On y était: Villette Sonique 2016 - Sauna Youth + White Fence + Frustration + Sleaford Mods

Il faut bien dire ce qui est, la musique de Tim Presley, aka White Fence, n'a toujours suscité chez nous qu'une indifférence polie. Une politesse sans doute entretenue par l'étonnante indulgence de nos petits camarades de la presse indie, le sujet n'étant pas non plus suffisamment important pour provoquer une quelconque irritation. Le psych-rock du bon poto de Ty Segall - lui aussi à l'affiche du festival et chouchouté par la presse -  nous a toujours semblé avoir des prétentions dépassant de loin ses capacités. Loin de nous l'idée de nous justifier, mais tout ça pour dire qu'au moment où le Californien s'excitait sur la scène de la Grande Halle, on profitait encore de la clémence de la météo en ce vendredi soir où il faisait bon siroter une bière sur la terrasse de la petite halle. Ah oui, et autant vous le dire tout de suite, Sauna Youth, programmé dès 19h00, est aussi passé à la trappe pour à peu près les mêmes raisons.

Dans tous les cas, on était là pour les autres protagonistes de la soirée se succédant un peu plus tard: Frustration et Sleaford Mods. Et là, pas d'anicroche: l'enchaînement fut parfait, les performances pleinement satisfaisantes. On avait été sacrément bluffés par Uncivilized, le second album de Frustration sorti en 2013 - lire la chronique - , qui réussissait un sacré tour de force: balancer une sauce post-punk avec une énergie et une authenticité interdisant tout soupçon de singerie de leurs figures tutélaires avouées, de Warsaw à The Fall. Sur scène ce soir-là, le même constat s'impose: les Parisiens envoient du lourd, enchaînant leurs titres avec une rage et une rigueur donnant rapidement à leur performance l'épaisseur d'une main qui vous gifle. Chant habité, batterie martiale et guitare au cordeau, tout est bon dans Frustration et le public ne s'y trompera pas, s'agitant dans une Grande Halle à deux doigts de la syncope. Le highlight de la soirée interviendra en fin de set, lorsque Fabrice Gilbert invitera Jason des Sleaford Mods à les rejoindre sur scène pour un Tweet Tweet Tweet dantesque.

À peine le temps de mettre un slip sec et les Anglais investissent d'ailleurs la scène, pour un set tout aussi cathartique: fâché tout rouge, Jason Williamson éructe ses textes de prolo comme on cracherait à la gueule du bourgmestre local, et c'est sacrément réjouissant. Visiblement à l'aise dans son pantacourt à cordelettes et accompagné par son pote Andrew Fearn qui décapsule une bière après chaque manipulation de son laptop, le gars Jason impressionne par cette énergie sans fond qui porte son spoken word, propulsé à une vitesse folle sur une bass music sortie des profondeurs des Midlands. Un concert jouissif, baigné par une pluie de bière, qui nous aura mis sur une voie royale pour rejoindre le Salon Des Amateurs, ou l'on recroisera d'ailleurs un Jason à l'air satisfait.

Vidéo


Wordshoot : Les quinze ans de Born Bad

Capture d’écran 2014-06-17 à 11.16.01On y était : les 15 ans de Born Bad (la boutique), 30 mai 2014, La Machine.

Born Bad, c'est notre fierté rock nationale. Un magasin de disques ouvert à l’aube de l’an 2000 à Paris par trois amis désireux de réhabiliter les mauvais élèves des cours d’histoire du rock’n’roll : garage, punk, hardcore, post-punk, et la petite soeur dépressive, cold waave. Puis un label créé sept ans plus tard par un ami de la boutique en colère après la frilosité de certaines radios et majors. JB Wizz redessine d’abord la carte de France des années cinquante à nos jours en compilant les oubliés de l’Hexagone et signe ensuite les futures grandes figures de notre pays. Résultat : Born Bad est devenu en France le prof principal d'une classe perturbatrice mais franchement attachante comme on a pu le constater lors d'un week-end sur la route avec le délégué Frustration (lire).

Pour fêter 15 ans de bons résultats de la boutique de disques, une sortie est organisée... à la Machine du Moulin Rouge. Après le concert Born Bad Goes Pop il y a quelques jours au Point Éphémère, on nous fait cette fois le coup de la soirée Born Bad Goes Electro ? On hésite à y aller avant même d'avoir vu le programme. Et au programme, pas de Cheveu ! Le Cheveu que tout le monde s’arrache en ce moment aurait pu assurer le sold out des semaines avant le festival. C’en est trop, on demande à voir l’organisateur. La veille, on rend donc visite à Mark dans sa boutique de la rue Saint-Sabin à Paris. "Il aurait pu y avoir Cheveu, ouais. Après, ils ont fait leur release party y’a pas longtemps et comme c’est les 15 ans de la boutique, je voulais pas qu’il y ait trop de groupes du label. J’aurais pu faire jouer beaucoup plus de groupes Born Bad mais je voulais faire un peu différent." Effectivement, sur les sept groupes présents, un seul est labellisé Born Bad : Frustration. Mais Mark, tu es aussi batteur de Frustration... "que j’ai programmé pas du tout parce que je joue dedans, mais parce que c’est une des meilleures ventes de la boutique. Donc c’est un peu normal qu’ils fassent partie des 15 ans." Le gérant-batteur-organisateur a longtemps planché sur sa copie : "J’ai voulu faire venir des groupes que j’aime et qui reflètent aussi l’identité de la boutique." Coupez ! On en est.

Born Bad

Intensité, transpiration, technique, engagement… Coup gagnant de Born Bad. 1 000 spectateurs sur le Central pour assister à la performance de Frustration. 1 000 personnes, c’est la capacité maximale du Central, la grande salle de la Machine. Mark aurait donc pu voir encore plus grand. Si on est allé l’interroger la veille, c’est qu’on se doutait aussi qu’on ne ferait que le croiser ce soir. C’est d’ailleurs le cas avec la plupart des groupes. Kid Congo veut voir Frustration, Frustration ne veut pas rater Kid Congo… Après avoir fait transpirer 400 personnes dans la Chaufferie et ce dès 22h, Pierre & Bastien veulent bien se prêter à une interview. Pas évident d’ouvrir la soirée, non ? "On pensait qu’il n'y aurait personne et que ça arriverait plus tard. On était agréablement surpris. Le public était enthousiaste et réactif. C’était pas mal, non ?" Si c’était pas mal ? Les mecs, vous êtes nos chouchous, vous le savez. Ce soir, on vous donne une image en récompense de la fin jouissive de Twist. Quand on finit par leur demander s’il y a des groupes qu’ils souhaitent voir en particulier, ils énoncent un peu tout le monde. D’ailleurs, ils sont en train de rater Dictaphone. On s’entend bien avec eux, on va pas faire nos Nelson Montfort, alors on coupe court et on fait comme tout le monde, on va voir les concerts. On embarque dans la grosse Machine et on survole les différentes villes et périodes qui ont fait et font le rock'n'roll. Born Bad tient son nom de compilations de morceaux des 50's et 60's qui ont influencé The Cramps. The Cramps n'est plus mais il reste leur guitariste Kid Congo, également membre fondateur du Gun Club. Mark s'est fait plaisir et nous fait honneur. Ce soir, l'emblème du rock garage est accompagné des Pink Monkey Birds. Autre gros gabarits : Shannon Shaw, membre de GravyTrain!!! et de Hunx and his Punx (elle est Hunx). Tout ce beau monde fait danser le public dans le plus pur esprit garage rock.

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On reprend notre voyage dans le temps pour se retrouver aspirés dans une faille spatio-temporelle : avec Mama Rosin, le blues du Mississippi croise la musique cajun de la Louisiane. On a comme une envie de bourbon. Alors qu’on baigne déjà dans des eaux marécageuses, on nous annonce un ouragan dans la salle d’à côté. On a beau avoir vu plus d’une fois Frustration en concert, on dénombre toujours autant de traumatisés à chacun de leurs passages. On monte sur scène et on commence à filmer pour pouvoir en témoigner plus tard. On n’en croit pas nos caméras : Frustration déverse son post-punk et crée une marée humaine. C’est l’hystérie. On ferme nos caméras et on les met à l’abri. Après le chaos, on s'attable avec le bassiste Patrice qu'on n’a pas vu depuis la tournée à Liège et Cologne. 1 000 fans, c'est impressionnant, non ? "Ouais. Eh, les gars, depuis la dernière fois qu'on s'est vus, on a joué à Moscou devant 30 personnes ! Le public connaissait les paroles par cœur ! C'était incroyable !" Humilité. On est heureux de te revoir, Pat. Il est 2h, il y a toujours autant de monde sur la piste du Central mais cette fois c'est le public la star. Il est mis à contribution à l'occasion d'un concours de danse rock orchestré par le DJ Jonathan Toubin. Depuis la scène, un jury composé de membres des différents groupes scrute les performeurs puis attribue le prix du meilleur danseur à un jeune homme qui repart avec 100Є. Qui repart, manière de parler. Car la soirée n'est pas terminée. Enfin, pour nous, elle l'est. C’est qui, les mauvais élèves ?


On y était : Komplikations vs Frustration à Liège

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On y était Komplikations VS Frustration à Liège, 24 janvier 2014, par Laurent Berthomieu

Le déclic se produit en mai 2013 pendant le festival punk Unpleasant Meeting à Paris. Alors que les guitares saturent toute la soirée dans la salle de concert de la Miroiterie, un trio monte sur scène avec des synthétiseurs. Le punk singulier des Komplikations suivi de la rencontre avec leur chanteur Alen nous sidèrent. Il faudra bien rendre à notre manière les coups encaissés ce soir. Nous quittons le squat avec une interview en tête. Le feu allumé par Komplikations se propage un mois plus tard à quelques pas de là. Dans une Maroquinerie occupée par le label français Born Bad Records, son groupe-phare Frustration nous met k.o.

À peine le temps de nous relever, David apprend que les deux formations se retrouvent sur une tournée en Belgique et en Allemagne. Il recrache sa pisse à 8€ et m'appelle : "Annule ce que t'avais pas prévu de faire, ça va être punk ! Et ramène Louis." Putain, putain, c'est vachement bien, on va voir nos frères européens !

Les deux groupes sont aussi enthousiastes que nous lorsqu'on leur demande de se prêter à une interview croisée pendant la tournée. Alen s’excite : "Who the fuck are Frustration?! We are better than them!" Le face-à-face promet. Car si le grand frère français Frustration fait sa crise de post-punk depuis 2002 maintenant et que le petit frère belge-allemand Komplikations a poussé son premier cri synth-punk en 2011 à peine, l’amitié entre les "frustrés" et Alen remonte à dix ans. L’homme aux bretelles de punk est le premier à les avoir fait jouer en Allemagne.

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Un vendredi de janvier 2014, nous voilà donc partis en offensive armés de caméras. Première approche timide avec les membres de Frustration autour d’un repas près de leur résidence Mains d’Oeuvres à Saint-Ouen. Mark le batteur tient le magasin de disques Born Bad à Paris et nous approvisionne en vinyles. Même si on ne le connait pas personnellement, on est rassurés de voir ce visage connu : les "frustrés" ont la réputation d’être aussi pimentés que le couscous qu’on partage avec eux.

Sans trop savoir ce qui nous attend, on file ensuite leur camionnette dans laquelle l’un de nous s’est risqué. Nous faisons connaissance avec les bouchons de Liège et arrivons juste à temps à La Zone pour les balances. Si les Frustration trouvent logique de jouer en ouverture pour la release party de leurs amis, les Komplikations considèrent que le concert est complet grâce aux "frustrés". On les laisse à leur bataille de bornés et on rejoint la loge où il est difficile de trouver un siège quand le chanteur du groupe hollandais Antidote en prend trois. On est agréablement surpris de tomber sur Manu, ancien bassiste de Frustration. C’est la première fois qu’il voit ses amis en concert depuis qu’il a quitté la formation fin 2013. Nous partageons bières, whisky et anecdotes sur son ancien groupe.

Les Komplikations ont eu gain de cause. Ils jouent les premiers et enflamment La Zone. Ils sont chez eux en Belgique. Tout comme Elzo Durt, sérigraphe auteur de nombreuses pochettes de disques des labels Teenage Menopause et Born Bad, qui enchaîne avec un dj set punk complètement fou. The Kids, Périphérique Est, Pierre &Bastien… Le public est déjà dingue avant même que les Frustration entament Worries. S’ils jouent pour la première fois à Liège, leur concert s’apparente à un jubilé. Merci, mais pas au revoir, La Zone fermera tard cette nuit. Au bar, on sert dans des verres bleus ou verts. Les verts pour le public, les bleus pour ceux qui sont avec les musiciens. On nous tend des verres bleus, on entre lentement dans la famille. La Zone a mis un dortoir à disposition des groupes et de leurs amis, certains ne le rejoindront pas de la nuit.

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Au petit matin, c’est le chaos. Nicus de Frustration troque sa guitare pour des baguettes de chef d’orchestre et réveille ses droogies avec l’ouverture de Guillaume Tell. On quitte la scène de violence pour aller saluer un couple d’amis à Cologne. Chez nos hôtes, on recharge les batteries des caméras et les nôtres à l’aide d’un "Frühstück", un vrai petit-déjeuner à l’allemande.

On retrouve les deux groupes au Blue Shell à Cologne où on est accueillis par une dame à la poigne d’Angela Merkel. La patronne nous explique : à partir de 23h, le club reprend ses droits. On l’écoute sans broncher, le regard plus vide qu’approbateur. Finalement l’interview croisée se fait une heure avant les concerts. Un baby-foot trône dans l’arrière-salle du Blue Shell, parfait pour la confrontation. Fabrice et Mark de Frustration se placent face à Ben et Alen de Komplikations. Les autres membres des deux équipes s’échauffent en backstage ou au bar, prêts à entrer en jeu. Mais ce soir, le baby-foot sert seulement de support pour les bières. Si l’altercation promise il y a encore quelques semaines n’aura pas lieu, ce n’est pas que nos joueurs sont fatigués du match du vendredi, mais c’est bien parce que Frustration et Komplikations jouent non seulement dans la même ligue, mais surtout dans la même équipe. Nos "uncivilized" se renvoient la balle dans le respect mutuel le plus total.

Quant à nous trois, on est totalement intégrés. On ne nous propose plus à boire, on nous sert directement. Et allègrement puisque demain tout s’arrête et que dès lundi chacun retournera au travail, en formation ou à sa vie de famille. Il y aura très peu d’images du concert à Cologne. Alors que les notes de la guitare de Nicus annoncent On the Rise, dans le public Alen nous tend la bouteille de whisky avant de rejoindre ses amis sur scène. On se regarde tous les trois, on ferme les caméras : notre travail est terminé.

L'interview croisée

https://www.youtube.com/watch?v=iAIOuadiDW8

Live

https://www.youtube.com/watch?v=ybechVyxUnk
https://www.youtube.com/watch?v=AxOTxQus5Fw
https://www.youtube.com/watch?v=iGFoCYRcvDI

Cameras : Laurent Berthomieu, Louis Fabriès et David Fracheboud
Photos : Louis Fabriès
Montage : David Fracheboud


Frustration - Uncivilized

Deuxième album seulement pour les Parisiens de Frustration malgré dix années d'existence, ça donne une idée de l'état d'esprit du groupe : Frustration n'est pas un gagne-pain, et surtout pas une obligation. D’où peut-être cette urgence et cette intensité se dégageant de leurs morceaux, qui les préservent de toute critique visant à les faire passer pour de simples revivalists, restés coincés et vautrés en 1984 sur un matelas de disques de The Fall et Joy Division. C'est en effet de post-punk dont on parle ici, à grands renforts de guitares estampillées Manchester, de synthés antiques et de batterie martiale. Seulement, à la différence de wagons entiers de groupes en toc se contentant de verser dans l'hommage, le quintette français, lui, a digéré depuis longtemps ses influences, et n'en est plus au stade de se demander si sa musique sera bien accueillie par les thuriféraires de la sainte-chapelle mancunienne. Non, Frustration serait plutôt dans l'idée de continuer simplement le boulot, et décoche avec Uncivilized 12 titres comme autant de coups de pelle dans la gueule, mais infligés avec une classe indéniable. Car contrairement à ce qu'annonce le titre de l'album, civilisés, les membres de Frustration le sont. Ils donnent simplement raison à Freud qui expliquait que l'état civilisé, à l'origine de nombreuses frustrations, pouvait souvent conduire à de sérieux accès de violence. Sur cet album, les cinq Parisiens se font leur propre thérapie, à base de chansons directes et tranchantes, mais pas barbares pour autant : il y a indéniablement du travail, et un sacré niveau d'exigence. La production, assurée par les gredins de Blackmail, n'y est sans doute pas étrangère. Mais l'essentiel, ce sont bien ces chansons à l'efficacité redoutable, qui tantôt nous donnent envie de conquérir la piste de danse - les tubes It's Gonna Be The Same ou I Can't Forget You, la synthétique et implacable Dying City - tantôt nous poussent à casser du mobilier urbain, voire domestique, et en plus avec Premeditation. Sur One of Them, on envisagera même de se faire une petite balade nocturne dans un entrepôt désaffecté de Düsseldorf, alors même que l'introductive Worries nous avait déjà quand même bien mis les chocottes, le chant sombre et habité de Fabrice Gilbert aidant. Avec Uncivilized, le groupe risque bien de faire de sacrés dégâts et de s'affranchir de toute concurrence dans l’hexagone, voire au-delà. Espérons donc seulement que leur popularité grandissante ne les affranchisse pas non plus de leurs instincts destructeurs.

Audio

Tracklist

Frustration - Unicivilized (Born Bad Records, 2013)

1. Worries
2. Assassination
3. Around
4. It's Gonna Be the Same
5. Uncivilized
6. Angle Grinder
7. Believe Me or Not
8. Dying City
9. We Miss You
10. Premeditation
11. I Can't Forget You
12. One of Them?