Driftmachine - Colliding Contours

En arts plastiques, le collage est né de l’envie de surseoir à l’hégémonie du plan. Pratiqué puis popularisé par Braque et Picasso, il a permis d’ajouter texture et relief à un cubisme menacé par sa propre abstraction. Le collage ouvre à la pratique du matériau et à sa métamorphose, à l’extraction de son contexte habituel pour produire, ailleurs, une profondeur supplémentaire. C’est le relief qu'imprime ce deuxième album du duo berlinois Driftmachine, celui d’un collage protéiforme qui chevauche tour à tour et parfois simultanément les espaces d’expression du kraut, du dub et de l’indus, des espaces définis par des pratiques décennales mais aux circonférences perméables, que le tandem traverse au gré de ses expérimentations.

Contrairement à la toile la musique ne fixe pas, l’onde n’est jamais figée, se déplace, fuit et revient, décolle et plonge; c’est un enchevêtrement de « contours qui se heurtent » pour reprendre l’idée du titre Colliding Contours. Dans le travail d’Andreas Gerth (Tied & Tickled Trio) et Florian Zimmer (Saroos, lire), c’est bien le mouvement qui prédomine, un mouvement omnidirectionnel réfutant toute linéarité et toute prédictibilité. La qualité cinétique apporte un nouveau volume au collage, le rend spatial, omniprésent mais difficile à saisir sans quelques repères. Et repères il y a ici, dans ces sons métalliques qui geignent, claquent, résonnent et cassent le flux ronronnant d’une ambient le plus souvent électrique et rauque, qui déplie ses affluents volatils sur les huit pistes du LP, empilant textures et effets pour façonner une composition dont la lecture ne se suffit pas de la planéité mais développe ses propres dimensions.

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Driftmachine - Rungler Statik

10264237_1565874533627605_1826343166414364422_oAprès le très bel album Nocturnes sorti en juin 2014 dont on avait fait nos choux gras (lire), le duo Berlinois Driftmachine revient avec une cassette sur Umor Rex aussi fascinante qu’intrigante. Réunion d’Andreas Gerth de Tied & Tickled Trio et de Florian Zimmer de Saroos, Lali Puna et Contriva sur l'autel d'un hypno-dub instrumental et organique à l'aura noctambule, les deux compères dessinent avec le patibulaire Eis Heauton les chemins d'une immersion auditive aux frontières de la nuit et du rêve. Il n'y a pas vraiment de sens, d'échappatoire, ni de balises, mais qu'importe, assis seul sur le coin de son lit, on ne cherche rien d'autre que cette répétition orchestrale et magistrale de cliquetis introspectifs : la profondeur dans l'utilisation des machines analogiques est un langage en soi.

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Tracklisting

Driftmachine - Eis Heauton (Umor Rex, 30 janvier 2015)

1. Rungler Statik
2. Das trunkene Schiff
3. Sunlit Reverie
4. Eis Heauton


Driftmachine - Nocturnes (PREMIERE)

Si les parallèles entre œuvres musicales et septième art foisonnent, l'un de servant de l'autre comme bande originale, l'autre dépeignant l'instant d'écoute comme une invitation à la projection cinématique, peu sont ceux dressant un pont entre les premières citées et l'histoire littéraire. Inconsciemment, et sans mettre le doigt instantanément dessus, Nocturnes de Driftmachine - réunion d'Andreas Gerth de Tied & Tickled Trio et Florian Zimmer de Saroos (lire), mais aussi Lali Puna, Contriva et ISO68 - a ré-ouvert sous mes yeux quelques réminiscences d'une auteure trop souvent oubliée du Nouveau Roman, Nathalie Sarraute. La raison ? Sans doute cette commune peinture de l'invisible intimité, cette propension a décrire parcellairement les méandres la psychée humaine écrasant toute sa complexité et sa variété sous les affres de la banalité et des conventions, cette façon d'imager ces "petits lacs intérieurs" (Le Planétarium, 1959) transcrit par Sarraute par l'utilisation des points de suspension et par Driftmachine par la mise en branle d'un hypno-dub instrumental à la fois électronique et organique, englobant l'espace sonore à la manière d'un liquide amniotique. Mille disques peuvent être formatés d'une même épure, aucun ne contiendra ce clapotis introspectif, invitant sans sommation au voyage à travers nos paniques souterraines : la basse crée un mouvement lancinant que l'habillage finement texturé par les machines rend à chaque mesure plus pressant. Nocturnes est une objectivation calme et obsédante de nos vies hyper-urbaines, dissimulant sous les oripeaux de l'habitude les vils serpents de mer de l'angoisse. La contemplation de cet empire immergé prend un tour divin avec la pièce en deux actes To Nowhere, où la respiration des instruments dilate la temporalité et décuple le plongeon, s'affirmant magnanimement sur Drift et sa flegmatique envolée mais aussi avec l'orchestration monumentale et millimétrée du Réveil Des Oiseaux. Inutile de dire que ce disque ne se partage pas, Nocturnes est un fruit défendu, un plaisir solitaire faisant honneur à sa nomination et rendant grâce à la divagation noctambule. Un honneur donc de le révéler en intégralité ci-après, devançant sa sortie officielle prévue le 20 juin sur le label mexicain Umor Rex. Ultime originalité.

Audio (PREMIERE)

Tracklisting

Driftmachine - Nocturnes (Umor Rex, 20 juin 2014)

01. Claire Obscure
02. Drift
03. To Nowhere PT.1
04. To Nowhere PT.2
05. Sternenmeer
06. Réveil Des Oiseaux
07. Call Mr. Moriba