Domotic, l'interview

En parallèle de ses projets Egyptology, Centenaire et Karaocake, Stéphane Laporte continue son odyssée expérimentale sous son alias Domotic. Inspiré par ses vacances à la Ciotat et composé sur un 4 pistes chiné sur le Bon Coin, Smallville Tapes est un cinquième album poétique et instrumental qui convoque les fantômes d'Ennio Morricone et de François de Roubaix. On a décidé d'en savoir plus sur la genèse de ce chef-d'oeuvre.

Domotic, l'interview

Comment s'est passé ton concert à la Maroquinerie ?

Pas trop mal, mais j’ai un peu merdé au niveau de la scéno... J’avais tenté de jouer au milieu du public il y a un mois, à l’Olympic, pour une soirée Err Rec et c’était très chouette, dans un petit lieu, en fin de soirée, tout le monde un peu chaud... J’ai vraiment bien aimé, c’était assez amical comme disposition, donc là j’ai voulu recommencer, sauf que je jouais en premier, et pile à l’heure ! Les gens sont restés loin derrière moi, je me suis senti un peu seul et le public a dû se demander qui était ce gars qui voulait jouer dos au public. Je joue en solo électronique, un peu techno/ambiant, des choses qui sonnent un peu comme les Fourrure Sounds sortis chez Antinote, du coup il y a une grosse part d’improvisation, c’est très élastique. Je trouve des nouveaux trucs à la volée, c’est un exercice très sonore. Là, c’était limité à trente minutes donc un peu étriqué et pas vraiment adapté à ce genre d’exploration. Les gens ont bien aimé, cela dit.

L’exercice du live te plaît ou tu es plus intéressé par l’enregistrement ?

À la base, ce qui m’a donné envie de faire de la musique, ce sont les Beatles. Leurs disques en stéréo me fascinaient quand j’étais petit ; j’écoutais le côté gauche de Strawberry Fields et puis après le côté droit, ça mettait en évidence l’instrumentation et la construction du morceau, j’étais très curieux de ça. J’ai donc abordé la musique du côté enregistrement. J’ai fait une formation d’ingénieur du son parce que je ne pensais pas pouvoir être musicien et puis finalement, pendant ces études, j’ai commencé à enregistrer des morceaux avec mon petit synthé Yamaha pour m’entraîner et pratiquer le logiciel Pro Tools qui me plaisait bien. C’est devenu mon premier album, Bye Bye. Quand on m’a proposé de faire des concerts autour de ce disque, j’ai accepté et ça a été au départ un truc un peu douloureux, stressant, et puis après plein de mésaventures techniques en public et de concerts devant dix personnes, j’ai réalisé que faire un mauvais concert, ça n’est pas bien grave. Depuis, je suis plus détendu et j’aime bien ça. Ça m’a aussi permis de voyager pas mal et j’adore ça, voyager avec un projet, pas simplement en touriste ! Mais je crois que je préfère encore l’expérience studio qui me semble plus créative et aussi plus confortable. J’aime vraiment la phase d’enregistrement, la construction d’un morceau par couches, enregistrer des trucs en première prises et d’autres jouées trente fois avant d’avoir la bonne.

Tu peux nous expliquer la genèse de ce nouvel album ? J'ai entendu parlé d'un 4 pistes acheté sur un parking Auchan et de K7 achetées dans une station-service ?

Ça a commencé comme ça, effectivement. J’avais repéré sur le Bon Coin un vieux Tascam que je connaissais bien, et je l’ai acheté quand j’étais en vacances chez mes parents. Pour le tester, j’ai enregistré quelques pistes de batteries. Je n’avais pas grand-chose comme matériel, juste un micro et un casque, et des vieilles cassettes déjà overdubbées. J’ai mis le casque dans la grosse caisse comme un micro inversé, un SM57 sur la caisse claire et j’ai enregistré des batteries à l’aveugle en saturant un peu tout ça, puis quelques basses ou guitares quand j’avais des idées, mais c’était à chaque fois la batterie que j’enregistrais en premier -
j’en ai une chez mes parents mais pas à Paris où j’habite. Tout ça était fait sans métronome donc un peu bancal, il y a plein de moments où ça hésite, où le tempo bouge... mais quand tu écoutes une piste de batterie toute seule, c’est pas forcément évident.

Comment s'est passé le processus créatif ?

En rentrant de vacances, j’ai transféré ces bouts de batteries et ébauches de morceaux sur l’ordi ; j’ai trouvé ça pas terrible donc j’ai laissé ça de côté. Un an plus tard, alors que j’avais un peu de temps devant moi, je suis retombé dessus. J’ai plein de projets inachevés sur mon disque dur donc je me pose toujours la question de commencer un nouveau truc ou d’en finir un vieux. J’ai réécouté ces enregistrement que j’avais un peu oublié et j’ai trouvé que c’était plutôt cool malgré tous les défauts, le son de batterie me semblait chouette avec le recul, du coup j’ai commencé à essayer de construire des choses qui iraient sur ces rythmiques, couches par couches. De l’orgue, des guitares, des traitements sur la batterie, du synthé, etc. Ça s’est fait quasiment d’un seul jet, de manière hyper instinctive, sans aucune conscientisation, sans enjeu. C’était chouette d’avoir le temps de se perdre dans un projet, c’était une approche très fraîche et innocente, c’est d’ailleurs ce que je préfère dans ce disque, au de-là de la musique, c’est la spontanéité avec laquelle il est apparu. Presque comme un premier disque en fait, sans penser du tout à un public ou à un regard extérieur.

Comment décrirais-tu ce nouvel album ?

J’apparente ça à des chansons sans paroles. Il y a tous les ingrédients de la pop je crois, sauf du chant. J’aimerais bien parvenir à faire des vraies chansons mais je n’arrive quasiment jamais à écrire des paroles satisfaisantes. Je dirais donc quelque chose de mélodique, avec parfois des accords bizarres et des choses étranges, et un son un peu poilu, à l’ancienne.

Tu as eu des influences particulières pour Smallville Tapes ?

Plein d’influences, conscientes ou pas. Dans l’approche du disque, si, il y a des choses décisives, je dirais sans hésiter : Garage Array de Dylan Shearer, un super beau disque sorti sur Castle Face, le label de John Dwyer, avec plein de batteries qui ralentissent et se cassent la gueule et des magnifiques chansons, de beaux changements d’accord à la Syd Barrett. Sans doute aussi Beak> qui m’a bien décomplexé pour les roulements pourris et l’idée de créer une musique "réaliste" plutôt que calibrée - même s'il y a beaucoup de traitements sonores sur le disque et que le son n’est pas naturel. Sinon, mélodiquement, je pense qu’on entend, malgré tous mes efforts, Tortoise, Morricone, Radar Brothers, Can, François de Roubaix et les Beatles. J’essaye d’éviter d’être dans la citation ou le pastiche ceci dit, de trouver une approche un peu originale, mais leur influence sur moi est indéniable.

Mais pourquoi as-tu décidé de renommer La Ciotat, "Smallville" ?

Pourquoi pas ? J'avais déjà enregistré des choses là-bas il y a longtemps et j’avais appelé le projet Music From Smallville, mais je n’ai pas réussi à le terminer alors j’ai ressorti le nom... un peu comme Rimbaud et Charlestown à la place de Charleville, tu vois ? Histoire de coder un peu, de mystifier tout ça. C’était donc le nom de travail du projet : Smallville (La Ciotat) Tapes (cassettes).

L'artwork de l'album est magnifique. Tu peux nous en dire plus sur l'illustrateur, l'histoire derrière cette œuvre et votre rencontre ?

Merci ! J’aime bien les images en général et les vieilles photos en particulier, donc quand il a fallu réfléchir à la pochette, j’ai cherché des images dans des vieux bouquins à moi et je suis tombé sur cette collision entre l’image de la plage et l’autocollant avec le studio. C’était vraiment une épiphanie pour moi, ça représentait super bien ces quelques jours à La Ciotat où j’enregistrait les batteries dans ma petite pièce plutôt que d’aller m’amuser à la plage. Le contraste intérieur/extérieur, clim/canicule, vacances/travail, foule/solitaire me semblait bien drôle et correspondait finalement à la façon dont le disque est né. Ensuite j’ai donné une sélection d’images à Jean-Philippe Bretin, que je connais grâce à Karaocake, pour qui il avait réalisé un clip. On se croise depuis un moment - on a des amis communs -, il a travaillé sur la pochette d’un disque de Ricky Hollywood qui jouait de la batterie avec Egyptology pendant quelques temps. Il a repris et amélioré le collage de base, et a trouvé toutes les déclinaisons pour le dos et la sous-pochette. Il a vraiment su pousser l’idée de base beaucoup plus loin, ça correspond à ce que j’avais en tête sans le savoir : un geste assez brut, simple, un peu idiot et poétique. J’adore le résultat.

Où en est-tu avec tes projets parallèles : Centenaire, Karaocake et Egyptology ?

Centenaire est en sommeil profond, même si on reste amis. Chacun a moins de temps à consacrer au projet donc on a arrêté pour le moment. Karaocake a sorti un album chez Objet Disque l’année dernière, et on essaye de faire des concerts. Et Egyptology a enfin fini son album, on est très fiers, il devrait sortir d’ici quelques mois. Je joue aussi dans le "Morricone Moonshine Pop Ensemble", un groupe de reprises d’Ennio Morricone, et j’accompagne au clavier Xavier Boyer, chanteur de Tahiti 80 dont j’ai produit et mixé l’album solo l’année dernière.

Avec quinze années de carrière, on a l'impression que chaque album est pour toi un défi, avec à chaque fois un nouveau concept, avec des limites imposées. Tu le vois comme ça ?

Défi, c’est un bien grand mot, mais en effet j’aime bien essayer de ne pas me répéter. L’idée de travailler sous contrainte me semble intéressante pour renouveler un peu ma pratique et mon approche, ne serait-ce que de se trouver des limites matérielles comme le fait de travailler aux 4 pistes pour les Fourrure Sounds. Je trouve ça assez épanouissant au final de cadrer un tout petit peu les choses, ou plutôt désinhibant. C’est comme si tu n’étais pas totalement auteur de ton travail puisque quelque chose d’arbitraire a déjà tracé une direction pour toi. Du coup, l’enjeu semble moindre peut-être ; tu réagis à un matériel, une situation, plutôt que de pouvoir partir dans n’importe quelle direction. Ça oblige à prendre des décisions, faire des choix très tôt qu’il faut assumer et ça permet de ne pas se perdre dans des détails. De la même manière, j’aborde un peu la composition comme ça, en me disant par exemple "la ligne de basse de ce morceau ne va faire que monter", ou bien "elle va utiliser toutes les cases de la corde de mi à un moment ou à un autre". Il y a aussi un morceau où je tente de faire toutes les permutations majeur/mineur sur deux accords en boucle. Ce sont des petits exercices idiots mais qui aident à suivre une direction, après j’essaye de trouver des mélodies qui vont faire sens sur ces choix de compositions un peu arbitraires.

Beaucoup d'artistes, comme Forever Pavot, te citent comme une référence culte, mais tu restes encore un artiste de l'ombre. Cette place te convient-elle ou c'est parfois frustrant ?

Ouh là là... culte, je pense que tu vas un peu loin. C’est sans doute juste dû au fait que je persévère malgré l’absence de succès. J’aime faire de la musique, c’est vraiment des moments privilégiés quand tu travailles sur quelque chose de personnel, tu t’oublies un peu, tu sors du temps, tu produits quelque chose sans avoir l’impression de travailler. J’adorerais pouvoir me consacrer pleinement à la musique, sortir des disques plus facilement et plus vite. Je rêve du salaire universel pour ça, d’ailleurs ! Donc oui, parfois je suis insatisfait parce que je suis obligé de faire d’autres choses alors que j’aimerais bosser sur un morceau à la place mais bon, je n’ai vraiment pas à me plaindre.

Avec tout ces projets et ta participation à d'autres groupes, que fais-tu quand tu ne fais pas de musique ?

Je donne des cours de son et video dans une école d’arts appliqués, c’est mon vrai gagne-pain et c’est aussi un travail intéressant. J’aime bien essayer de transmettre des choses, même si je ne suis pas un vrai pédagogue. Sinon je travaille comme mixeur/producteur sur les disques des gens qui me le demandent, dans mon petit studio, c’est très variable de ce côté-là.

Quels sont tes projets pour cette nouvelle année ?

Monter un groupe et répéter pour jouer Smallville Tapes en concert, finir la version disque de la BO d’un court métrage (Friendship Without Love de Sébastien Auger), finir un disque un peu ambiant construit autour du Fender Rhodes et trouver un label pour ça, terminer une cassette de morceaux solo électronique live à sortir chez Err Rec.

Un dernier mot ?
Choucroute.

Photo : Maria Daniela Quiros

Mixtape

Tracklist

Domotic – Smallville Tapes (Gonzaï Records, 24 novembre 2017)

01. Repos forcé
02. Fréquence fuzz
03. Terrain vague
04. Cinquième étage
05. Luminosité variable
06. Département inconnu
07. Rite de passage
08. Cocktail étrange
09. Investigation préliminaire
10. Pierre angulaire
11. Injection


On y était - RICKY HOLLYWOOD et YETI LANE à La Maroquinerie

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RICKY HOLLYWOOD et YETI LANE, Gonzaï XIV, La Maroquinerie, le 12 avril 2013

L’objectif d’Hartzine était à La Maroquinerie le 12 avril dernier, à l'occasion des concerts de RICKY HOLLYWOOD (FR) et de YETI LANE (Clapping Music / FR) dans le cadre de la soirée Gonzaï XIV.

 

Vidéos


On y était - Silver Apples et Egyptology à La Maroquinerie

L’objectif d’Hartzine était à La Maroquinerie le 22 septembre dernier à l'occasion des concerts de Silver Apples (Enraptured Records) et d'Egyptology (Clapping Music - lire) dans le cadre de la soirée Gonzaï VII.

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Gonzaï papier : Bester Langs l'interview

Quand on s'entiche de Gonzaï.com, on se fade avec un plaisir certain et non dissimulé des kilomètres d'articles signés, entre autres, Bester Langs. Le tout, en ayant constamment en tête cette facétieuse contraction entre gonzo et banzaï, entre journalisme camé et ultra-subjectif et cri de guerre kamikaze et nippon. Références auto-proclamées, elles seraient un brin ridicules si elles n'étaient pas étayées par un indéniable savoir-faire tant sur la forme que le fond. Car si certains papiers versent parfois inutilement dans une provocation à ras de caniveau - telle cette pénible interview de Clara Clara (lire), goutte d'eau dans un océan de polémiques biens senties (lire) -, Gonzaï se lit et s'apprécie autant pour son mordant stylistique, acide et bien troussé, que pour son contenu résolument prescripteur. Quand fin 2012, le site s'annonce également "papier", nos méninges ne font qu'un tour et les questions fusent : Pourquoi ? Comment ? Pour combien de temps ? Si les premiers éléments de réponse apparaissent avec un copieux un numéro inaugural reçu le 15 janvier dans nos boîtes-aux-lettres, quoi de plus naturel que de chatouiller pour y répondre l’intellect de son principal instigateur, Thomas Ducrès aka Bester Langs, adaptant au 2.0 des concepts vieux comme la presse - le Canard Enchaîné ne se finançant par exemple que par le biais de ses lecteurs. L'occasion aussi de soutirer les grandes lignes d'un second numéro à commander via Ulule pour sept malheureux euros.

Entrevue avec Thomas Ducrès

Contre-culture, références musicales, humour potache... quelle est l'alchimie, la lettre et l'esprit propres à Gonzaï ?

Au départ (et à l'arrivée aussi), tout part de la contre-culture, à voir comme une résistance au suivisme généralisé. J'aime bien l'idée qu'on soit autant guidé par la contre-culture que par la culture contre, c'est-à-dire un rejet viscéral de ce qui est aujourd'hui vendu par les marchands du cool comme nouveau mode de pensée érigé en dictature ; ça vaut autant pour American Apparel que The Kooples, Sébastien Tellier, Katerine, Woodkid, The Shoes et toutes ces fanfrelucheries indie qu'on essaie de nous vendre à longueur de journées comme des messies débraillés. L'alchimie de Gonzaï, c'est d'être autant force de proposition que de résistance. Savoir autant découvrir que tuer, à mon sens ça définit notre ligne sur le site et sur le magazine.

Gonzaï existe depuis 2007 sur internet. On t'a sans doute posé la question dix mille fois, mais d'où vient cette volonté de passer au format papier ?

C'est vrai qu'on nous la pose souvent, et je comprends pourquoi du reste. Il y a un certain antagonisme à s'être fait connaître par le web, au nez et à la barbe de la vieille presse, tout ça pour y retourner cinq ans plus tard. C'est une bonne question, mine de rien.

L'idée du papier, pour moi, tient autant à un problème d'ergonomie - très difficile de lire des reportages de 20.000, 30.000 signes, sur un écran - qu'à la volonté de grandir sans grossir, ce qui veut dire qu'à mon sens on a atteint notre vitesse de croisière sur le site, puisque qu'on parle d'une culture de niches, de groupes pas connus, de cultures émergentes, etc. Partant de ce constat, pour toucher un nouveau public il n'y a pas trente-six solutions, soit tu ouvres la ligne éditoriale de ton site et tu te retrouves à faire des interviews de Mathieu Chédid ou des copier-coller de news Pitchfork pour annoncer le nouveau Depeche Mode, soit tu crées un nouveau média, complémentaire, qui permet de toucher une nouvelle audience sans avoir à renier ce que tu es, dans tes valeurs ou tes choix éditoriaux. C'est vers cette solution qu'on est allé. Gonzaï est un média de niche et ça n'a pas vocation à changer, nous n'avons pas les yeux plus gros que le ventre mais juste envie de diversifier les contenus, les formats et donc, peut-être, les publics.

La ligne éditoriale du magazine papier se veut résolument anti-plan com. Est-ce une façon de laisser au tamis du temps la charge du sommaire ?

Anti-plan com', tu trouves ? Si tu entends par là qu'on ne verse pas dans le copinage médiatique ni la génuflexion pour faire tomber des papiers qui parlent de nous, la réponse est oui et c'est une volonté. Trop de médias versent dans la consanguinité pour soutenir leurs propres actions et l'agitation de ce petit monde qui se regarde le nombril me donne envie de gerber. C'est un parti-pris qui frôle l'inconscience, je le sais, mais on préfère effectivement laisser le "produit" parler pour lui-même. L'autre constat que je dresse après ce premier numéro, c'est que les lecteurs qui s'abonnent via Ulule le font parce que nous allons les chercher nous-mêmes, que nous les contactons nous-même ou parce qu'ils font partie de notre "communauté". En comparaison, le peu de promo qu'on a pu faire dans les médias traditionnels (Inrocks, Libé, Le Mouv', etc.) ne nous a pas rapporté un seul abonnement. PAS UN SEUL. C'est assez intéressant comme constat. Les médias dits "traditionnels" t'offrent une reconnaissance, une légitimité, mais en aucune façon ils ne te permettent de toucher une audience plus large. Ce qui est plutôt logique vu qu'on offre une ligne éditoriale qui s'adresse à un lectorat très ciblé, qui ne "consomme" pas ou plus ces médias. La conclusion pour un magazine comme Gonzaï, c'est qu'user les mollets sur le racolage par médias interposés est une perte de temps, je préfère perdre le mien sur la relecture des papiers, les conférences de rédaction et la maquette du magazine.

"Des faits, des freaks, du fun" pour l'un, "Seul le détail compte" pour l'autre : quelle distinction fais-tu entre le site internet et le magazine papier ?

Comme dit précédemment, les deux ne parlent pas de la même chose. Le site fait son boulot depuis bientôt six ans et rien ne change, on parle majoritairement de musique, d'actualité, de groupes en défrichage, de dossiers bizarres et étranges, bref de culture subjective telle qu'on la vit au quotidien. Le magazine est clairement axé anti-promo - à quoi bon monter un mag pour parler d'actualité, à l'heure d'Internet, franchement ? -, il s'oriente sur les formats longs, voire très longs, tout en pastichant dans ses pages de début la presse française qui nous fait rigoler (jaune), davantage qu'elle ne nous passionne. La course à l'actu, au scoop, telle que la vivent les titres de presse écrite, me fait marrer. Sincèrement, qui veut encore lire des chroniques de disque dans un mag ? Franchement, t'as pas l'impression d'être ringard avec ton dossier tendances du moment qui raconte rien du tout ?

Alors, on s'y prend comment pour étonner le lecteur... ?

Franchement, j'en sais rien. J'en suis encore à chercher à m'étonner moi-même, avec ce magazine. On préfère partir du postulat que si un sujet, un papier, nous fait marrer, qu'il nous surprend, et bien ça vaut la peine de le publier, de le mettre en avant. C'est un principe subjectif, pas une leçon de morale à la concurrence. On aurait évidemment intérêt à faire l'inverse pour plaire à tout le monde, mais ce n'est pas le but. Je peux déjà prédire que je ne roulerai pas en Porsche Cayenne à quarante ans.

Globalement quels sont les retours depuis la sortie du premier numéro ?

Excellents. Du moins ce qui me revient aux oreilles laisse entendre une certaine satisfaction à lire des sujets comme on n'en lit pas ailleurs. Comme on ne traite pas de sujets promo ni de vieux marronniers, c'est déjà un bon point. Après les points de vue divergent sur la maquette mais certains lecteurs évoquent Actuel comme référence. C'est évidemment flatteur puisque c'était l'un des objectifs, même si personnellement je ne l'ai - la faute à mon jeune âge - jamais lu.

Sans citer de noms, depuis votre première campagne de financement par Ulule, une palanquée de daubes tentent de se financer de la sorte. Crois-tu que c'est un mode de financement viable sur le long terme pour un magasine culturel ?

Excellente question. À vrai dire, avant de lancer notre magazine via Ulule, je ne croyais pas à ce système de financement pour le coté caritatif "envoyez-nous des sous s'il vous plaît" qui continue à me donner la nausée. Nous c'est l'inverse : on met à disposition un produit pas cher qui responsabilise le lecteur ; soit il veut l'acheter pour 7 € frais de port compris et il contribue à notre viabilité sur le long terme, soit il ne veut pas et on coule. Voilà donc l'enjeu principal du magazine Gonzaï : ne pas décevoir le lecteur, puisqu'il est au centre de notre modèle économique. C'est une stratégie risquée sur le moyen terme, mais je préfère qu'on se plante par manque de lecteurs plutôt que de vivoter pendant trois ans en étant sous respiration artificielle. Une partie de la presse musicale française fonctionne sur ce principe de 1/3 de lecteurs, 1/3 de pub et 1/3 de magouilles type publi-rédactionnels et/ou achat de couverture honteuse. C'est un vieux modèle, usé jusqu'à la corde, pas innovant. Autant pousser la logique à son extrême en ne comptant quasi exclusivement que sur le lecteur pour financer ton magazine. Quant à la viabilité de ce système, je n'en sais pas plus que toi en fait, time will tell. Certainement que si nous parvenons à durer, alors nous prendrons notre envol indépendamment d'Ulule car nous aurons fédéré assez d'abonnés pour être indépendants sur ce point. Mais d'ici-là et très franchement, les types d'Ulule ont tout compris à notre projet et nous ont soutenu sans faille, soit tout l'inverse des éditeurs et autres marchands du temple. Question de génération, certainement.

Dans les grandes lignes, l'argent récolté finance quoi ? Les reportages ou principalement les coûts de fabrication ?

Alors donc comme dit précédemment l'argent ne finance pas ma Porsche Cayenne. Pour l'heure, les abonnements servent à payer l'impression et le choix du papier, qui représente plus de la moitié de notre budget. C'est un choix. Nous ne voulions pas un papier glacé tout moche - mais moins cher - tel qu'on le subit dans 90 % des titres en kiosque. Le reste sert à payer les frais postaux pour l'envoi des magazines chez le lecteur, puis aussi l'équipe graphique qui bosse sur le magazine, ainsi que l'équipe de pigistes qu'on tente de payer symboliquement, par principe.

Tu nous fais un rapide topo du second numéro ?

Il est encore en cours de production et plusieurs sujets sont encore non validés, mais on peut déjà annoncer un cahier central de 30 pages sur les derniers résistants de l'industrie musicale (ceux qui n'ont pas troqué le saphir contre une calculette à deux chiffres, bref tout l'inverse des dossiers que je lis où les types ne parlent que de crise du disque sans se demander quels sont les derniers vrais insoumis), mais aussi notre rubrique "À rebours" consacrée aux Frères maudits de la pop (le saviez-vous ? Paul McCartney a un frère aussi musicien…) en sept dates-clefs de la pop culture, sans oublier un long reportage sur les derniers clubs new-yorkais où dansent les freaks, et puis aussi un énorme papier de rock theory sur Nico, le rock & roll et le Vatican. Je ne peux pas en dire plus pour l'instant, la démission du Pape est lié à la publication prochaine de ce papier, chut...