans la continuité autour d’un instrument fédérateur, le piano. On pense souvent à Perfume Genius à l’écoute de ces morceaux organisés autour de thèmes simples au sens le plus noble du terme. Mais là où le petit génie de Seattle confère à sa musique une dimension intimiste, les thèmes sont souvent ici projetés dans une autre dimension faite d’onirisme et de grandeur. Des arpèges de Marathon (In Roses) et de First Weeks  soutenues pour ce dernier par une orchestration d’un classicisme renversant aux accords de Michael et Speech Of Foxes, justes et espacés, autant de variations offertes à la mélancolie. Au sein de cette symphonie des sentiments, les nappes synthétiques de l’inaugural et instrumental [Somewhere] dont la simplicité n’a pour égale que la puissance qu’elles génèrent trouvent aisément leur place tandis que le temps suspend son vol au travers de Soft Season, chanté à deux voix, rappelant les élans crépusculaires et spectraux d’Evening Hymns. La carte de la féminité est également bien présente sur Idea For Strings où les douces vocalises de Kristen évoquent un Memoryhouse en quête de grands espaces. Et lorsque l’instrumentation classique atteint ses limites, le son synthétique prend le relais afin de conclure majestueusement cette œuvre au travers du déchirant et lumineux Polly  passant lentement et progressivement de l’ombre à la lumière.

Album susceptible d’engendrer une profonde obsession chez celui acceptant de s’y soumettre, In Roses s’effeuille lentement et avec délicatesse, pétale après pétale, laissant apparaître chaque fois un peu plus les épines auxquelles il serait vain d’essayer de ne pas se piquer. Entre grandeur et minimalisme, horizons lointains et espaces reclus, cet album d’une rare intelligence bouleverse, nous plongeant tantôt dans la plus profonde détresse, nous laissant souvent entrevoir la lueur mais toujours avec le souci de magnifier les émotions, quelles qu’elles soient. Indéniablement, Gem Club manie avec brio l’art de jouer avec nos sentiments… forcément à fleur de peau.

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Tracklist

Gem Club - In Roses (Hardly Art Records, 2014)

01. [Somewhere]
02. First Weeks
03. Michael
04. Hypericum
05. Idea For Strings
06. Soft Season
07. QY2
08. Speech Of Foxes
09. Braid
10. Marathon (In Roses)
11. Polly


Grave Babies - No Fear / Over and Under Ground

Après le nébuleux et poisseux EP Gothdammit, paru l'année passée (lire), Grave Babies enfonce enfin le clou, avec un premier long format toujours sur Hartdly Art. Label de Seattle pour groupe de Seattle - éclusant imagerie gothique et post-punk sombre et visqueux sur l'autel d'une morbid-pop - Hardly Art dégoisera le 26 février prochain Crusher dont deux extraits ont été dévoilés aujourd'hui. Si le son a largement été dégrossit depuis l'inaugurale Death Cassette révélée par Skrot Up, les pouvoirs incantatoires du trio restent entiers, aussi noirs que fascinants.

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Grave Babies - Gothdammmit

"Ôte le soleil de mon coeur, apprends moi le mépris" Richard Thomson.

Grave Babies - Gothdammmit (2012, Hardly Art, stream w/ Blanktapes)

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La Sera en interview et chronique

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Chaque année, c'est pareil. Les diverses cures vitaminées et autres traitements de renforcement du système immunitaire qui existent sur le marché n'y feront rien : la grippe me rend hors service et complique la moindre de mes tâches élémentaires pendant des jours entiers. C'est malheureusement aussi à ce moment‑là que vous arrive un contrat que vous ne pouvez refuser, que vous déménagez votre ami le plus proche qui quitte sa femme, que votre fille fait des cauchemars et que vous devez conduire votre mère à l'aéroport en fin de nuit. C'est aussi en cette période peu tranquille qu'a lieu mon entretien avec Katy Goodman, tiers de Vivian Girls, venue défendre son projet personnel La Sera, un jour après Londres et quinze jours avant Paris, au Charlatan de Gand, dans la partie flamande et hyperactive de mon pays d'adoption. Me voilà donc, le nez phosphorescent et les yeux vitreux, attablé en compagnie de la rouquine Katy, effrayée de me voir consommer une boîte de kleenex jusqu'à épuisement.

Interview

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Salut Katy, tu as fait bon voyage ?

Hello ! Oui, pas mal. On vient d'arriver.

Comment s'est passé ton concert d'hier soir à Londres ?

C'était super, on s'est bien amusé !

C'est facile pour toi de quitter ta famille et tes amis pour tourner ? Ça te plaît ?

Oui, ça me plait beaucoup. Je ne dirais pas que c'est facile de quitter mes proches mais, comme j'aime voyager, j'arrive à profiter de la tournée.

Ton projet, c'est La Sera ? Ça vient du mot italien « le soir » ?

Oui oui, c'est ça...

Comment la musique est-elle rentrée dans ta vie ?

Je n'ai pas vraiment de souvenirs liés à l'enfance mais quand j'étais ado, mes copains formaient des groupes auxquels j'ai pu participer avant de vraiment avoir un projet plus personnel un peu plus tard...

Tu consacres ta vie entièrement à la musique ?

Oui, je n'ai pas d'autre occupation rémunérée, ah ah !

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Que faisais-tu avant ?

Je suis allée à l'université... J'ai étudié la physique.

Les morceaux de La Sera évoquent souvent des échecs amoureux ou même la mort. Quel était ton état d'esprit au moment de la conception de l'album ? Tu te définis comme une personne pessimiste ?

Non, je ne sais pas pourquoi les sujets des morceaux de cet album ont été ceux-là... J'ai passé quelques semaines seule, sans voir d'amis dans le but de composer et cela m'est venu naturellement. Mais je ne suis pas quelqu'un de négatif dans la vie.

Tu parles vraiment quand tu dors (chanson Sleeptalking) ?

Ah ah ah ! Non, pas du tout !

Ah, j'allais te demander ce que tu avais dit de flippant pendant ton sommeil ...

Non, en réalité cette chanson évoque le fait de parler trop à quelqu'un en général. C'est une personne qui parle trop, qui se dévoile toujours trop, ah ah... J'ai juste voulu pousser à l'extrême ce manque de retenue verbale qu'on peut avoir envers son partenaire...

Ta voix est pratiquement toujours au second plan. Les paroles sont-elles malgré cela importantes pour toi  ou est-ce juste une question de « son » ?

J'envisage les paroles comme un tout. J'aime choisir les mots pour leur sens mais je me concentre sur le son aussi. Je pense sincèrement que les deux sont importants pour moi.

Y a-t-il des exemples de carrières pop que tu aimerais suivre?

Oh ! Je ne sais pas, il y en a trop !

Y a-t-il des artistes actuels dont tu te sens proche ?

Je considère la musique comme une grande famille dont je fais partie et donc je me sens proche de tous les membres de cette famille.

Pourquoi Brady Hall a-t-il joué et enregistré tout l'album seul alors que tu es toi-même multi-instrumentiste et l'auteur-compositeur de tous les morceaux ?

En fait, j'ai enregistré une démo de mes morceaux. Brady l'a écoutée et ça lui a plu. Il m'a proposé d'enregistrer ça chez lui dans son home studio. Je trouvais que c'était une bonne idée et en plus, j'étais en tournée avec les Vivian Girls, donc je n'avais pas trop le temps de le faire. Après la tournée, j'ai pris un avion jusque chez lui à Seattle et j'ai placé mes voix. J'étais vraiment très occupée à ce moment-là pour que cet album se fasse autrement.

Tes morceaux sont relativement courts ; c'est intentionnel pour rappeler le format des fifties et des sixties ?

Je ne sais pas... Je pense que c'est plutôt dû à ma manière d'écrire. Je compose rapidement et des formats plutôt courts mais je ne le fais pas exprès.

Tu penses que quelque chose va changer pour les Vivian Girls avec la signature sur Polyvynil Records ?

Notre album va sortir en avril, ce sera fun mais, fondamentalement, rien ne vas changer. Je ne pense pas. Ceci dit, nous sommes contentes d'être sur Polyvynil Records.

Que penses-tu du side-project de Cassie Ramone, The Babies ?

Oh, je l'adore !

Ton autre projet All Saints Day va-t-il continuer ?

Non, je pense qu'All Saints Day n'était qu'un projet d'enregistrement et ce n'était pas vraiment un groupe. On a enregistré quelques morceaux et voilà... Mais sait-on jamais...

Merci pour l'interview...

Merci à toi !

Pour terminer : comment vois-tu ton futur, Katy ?

Je vais essayer de jouer aussi longtemps que possible. Sinon, je pourrais aussi enseigner la physique. Mais, si je devais choisir, j'aimerais enregistrer beaucoup d'autres albums et continuer la musique pour toujours.

Chroniques

la-sera-album-art-650x650Après cette entrevue mémorable et en attendant la prestation du groupe de Kickball Katy qui enchaînera rapidement et sans surprise une douzaine de morceaux de 23h à 23h40, s'offraient à moi quelques instants de quiétude que je décidai d'apprécier seul dans mon carosse avec pour musique de fond, le bel album de la New-Yorkaise. Je pus reprendre ma respiration en m'abandonnant à Beating Heart et à ses voix aériennes apaisantes qui mettent d'emblée du baume au cœur et ralentissent son pouls. Le premier opus de La Sera commence en quelque sorte par la fin : « My time is up, the end is now ; my time is up, I'm ready now ». La voix lead de Katy, dominante sur le titre d'ouverture, s'efface quelque peu dès l'arrivée du 1er single Never Come Around, réussite revival 50's aux teintes garage déjà évoqué par Benoît ici. Nous serons maintes fois confrontés, à l'instar de You're Going to Cry et Left this World aux sujets négatifs de prédilection de La Sera : l'amour, l'absence, la mort qui, traités de manière légère et ponctués par des sketches pop charmants comme Sleeptalking et I Promise You (« I won't ever let you go, you'll get sick of me soon...»), évoluent en fil conducteur original. Les arrangements sont d'une délicatesse extrême exemplaire à l'image de Hold. Si les voix sont à l'arrière-plan, elles prennent malgré cela une place primordiale en se frottant les unes aux autres pour tisser une toile d'apparence ingénue qui, encouragée par des arpèges byrdsiens, la rythmique sale et la basse sautillante, perd son caractère inoffensif. Si l'album est aussitôt accessible, il prend une vraie place d'œuvre classique à ranger aux côtés des groupes menés par la douce Amelia Fletcher, le côté dirty Brooklyn en plus. Arrive déjà la géniale guitare grasse de Been Here Before, puis de Lift Off, lorsque j'aperçois par la fenêtre un cours de claquettes dont les pas se marient rythmiquement et visuellement à merveille avec les dernières notes et les dernières pensées d'espoir de Katy : « I hope we all get saved some day, get saved some day ». Et je me sens presque guéri.

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La Sera - Devils Hearts Grow Gold

Vidéo

Tracklist

La Sera - La Sera (Hardly Art, 2011)

01. Beating Heart
02. Never Come Around
03. You're Going to Cry
04. Sleeptalking
05. I Promise You
06. Left this World
07. Hold
08. Under the Trees
09. Devils Hearts Grow Gold
10. Dove Into Love
11. Been Here Before
12. Lift Off


La Sera - Never Come Around

ls1Prolongeons encore quelque peu l'été en compagnie de Katy Goodman. A peine après avoir annoncé en mars dernier son tout nouveau side-project, All Saints Day, voilà que la bassiste des Vivian Girls s'acoquine avec Jenn Prince et Brady Hall pour former La Sera. Leur premier single sortira chez Hardly Art en novembre prochain avant un album prévu pour début 2011 et démontre, loin des ambiances tendues qu'elle se plaît à mettre en scène aux côtés de Cassie Ramone et Fiona Campbell, les affinités électives de la belle pour les mélodies pop-sucrées des années 50 avec ses chœurs marshmallow et ses ambiances surannées. Never Come Around sonne comme un tube des Shangri-Las joué dans un garage d'un pavillon de banlieue lors d'un rassemblement de bikers sur le parvis gazonné d'une chapelle baptiste du fin fond du Missouri. Allez comprendre.

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La Sara - Never Come Around


The Dutchess and the Duke

ddCette semaine on s'envole pour l'autre rive, on quitte Brooklyn la crâneuse pour Seatle la crasseuse, on quitte ce qui va lentement nous lasser pour ce qui gentillement nous rassure. Un duo, The Dutchess and The Duke, signe chez les esthètes de Hardly Art leur second album Sunset/Sunrise, dont vous trouverez deux extraits en bonus. Un groupe anobli mais toujours en guenilles, jouent sans fioriture, chichi et autre tralala, de la musique de pauvre. Resevoir Park, extrait de leur premier Lp, She’s the Dutchess, He’s the Duke, est une ballade juste entre nous, eux et l'élégance de l'urgence.

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The Dutchess and the Duke - Reservoir Park

Bonus

The Dutchess and the Duke - Hands

The Dutchess and the Duke - Living This Life