On y était : Marathon! 2017

La musique, lorsqu'elle est jouée sur scène, s’accommode bien souvent d'un lieu, épousant les courbes de sa réputation et reflétant les ors d'un historique marquant. Ou non d'ailleurs. Que l'annuelle soirée Marathon! se déroule à la Gaîté Lyrique n'a alors rien d'anodin. Pour avoir traversé les siècles, multiplié les scènes, été déclarée morte et de nouveau en activité, un second lustre a été redonné à cet endroit lorsque les musiques actuelles et autres arts numériques y ont fait leur entrée. Par la grande porte, celle de l'institution.

Comme pour prouver que certaines initiatives ne sont pas vaines ou mal récupérées, Marathon! appuie plus fort sur le champignon et insiste sur la rencontre entre le statut et le devenir. Son essence tient même de cette hybridation des genres, bien que loin d'être incompatibles (et les collaborations allant dans ce sens sont légion), qui réunit la musique répétitive des grands auditoriums et celle des clubs, binaire, sortant d'un underground homme-machine aux considérations a priori plus primaires.

Prestation phare de la soirée, le Versus Synthesizer Ensemble, a recomposé les pièces techno d'un puzzle classique. Un ensemble orchestral, certes bien em-phase, dirigé par Carl Craig, impassible légionnaire de cette armée synthétisée, et broyé par l'intensité du jeu de Francesco Tristano. Le récemment échappé d'Aufgang sait mieux que quiconque faire valser les notes, les retourner à l'envoyeur avec grand fracas et imposer son rythme ultra nerveux, saccadé et rythmé comme un possédé. Les doigts fins et les épaules larges, il a, du haut de sa formation classique, renversé les codes, aidé de M.C. Carl Craig et de ses quatre musiciens, faire rentrer Detroit sous les dorures des symphonies cheveux gris.

Piano toujours pour la suite, mais nettement plus aride. Fabrizio Rat, issu quant à lui de la formation Cabaret Contemporain (à l'affiche l'année précédente), a trituré noires et blanches de sa Machina une heure durant pour en extraire des notes aussi vénères que des beats assourdissants d'un set acid. Une techno brute, sans variation composée à la lueur d'un instrument classique, qui paraît ici sous ses airs les plus rugueux et acharnés. Live à 360°, là encore à l'épure contemporaine, le son et l'image se sont coordonnés comme jamais et la manière aura eu raison de l'art. Sauf pour Bambounou, où ni l'un ni l'autre n'auront décloisonné sa représentation.


Francesco Tristano - Idiosynkrasia

cover-idiosynkrasia-300x300Cherchez Idiosynkrasia, ou plutôt idiosyncrasie dans tout bon dictionnaire, puisque ce mot en est l’étymologie et vous en découvrirez le sens : particulier. Ce terme correspond tout à fait à celui de Francesco Tristano, jeune prodige diplômé de la prestigieuse Juilliard School et lauréat de nombreux prix classiques comme celui du Concours International de piano XXème Siècle d'Orléans. Il est un dicton qui dit que nul n’est prophète en son pays. Le jeune Luxembourgeois est bien plus que cela. Après avoir affirmé son talent classique dans quelques-unes des plus grandes salles du monde, notre Mozart du nouveau millénaire s’attache à démontrer que musique baroque et sonorités électroniques peuvent être complémentaires. Bien des artistes s’y sont essayés avant lui (nous nous rappelons tous de la performance artistique de Jeff Mills au Pont du Gard) sans pour autant atteindre sa maestria. Les éloges fusent (Tristano est le seul artiste classique à avoir fait la couverture d’un magazine électro), les collaborations s’enchainent (Murcof, Moritz Von Oswald…) et la renommée ne se fait pas attendre pour ce jeune artiste boulimique de nouvelles expériences.

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Peut-être afin de prendre du recul sur Aufgang, projet qu’il partage avec Rami Khalifé et Aymeric Westrich ou plus certainement afin de se plonger dans un registre plus personnel, Francesco Tristano revient avec un troisième album à l’image de sa personne : mystérieux, ambitieux, flamboyant… Accompagné ici d’un des emblématiques parrains de la techno made in Detroit, j’ai nommé Carl Craig, le pianiste explore une nouvelle facette de son art à travers neuf tracks traversant les courants et les genres. Voyage intemporel mettant l’auditeur en suspension, les morceaux s’imbriquent les uns dans les autres pour saisir l’assistance sans jamais l’extirper de sa rêverie. Un effort louable de ces deux artisans d’une fusion mélodique fantasmagorique dont la longueur aurait pû sembler indigeste (plus d’une heure ! Piste cachée). Pourtant, il n’en sera rien. Tristano invente et se réinvente au fil des albums. L’ouverture sur Mambo fait montre du talent de son auteur, où celui-ci se sert des touches de son instrument comme procédé de percussion. Une mélodie appuyée par des tonalités graves qui dessert une atmosphère lugubre avant de déboucher sur Nach Wasser Noch Eride, solo piano mélancolique et vertigineux. Une complainte à couper le souffle qui trouverait autant sa place dans un concerto que dans un opéra-rock. Et que dire de la structure de Wilson qui puise son énergie dans l’influence jazz des deux musiciens. Un morceau s’élevant crescendo s’ébouriffant par une soudaine percée de la boite à rythme à laquelle vient se mêler le jeu habile de notre petit génie. Idiosynkrasia quant à lui porte bien son nom, piste nettement plus dancefloor qui fait le pas entre les récentes productions d’Aufgang et l’initiation dub-techno découverte sur Bio/Auricle/On. Après tout Carl Craig ne fut pas associé à Basic Channel pour rien, et c’est d’ailleurs un peu de Paperclip People que l’on retrouve sur Frangance de Fraga. Un autre titre où l’instrument à queue cède le pas devant des sonorités plus synthétiques, le petit maître démontrant qu’il est à aussi à l’aise derrière son piano qu’aux commandes de machines. Si Lastdays rappelle Nach Wasser Noch Eride autant dans sa structure que dans son intention, Eastern Market avance un peu plus loin dans l’ère du rétro-futurisme, rappelant les hymnes de Model 500 revus à la sauce électronico-accoustique. Et si faire un nouvel éloge sur Single and Doppo reviendrait à faire croire à nos chers lecteurs que j’ai des parts de marché chez Infiné, impossible de passer sous silence la réussite exemplaire d’un Hello revisité de la plus belle manière qui soit. Onze minutes de folie pure, où le l’auteur de Tres Demented s’approprie l’élogieux morceau d’introduction de Not For Piano, en en récupérant la sève, pour la remodeler en un assemblage volcanique voilé de nappes stratosphériques. Une claque si sévère qu’on arrive mal à l’attribuer à une main humaine.

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Une réussite supplémentaire à ajouter au palmarès du fringuant trentenaire, à qui il ne reste plus grand-chose à prouver si ce n’est à lui-même. Musicien d’avant-garde avant tout, la musique de Francesco Tristano s’évade des carcans qui lui sont imposés pour explorer des terrains encore vierges quand elle ne sort la mélodie de ses chemins balisés. Idiosynkrasia porte bien son nom, et ce nouvel opus du jeune pianiste permet une fois de plus au label Infiné d’affirmer son intention de sortir la musique électronique des sentiers battus.

Audio

Francesco Tristano – Mambo

Vidéo

Tracklist

Francesco Tristano - Idiosynkrasia (Infiné, 2010)

01. Mambo
02. Nach Wasser Noch Eride
03. Wilson
04. Idiosynkrasia
05. Fragrance De Fraga
06. Lastdays
07. Eastern Market
08. Single And Doppio
09. Hello - Inner Space Dub