RE(FLUX) 9

reflux

C’est la rentrée et ça se sent, toutes nos petites cigales ont chanté tout l’été et se bousculent maintenant pour atterrir en tête de gondole. Et parmi les divers consommables figurant dans les bacs de nos disquaires, quelques albums devraient nous durer au moins jusqu’à l’hiver…

Crocodiles – Crimes of Passion (Zoo music, 2013)

Bien entendu, nous n’échapperons pas à la fournée annuelle des californiens Crocodiles, dont le quatrième opus est éminemment jubilatoire. Un album plus lumineux (certainement dû au changement de chaine de production) mais également ouvertement plus varié (pop, shoegaze, rock psyché). Bonne pioche pour ceux décideraient de prolonger leurs vacances via l’autoroute du soleil.

Crystal Stilts – Nature Noire (Sacred Bones, 2013)

CrystalPour les accros du bitume et ceux à qui la grisaille manquait, il y aura toujours un petit coin d’ombre où se réfugier avec ce nouveaux Crystal Stilts, peut-être un brin en deçà des inestimables In love with Oblivion et surtout Alight of night, mais néanmoins au-dessus du lot dans le registre goth sous lsd. Le marriage inédit de la coldwave de Joy Division et le psychédélisme de Vanilla Fudge. Brillant!

 

 

TV Ghost – Disconnect (In the red, 2013)

TVTroisième signature chez In the red pour le combo de l’Indiana, TV Ghost, qui poursuit avec Disconnect sa course infernale entre bruit blanc et mélodies low-tempo. Une petite pépite post-punk dont on ressort sonné.

 

 

Nine Inch Nails – Hesitation Marks (Columbia Records, 2013)

ninSi en 2013 il semble devenu has-been d’écouter encore Nine Inch Nails, le one-man band de Trent Reznor ne semble pas l’entendre de cette oreille. Faisant abstraction des très décevants Year one et The Slip, Hesitation Marks se place dans la parfaite continuité de The Fragile, laissant l’auditeur se débattre entre sérénité et malaise. Un retour en grâce plus que bienvenu.

 

 

Tim Hecker – Virgins (Kranky, 2013)

virginsEst-il encore besoin de présenter l’artiste canadien Tim Hecker, éminence grise de l’ambient à la sauce harsh-noise, dont Virgins se nourri de l’essence à travers douze morceaux anthologiques et passionnément vibrants afin de former une orchestrale et ténébreuse partition.

 

 

Tracklist

1 – Crocodiles – She splits me up
2 – Crystal Stilts – Future Folklore
3 – TV Ghost – Stranger
4 – Nine Inch Nails – All time low
5 – Tim Hecker – Live Room


Crocodiles - Endless Flowers

A l’aube d’une nouvelle saison de l’émission de télé-réalité la plus populaire de France au sens pas noble du tout du terme, permettons nous une petite séquence "People". Le saviez-vous : Brandon Welchez, un des deux membres fondateurs de Crocodiles est marié avec Dee Dee Penny, leader des Dum Dum Girls, celles-là mêmes auteurs d’une des plus grandes escroqueries musicales de l’année dernière, le bien nommé Only In Dreams tant l’écoute de cet album apparaît en réalité comme une grande succession de pompages ratés dont Coming Down, salut irrévérencieux au sublimissime Fade Into You de Mazzy Star, est très certainement la pire incarnation. Le partage étant un lien fondamental du mariage, il semblerait malheureusement qu’elle soit parvenue à insuffler les mêmes élans négatifs au sein même de la dernière production de Crocodiles.

Et pourtant, d’entrée de jeu, le duo de San Diego nous met l’eau à la bouche nous livrant en guise d’apéritif un Endless Flowers, titre éponyme de ce nouvel opus, tout en maîtrise et austérité et surtout Sunday (Psychic Conversation #9), premier single et petite pépite noisy-pop fraîche comme une rencontre entre les Boo Radleys et 18 Wheeler. Deux morceaux dévoilés d’ailleurs avant la sortie prévue de l’album chez Fat Possum le 05 juin... Comme pour cacher la pauvreté des efforts à venir. A l’écoute de Sleep Forever, précédent LP, nous avions compris que nous étions en présence d’un groupe de milieu de tableau mais nous nous en accommodions plutôt bien tant l’immédiateté et le côté incandescent des compositions suffisaient à notre enthousiasme. Certes, nous sentions poindre une petite évolution par rapport à Summer Of Hate, premier essai du groupe, avec l’apparition de nappes de claviers vintage mais sans que cela n’altère l’immédiateté du propos. Mais voilà, à trop vouloir jouer dans la cour des grands, on finit par friser la relégation.

Car Crocodiles, au travers de cet album, pêche là où The Horrors avec Skying était parvenu à effectuer un coup de maître l’année dernière : assumer et mettre en exergue ses influences, étonner, raviver sans tomber dans la copie ou au pire dans le ridicule. Qu’il explore la piste du Glam-Rock (My Surfing Lucifer) ne parvenant au final qu’à singer Suede période Coming Up (exercice relevé d’ailleurs avec brio par The Horrors et son Monica Gems pour le coup vraiment endiablé) ou qu’il s’aventure dans des effets de style incongrus comme cette pseudo introduction bruitiste sur ce même morceau dont la caricature est renforcée par l’utilisation de la langue de Goethe, difficile de porter attention à ces compositions non seulement dénuées d’originalité mais de surcroît « sonnant comme mais en moins bien évidemment ». C’est Welcome Trouble (sic !!!) qui en est la plus parfaite illustration, tentant l’alliance du classicisme version Rolling Stones et du revival Brit-Pop, le résultat sonnant comme du Shed Seven mais période Let It Ride, après l’apogée du mouvement donc, à côté de la plaque en somme… Mais le comble du grotesque est quand même atteint avec No Black Clouds for Dee Dee (on y revient...), ritournelle Sébastiennesque sur laquelle vous pourrez aisément faire tourner les serviettes lors du prochain mariage d’un de vos (indé-)fectibles amis ou embrasser votre grand-tante au beau milieu de la farandole à l’occasion d’une réunion de famille. Décevant, frustrant même. Car lorsque le ton se veut plus direct et binaire comme sur Electric Death Song ou Dark Alleys, on retrouve en partie ce souffle décoiffant et cette morgue dénuée de fioritures qui leur sied au final le mieux. Comme un aveu de faiblesse, l’album s’achève sur You Are Unforgiven (pas si évident que ça qu’on y parvienne…) et ses cloches semblant sonner le glas de nos espérances vis-à-vis de ce groupe.

Crocodiles avait toutes les cartes en main pour marquer 2012 de son empreinte par le biais d’un EP empli de fraîcheur et de délectation immédiate que l’on aurait assurément pris plaisir à introduire régulièrement dans le lecteur cd de la voiture les jours de grand soleil. Au lieu de cela, il nous livre un album poussif qui risque au final de noyer les quelques réussites qu’il recèle dans l’oubli. « A vouloir plaire à tous les coups on finit un jour par avoir l’air chiqué chiqué »clamait notre chanteur moustachu favori. Dans le cas présent, on verserait presque une larme pour ces Crocodiles aux fleurs si artificielles.

Audio

Tracklist

Crocodiles - Endless Flowers (Fat Possum, 2012)

1.Endless Flowers
2.Sunday (Psychic Conversation #9)
3.No Black Clouds for Dee Dee
4.Electric Death Song
5.Hung Up On a Flower
6.My Surfing Lucifer
7.Dark Alleys
8.Bubblegum Trash
9.Welcome Trouble
10.You Are Forgiven


On y était - Crocodiles à Paris

crocodiles-2-c-alex-kacha

Photos © Alex Kacha

Crocodiles, Canal+, Saint-Denis, 22 février 2011

Le néon du Franprix éclaire froidement le trottoir sale. Des gens attendent un improbable bus pendant que les voitures se roulent sur les jantes en klaxonnant. Des gamins s'insultent dans une langue inconnue. Au-dessus de nos têtes, des immeubles s'élancent sans fin vers un ciel couleur macadam. La Porte de la Chapelle un mardi soir à 19h, c'est pas vraiment bucolique. Pour atteindre le studio 104, il faut encore passer sous le périph', marcher le long de trottoirs sales éclairés par la lumière glauque d'un unique néon. Et puis la Plaine-Saint-Denis, c'est pas Hollywood. De grands hangars vides, des voitures abandonnées et pas l'ombre d'un candidat de télé-réalité. Il fait nuit, il fait froid, et on est au bout du monde.
Pourtant, dans le hall du studio, qui accueille une partie des plateaux de Canal+, branchés et jeunes hipsters bien coiffés se pressent à l'accueil. Ce soir, les Crocodiles se sont échappés de leur Californie natale pour venir enregistrer quelques morceaux - huit - en live pour l'Album de la Semaine. Pour rendre justice au groupe, qui avait fait les frais du favoritisme de Benoît dans un récent Son de la semaine, j'ai décidé de faire aussi le voyage. Y'a pas de petits fours mais c'est gratuit.
crocodiles-3-c-alex-kachaForcément, un concert pour la télé, c'est un peu spécial. Avant que le groupe arrive, il faut d'abord applaudir pendant au moins deux heures d'affilée en hurlant devant une scène vide pour que les monteurs disposent de suffisamment de plans du public faussement hystérique. Le plateau est un monde merveilleux où l'on applaudit sagement quand on nous le demande sans se plaindre des projecteurs qui brûlent nos rétines et nos joues. Personne ne pipe, car les conditions sont idéales : nous ne sommes qu'une soixantaine et le son sera parfait.
Intérieur jour, foule en délire, tournez ! Sur scène, le duo de San Diego tourne à cinq et à toute vitesse. Les deux membres du groupe originel, Brandon Welchez et Charles Rowell, sont reconnaissables à leurs lunettes noires et à leur énergie saccadée - merci la cocaïne. Le chanteur, qui ressemble un peu à une sorte de version californienne d'un BB Brunes, use et abuse avec brio de la réverb', et sa voix s'ajoute naturellement aux nappes de Farfisa (je rêve de me réincarner en Farfisa, vous savez) envoyées par sa petite collègue. Le guitariste brode par-dessus des solos psychédéliques tandis que la batteuse et le bassiste avancent droit devant sans s'arrêter. Stereogum ne s'était pas trompé en décrivant le groupe comme « The Velvet Underground qui chanterait Jesus and Mary Chain ». Sans s'interrompre une seconde, le quintette enchaîne les meilleurs titres de son deuxième album, Sleep Forever, paru récemment sur Fat Possum Records, dont l'étonnant Mirrors qui, sur l'opus, faisait penser à Best Coast, mais s'avère beaucoup plus puissant en live.  Petit à petit, on oublie les caméras et on se sent décoller, nos corps se secouant dans la non-intimité des projecteurs. Stoned to death, notre Brandon danse comme Jim Morrison, pousse des cris qui résonnent dans un écho interminable et vise le public avec un flingue imaginaire. Bang, bang, nous sommes tous touchés par la musique. Au milieu des dizaines de groupes de néo-shoegaze chiants, Crocodiles a su se démarquer grâce à ses mélodies presque pop enrobées sans concession dans de multiples couches d'électricité vrombissante. L'harmonie de la voix est charmeuse et implacable, le set hyper carré et le jeu de scène du leader envoûtant. Pas de doute, les Crocodiles sont prêts à venir planter leurs dents sur les scènes du monde entier. D'ailleurs, dans un mois pile, ils joueront en première partie de White Lies à la Cigale. Ils vous en coûtera une trentaine d'euros, certes, mais le coin sera plus fréquentable.


Crocodiles – Summer of Hate (Fat Possum records)

crocodilescdcover

Il y a des détails de l’histoire de la musique qui rapprochent des générations : ici, l’évènement fondateur est sûrement l’improbable rencontre musicale entre un jeune illuminé charismatique (Charles Manson) et une popstar à la dérive (D Wilson des beach boys). En effet, le titre du cd de Crocodiles (Summer of hate) est en tout point semblable à celui utilisé pour une compilation regroupant les sessions d’enregistrements datés de l’été 67 ayant débouché sur le premier album de Manson (Lie : the love and terror cult). L’anecdote tient dans le fait que cet album contient une chanson (Cease to exist) qui appartenait auparavant au répertoire des Beach Boys dans un format quelque peu différent.
A défaut de pouvoir rejouer la scène dans toute sa consistance (et son surréalisme), Crocodiles nous ressert le précepte post moderne : « quand les prémodernes se reposaient sur la tradition et les modernes sur l’avenir , les postmodernes auraient les pieds dans le vide. ». Dixit leur biographie les sources d’inspirations sont l’aliénation et la frustration que des adolescents peuvent éprouvés quand ils séjournent trop longtemps dans une ville dortoir. Musicalement cela donnerait (toujours selon leur biographie) un mélange entre le Velvet Underground et Jesus and Mary Chain ; encore un grand vide.
A titre personnel j’accorde une valeur marginale à ce genre d’emballage commercial d’un groupe de rock. Ce cd est avant tout un bon disque de power pop nostalgique d’une époque où Spectrum, Drop Nineteens ou Sonic Youth brillait en affichant déjà les mêmes aspirations (sortir d’un quotidien morose). Pensez grands espaces, recherche sonique et psychédelisme…

Nicolas

AUDIO

Crocodiles - Summer Of Hate

TRACKLIST

Crocodiles – Summer of Hate (Fat Possum)

01. Screaming Chrome
02. I Wanna Kill
03. Soft Skull (In My Room)
04. Here Comes The Sky
05. Refuse Angels
06. Flash Of Light
07. Sleeping With The Lord
08. Summer Of Hate
09. Young Drugs