Disappears - Irreal

Quand on décide de former un groupe à Chicago, la ville du label Thrill Jockey et du post-rock post-crise de Tortoise, on est dépositaire d’un legs difficile à assumer. Mais dès son premier LP Lux en 2010 sorti chez KrankyDisappears s’est inscrit dans une filiation encourageante avec des morceaux qui, à l’exemple de Magics, portaient l’évolution d’une scène chicagoane des 90’s en pleine sortie de crise économique, mêlant les influences du garage rock, de la shoegaze et du krautrock, des ascendances héritées des précédents groupes des membres, comme The Ponys. Arguant un turnover rare sur la rythmique — trois batteurs sur cinq albums, dont Steve Shelley de Sonic Youth — Disappears s’est appuyé sur sa faculté à faire mûrir une cohérence autour de cette instabilité pour développer un style personnel et évolutif. Il était donc presque normal d’arriver à une sorte de rupture.

À la première écoute, Irreal, leur cinquième album, est d’une mollesse infinie, confinant à la musique d’ambiance ponctuée de rebondissements contrariants car réveillant subitement une concentration auditive passablement endormie et rapidement perdue dans le flux indistinct des accords et rythmes minimalistes, poussifs et répétitifs qui caractérisent cet album étrange dans la discographie du quartet. Étrange, oui, comme le titre : Irreal est en soi un terme particulier, une occurrence rare synonyme d’unreal (non réel), mais renvoyant à des concepts philosophiques et artistiques d’une réalité qui ne serait pas seulement inconsistante ou absente, mais différente du sens des réalités communément admis. C’est là qu’on met le doigt sur une rupture dans le style du groupe, où la spontanéité adulescente du garage est visitée par le sous-genre art et son confrère noise sur huit morceaux à la longueur inédite dans la carrière du groupe, quatre d’entre eux dépassant allègrement les six minutes sur de longs monologues exhaustifs.

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Oublions la mélodie, les longues pistes d’Irreal saupoudrent de ruptures noise un rythme binaire et à la régularité solide. C’est sur la longueur et la patience que joue cet album, où la répétition devient le corollaire d’écrins délicieusement bruyants jouant tantôt sur la stéréo avec Mist Rites où la puissance dronienne du morceau est équilibrée par un rapide basculement gauche/droite, tantôt sur des progressions saturées et alourdies de réverb comme dans Irreal, qui donne son nom à l’album et se conclut sur un paysage sonore irréel (nous y voilà) où des chants de baleine électriques enveloppent un bourdonnement mat et brutal. Mais globalement, c’est le minimalisme qui caractérise ce LP à la répétitivité krautienne où la batterie, distincte et régulière, est la pièce centrale. Disappears nous met à l’épreuve dans un album métaphorique sur la colère enfouie, celle qui déforme la réalité en creusant l’inconscient de mille frustrations de la taille de têtes d’épingle, pour une acupuncture de l’ego qui revêt la forme de longues itérations de cordes piquées et frottées, maîtrisées dans leurs hurlements, à l’instar de l’antimélodie deI_O à l’intitulé binaire si bien choisi, ou celle d’échos de batterie étouffés dans le morceau introductif Interpretation. Ça sourde, c’est tapi, mais ça ne surgit pas ou peu. Seul le noise brut de Navigating The Void, qui clôt l’album, amorce une conclusion libératrice mais calculée, freinée, amortie jusqu’au soubresaut final qui explose d’introversion. La patience a ses limites, mais elles relèvent rarement de l’ouïe.

Audio

Tracklist

Disappears - Irreal (Kranky, 19 janvier 2015)

1. Interpretation
2. I _ O
3. Another Thought
4. Irreal
5. OUD
6. Halcyon Days
7. Mist Rites
8. Navigating the Void


The Drone fait son Tour de France @ Metz

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Photos © Damien (Electrophone)

C’est en un lieu consacré, la nef de la chapelle des Trinitaires à Metz, que nous avons dressé nos pieuses oreilles impatientes, tout ouïe, prêts à accueillir avec ferveur le triple sermon dronien proposé le 22 janvier dernier et égrenant dans l’ordre les offices de Jessica93, Peter Kernel et Disappears. Cette date promo inaugurant leurs nouveaux albums respectifs, dont l’écoute préalable nous avait laissés un tantinet sceptiques quant à leur capacité à nous faire lever autre chose que le coude, portait cependant avec elle l’espoir d’un triptyque de débauche sonore assourdissante à nous balancer des acouphènes pendant deux jours. Il y avait de ça, mais pas que. Ambiance hiératique, capillarité erratique.

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Le froid glacial de ce jeudi 22, dont le doublé numérique n’avait aucun rapport avec la température in et outdoor, n’a certes laissé personne indifférent mais n’a pas non plus découragé grand monde, en témoignaient le nombre de mégots sur la chape de la cour intérieure et les engelures chopées dans la file d’attente poussive et larmoyante qui trépignait devant l’entrée de la chapelle en entendant les premiers accords bousillés par Jessica93. Merde, les Trinitaires ont lancé la soirée à l’heure. Ou alors The Drone, mais forcément c’est la faute de quelqu’un et il va falloir courir pour prendre nos bières. Le public est déjà là, un peu disparate mais attentif à la nonchalance désabusée de Geoff Laporte, caché derrière ses cheveux mi-longs mi-sales dans une rigidité néo-grunge périodiquement décomplexée par un petit déhanché balancé en accord intégral avec sa basse dont il arpente chaque centimètre carré comme s’il se découvrait un deuxième sexe. Et un gros. “Ah, Kurt est parmi nous”, me lance ma charmante voisine aux doigts engourdis par un léger syndrome de Raynaud et une pinte bien fraîche. Je ne peux qu’acquiescer, d’autant qu’elle avait déjà vu le bonhomme en live, et de plus près. Elle complète d’un enthousiaste “C’est vraiment pas mal le grunge à réverb”. Chouette, elle vient d’écrire mon report en deux interventions laconiques, j’ai plus qu’à broder. La bière n’empêche pas la stridence de nous désouder les tympans, ça monte, ça descend, dans les enceintes et dans nos bronches. Le beat minimaliste volontairement fake et assoupi se heurte à la violente langueur des riffs tonitruants de guitare ou de basse, c’est fantomatique, répétitif, abscons, ça braille, ça gémit, c’est crade. Ça tient carrément la route. Les premiers acouphènes se distinguent nettement entre deux morceaux, au point qu’on peine à échanger autre chose que des syllabes. On en prend plein la gueule mais la salle se remplit et quand bien même on se sent tous un peu masos, on n’en lâchera pas une miette, jusqu’aux larsens hurlants maîtrisés autant que les temps morts dans une dance party dépressive et hypnotisante à peine perturbée par les interventions inaudibles et mal articulées de Geoff. Blasé, le type, et charismatique. Si nos oreilles n’avaient été sur le point de lâcher, on aurait trouvé ça trop court.

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Pendant que nos conduits auditifs prennent du repos et que nos poumons se consument de quelques nouvelles cellules noircies, Peter Kernel prépare son set. Kernel, c’est les routards du live, le groupe qu’on ne peut rater qu’en le faisant exprès ou à moins d’être complètement hermétique au art-punk. Toujours sur le trimard à faire la promo de PK ou de Camilla Sparksss, le side project électro-clash de Barbara Lehnhoff quand elle consent à troquer sa basse contre un clavier, le duo complète sa formation par un batteur qui change au gré des albums. On est en terrain connu, Aris Bassetti caché quelque part entre sa chemise à carreaux et ses cheveux fous plante les premiers accords, on se pose mentalement et on laisse la complicité musicale du duo nous porter là où ils veulent, mais rapidement ils prennent la mauvaise direction, celle de leur dernier album un peu mollasson. Le public s’échauffe mal, ça râle un chouilla, concertation est faite en live entre Aris et Barbara qui changent la donne en nous offrant le meilleur de leurs précédents albums et concluront sur Panico! This is Love. Parfait. Le vent a tourné, ça scande et ça tressaute sur les voix de faussets désaccordées de Kernel, qui peinent tellement dans les aigus pour notre plus grand bonheur. Ambiance lorraine, deux saucisses montent sur scène se trémousser en un lipsynch quasi parfait avant d’être rudement renvoyées à leurs choucroutes respectives par un videur en mal d’action. L’ambiance devient plus électrique, mais moins que les cheveux de Barbara qui, pour rattraper le fiasco de la sécu, descend de la scène tailler le bout de gras avec le public. Peter Kernel, c’est ça: une prod inégale à figure humaine, des acharnés du live qui s’enferment de temps à autres en studio d’enregistrement.

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On reprend notre souffle et de la bière, on débriefe avec humour et quelques potes tout en guettant discrètement le début du set de Disappears, motivés autant par l’envie de contredire la mollesse du dernier album que par l’inquiétude de perdre nos doigts à chaque inhalation de tabac. On file se mettre au tiède dans la chapelle dès les premiers beats du batteur dont la régularité infernale habillera le set d’une cadence de métronome qui ne fera pas regretter Steve Shelley, et on lève la tête sans la secouer vers Brian Case, seule figure charismatique et douée de mobilité perdue dans un groupe si flegmatique que Darwin leur aurait sans doute concédé une nouvelle classification de gastéropodes vertébrés. Le relais se fait bien, les accords sont dociles, le set est stable, bien campé mais indolent, à l’image de leurs dernières prods et de Jonathan Van Herik, cassé en deux sur sa guitare au point de presque coincer sa longue tignasse dans ses cordes. Attitude. On dodeline de la tête comme des bobbleheads mais sans jamais lever le pied. Les sursauts acoustiques et gymniques de Case — qui s’il on en retient sa capacité à étirer ses mâchoires devrait pouvoir s’enfiler easy le plus gros burrito du monde — peinent à nous sortir de la léthargie qui nous gagne malgré la qualité des morceaux, et c’est avec un soupçon de regrets et la ferme conviction que les psychotropes c’est mal (message préventif à l’intention des jeunes) que nous nous éclipsons un peu avant la fin du set reprendre un peu le froid (et un jus d’orange) pour finalement quitter dévotement le cadre pieux des Trinitaires, qu’on ne saurait trop recommander à quiconque souhaite se rapprocher de la divinité par la musique indé. Deo juvante.


Disappears - Era

La période de gloire n'aura pas duré bien longtemps. Il n'y a même pas un an, Disappears était encore sur toutes les lèvres lorsque que Steve Shelley, batteur de Sonic Youth, s'offrait une petite récréation au sein du groupe. Mais celui-ci rapidement reparti à ses petites affaires (le nouveau projet de son ami Lee Ranaldo), la bande de Chicago est aussitôt retournée dans le relatif anonymat qui était le sien. Pas de quoi les perturber pour autant.

Car Disappears a commencé à poser les premières pierres de son édifice sonore en 2008 et ce début de notoriété ne les a en aucun cas fait changer leur plan. SiPre Language pouvait laisser présager un léger adoucissement de leur identité bruitiste, recouverte alors d'une fine couche pop, l'EP Kone sorti en début d'année a rapidement remis les pendules à l'heure. Trois titres et trente minutes d'exploration sonique plus tard, on est sûr d'une chose : Disappears n'a absolument aucune intention d'attirer les foules mais cherche plutôt à appâter l'aventurier audacieux aux oreilles aguerries. Âmes sensibles s'abstenir.

Confirmation dès les premières secondes de Girl, la magistrale entrée en matière d'Era. Brûlot noise par excellence, le morceau a de quoi effrayer le clampin perdu sur cette terre sentant le chaos. Même lorsque ça devient groovy, ça flirte toujours avec le côté obscur de la force. Un groove lugubre, qui glace le dos et hérisse les poils (Weird House). Era se veut être une nouvelle ère, un nouveau commencement pour Disappears. Une nouvelle page qui se tourne. "A new house in a new town" répète infatigablement Brian Case sur le titre final, comme un symbole de cet état d'esprit. Mais si la rupture avec l'album précédent est indéniable, elle n'est pas non plus si nette que ça. Tous les ponts avec le passé n'ont pas été coupés, loin de là. On retrouve en effet sur Era des schémas que le groupe de Chicago exploite à merveille depuis ses débuts. Ultra en est l'incarnation parfaite avec ses inlassables répétitions, tant dans les boucles krautrock que dans les paroles ("If you go, I'll go"). Durant neuf minutes, le morceau monte inexorablement en tension, faisant resurgir les pensées les plus sombres et anxiogènes, soutenu par un chant monolithique. "A new house in the same town" serait sûrement une formule plus juste. Dans tous les cas, c'est un bien bel édifice.

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Tracklist

Disappears - Era (Kranky, 2013)

1. Girl
2. Power
3. Ultra
4. Era
5. Weird House
6. Elite Typical
7. New House


Disappears - Replicate

Il y a une vie après Sonic Youth, si discrète soit-elle. Le couple le plus célèbre du giron indépendant ayant décidé de jeter le bébé avec l'eau du bain, du moins pour le moment, et chacun vaquant à ses occupations - Thurston Moore, avec le récent Demolished Thoughts, retrouvant la foi en son nom propre et la gracilité pop tandis que sa désormais ex-femme, Kim Gordon, renoue avec les vertus de l'expérimentation tout en se lançant dans la mode par le biais de Surface to Air - les pointillés sont de rigueur lorsqu'il s'agit de dessiner un futur au groupe new-yorkais. Tout comme Lee Ranaldo - qui passe désormais le plus clair de son temps dans le sud-est français - Steve Shelley l'a bien compris et s'offre depuis plus d'un an une nouvelle jeunesse shoegaze au sein de Disappears en compagnie de Brian Case (chant, guitare), Jonathan Van Herik (guitare) et Damon Carruesco (basse). Si les deux précédents et dispensables LP des natifs de Chicago - Lux (2008) et Guider (2011) - s'étaient faits sans lui, il en retourne autrement du récent Pre Language paru à nouveau via Kranky. Et si l'on décèle sans peine la patte du maître, matte et fluide à la fois, inutile de préciser que le résultat est d'ores et déjà à la hauteur des attentes et d'une flatteuse réputation faite peu ou prou de "name dropping". Premiers éléments de réponse ci-après avec Replicate, morceau mis en image par Jonathan van Herik et David Thomas et extrait de Pre Language. 

Bien entouré de White Hills & Booze, Disappears se produira le 27 mars prochain à Glazart dans le cadre d'une septième soirée Bonnes Manières pour le moins attendue.

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