Endlings

Que restera-t-il de Deerhoof ? Une marotte musicale pour initié, le genre de groupe qui revient toujours en tête des listes d'influences, l'ideal-type du groupe indie DIY...Sans doute mais mieux encore car grâce à ses faiblesses, ses rendez-vous ratés, il a su préserver l'essentiel de qu'on attend d'un groupe de rock à savoir "cette insondable manière d’allumer le sourire chez chacun, d’épouser cette éternelle substance d’excitation gamine".
Le treizième album studio du groupe, paru l'an passé, avait été enregistré dans l'urgence au nouveau Mexique où son guitariste John Dieterich, comme Le Clésio, y a définitivement poser ses valises. C'est à Albuquerque donc, après s'être un temps amusé avec Jeremy Barnes (Neutral Milk Hotel), collaboré avec l'artiste Claire Cronin, qu'il a fait la rencontre de l'artiste noise Raven Chacon avec lequel il forme désormais Endlings et dont l'album est sorti le 12 mai via Sicksicksick / Lightning Feet. Pour l'occasion on vous offre en écoute, ci-après les réponses John et Raven à nos quelques questions importunes, un titre en écoute exclusive.

D’où venez-vous ?
Where do you come from?

Du Wisconsin et d’une réserve Navajo entre l’Arizona et le Nouveau Mexique. Le duo vient d’Albuquerque.

Wisconsin and Navajo Reservation between Arizona and New Mexico.  The duo comes from Albuquerque.

Où allez-vous ?
Where are you headed?

Pas si loin.

Not so far.


Pourquoi la musique ?
Why music?

Vraiment, je ne sais pas. Les sons et la musique nous traversent. Je crois réellement à ça. J’ai grandi avec beaucoup de musique autour de moi et il y a beaucoup de musiciens dans ma famille, mais je crois que la principale raison est que mon grand frère était passionné de musique. Je crois que je me suis dirigé vers ça parce que la musique a tendance à poser plus de questions qu’elle ne donne de réponses. Elle permet d’inventer des mondes, de détourner la conscience des gens, de se développer, etc. J’adore être dans la confusion et hors de ma zone de confort. Les musiciens peuvent soit décider quoi retenir de l’univers ou créer des situations où ces univers peuvent apparaître ou disparaître selon la volonté du musicien.

I honestly don’t know.  Sounds and music passes through.  I strongly believe that. I grew up with lots of music around and musical relatives, but I think the main reason is that my older brother was very serious about music.  I think I gravitated towards it because it tended to ask more questions than it answered.  Music allows you to invent worlds, hijack peoples’ consciousness, expand yourself, etc.  I am a fan of being confused and out of my depth.  Musicians either decide what to grab from the universe or create situations where they are conjured and retrieved by the musician.


Et si vous n’aviez pas fait de la musique ?
And if music wasn't your thing?

La musique jouerait toujours un rôle, parce que je  consacrerai probablement plus de temps à travailler dans les domaines de la vidéo ou de la sculpture/des installations. En grandissant je voulais devenir jouer de foot professionnel, et, le moment est arrivé où j’ai dû choisir entre consacre mon énergie sur le foot ou la musique, et j’ai juste décidé que la musique était plus importante pour moi et plus mystérieuse. C’est drôle parce que je me suis récemment remis à jouer au foot et maintenant le foot me semble tout aussi mystérieux et puissant à sa façon, et je trouve constamment des relations entre la manière dont le jeu fonctionne dans les deux univers. Mais, si j’avais de la discipline, j’essaierai de me diriger sur la voie pour devenir un écrivain de science fiction, ou devenir un sain ou un guérisseur.

 

Music would always play a role, because I would probably do more work in the fields of video or sculpture/installation.  I grew up wanting to be a professional soccer player, and there was a moment that I had to decide between focusing my energy on soccer or music, and I just decided that music was more important to me and more mysterious to me.  It’s funny because I have recently gotten back into playing soccer, and now soccer feels just as mysterious and powerful in its own way, and I am constantly finding relationships between the way play works in both worlds.  But, if I had the discipline, I would try to steer myself onto the path of becoming a writer of science fiction or becoming a holy/healer man.

Une épiphanie personnelle ?
An epiphany of yours?

Les épiphanies arrivent tout le temps. On apprend à voir les indices que l’univers essaie de vous laisser. La métaphore naturelle est partout. Ce n’est pas qu’elles prévoient l’avenir mais elles révèlent les absurdités et les contradictions de nos réalités partagées et de nos interactions. Les épiphanies arrivent tout le temps. Ce serait difficile d’en choisir une. Je suis toujours émerveillé par la créativité des gens qui m’entourent. Une épiphanie est à quel point une collaboration peut être beaucoup plus que la somme de ses parties. Ou peut-être est-ce un autre moyen de dire que les gens sont beaucoup plus profond que ce qu’ils montrent dans leur vie de tous les jours. On a la capacité à s’enseigner tellement de chose. Hier soir j’ai vu un concert de personne qui jouaient des œuvres de Pauline Oliveros et plein d’autres, ils étaient sous concentrés à improviser sur le peu de matériel dont ils disposaient, et ça m’a vraiment inspiré. La pièce de Pauline en particulier était si simple, un enfant aurait pu la faire, et un enfant pourrait en comprendre la portée aussi. Elle a trouvé un moyen de récolter les capacités humaines (parmi des gens très différents) qui est clair et intelligible, et j’ai trouvé ça très fort.

Epiphanies come all the time. One learns to see clues that the universe is trying to tell you. There is natural metaphor everywhere. It isn’t that they foretell the future but that they reveal the absurdities and contradictions of our shared realities and interactions.  Epiphanies come all the time.  It would be hard to pick one.  I am always amazed by the creativity of the people around me.  One epiphany is how collaboration can make up so much more than the sum of its parts.  Or maybe that’s just another way of saying that people are much deeper than we let on in our daily lives.  We have the capacity to teach each other so much.  I saw a concert last night of people playing pieces by Pauline Oliveros and many others, all focused on improvising with very limited materials, and I was really inspired by it.  Pauline’s piece in particular was just so simple, a child could do it, and a child could apprehend the power of it, as well.  She found of a way of harvesting human capacities (among people of all walks of life) that was clear and intelligible, and I found it very powerful.


Une révélation artistique?
Your artistic breakthrough?

Je n’ai jamais vraiment eu un moment qui s’est démarqué. C’est simplement une série ininterrompue de petites épiphanies qui m’ont construit.

I’ve never really had one moment that sticks out.  It’s just a series of continued little epiphanies that draw me along.


Y-a-t’il une vie après la mort artistique ?
Is there life after artistic death?

Je ne suis pas certain qu’il existe une chose telle que la mort artistique. Les gens arrêteront peut être de produire de l’art pour la consommation par autrui mais je ne définirai pas ça comme une mort artistique. Je ne suis même pas sûr de croire à une telle chose. Les gens travaille juste de la façon qui a du sens pour eux à un moment donné. Je trouve qu’on vit une période  intéressante en ce moment où l’art semble à la fois être totalement superflu et pourtant absolument vital afin de trouver une direction, et il y a quelque chose que je trouve exaltant là-dedans. C’est aussi destructeur par moment, mais cette tension peut être ce qui génère de nouvelles idées. Au-delà de l’art, il y a l’amour. L’amour pour les gens, les animaux, les lieux. L’art est seulement le moyen de converger vers les autres. Il n’y a pas de mort.

I’m not sure I think there is such a thing as artistic death.  People may stop producing art for consumption by others, but I wouldn’t describe that as artistic death.  I’m not sure I even believe in such a thing.  People just work in the way that makes sense to them at any given time.  I think we are in an interesting time right now where art feels at the same time totally superfluous and yet utterly vital in finding a way forward, and there’s something I find exhilarating about that.  It’s also crushing at times, but that tension can be the thing that generates new ideas. Beyond art there is love. Love for people, animals, and places. Art is merely the path to converge with others. There is no death.

Votre rituel avant de monter sur scène ?
Your pre-stage ritual?

En fait je n’en ai pas. Avant j’aimais répéter au moins une demi-heure avant de jouer mais dernièrement je préfère y aller à froid tout simplement parce que je trouve que la musique peut me surprendre et je peux la suivre dans des terrains surprenants plus facilement. J’ai un rituel d’après-scène où je veux être seul. Me promener. Ne pas parler.

I actually don’t have one.  I used to like to practice for at least a half an hour before playing, but I have preferred going out cold lately simply because I find the music can surprise me and I can follow it to surprising places more easily.  I have more of a post-stage ritual in where I want to be alone. Go on a walk. Not talk.

Avec qui aimerais-tu travailler (musique ou non) ?
Who would you work with (musically or not)?

Je n’ai pas vraiment d’idée de collaborateur fantasmé pour être honnête. J’aime travailler avec les gens, être surpris par eux, apprendre d’eux, etc. Je retiens toujours quelque chose d’une collaboration, que ce soit une nouvelle manière de penser la musique ou une compréhension un peu plus claire de ce qui fonctionne avec quelqu’un. Les collaborations sont devenues mon principal mode de fonctionnement maintenant. J’ai compris que nous, les humains, devions trouver un moyen d’être ensemble si nous devons survivre sur cette planète, donc quel est le meilleur moyen de commencer...

I don’t really have any pie in the sky collaborator ideas, to be honest.  I love working with people, being surprised by them, learning from them, etc. I always take something away from collaborating, whether it’s a new way of thinking about music or a slightly clearer understanding of what makes someone else click.  Collaboration has become my main mode of working at this point.  I figure we humans have to figure out a way to be together if we’re going to continue to survive on this planet, so what better way to start...


Quel serait le climax de ta carrière ?
What would be the climax of your career ?

J’espère ne jamais en avoir. Un climax infini !

I hope to never have one.  Prolonged climax!

Retour à l’enfance - quel conseil te donnerais-tu ?
Back to your childhood – what piece of advice would you give your young self?

Hmm… Apprendre plus de langues. Oui, apprendre plus de langues. Passer plus de temps avec les aïeuls.

Hmm...Learn more languages. Yes, learn more languages. Spend more time with elders.

Comment vous voyez-vous dans trente ans ?
How do you see yourself thirty years from now?

Assez vieux. J’espère un professeur pour de jeunes artistes.

Pretty old.  Hopefully as a teacher to young artists.

Comment voyez-vous votre musique évoluer ?
How do you see your music evolve ?

Elle n’évolue qu’à travers la collaboration. Apprendre de nouveaux outils peut aider à modifier le contenu et la forme mais contexte et concept évoluent en travaillant avec les autres. Continuer à fouiller dans beaucoup d’idées que j’ai déjà eues tout en continuant à découvrir de nouvelles choses. Une de mes plus grandes joies est de faire des choses que je ne comprends pas, travailler avec des gens que je ne comprends pas et fabriquer des choses que je ne comprends pas.

It only evolves through collaboration. Learning new tools can aid in altering content and form but context and concept evolve with making work with others.  Delving deeper into a lot of the ideas I’ve already had while continuing to discover new things.  One of my great joys is doing things that I don’t understand, working with people I don’t understand, making things I don’t understand.

 

Un plaisir coupable ou un trésor caché (musique ou non) ?
Your guilty pleasure or hidden treasure (musically or not)?

Un plaisir non-coupable est d’être forcé à écouter un seul disque sur de longues périodes. J’avais une voiture avec un lecteur cassette, et ma cassette d’Eric B et Rakim “Follow the Leader” s’est coincée et je n’ai écouté que cette cassette dans ma voiture pendant trois ans. Pareil, le diamant de ma platine s’est usé donc tout sonnait de façon horrible dessus sauf un album : Toots and the Maytals “Funky Kingston”, donc j’ai écouté cet album pendant plusieurs années. C’était génial. Il se trouve que ces deux disques sont incroyables, donc j’imagine que j’ai été chanceux.

One non-guilty pleasure I have is being forced to listen to one record only for long periods of time. I used to have a car with a tape deck, and my Eric B And Rakim cassette of “Follow the Leader” got stuck in the car, and I only listened to that cassette in the car for 3 years or something. Similarly, the needle got really bad on my record player, so everything sounded horrible on it except for one album: Toots and the Maytals’ “Funky Kingston” -- so I just listened to that album for several years. It was great. Those both happen to be incredible albums, so I guess I got lucky.

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Vidéo


Dieterich & Barnes - The Coral Casino

Derrière son esthétique d’avant-garde et son instrumentation contemporaine, la réunion de John Dieterich (Deerhoof) et de Jeremy Barnes (Neutral Milk Hotel) autour de onze morceaux enrichis par 70 ans d’improvisations jazz et rock hérite de l’essence du bop, celui qui a inspiré la beat generation, sa spontanéité savante et son dénis des règles. À lire au premier degré, à saisir dans la foulée de l’écoute comme on lirait un poème d’Allen Ginsberg, The Coral Casino se décompose en versets bruts, descriptifs et immédiats. C’est le résultat d’une construction qui passe par le chorus, par un bœuf entre deux musiciens aux personnalités convergentes mais caractérisées, et qui donnera naissance à trois pistes: Special Questions, Sandwild et The Frost Pocket. « First thought, best thought », le processus de création se poursuivra jusqu’à la conclusion de l’album.

De la beat generation, Dieterich & Barnes gardent aussi l’esprit libertaire et l’universalité, égarant, avec People Person, leur méharée dans le désert subsaharien sur un backbeat de cavalcade et des cordes qui auraient pu être grattées sur un krar éthiopien, entre oasis et faubourg érythréen. Le duo ramasse les influences comme on complète un puzzle, au gré des pièces que le hasard place dans la main, et en extrait des thèmes comme celui de Philae lands on Comet 67p_churyumov-gerasimenko, énoncé impitoyable qui rapproche les explorations spatiale et musicale sur un fond bebop relevé de synthétiseurs cosmiques et de saturations gutturales. Legs jazz oblige, la rythmique est l’élément accentué de l’écriture, celui qui soude entre eux les greffons stylistiques, et dont la discrétion ponctuelle permet d’apprécier la diversité des trames parcourues par D & B, à l’exemple de Parasol Gigante et son intro délicatement frottée ou de Brain Envy et ses saturations blues, entérinant l’idée d’un album jeté au gré des inspirations complices du tandem.

Audio

Dieterich & Barnes - The Coral Casino

Tracklist

Dieterich & Barnes - The Coral Casino (6 mai 2016, Living Music Duplication)
01. Out and About
02. Special Questions
03. Philae lands on Comet 67p_Churyumov-Gerasimenko
04. Mummers
05. People Person
06. Parasol Gigante
07. Sandwild
08. What
09. Brain Envy
10. The Frost Pocket
11. Sales Tan, Part 2


Deerhoof - La Isla Bonita

Deerhoof, paradigme de l’identité musicale de l’indé DIY. Après avoir traversé une double décennie de mélodies bordéliques, on ne serait pas loin du consensus et de l’exemple à suivre pour une génération de fac-similés trente- ou quadragénaires dont une bonne partie peine à se libérer de ses propres carcans une fois un ou deux albums plus ou moins bien établis. Mais Deerhoof ne représentent qu’eux-mêmes, et c’est déjà assez emblématique, et trop proche du mainstream pour leur faire l’affront de les ériger en modèles. Au gré de leurs sorties, les Californiens n’ont eu de cesse de bidouiller leurs formations, leurs influences et leurs compositions dans une quête absolue du renouvellement pour le renouvellement, sans cesse menacés par cet immuable péril qui nous colle la flippe à chaque release: on risque de se faire chier, lassés par une prise de risque qui devient logique, presque prévisible dans un panorama musical qui, aussi riche soit-il, érige la répétition et les ruptures rythmiques et mélodiques en apostolats de leur style inclassable. Pourtant, on y revient toujours, on est présents à chaque simple ou long, prêts à se faire un peu mal à la nostalgie, parce que la possibilité de se heurter à la déception éveille nos bêtes pulsions maso et qu’à moins d’avoir le cortex reptilien dans le cul, on est tous un peu comme ça. Et puis on aime que les autres se remettent en question pour nous. Surtout quand eux y arrivent.

Deerhoof a traversé les saisons et les courants musicaux armé d’une fausse désinvolture, d’un semblant de mépris pour son propre esthétisme, d’une certaine suffisance à l’égard du projet précédent, basculant avec une trompeuse facilité du noise au art rock, exsudant des références pop, free jazz, electronica, bossa nova, d’autres encore, travaillant la matière jusqu’à la négation, jusqu’à l’absorption de ses inspirations à l’instant T, dynamisant la no wave, se réappropriant le punk. En 2002, Reveille, qui porte le double flambeau d’une nouvelle formation et d’une nouvelle approche, fait décoller le groupe et ses albums suivants dans la stratosphère de l’inconstruction théâtrale, orchestrée… Étudiée ? Le DIY quoi, avec ses inégalités séduisantes, son approximation revendicatrice, sa géniale insouciance mais aussi cette petite saveur prétentieuse qui voudrait masquer la réalité : il y a en fait un paquet d’heures de boulot derrière tout ça, même si ça finit par être enregistré en deux jours dans le sous-sol de maman. C’est espiègle, ça frise l’outrage à l’adulescent qui squatte notre hippocampe calé pour l’éternité dans son sofa avec des potes et un pack de binouzes, et on en redemandera jusqu’à ce que six pieds de terre et une centaine de lombrics ne détachent définitivement notre corps impur de notre âme souillée par les pesantes conventions sociales. Pfiou.

deerhoof

2014. Deerhoof nous vend du rêve, une promesse liberté, ils nous amènent La Isla Bonita. Quel drôle de titre… À moins de chercher à capter une partie du public égaré de la Ciccone. C’est un album qui se veut ensoleillé et accessible, sans doute l’un des plus accessibles jamais produits par le quartet. Satomi, qui chante toujours comme une écolière, a complètement délaissé le japonais, épisodiquement présent dans les albums depuis Green Cosmos, pour farcir l’ambiance pseudo-tropicale d’un peu de melting-pot consensuel, intelligible et très ricain. Sans doute qu’ils ont passé de bonnes vacances et sont contents de nous le faire savoir. Mais les élargissements culturels perçus dans un titre pourtant sémantiquement clair s’arrêtent là. Ironique ? Évidemment, comme l’ensemble de l’album. Mirror Monster appuie ses accords doux et apaisants sur un texte fataliste et désabusé tandis que les lyrics de Paradise Girls éclatent le parangon machiste de la bimbo en monokini : ‘Girls who play the bass guitar / Girls who are smarts’. Oui, nous on écoute Deerhoof, on aime les meufs intellos, encore plus si elles jouent dans un groupe (chérie please, dépoussière ta gratte). Tiny Bubbles, derrière son intro americana et son esprit funky, distille une problématique punk sur la société de consommation et Doom est carrément une invitation à s’expatrier sur une ambiance qui ne tombe pas loin de ce que pourrait donner une troupe de mariachi qui auraient troqué leurs cuivres contre quelques cordes de plus. Allez, payons-nous un aller simple vers nulle part en dansant le merengue, c’est cool c’est frais.

En fait, La Isla Bonita est un album qui se lit bien, d’une traite et même plusieurs fois de suite, sans grosse surprise, pas même dans ce retour nostalgique à l’esthétique rock qui a fait leur succès et bâtit leur identité, délaissée un temps au profit de l’electronica du génial Breakup Song ou des expérimentations téméraires de Deerhoof vs. Evil. La Isla Bonita n’est pas un album de la prise de risque, c’est un album de la crise, du genre qui rassure en s’appuyant sur des valeurs et références accessibles et éprouvées. Big House Waltz pullule d’influences au charme aguicheur, c’est agréable, ça colle à l’époque sans être épique et Black Pitch flirte avec la sensiblerie en nous étouffant de chœurs câlinants. C’est un album cocon. Qu’on ne s’y trompe pas, Deerhoof n’y a toujours pas gagné une syntaxe musicale cohérente ou consensuelle, ils continuent à dominer la faune musicale contemporaine par leur appétit pour l’auto-dérision, l’ironie de répétition et l’absence de construction narrative, et des titres comme Mirror Monster, sans doute l’un des plus beaux morceaux du groupe, et Oh Bummer, qui conclut brillamment les neuf premiers tracks par son approche art rock, sont là pour nous rappeler que Deerhoof reste pleinement conscient de ses choix pendant une prod, et les assume. Au moins jusqu’à la prod suivante.

Audio

Tracklist

Deerhoof - La Isla Bonita (Clapping Music, 2014)

1. Paradise Girls
2. Mirror Monster
3. Doom
4. Last Fad
5. Tiny Bubbles
6. Exit Only
7. Big House Waltz
8. God 2
9. Black Pitch
10. Oh Bummer

la-isla-bonita


Deerhoof Vs Evil

deerhoof_vs_evil-deerhoof_480Bordel, mais quand est-ce que ça s'arrête les fêtes ? Pas moyen de se balader dans la rue sans croiser un Père Noël, l'œil goguenard, puant le Ricard et quémandant quelques piécettes. C'est pas le contraire normalement ? Impossible d'échapper à la pollution lumineuse de milliers de conifères vêtus pour l'occasion d'écharpes clignotantes et qui, comme d'habitude, finiront par encombrer les trottoirs la nouvelle année passée. Orgie de bouffe et de picole jusqu'au suicide prématuré du foie. Et que dire des enfants, ces gnomes étranges venus d'ailleurs, qui durant une période d'un mois vous font revivre un remake grandeur nature du Village des Damnés. Bordel, Deerhoof avait raison, le mal est parmi nous ! Juste le temps d'enfiler la combinaison de San Ku Kaï, de m'enfermer dans ma cabane casque sur les oreilles, celle d'Evil Dead, pas celle de Cabrel (quoique, ne sont-ce pas les mêmes ?) et me voilà fin prêt à lutter contre le pire mois de l'année.

Deerhoof aurait pu être la contraction de "dear oufs", mais finalement non. Ces joyeux drilles précurseurs d'une folk extrêmement noisy et d'expérimentations colorées, noyau dur d'un mouvement D.I.Y. space-pop et fers de lance du label ultra hype Kill Rock Star, se lancent à travers cet ultime album dans une croisade punitive contre le démon. C'est du moins ce qu'annonce le titre. Le quatuor le plus foufou de planète se balance bien de telles préoccupations, et travaille de mélodiques pop songs avec la démarche incisive d'un Sonic Youth. Bien que clairement plus accessible que The Runners Four ou Friend Opportunity, ce Vs Evil porte les stigmates d'une mutation entamée sur Offend Maggie : chansons plus courtes, moins d'artifices... Mais pas calmé pour autant, Deerhoof a la grandiloquence de s'offrir les services d'un orchestre de 25 musiciens, se libérant pour l'occasion de l'étreinte oppressante de leur étouffant label pour épouser celle de Polyvinyl, qui leur assurera une sortie K7 par l'intermédiaire de Joyful Noise. A quand la ressortie des bandes ?

deerhoof

Mais rassurez-vous, le combo de San Francisco ne s'est pas assagi pour autant. Et si un Qué Dorm, Només Somia tout en catalan fait fondre la neige devant ma porte de ses contours chaloupés, la guitare de ce saltimbanque de Dietrich touche son but sur Behold a Marvel in the Darkness. La voix doucereuse de cette chère Satomi Matsuzaki n'en rend ma chute que plus amère. Les ampoules papillonent sous les décharges électriques d'un Merry Barracks aussi tordu que massif. Staros à la rescousse ! Ce nouvel opus ne manque de rien, de ballades flamenco-kawaii (No One Asked to Dance) à de remarquables parades synthé-noise poppy (Super Duper Rescue Heads!). L'éclectisme est une nouvelle fois de rigueur, et on ne s'ennuie pas une seconde le long de ces trop courts douze titres qui composent ce nouvel effort. Alors, on se repasse inlassablement chaque piste, étudiant minutieusement l'imparable jeu de batterie de Greg Saunier sur Secret Mobilization, étourdissant jusqu'à l'implosion des tympans. On danse, sautille, s'enivre, tel un Bisounours sous Vicodin, cédant aux extases désuètes d'un Hey I Can tendrement addictif. Aussi joussif que de défoncer un Télétubbies à coups de batte. Un nouvel OVNI bourré d'idées, parfois dans le même morceau, qui font déjà de ce bel objet un candidat sérieux au palmarès des meilleurs albums de 2011.

Il est si bon de se plonger dans une œuvre si obsédante qu'elle en ferait oublier le reste. Mais qui sont ces étranges demi-êtres qui frappent à ma porte réclamant des cadeaux ? La dinde est prête ? Drop ! Renvoi au 22. Et un de moins ! Rarement martialité mélodique, songwriting écorché accouplé à un esprit débilitant ne m'avaient transporté avec béatitude. Une expérience onaniste inconnue à portée d'oreille. Ah, ça c'est vraiment dégueulasse.

Audio

Tracklist

Deerhoof Vs. Evil (ATP Recordings, 2011)

1. Qui Dorm, Només Somia
2. Behold a Marvel in the Darkness
3. The Merry Barracks
4. No One Asked to Dance
5. Let's Dance the Jet
6. Super Duper Rescue Heads!
7. Must Fight Current
8. Secret Mobilization
9. Hey I Can
10. C'Moon
11. I Did Crimes for You
12. Almost Everyone, Almost Always