Deerhoof - La Isla Bonita

Deerhoof, paradigme de l’identité musicale de l’indé DIY. Après avoir traversé une double décennie de mélodies bordéliques, on ne serait pas loin du consensus et de l’exemple à suivre pour une génération de fac-similés trente- ou quadragénaires dont une bonne partie peine à se libérer de ses propres carcans une fois un ou deux albums plus ou moins bien établis. Mais Deerhoof ne représentent qu’eux-mêmes, et c’est déjà assez emblématique, et trop proche du mainstream pour leur faire l’affront de les ériger en modèles. Au gré de leurs sorties, les Californiens n’ont eu de cesse de bidouiller leurs formations, leurs influences et leurs compositions dans une quête absolue du renouvellement pour le renouvellement, sans cesse menacés par cet immuable péril qui nous colle la flippe à chaque release: on risque de se faire chier, lassés par une prise de risque qui devient logique, presque prévisible dans un panorama musical qui, aussi riche soit-il, érige la répétition et les ruptures rythmiques et mélodiques en apostolats de leur style inclassable. Pourtant, on y revient toujours, on est présents à chaque simple ou long, prêts à se faire un peu mal à la nostalgie, parce que la possibilité de se heurter à la déception éveille nos bêtes pulsions maso et qu’à moins d’avoir le cortex reptilien dans le cul, on est tous un peu comme ça. Et puis on aime que les autres se remettent en question pour nous. Surtout quand eux y arrivent.

Deerhoof a traversé les saisons et les courants musicaux armé d’une fausse désinvolture, d’un semblant de mépris pour son propre esthétisme, d’une certaine suffisance à l’égard du projet précédent, basculant avec une trompeuse facilité du noise au art rock, exsudant des références pop, free jazz, electronica, bossa nova, d’autres encore, travaillant la matière jusqu’à la négation, jusqu’à l’absorption de ses inspirations à l’instant T, dynamisant la no wave, se réappropriant le punk. En 2002, Reveille, qui porte le double flambeau d’une nouvelle formation et d’une nouvelle approche, fait décoller le groupe et ses albums suivants dans la stratosphère de l’inconstruction théâtrale, orchestrée… Étudiée ? Le DIY quoi, avec ses inégalités séduisantes, son approximation revendicatrice, sa géniale insouciance mais aussi cette petite saveur prétentieuse qui voudrait masquer la réalité : il y a en fait un paquet d’heures de boulot derrière tout ça, même si ça finit par être enregistré en deux jours dans le sous-sol de maman. C’est espiègle, ça frise l’outrage à l’adulescent qui squatte notre hippocampe calé pour l’éternité dans son sofa avec des potes et un pack de binouzes, et on en redemandera jusqu’à ce que six pieds de terre et une centaine de lombrics ne détachent définitivement notre corps impur de notre âme souillée par les pesantes conventions sociales. Pfiou.

deerhoof

2014. Deerhoof nous vend du rêve, une promesse liberté, ils nous amènent La Isla Bonita. Quel drôle de titre… À moins de chercher à capter une partie du public égaré de la Ciccone. C’est un album qui se veut ensoleillé et accessible, sans doute l’un des plus accessibles jamais produits par le quartet. Satomi, qui chante toujours comme une écolière, a complètement délaissé le japonais, épisodiquement présent dans les albums depuis Green Cosmos, pour farcir l’ambiance pseudo-tropicale d’un peu de melting-pot consensuel, intelligible et très ricain. Sans doute qu’ils ont passé de bonnes vacances et sont contents de nous le faire savoir. Mais les élargissements culturels perçus dans un titre pourtant sémantiquement clair s’arrêtent là. Ironique ? Évidemment, comme l’ensemble de l’album. Mirror Monster appuie ses accords doux et apaisants sur un texte fataliste et désabusé tandis que les lyrics de Paradise Girls éclatent le parangon machiste de la bimbo en monokini : ‘Girls who play the bass guitar / Girls who are smarts’. Oui, nous on écoute Deerhoof, on aime les meufs intellos, encore plus si elles jouent dans un groupe (chérie please, dépoussière ta gratte). Tiny Bubbles, derrière son intro americana et son esprit funky, distille une problématique punk sur la société de consommation et Doom est carrément une invitation à s’expatrier sur une ambiance qui ne tombe pas loin de ce que pourrait donner une troupe de mariachi qui auraient troqué leurs cuivres contre quelques cordes de plus. Allez, payons-nous un aller simple vers nulle part en dansant le merengue, c’est cool c’est frais.

En fait, La Isla Bonita est un album qui se lit bien, d’une traite et même plusieurs fois de suite, sans grosse surprise, pas même dans ce retour nostalgique à l’esthétique rock qui a fait leur succès et bâtit leur identité, délaissée un temps au profit de l’electronica du génial Breakup Song ou des expérimentations téméraires de Deerhoof vs. Evil. La Isla Bonita n’est pas un album de la prise de risque, c’est un album de la crise, du genre qui rassure en s’appuyant sur des valeurs et références accessibles et éprouvées. Big House Waltz pullule d’influences au charme aguicheur, c’est agréable, ça colle à l’époque sans être épique et Black Pitch flirte avec la sensiblerie en nous étouffant de chœurs câlinants. C’est un album cocon. Qu’on ne s’y trompe pas, Deerhoof n’y a toujours pas gagné une syntaxe musicale cohérente ou consensuelle, ils continuent à dominer la faune musicale contemporaine par leur appétit pour l’auto-dérision, l’ironie de répétition et l’absence de construction narrative, et des titres comme Mirror Monster, sans doute l’un des plus beaux morceaux du groupe, et Oh Bummer, qui conclut brillamment les neuf premiers tracks par son approche art rock, sont là pour nous rappeler que Deerhoof reste pleinement conscient de ses choix pendant une prod, et les assume. Au moins jusqu’à la prod suivante.

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Tracklist

Deerhoof - La Isla Bonita (Clapping Music, 2014)

1. Paradise Girls
2. Mirror Monster
3. Doom
4. Last Fad
5. Tiny Bubbles
6. Exit Only
7. Big House Waltz
8. God 2
9. Black Pitch
10. Oh Bummer

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Orval Carlos Sibelius - Super Forma

Est-il acceptable à notre époque de rendre une chronique musicale avec près d'un mois de retard ? Certes non car désormais le temps presse, tout va désormais plus vite, tout va désormais si vite. Cependant, par-delà les excuses, bien légitimes, que j'adresse à mon employeur adoré, je tiens, sans pour autant chercher à me disculper, à légitimer quelque peu cet écart calendaire. Ce retard est en très grande partie imputable à cette œuvre avec laquelle je me suis de prime abord innocemment et gentiment acoquiné jusqu'à ce que les liens nous unissant tournent littéralement à l'obsession. Car accepter de pénétrer dans les entrailles de Super Forma, nouveau super (long) format d'Orval Carlos Sibelius revient à renoncer à toute vision simpliste de l'analyse critique, le principal questionnement n'étant plus de se demander si nous sommes en présence d'un bon ou d’un mauvais disque mais bien d’une œuvre majeure ou d’une œuvre indispensable. Et vous m’accorderez aisément que ce genre d’interrogations, si rare et si précieuse, est susceptible de perturber au plus haut point n’importe quel véritable amoureux du quatrième art partageant la vision de l’ami Friedrich qui affirmait il y a déjà bien plus d’un siècle que sans la musique, la vie serait une erreur.

Car le temps devient une notion somme toute relative à l’écoute de ce nouvel essai d’Axel Monneau composé sous ce nom si hétéroclite qu'il en devient révélateur. En effet, ce qui le rend si particulier, c'est qu'il parvient à rendre atemporelle une musique composée à tous les temps. Œuvre certes kaléidoscopique puisant ses racines à la source du plus pur psychédélisme sixties, cet opus n'en dévoile pas moins peu à peu une problématique bien plus riche et complexe qu'elle n'y paraît. Si ce phénomène décidément bien à la Mods tendant à lorgner respectueusement du côté des illustres aînés ne peut être ici occulté, la force de Super Forma est d'y ajouter un bon quintal d'audace et d'ingéniosité lui permettant non pas de réécrire l'Histoire mais d'y ajouter un nouveau chapitre. Dans un genre similaire, si nous avions pu récemment trouver plaisant l'essai de Jacco Gardner, force est de constater qu'après s'être délecté de Super Forma, le Cabinet of Curiosities du Flying Dutchman, nous paraissant soudainement on ne peut plus prévisible, semble désormais voler au ras des tulipes.

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Si Sonho de Songes, tel un rêve éveillé, annonce de la plus belle des manières la Chevauchée Nocturne et le Lever de Soleil, la suite n'en sera que plus somptueuse, cultivant ce sentiment de clair-obscur où tour à tour, ombres célestes et lumineuses fulgurances viendront s'entremêler en plein cœur de ce road-movie sans âge. De cinéma, il est d'ailleurs question tant Super Forma, au gré des écoutes, nous invite à mettre en image nos propres obsessions comme sur Super Data, instrumental d'un classicisme renversant lorgnant du côté d'Ennio Morricone et François Deroubaix, ravivant toute cette filmographie d'Henri Verneuil et autre José Giovanni ayant bercé notre enfance. Projectionniste de profession, Axel Monneau parvient ainsi à mélanger les arts avec justesse et à-propos. Et les époques également. En témoigne le majestueux Spinning Round et sa pop psychédélique diablement moderne, flirt improbable, excusez du peu, entre John Cunningham et The New Lines sous l'oeil approbateur de Blur en pleine session d'enregistrement au Maroc de Think Tank (laboratoire d'idées, tiens tiens...). Et que dire de Desintegração jonglant avec les folies douces de Kevin Ayers et Steve Marriott et la virtuosité des Byrds tandis qu'Asteroids, météore à tendance surf-rock de moins de trois minutes dans la plus pure tradition West Coast invite les fantômes des Trashmen en plein film de Georges Lautner. Nulle question de se fâcher, bien au contraire. Et le jeu des émotions ne cesse de s'accélérer, du délicat et calme Bells sorti tout droit des White Christmas Sessions des Beach Boys avec son orchestration subtile et ses jeux de voix savamment distillés en passant par le dantesque et luxueux final d'Archipel Celesta pas très loin des dernières expérimentations des copains de label Yeti Lane, ici, tout n'est que volupté. Nous tremblons d'inquiétude à l'écoute de Calufon, sépulcrale ritournelle puis frissonnons de bonheur dès l'entame de Good Remake, morceau doux et sucré comme une rencontre entre Teenage Fanclub et les Posies, à ériger au rang de classique pop doté d'un sens mélodique si évident et familier. Ce genre de morceau vous ramenant à la vie, cette vie faite de ces si rares moments où la béatitude l'emporte sur les vicissitudes. Les quinze minutes de Burundi, dernière destination offerte, clôturent entre traditionalisme et expérimentations modernes ce fabuleux voyage empli de terres inconnues jalonnées d'endroits pourtant si familiers, parfaite synthèse d'un artiste capable de nous offrir la plus trépidante des aventures dans le confort le plus sécurisant.

Odyssée musicale à tiroirs ne révélant ses merveilles que par infimes touches écoute après écoute, Super Forma s'inscrit donc dans cette lignée des disques rares, ceux-là mêmes générant l'envie de les partager avec nos plus proches amis tout en ayant le regret de ne pouvoir les garder pour nous seuls. Clapping Music, après The Echo Show de Yeti Lane l'année dernière, sort donc sa seconde merveille absolument inclassable... et donc indispensable. Ces œuvres riches s'appuyant sereinement sur le passé et le présent pour mieux envisager le futur. Ne cherchez plus le vrai renouveau de la scène française, il éclate enfin au grand jour, discret et talentueux, originel et original, la marque des (super) grands.

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Tracklist

Orval Carlos Sibelius - Super Forma (Clapping Music, 2013)

1. Sonho De Songes
2. Desintegração
3. Asteroids
4. Spinning Round
5. Super Data
6. Bells
7. Archipel celesta
8. Cafuron
9. Huong
10. Good Remake
11. Burundi


Egyptology - The Skies

clap034_1440Si l'on est assidu à l'heure de les filmer (voir ici et ), on n'a jamais mentionné jusqu'à présent le potentiel visuel et hallucinatoire du trio parisien Egyptology. Il aura fallu la sortie aujourd'hui de The Skies EP, un an après le LP du même nom et toujours via la doublette Clapping Music et Desire Records - pour l'édition vinyle -, accompagné d'un premier clip réalisé par le studio Mass Confusion, pour prendre acte de la synchronie quasi immédiate entre images psyché lo-fi et embardées synthétiques, tourbillonnant au pied des pyramides mentales telles des tempêtes de sable analogique. L'EP est l'occasion idoine de quelques prismes déformants, à découvrir ci-après et signés Crackboy, Principles of Geometry, Bitchin Bajas et Yeti Lane.

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Vidéo

https://vimeo.com/61728066

Tracklist

Egyptology - The Skies EP (Clapping Music / Desire Records, 10 juin 2013)

A1. The Skies (album version)
A2. The Skies (Crackboy remix)
A3. The Skies (Principles of Geometry remix)
B1. The Skies (video version)
B2. The Skies (baja imperial mixxx by Bitchin Bajas)
B3. The Skies (Yeti Lane remix)


On y était - RICKY HOLLYWOOD et YETI LANE à La Maroquinerie

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RICKY HOLLYWOOD et YETI LANE, Gonzaï XIV, La Maroquinerie, le 12 avril 2013

L’objectif d’Hartzine était à La Maroquinerie le 12 avril dernier, à l'occasion des concerts de RICKY HOLLYWOOD (FR) et de YETI LANE (Clapping Music / FR) dans le cadre de la soirée Gonzaï XIV.

 

Vidéos


Mixtape : Reveille

visuel mixtape hartzineSi l'on a déjà fait écho au prochain LP de ReveilleBroken Machine, qui sortira en juin prochain sur Clapping Music, notamment via l’entraînant morceau Long Distance Runner (lire), on ne s'est pas fait prier pour demander à Lisa Duroux et François Virot de confectionner une mixtape en forme de bande-son idéale pour aligner les quenelles. Au programme et dans l'ordre d’apparition, Gammy Bird, tout nouveau projet de Dean Spencer d'House of John PlayerHalo Halo, groupe londonien avec qui Reveille part en tournée fin juin et dont le guitariste joue de la batterie dans Trash Kit, la méconnue Billie Holiday, Liz Phair avec une chanson extraite du documentaire Dirty Girls (voir), The Curtains ou Chris Cohen - au choix -, Alligator, dans lequel on retrouve Lisa Duroux et Elizabeth Hargrett avec François Virot à la production, Ned, inoxydable vétéran de la scène lyonnaise, Hopopop, stéphanois de Pak, encore Liz Phair - parce que voilà -, Orval Carlos Sibelius, voisin du label Clapping et dont le LP Super Forma est imminent, et, en guise de véhémente conclusion, Frustros, sorte de all start band de punks lyonnais fan de Sonic Youth dixit François Virot. À écouter et télécharger.

Mixtape

01. Gammy Bird - Ferris Wheel (demo)
02. Halo Halo - Manananggal
03. Billie Holiday - I Must Have That Man
04. Liz Phair - Flower
05. The Curtains - Go Lucky
06. Alligator - Long Distance Runner (rough mix)
07. Ned - Bob Denard
08. Hopopop - Psychautisme
09. Liz Phair - Batmobile
10. Orval Carlos Sibelius - Spinning Round
11. Frustros - Paralysé


Reveille - Long Distance Runner

Après un remarqué EP 7" en (bonne) compagnie de Chris Cohen, paru en septembre dernier sur Clapping Music et distillant l'impeccable Circle Scenario en face B du Monad de l'ex-The Curtains, le duo Reveille sonne une bonne fois pour toute l'heure du retour discographique - après l'encensé Time and Death (Clapping Music, novembre 2010) - avec un LP annoncé... dans le courant de l'année 2013 - pour être large. Long Distance Runner, premier extrait de ce dernier, en révèle un avant-goût plus que flatteur, Lisa Duroux et François Virot dégoisant avec toujours autant d'intensité et de fraîcheur une sonate brinquebalante mâtinée d'influences nineties. Après les baffes psyché-pop prévues pour mai et la sortie de Super Forma d'Orval Carlos Sibelius, Clapping s'apprête à distribuer quelques bons uppercuts power-pop à qui mieux mieux.

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Yeti Lane - The Echo Show

Le CD avait engendré cette évolution, le MP3 est venu la confirmer : notre approche de l’écoute d’un album a bien évolué depuis vingt ans. On s’attache désormais plus à la « 9 » ou la « 4 » qu’à une œuvre musicale dans son intégralité ; il demande moins d’effort d’avoir un petit coup de cœur de quatre minutes écoutable jusqu’à satiété que de prendre le temps d’essayer de comprendre et d’apprécier la logique et les rouages d’un opus. Culture du plaisir immédiat en minimisant les efforts, certes… Allez, mettez moi une frite avec mon cheeseburger… L’industrie du disque ne s’y trompe pas en formatant des albums programmés à nous faire réagir au bon moment sur le ou les morceaux qui marcheront plutôt que de promouvoir l’œuvre d’un artiste dans sa globalité (« Inclus le titre machin ou le single bidule », peut-on bien souvent lire en garantie ultime de l’acquisition d’un disque...).

Mais, Dieu merci, parviennent de temps à autre à nos oreilles des disques qui sentent bon le sillon, qui se veulent profondément honnêtes et sincères, évitant la tentative de percée commerciale au travers d’un hit formaté pour les radios en seconde position. The Echo Show, second album de Yeti Lane, dont la sortie chez Clapping Music est prévue le 7 mars, fait indéniablement partie de cette veine. Car ici, il vous faudra plusieurs écoutes attentives afin de commencer à dissocier les différents morceaux, l’agencement méthodique des différentes pièces intelligemment mis en place par Ben Pleng et Charlie B nous poussant à aimer cet album de prime abord dans son intégralité, sans restriction aucune. Treize morceaux, donc, dont quatre petits instrumentaux savamment distillés en plein cœur de cette épopée musicale.

Car entamer l’écoute de The Echo Show, c’est avant tout accepter une invitation au voyage où tout n'est qu'ordre et beauté. Ordre jusqu’à la référence à Kraftwerk dans la pochette rappelant un autre voyage entrepris celui-là à travers l’Europe, mais surtout par l’utilisation quasi-constante de la musique synthétique. Beauté générée par l’ajout à cette base organique de cette guitare flamboyante plus ou moins puissante en fonction des différentes émotions véhiculées au sein même des morceaux. De l’ascensionnel et inaugural Analog Wheel affichant sa progression sur près de huit minutes dantesques puis ensoleillées, en passant par le sublime morceau éponyme The Echo Show, tout en fluidité et nuance, jusqu’à l’apocalyptique Faded Spectrum, judicieusement placé en fin d’album, Yeti Lane ne recule devant aucun effet pour donner corps à ses mélodies les plus entraînantes sans jamais jouer la carte de la surenchère mais bien celle de la complémentarité. Le travail des deux comparses n’est pas sans nous rappeler celui des Californiens de Grandaddy, derniers acteurs en date du mouvement space rock dont le duo, jusque dans les intonations de voix aériennes et spleenétiques de Ben Pleng, semble être l’héritier tout désigné. La beauté mélancolique de morceaux comme Dead Tired ou encore Sparkling Sunbeam (ce dernier bénéficiant de l’apport de la chaleureuse voix de David-Ivar Herman Dune) renforce cette impression et nous redonne foi en cette voie musicale orpheline de représentants phares depuis la séparation de la bande à Jason Lytle en 2006.

Yeti Lane élève la musique au rang de science pour nous proposer une  fiction faite de lumière et d’obscurité, de doux rêves et de cruelles réalités. Vous venez d’entrer dans une nouvelle dimension où chaque élément matériel apporte son lot émotionnel. Comme l’autre grand disque « cosmique » de ce début d’année, le All That We See And Seem de The New Lines (le morceau Strange Call tutoyant d’ailleurs les mêmes hauteurs stratosphériques que le groupe de Hewson Chen), The Echo Show mérite une attention tout particulière. Mais cette œuvre sait rendre avec plus ou moins de calme à qui veut bien lui porter de l’intérêt cette impression de luxe et de volupté. Aucun doute possible, c'est à vous que revient le pouvoir d’entreprendre cette chasse aux trésors insoupçonnés.

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Yeti Lane - The Echo Show

Tracklist

Yeti Lane - The Echo Show (Clapping Music/Sonic Cathedral, 2012)

1. Analog Wheel
2. The Echo Show
3. Warning Sensation
4. -
5. Logic Winds
6. Strange Call
7. - -
8. Alba
9. - - -
10. Dead Tired
11. Sparkling Sunbeam
12. Faded Spectrum
13. - - - -


Orval Carlos Sibelius - Recovery Tapes

Dépassons ensemble l'obstacle du nom de l'artiste, si vous le voulez bien. Je sais, ça sonne bizarre et vous devez imaginer un chanteur de folk chilienne à tendance hippie. Moi pareil, j'avoue que sur la liste du mois des artistes à découvrir, j'aurais eu vite fait d'appuyer sur next. Mais ma déontologie est indéfectible et vous me remercierez bientôt. Car ces Recovery Tapes bidouillées sur un quatre pistes et presque entièrement jouées par le pas du tout chilien Orval Carlos Sibelius sont tout simplement un petit bijou. Ou plutôt un petit caillou précieux.

Pour l'origine, dévoilons tout de suite la véritable identité de ce monsieur à l'allure chafouine. Connu pour certains sous son autre pseudo, Snark, sous lequel il a sorti quelques EP d’expérimentations électroniques, Axel Monneau a exercé ses talents dans le très estimé projet Centenaire. Poulain de l'écurie Clapping Music (lire), et en attendant un "vrai" album, qui devrait voir le jour début 2012, voilà de quoi nous ouvrir l’appétit. Recovery Tapes, sorti le 21 septembre dernier, ce sont dix titres dévastateurs, urgents et sincères pour se remettre d'une rentrée trop rapide, d'une crève pré-hivernale ou d'une rupture douloureuse. Perles pop qui restent en tête longtemps, le peu n'est pas l'ennemi du bien pour ce musicien arrangeur de talent. Que les énergumènes qui ne jurent que par Garage Band aillent se rhabiller. Orval tricote une pop légère, habile et regorgeant de trouvailles sonores. On l'imagine fouillant dans un bric à brac d'instruments délirants, à la recherche du son qui va donner ce ton désuet et lumineux qui accroche avec une facilité déconcertante. Déclarations punk express avec King Caju ou Invisible, odes douces-amères à celle qui n'a pas voulu l’épouser, First Book of Songes et Recovery Days instillent une mélancolie chamallow, avant que Sufflamen Bursa et Under The Carrot Sky ne nous emmènent faire un petit road trip en Amérique du Sud, et tiens, pourquoi pas au Chili ? Car oui, avec ce son de guitare bien sec et ces chœurs lointains, on s'en rapproche sans s'en rendre compte. La folk psyché du néo-hippie christique Devendra Banhart se dilue dans ce glorieux feu de joie d'une quinzaine de minutes. On croisera aussi Sebadoh sur Alihyde, référence ultime du moment, mais jamais aussi justement célébrée que dans ces deux minutes trente-quatre secondes.

Allez, il paraît que les nineties reviennent... Mais qui s'en soucie en vrai ? Certainement pas Orval Carlos Sibelius, qui nous livre une belle promesse, aussi brève qu'efficace, celle d'une guérison totale et heureuse (à découvrir ci-dessous en streaming). On guettera avec impatience la sortie de l'album.

Pour avoir la chance de gagner un exemplaire de ce disque, cliquez par .

Audio

Tracklist

Orval Carlos Sibelius - Recovery Tapes (Clapping Music, 2011)

Side 1
01. I Don't Want a Baby
02. First Booke of Songes
03. King Caju
04. Recovery Days
05. Sufflamen Bursa

Side 2
06. Sientelo
07. Alihyde
08. Dead Slug
09. Under the Carrot Sky
10. Invisible


Karaocake - Medication le clip

karaocakeFin octobre dernier, on avait mis les petits plats dans les grands pour revenir sur les dix ans qui ont fait du label parisien Clapping Music ce qu'il est aujourd'hui (lire), à savoir, une structure indépendante en perpétuel mouvement, constamment susceptible de se renouveler malgré la certaine permanence des groupes composant son catalogue. Ainsi, si 2011 verra la sortie des prochains albums de Berg Sans Nipple, des Konki Duet et d'Orval Carlos Sibelius, le nouvel opus - attendu depuis six ans - de My Jazzy Child, The Drums, et le Fuzzbox EP de dDamage sont d'ores et déjà disponibles par correspondance et . Tout comme l'excellent Rows and Stiches de Karaocake dès aujourd'hui commandable en édition vinyle sur As Corpus. A cette occasion, et après l'inoxydable hymne vespéral It Doesn't Take a Whole Week, le trio emmené par Camille Chambon met en images et, plus précisément en dessins animés, par l'intermédiaire d'un vidéo-clip signé Jean-Philippe Bretin, la luminescente comptine Medication. Dire que le morceau se pare d'atours au symbolisme intrigant, où des furcelles sont transformées en bouteilles tournoyantes, où des minois de chatons croisent des têtes d'aigles, dans un absolu coloré aux allures de boite de Pandore, n'aurait aucun intérêt si tout son sens n'était révélé qu'en bout de course. Si l'indice est dans le titre, à vous d'entamer une brève incartade visuelle pour vous en faire une idée.

A noter que ce mercredi 26 janvier, nous invitons dans le cadre de notre résidence au Panic Room, le Clapping Music Soundsytem. Venez dès 20h ! Les détails, par ici.

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Histoire de... Clapping Music

Histoire de... Clapping Music : rencontre avec Julien Rohel

Un peu bourru mais l'œil espiègle, Julien Rohel, fondateur du label Clapping Music, nous fait face sur une banquette du Bar Ourcq. Avril et le début des beaux jours, ceux qui ont brusquement pris fin il y a peu. "Un moment important pour le label ? Et bien... le festival que l'on a monté pour nos dix ans... C'était réconfortant de voir qu'il y avait la queue devant le Point FMR, et que l'on n'était pas qu'une bande de potes à se retrouver là, entre nous... contrairement à ce que tu as pu écrire d'ailleurs !" Et s'il est vrai que j'avais usé de propos maladroits dans un report partagé avec Émeline pour tenter de dépeindre l'ambiance chaleureuse régnant dans une salle comble et brûlante de mars dernier, "quoi de plus logique que d'être entouré de ses proches pour souffler ses bougies ?", la remarque fait office d'un intense révélateur d'orgueil bien placé : l'affluence rencontrée par ledit festival, avec Karaocake, Lauter, Reveille, Centenaire, Yeti Lane et Clara Clara au programme, récompensait dix années de travail et d'engagement dans la création musicale. En somme "du plaisir... mais pas que... un certain nombre de galères aussi". Une reconnaissance que Clapping est donc loin d'avoir volée au cours d'une histoire parsemée de rencontres et de démerde et dont le fil conducteur reste cette foi inébranlable dans les artistes maison.

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Une histoire de "copains"

A écouter Julien nous raconter comment Clapping a pris forme, on devine à quel point les contours du label ont épousé les aspérités d'une vie professionnelle déjà bien remplie. "En fait, j'ai toujours fait des choses pendant Clapping et presque pas avant, d'autant que ça n'a jamais été mon activité principale... J'ai bossé longtemps dans le cinéma, j'étais machiniste sur des tournages de films, j'ai fait plein de boulots de merde type Manpower, sondages, manutention, supermarchés et puis j'ai aussi fait des piges dans des magazines, comme critique, en réalisant des interviews aussi... Et là en ce moment j'ai un mi-temps." Ceux qui imaginaient le boss du label confortablement vautré dans son fauteuil en cuir, s'amusant de volutes de fumée émanant d'un délectable cigare cubain, se plantent, et quelque part, on s'en doutait dans les grandes largeurs : l'indépendance a un foutu prix, étalonné par la débrouillardise et un culot de chaque instant. "Bien sûr... l'idée de fonder Clapping m'habite depuis ma plus tendre enfance ! (Rires.) Plus sérieusement, je m'intéresse à la musique depuis très longtemps, je jouais dans des groupes, j'achetais plein de disques depuis l'age de onze ans, douze ans, à décortiquer les notes de pochettes et à m'intéresser aux groupes mais aussi aux labels... à acheter ces disques d'ailleurs uniquement parce qu'ils étaient sur tel ou tel label... Du genre, dans les années 80, 4AD ou Factory, des labels qui avaient une belle identité graphique... Fonder un label est donc une idée qui s'est imposée, sans avoir pour autant d'occasions concrètes de franchir le pas, disons que je n'avais rien à sortir... J'habitais en banlieue (à Saint Germain-en-Laye), j'allais de temps en temps à des concerts à Paris, sans pour autant fréquenter le milieu indé, et puis tu sais, il n'y avait pas internet..."

Sous l'égide de quelques rencontres et d'une bonne dose d'amitié, tout s'est alors emballé : "Je faisais de la musique avec un pote de lycée, on enregistrait des morceaux le samedi après-midi sur un quatre pistes cassette… vers 95 on a eu envie de monter un groupe et on a passé une annonce à La Clef genre “ch. bassiste et batteur aimant Sebadoh, Pavement et Sonic Youth”… et deux mecs se sont pointés…" A savoir Bertrand Groussard, qui deviendra par la suite King Q4, et Damien Poncet, initiateur avec Julien en 1999 du projet Évènement!, micro-label égrainant des CD-R aux tirages limités à 99 exemplaires et proposant leur contenu gratuitement en ligne. "On a fait un peu de musique ensemble, puis au bout d'un moment le groupe a splitté et Bertrand s'est acheté un sampler... Vers les années 97/98, il a commencé à faire de la musique électronique jusqu'au moment où il a eu une dizaine de morceaux plutôt bons... Et comme j'avais un peu d'argent, on s'est dit que c'était le moment de monter un label pour sortir son disque nous-mêmes ! C'était vraiment un truc de potes au départ, d'ailleurs on pensait même pas le faire distribuer... On avait juste pensé à ce qu'il fasse quelques concerts et en profiter pour vendre son disque... Et puis au final, l'album a été chroniqué par Magic (lire), puis par Les Inrocks et d'autres magazines... et enfin il a été distribué..." Première sortie officielle du label donc, datée du 17 octobre 2000 et numérotée CLAP 001, l'album éponyme de King Q4, tendancieusement électronique et subtilement à contre-courant de la french touch d'alors, trouve d'entrée son public : il n'en fallait pas plus pour mettre la mécanique en branle. "A partir de là Clapping a eu une certaine notoriété, ce qui fait qu'on a commencé à recevoir des démos tout en rencontrant pas mal de monde..." Une histoire ressemblant à s'y méprendre à celle de Daniel Miller, initiateur presque malgré lui du prestigieux label Mute Records. Inspiré par les Desperate Bicycles, chantre du DIY, ce dernier sort dans l'urgence en 1978, sous l'alias The Normal, un maxi 45 tours auto-produit comprenant le fameux Warm Leatherette, morceau préfigurant la déferlante électronique. Le succès est immédiat, des dizaines de milliers de copies sont vendues avec l'aide de Rough Trade, transformant de facto Miller en patron de son propre label, dont le nom sonnait telle une provocation aux Majors (Mute pour muet), sertie de son adresse personnelle aux dos de la pochette. Inévitablement, les cassettes affluent : "La première qui m'ait plu au point de vouloir la sortir c'est Fad Gadget : sans vraiment m'en rendre compte, je dirigeais une maison de disques".

Le Fad Gadget de Clapping s'appelle alors Yann Tambour. "On a sorti le disque de King Q4 sans rien de prévu pour la suite... Ce n'était ni plus ni moins qu'un one shot fait avec  les moyens du bord... Et puis j'ai rencontré Yann Tambour d'Encre, dont on a décidé de sortir le premier album (l'éponyme Encre en 2001) qui, pareil, a pas mal fait parler de lui". Délicat musicalement, mais à l'écriture revêche et châtiée, le premier effort de Yann Tambour, auteur, chanteur et compositeur sensible, est à mille lieux de celui de King Q4, défiant par une électronique minimaliste et onirique l'IDM venu de Sheffield. Entre ces deux balises rêvées, assurant d'entrée la respectabilité tant critique que publique de Clapping, le champ, bien qu'en friches, reste démesurément ouvert. Et c'est l'adaptation scénique du projet Encre qui devient l'occasion pour le label de franchir le pas de la continuité : Yann Tambour s'entoure de Bertrand Groussard à la batterie et de Damien Poncet à la basse et au sampler, faisant ainsi le trait d'union entre Clapping, Évènement! et Active Suspension, structure, créée en 1998 par Jean-Charles Baroche, ayant préalablement sorti le premier EP d'Encre, Pente Est / Albeit Cale. Une sémillante effervescence s'établit alors entre tout ce petit monde, aboutissant dès 2003 à la création de la structure As Corpus, mutualisant les frais d'édition et de vente en ligne de Clapping et d'Active Suspension, et à la sortie quasi concomitante de la compilation Active Suspension vs. Clapping Music, réunissant des artistes des deux bords dans un maelström de collaborations inédites et d'escapades transgenres lumineuses. "Dès lors, ça s'est enchainé comme ça... avec un rythme de sorties hyper modeste au début, un voire deux albums par an, c'est tout..."

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Après deux EP, aux étiquettes toujours aussi hétéroclites, l'un du groupe dub Lab°, Friendly remixed by... (2003), comprenant comme son titre l'indique des morceaux du groupe remixés par des artistes estampillés Clapping, et l'autre, Trop Singe EP (2003), des agités électro-punk de dDamage avec la participation de membres de TTC, le label étrenne quasi biannuellement ses nouveautés, oscillant toujours entre diversité et continuité : en 2003, le premier album de My Jazzy Child, Sada Soul, album solo de Damien Poncet (qui devient à cette occasion le Damien Mingus), en 2004, les seconds albums d'Encre, le sublime et crépusculaire Flux, et de My Jazzy Child, I Insist, en 2005, le premier et unique live du label, celui d'Encre où Yann Tambour, accompagné entre autres de Bertrand Groussard, Damien Poncet et Sonia Cordier, révèle son moi rock plus immédiat, puis en 2006, les premiers albums sur Clapping d'Axel Monneau, éponyme lui aussi, sous l'alias Orval Carlos Sibelius, et de l'Américain Ramon Alarcón, The Boy Who Floated Freely, délivrant, sous le nom d'emprunt Ramona Cordova, un folk intimiste à la voix haut perchée. Entre 2006 et 2008, le label observe une pause propice à une rencontre qui en annoncera d'autres : "Chaque rencontre avec un artiste est un moment important, mais celle avec François Virot, après deux années de quasi inactivité, a permis à Clapping de se relancer... Il est très énergique, il a eu de suite plein de projets... Tout s'est enchaîné très vite après la sortie de son premier album..." Ainsi Yes or No de François Virot parait dès octobre 2008, suivi de près en 2010 par la parution de Comfortable Problems de Clara Clara et de Time and Death de Reveille, groupes dans lesquels François tient respectivement la batterie et la guitare. L'intéressé nous confirmait un mois plus tôt, lors d'une entrevue avec les trois membres de Clara Clara (lire), cette relation de bon ménage : "Avec Clapping ça se passe hyper bien ! Si on s'intéresse autant à nous c'est que Julien fait vachement bien son boulot ! Il m'a repéré suite à un concert que j'ai donné en solo et puis dans la foulée on a bossé sur mon premier album. Puis j'ai amené Clara Clara... On va continuer avec eux autant que possible même si au final on connaît pas trop les groupes de Clapping... sauf Karaocake et Reveille, forcément..."

Entre temps, plusieurs références viennent fleurir un catalogue que Yann Tambour n'abonde désormais plus, ni sous Encre, ni sous l'entité Thee, Stranded Horse, déménageant ce dernier projet folk à la kora pour lequel il s'est consacré un temps, sur le label bordelais Talitres. Il en va ainsi, de Centenaire (avec Axel Monneau, aujourd'hui parti du groupe, Stéphane Laporte aka Domotic, Aurélien Potier et Damien Mingus), responsable de The Enemy (2009), aux sonorités folk-rock rustiques et mélancoliques, de Yeti Lane (composé d'anciens du groupe Cyann & Ben et n'opérant depuis peu qu'en duo, avec Charlie Boyer à la batterie et aux percussions et Ben Pleng à la guitare, aux claviers et au chant), auteur d'un premier album éponyme et de deux EP, dont Twice EP (2010), édité en mai 2010 et s'apparentant à un énième nouveau départ, telle une idoine relecture, abrasive et psychédélique, de leur pop syncrétique d'antan, de Lauter, projet solo de l'alsacien Boris Kohlmayer, associant Clapping et Herzfeld le temps d'un coproduction, The Age Of Reason (2009), à la beauté gracile et sentant bon la poussière du grand ouest américain, de Red, avec The Nightcrawler aka Red, projet folk à la classe inénarrable et à l'envergure sérigraphiée démesurée (les cinq cents copies tirées ayant chacune une pochette différente dessinée par Red), et plus récemment, de Karaocake (ou l'on retrouve Domotic et Charlotte Sampling aux côtés de Camille Chambon, à l'origine du groupe) dont Rows And Stitches, paru le 2 juin dernier, étire une dream-pop légère et mutine aux confins de l'émerveillement, et de Pokett, fausse nouvelle tête étant entendu que Stéphane Garry, entouré de l'omniprésent Bertrand Groussard à la batterie (King Q4) sur ce Three Free Trees, disque paru en septembre dernier, au songwriting raffiné et aventureux, est un ancien de la boutique mitoyenne et aujourd'hui en "pause indéterminée", Active Suspension.

Et la source ne risque pas de tarir : avant la fin de l'année, un nouvel EP est au programme, celui de Ddamage, en plus d'un nouvel album de My Jazzy Child (The Drums), quand l'année 2011 s'annonce sous les hospices de trois nouvelles comètes qui seront rapidement mises en orbite : le prochain album du duo franco-américain Berg Sans Nipple, dont le premier album avait vu le jour sur Prohibited Records, le troisième effort des Konki Duet, réalisé par Domotic, en plus du second opus d'Orval Carlos Sibelius.

Une identité en recomposition perpétuelle

Le nom du label aurait pu être un indice. Car Clapping Music n'est ni plus ni moins que l'une des œuvres minimalistes les plus connues (voir) du compositeur américain Steve Reich. Écrite pour deux personnes frappant dans leurs mains, l'un répétant un motif fixe, l'autre le réalisant de façon synchrone, puis en le décalant d'une croche jusqu'à retomber sur le point de départ, à savoir le motif toujours répété par le premier, Clapping Music engendre un jeu complexe de sonorités et de temps, chaque translation faisant immédiatement naître une figure nouvelle. Influençant par sa technique et ses tonalités nombre de pionniers de l'électronique minimaliste, tel Kraftwerk, de l'intelligent dance music, tel Microstoria et Autechre, ou de l'ambiant house, à la manière de The Orb, Steve Reich n'est pas une référence anodine, surtout lorsque celle-ci est concentrée dans le nom même d'un label ayant pour première sortie l'un des disques pionnier de l'électronica française (King Q4). Mais la sortie dès l'année suivante de l'album d'Encre brouille les pistes et les opinions toutes faites : n'y a-t-il pas un plan, une politique préétablie ? "Non, Clapping n'est pas né avec une volonté de défendre quoi que ce soit, comme l'électro expérimentale, tout en prenant soin de développer une esthétique militante... Mais il y a quand même une identité musicale propre à Clapping. Disons indie au sens large, brassant tout le spectre folk, rock, noise et électro." Cette identité, si elle n'est pas énoncée, se constate a posteriori : "La cohérence se crée au fur et à mesure des sorties... King Q4 c'était un ami, c'était amical et musical, en revanche Yann Tambour, je ne le connaissais pas. C'est pas non plus un truc qu'entre potes, ça a été un coup de cœur et on l'a fait, voilà c'est comme ça que marche le label, aux coups de cœur". En s'affranchissant d'une identité de label trop forte, ou trop statique, de la prévisibilité des disques et des artistes présentés donc, cette dimension humaine - celle qui présidait dans la folie Factory Records, où les marottes de Tony Wilson et d'Alan Erasmus passaient avant leur potentialité commerciale - pousse à une perpétuelle recomposition de ladite identité, à savoir, au rythme des sorties et des projet retenus selon les logiques de l'émotion, pierre angulaire de l'attrait du tout un chacun pour la musique. Une façon sans doute de ne pas considérer celle-ci comme un produit, une marchandise lambda, mais une méthode surtout ne permettant aucune autocensure découlant de principes a priori. "Au fur et à mesure, quelque chose va s'esquisser, on verra bien ce que c'est... Toutes proportions gardées, s'il s'agissait de faire une comparaison, je pense à un label comme Domino, "un label indépendant au sens large et qui maintenant a plein de pognon... Grâce à quelques têtes de gondoles faisant tourner la boutique, tels les Artic Monkeys ou Franz Ferdinand, ils continuent de sortir des trucs obscurs en rééditant notamment pas mal de vieux trucs dont ils sont fans (Robert Wyatt, Royal Trux, Galaxie 500...)". Chez Clapping, quelles sont ces fameuses têtes de gondoles ? "Il n'y en pas, j'aimerais bien, mais aucune sortie n'a pour le moment réussi à franchir un seuil permettant de les considérer comme telles... mais je ne perds pas espoir !" Des galères donc et du DIY.

Un modèle économique fragile, mais encore viable

Pour se faire une idée de ces difficultés quotidiennes que rencontrent petits et moyens labels, disquaires et autres distributeurs indépendants, la majorité de ces structures étant au bord de l'asphyxie, pas besoin de dessin ni de palabres en pagaille : entre crise du disque et téléchargements pirates (l'un n'allant plus sans l'autre), entre crise tout court et promoteurs blogueurs de la gratuité, l'existence d'un label indépendant, si reconnu soit-il, tient parfois à peu de choses. "D'un point de vue économique, le fait d'avoir eu un morceau utilisé par une publicité Orange en Angleterre - Herz Chain - Yukulele 31.12.01 présent sur la compilation Active Suspension vs Clapping Music (2003) - a été déterminant : sans ça le label n'existerait plus". Des contingences donc qui font tenir le cap, alors que l'essentiel ne se suffit presque plus à lui-même : depuis 2000, Clapping a bâti un catalogue dénombrant vingt albums pour quatorze groupes, en plus de sept format court (7" ou 12"). "Disons que notre modèle économique est quasi le même que celui d'il y a dix ans : tout juste suffisant pour vivoter et se débrouiller." Et Clapping dans dix ans ? "Impossible de te répondre (silence). Enfin si... le même mais avec plus de moyens et avec un ou deux groupes ayant bien explosé, permettant de financer le reste... pas un truc de masse mais de bons disques qui marchent et qui permettent à la structure de grossir pour se développer et produire dans de meilleures conditions. Je reste persuadé qu'avec les groupes qu'on a, il y a la potentialité de sortir du cercle un peu trop étriqué du réseau indépendant français..." A l'étranger ? "Les disques de Clapping se sont exportés, c'est une réalité. Aujourd'hui c'est plus dur car avec la crise pas mal de distributeurs ont fermé, ce qui nous oblige à tout repenser. Les commandes que l'on a sur notre boutique en ligne viennent d'un peu partout dans le monde, mais en distribution dans les bacs c'est loin d'être la cas... Pourtant on a des groupes qui peuvent rivaliser avec tout ces groupes estampillés Pitchfork ou ceux repris sur des blogs qui aujourd'hui font la pluie et le beau temps... Ils ont le talent et ils le méritent largement. Par exemple regarde Clara Clara, ça défonce largement un truc comme Wavves..."

Pourtant, malgré cet environnement peu propice, depuis 2008 et l'arrivée de François Virot, le label compte quatorze sorties, tous formats confondus, soit autant que lors des huit années précédentes réunies. Preuve en est qu'il existe des solutions, en plus de l'irrémédiable don de soi et du savoir-faire accumulé. Et si solutions il y a, celles-ci ne peuvent-être que collectives. Très tôt donc, histoire de rationaliser les dépenses, Clapping a mutualisé presque tout - sauf la direction artistique et l'accompagnement des artistes - avec le précité label Active Suspension, et ce par l'intermédiaire de la création d'AS Corpus. Mais une union qui n'est pas valable pour d'autres : Rough Trade, célèbre label anglais, issu des disquaires Rough Trade Shop, fondés par Geoff Travis, et gérés telle une coopérative incluant plusieurs autres petits labels (Rough Trade prenait en charge l'édition contre un pourcentage sur la distribution), n'est pas un modèle et n'est pas amené à le devenir : "Avec A Quick One Records (Paris) Effervescence (Nantes), Herzfeld (Strasbourg), Ateliers Ciseaux (Montréal, Bordeaux), Tsunami Addiction (Paris) ou Les Boutiques Sonores Records (Paris), on discute, on s'apprécie mutuellement, on sort des disques ensemble, mais c'est en one-shot, c'est tout... Il n'y a pas de coopérative, on ne va pas se fédérer... En fait si, on en a déjà parlé, mais chacun est très pris par ses propres activités et on n'a jamais vraiment trouvé le temps de mettre ces grandes idées en pratique." C'est ainsi que l'album de François Virot est une sortie assumée en disque et mp3 par Clapping et en vinyle par Atelier Ciseaux, même chose pour Lauter dont l'album a été co-édité avec Herzfeld, pour Pokett avec les Boutiques Sonores Records et French Toast, et bientôt pour les Kondi Duet avec Tsunami Addiction.

Clapping Music s'ébroue donc de ténacité et d'élégance depuis aujourd'hui dix ans. Une décade pétrie de passion et façonnée de choix dont la pertinence n'est pas prête d'éteindre l'affection que l'on porte à ce singulier label. Une attention réciproque puisqu'à cette occasion, en plus de nous gratifier d'un podcast mix écoutable et téléchargeable ci-dessous, Clapping Music offre autant de disques qu'il ne compte aujourd'hui de bougies anniversaires ! Pour participer au concours, cliquez par .

Les groupes Clapping

Albums

francois_virot_yes_or_no_frenetic_recordsFrançois Virot - Yes Or No (2009)

Quelques mois après la sortie du premier album de Clara Clara (AA, 2007), au sein duquel il officie en tant que batteur bruyant, François Virot surprenait son public en publiant Yes Or No, un effort solo intimiste dans lequel la rage joyeuse qui le caractérisait s'était mutée en une mélancolie contenue. Néanmoins, loin du spleen de l'artiste maudit seul face à son instrument, il avait choisi de superposer les couches de guitares et de voix pour mieux exprimer la richesse de sa langueur joyeuse. Deux ans après, les bruits familiers qui habitent ses morceaux - claquements de mains, toussotements - font qu'on s'y sent toujours autant chez soi. Lui-même n'a que faire des comparaisons avec Animal Collective, Panda Bear ou Troy Von Balthazar : Yes Or No sonne plutôt comme un projet personnel, une mise en danger dans laquelle il apparaît aussi timide que sûr de lui. Son chant protéiforme, toujours à la limite du gémissement, exprime tour à tour la joie la plus jubilatoire (Island, Say Fiesta) et la nostalgie la plus délicate (Yes Sun). Et si cet album a souvent été classé dans la case "folk intimiste", on ne peut que constater qu'il est avant tout, comme la plupart des projets du prodigue François, profondément pop.

clap012_350Centenaire - The Enemy (2009)

Pop progressive post-Soft Machine, indie folk proche de Fleet Foxes, chaloupes caribéennes et envolées noise mais mélodiques rappelant The Flaming Lips... Centenaire, de qui sont-ils l' « enemy »... Teinté de poésie subtile et de mélodies éthérées, The Enemy inquiète tout autant, et se révèle parfois aussi pervers que le miroir de Lewis Caroll. Ce quatuor formé autour de quatre musiciens expérimentés (Orval Carlos Sibelius, My Jazzy Child, Domotic et Aurélien Pottier) rivalise d'inventivité et accouche d'un album spatial, hypnotique et pourtant brut, d'une beauté et d'une sensibilité inestimable.

yeti-laneYeti Lane - Yeti Lane (2009)

Bâti sur les cendres encore fumantes du post-rock éthéré de Cyann & Ben, Yeti Lane prend à contre-pied son passé musical tout en clair/obscur pour nous emmener vers des sommets de pop hybride, insoumise et volontaire. Bien qu’ultra référencé, ce premier album évite l'écueil du mauvais remake en délayant l'évidence de ses influences anglophones avec quelques trouvailles sonores dignes de la complexité et de la hauteur de vue qui, de Christophe jusqu'à Zombie Zombie, caractérise ces artisans du bon goût à la française.

++

clap12003King Q4 - Love Buzz (2010)

Bertrand Goussard, alias King Q4, a une discographie que l'on pourrait ironiquement qualifier de pléthorique. Auteur de la première sortie du label Clapping en octobre 2000, avec un album éponyme jetant brillamment les bases d'une électronica enfin française, celui qui se définit lui-même comme un invétéré slaker a préféré se mettre au service du collectif, en assurant les fûts d'Encre, Matt Elliot ou The Konki Duet, plutôt qu'entériner une bonne fois pour toute son autre vision d'une french touch lorgnant de l'autre côté de la Manche (Aphex Twin, Autechre). Si Love Buzz n'est qu'un EP, paru le premier mars dernier via Clapping et le label Help Me Music, à mille lieux du second effort attendu depuis des lustres et décrit par le label lui-même comme la plus grande arlésienne de la musique électronique française, on ne va pas gâcher son plaisir de retrouver King Q4 sur quatre titres à l'hétérogénéité flagrante mais diablement convaincante. L'euphorisant Love Buzz est une reprise d'un des classiques de Shocking Blue, déjà remis au goût du jour par Nirvana en son temps, quand Tekmoon puise sa force d'une IDM accélérée et puissamment carénée de beats trempés d'acier. Et si le son techno-rock, bien cadencé, de Slackploitation se pare de la voix d'Orval Carlos Sibelius, autre figure emblématique de Clapping, Screen fait appel aux vocalises enchantées de Suzanne Thomas (Suzanne the Man) pour une balade électro-pop concluant de ses nappes tourneboulantes un EP qui, on l'espère, aura une suite avant le vingtième anniversaire de Clapping. A défaut, on se contentera de She's Dead, projet sans concession, réunissant notre homme à la batterie et Daz a la basse.

reveilleReveille - Time And Death (2010)

Alors qu'il était encore en pleine promo du second album de Clara Clara, l'infatigable François Virot présentait déjà son prochain projet, Reveille, pour lequel il faisait quelque infidélité à Amélie et Charles pour s'associer à la batteuse Lisa Duroux. Le résultat pourrait constituer une sorte de lien entre la pop intimiste de Yes Or No, son album solo, et celle, bruyante, complexe et foutraque de Clara Clara : neuf titres électriques parfaitement maîtrisés, portés par la rythmique candide de Lisa et enrobés de la voix si particulièrement fragile de François. Le seul reproche que l'on pourrait faire à cet album concernerait deux ou trois mélodies qui ressemblent un peu trop étrangement à certains refrains de Yes Or No - mais rien qui gâche vraiment le plaisir que l'on prend, comme d'habitude, à l'écoute de chaque nouveau projet de François. Car ce qui plaît chez lui, c'est cette alliance magique entre amateurisme et maîtrise musicale, entre les imperfections et un talent qui touche au génie. Jamais prétentieux, des titres comme Time And Death ou Mirrors ont ce qu'il faut de fragile pour prodiguer à cet album ce prodigieux charme bancal.

karaocakeKaraocake - Rows & Stitches (2010)

Camille Chambon, dans sa mutine fabrique de ritournelles pop synthétiques, se sentait sans doute un peu seule. C'est ainsi qu'après une tournée aux confins d'indicibles continents, en compagnie notamment d'un lutin nommé Virot, Stéphane Laporte (Domotic) et Tom Gagnaire (Charlotte Sampling) s'immiscent alors dans l'onirisme enfantin de Karaocake, histoire de révéler Rows & Stitches, déjà en partie écrit, à la beauté diaphane. Oscillant entre minimalisme mélodique, évoquant les gallois de Young Marble Giants, comptines éthérées, effleurant d'un battement de cils les new-yorkaises d'Au Revoir Simone, et électronique crépusculaire, le désormais trio s'emploie à faire concorder, le temps d'un sourire de cour d'école, grâce et lo-fi, obtenant ici le substrat de quelques songes mélancoliques (Bodies and MindsIt Doesn't Take a Whole WeekA Kingdom), sensibles (Change of PlansMedication) ou échevelées (Eeeeerie).

clap021_450Pocket - Three Free Trees (2010)

Six ans après Crumble, Stephane Gary, ancien ingénieur du son des bordelais de Calc, que l'on avait pu croiser sur scène en compagnie de Domotic et David Balula d'Active Suspension, récidive : le délicat Three Free Trees confirme, s'il en était nécessaire, un savoir-faire folk-rock insoupçonnable de ce côté-ci de l'Atlantique. Magnifiant son timbre de voix, à l'épure magistrale, d'une orfèvrerie mélodique à la simplicité confondante, le barbu égraine neuf classiques du genre, quelque part nichés entre l'éternel Elliot Smith et les intrépides Nada Surf, conjuguant aussi bien son intimité dévoilée avec acoustique gracile (Take Me HomeMake It Last), électricité scintillante (The Way DownLivin' In Here) et excentricité expérimentale (Three More Chords). Coproduit par French toastles Boutiques Sonores et Clapping Music, Three Free Trees - à l'artwork soigné, une pochette en 3D que l'on peut mirer grâce à des lunettes dispensées dans la version vinyle de l'album - se révèle être un parfait disque de chevet, celui de quelques belles insomnies à contempler un ciel serti de poussières argentées.

mLauter - The Age of Reason (2009)

La musique de Lauter est comme un bon bakeoff que l'on dégusterait attablé au Plaza Athénée. Quelque part entre Strasbourg et Paris, Hertzfeld et Clapping, Boris Kohlmayer n'est jamais vraiment ici et pas tout à fait là, entre deux mondes, son folk hybride navigue. A la fois artisanal et incrusté d'orfèvreries, The Age of Reason n’a rien à envier aux meilleures productions yankees et démontre une fois de plus que la scène française des mecs à guitare  (Thousand, Leopold Skin) n'a jamais été aussi magnétique.

Podcast Mix

Podcast mix by Clapping Music Sound System (téléchargeable ici)

01. Steve Reich - Clapping Music
02. Neil Michael Hagerty - Kali, The Carpenter
03. Sunroof - White Stairs
04. Animal Collective - #1
05. Ennio Morricone - Rito Finale
06. Orval Carlos Sibelius - Fabriquedecollyre
07. The Berg Sans Nipple - All People
08. NLF3 - Wild Chants
09. Neil Michael Hagerty - Polesitting Immigrant Boys
10. Captain Beefheart - Flower Pot
11. Broadcast - Microtronics 16"
12. My Jazzy Child- ""
13. Charles Bukowski - Piss and Shit
14. Hair Police - Freezing Alone
15. Sun Araw - Ma Holo
16. Royal Trux - Back To School
17. Citay - First Fantasy


On y était - François Virot à La Plage

5022029931_896ec4cfbb_zPhotos © Emeline Ancel-Pirouelle pour hartzine

François Virot, LaPlage, Paris, 23 septembre 2010

Le 23 septembre, la rentrée est déjà bien avancée et le temps commence à se faire plus maussade, mais l'équipe de Glazart est optimiste et a décidé de faire durer l'été sur sa plage jusqu'à la fin du mois. La foule est relativement clairsemée mais impatiente de (re)voir, deux ans après la sortie de son album, l'infatigable François Virot en solo. Après une année bien remplie par la sortie des LP de ses deux groupes, Clara Clara (lire l'interview) et Reveille, le Lyonnais a accepté, pour une date unique, de revenir délecter son public parisien de ses ballades folk-pop délicates et cabossées. Adepte de la première heure, Hartzine était au rendez-vous, caméra, appareil photo, stylo en main et oreilles en bandoulière.
François Virot, ce n'est qu'un mec tout seul avec une guitare, et pourtant la différence entre sa musique et celle des autres mecs tout seuls avec une guitare est flagrante, comme l'a révélé à ses dépens Thee, Stranded Horse, chargé ce soir-là d'assurer la première partie. Le jeune homme, issu de l'écurie Talitres après un passage remarqué chez Clapping Music sous le patronyme d'Encre, dispense une folk élégante et sensible et manie ses instruments, kora en tête, avec beaucoup d'habileté, mais comparée à la prestation qui va suivre, la sienne reste relativement lisse. Le public lui réserve néanmoins un accueil chaleureux et mérité tandis que mes collègues Hartziners, dissipés, délaissent la scène pour la piste de pétanque. On ne peut pas être de bons élèves tous les jours, que voulez-vous.
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A l'arrivée de François Virot sur les planches, nous délaissons jeux de plage et pastis pour rallier l'avant de la scène histoire de profiter un maximum de sa prestation qu'on prévoit courte, fraîcheur automnale et tendinite obligent. Le jeune prodige signé chez nos amis de Clapping Music se lance avec quelques titres du premier album de Reveille (Time And Death, I'm Yours...), le groupe qu'il a récemment formé avec la batteuse Lisa Duroux. Ces versions acoustiques, dépouillées de tout élément superflu, exacerbent la qualité du songwriting de François, à la fois gracile et sans complaisance. Sa musique paraît toujours aussi familière et schizophrène - la joie qui y transparaît cohabite avec la gravité de ce grand gamin timide dont on imagine que les prestations en solo ne font pas partie des exercices dans lesquels il se sent le plus à l'aise. Vêtu d'un t-shirt du MIDI Festival qui rappelle sans doute de beaux souvenirs à certains, il enchaîne avec quelques titres de son excellent opus Yes Or No (Cascade Kisses, Not The One, Island...) reconnus et acclamés par les fans dès leurs premières notes, puis avec une ou deux nouvelles compositions qui sentent encore la peinture. On y retrouve ce qui fait tout le charme de l'art de François : une musique terrestre et attachante, à mille lieux de la folk éthérée de ses collègues, pleine de ces aspérités et de ces petits défauts qui font la vie. François Virot a les pieds sur terre et la tête pas si loin de là - au milieu de son foutoir mêlant bonheur mélancolique et nostalgie pop, on se sent tout simplement chez soi.

Vidéo

Hartzine Live - François Virot from Hartzine on Vimeo.


Rencontre avec Clara Clara

itw-clara-clara-1-webPhotos © Emeline Ancel-Pirouelle pour Hartzine

Un son lyonnais

On avait rencontré les trois de Clara Clara lors d'un concert au Point FMR, le 10 mars dernier, faisant coup double : la seconde soirée fêtant les dix ans de Clapping Music correspondait peu ou prou à la date de sortie de Comfortables Problems, second disque des Lyonnais, après AA paru confidentiellement en janvier 2008 sur SK records. Voilà pour le contexte de notre entrevue, attablés au café du Point FMR, où Amélie Lambert, François et Charles Virot ont répondu avec enthousiasme à mes questions un brin fouillis après une rapide mais efficace séance photo. Ah si, j'oublie de dire une chose importante : un peu partout sur la toile et dans la presse chiffonnée fleurissait ce nom à redondance bègue tiré "selon l'explication à la con d'un manuel d'espagnol qu'Amélie avait" (clarissimo ?). François poursuit : "Mais il y a aussi l'explication qui claque mais dont on a su qu'après la teneur ! Clara-Clara est une énorme œuvre d'art de Richard Serra qui a été installée aux Tuileries... Les gens du quartier trouvaient le truc horrible et ils ont tout fait pour la foutre à la décharge, ce qui a été fait !" A Amélie de trancher : "Ça fait longtemps qu'on l'a choisi, plus de quatre ans... pour la sonorité, c'est tout ! Et je ne m'appelle pas Clara !" Et l'excitation soudaine de la presse ? Hilarité générale, "ah bon ? C'est gentil de nous l'apprendre !" J'enchaîne sur une autre question existentielle, histoire de planter le décor pour de bon : Clara Clara, un groupe dijonnais ou lyonnais ? "Le groupe est de Dijon à la base mais ça fait sept ans que je suis à Lyon, on n'a plus aucun lien Charles et moi avec Dijon... Seule Amélie y habite encore." Je profite de l'occasion pour lui demander si la "scène active" dont il est question dans leur bio est bien celle de Lyon... "Oui c'est le mec de SK, qui est un label lyonnais, qui parlait de la scène locale... Mais si on se sent de Lyon, c'est avant tout parce qu'on répète dans un endroit qui s'appelle Grrrnd Zero où il y a pas mal de concerts organisés (dont on peut trouver un aperçu compilé et téléchargeable gracieusement ici) et un bon réseau de musiciens comme Chewbacca et Duracell. Tout le monde fait des groupes avec tout le monde ce qui renforce cette impression de faire partie d'un truc." Charles précise : "D'ailleurs j'ai un groupe avec le mec de Duracell, ça s'appelle Ours Bipolaire, mais c'est un peu en stand-by." Et de poursuivre sur l'identité musicale de Clara Clara : "On a des influences revendiquées comme The Ex ou Lightning Bolt... Le son du bassiste m'a vraiment impressionné..." François développe : "Au début on écoutait Deerhoof et Lightning Bolt mais avec le temps je ne les écoute plus du tout, genre le dernier Deerhoof oui mais le dernier Lightning Bolt, quasiment pas." "Animal Collective ? C'est pratique pour les journalistes d'en parler à propos de nous car au moins les gens connaissent... Mais le parallèle n'est vraiment pas évident, mis à part sur les voix du premier album... Mais bon. En fait, j'écoute essentiellement des groupes que je connais, des gens de notre entourage comme Duracell."

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Comfortables Problems

Conjuguant dans l'urgence et la spontanéité des structures pop alambiquées à la puissance distordue de leurs instruments respectifs (clavier, basse, batterie), les Clara Clara ont fait de Comfortables Problems la jonction entre ce qu'a pu faire le groupe sur son premier disque et ce que François a composé, en échappée solo, sur le boisé Yes or No (Clapping Music / Atelier Ciseaux). C'est ce compromis, savamment décliné du long de ces huit morceaux à la densité tourneboulante, qui fait de Comfortables Problems un disque rafraîchissant, intensément brut tout en restant pop. Que l'on se surprenne à taper du pied ou à secouer crétinement la tête sur Under the Skirt, One On One ou Paper Crowns n'a rien d'étonnant, bien au contraire, c'est presque la réaction normale d'un mec encore en vie. Mais s'il y a une chose qui fascine c'est cette capacité "à beuter" - comme le dit si joliment Amélie - sans jamais tomber dans l'assourdissement pur et simple comme une pelletée de groupe noise avant eux. Violent mais positif donc ? "C'est un peu l'esprit oui... Un son agressif et des compositions pas méchantes... Ce que j'aime avant tout, c'est jouer sur les deux terrains." Amélie d'ajouter : "Faire de la grosse pop ça perd de suite de son intérêt... On aime ce gros son de basse hyper rentre-dedans, super violent, et qui contre bien le coté poppy... D'ailleurs, je ne pense pas qu'on ira un jour vers une pop gentille, ça restera comme ça, l'énergie c'est trop important ! D'un autre côté, on va pas tomber dans le dark, on est des gentils ! Même si on ne sait pas trop ce qu'on va faire après..." François et Charles la coupent d'un grand éclat de rire... "Quoique le dernier riff est un peu darkos, c'est vrai ! Mais même si c'est sombre on fera pas la gueule sur scène pour autant !"

Contre les apparences et l'étiquette qu'on leur appose vite fait, bien fait, de chantres du bordel étayant leur science du bruit comme un gosse range sa chambre, la petite fabrique d'algorithmes pop se défend en arguant d'un abandon de l'improvisation au profit de la grande planification :  "L'idée de nos morceaux part du synthé, on rajoute le reste après. Amélie s'adapte lors des répétitions alors que Charles et moi on vient avec des trucs préparés." "Comfortables Problems on a mis huit jours pour l'enregistrer et par la suite c'est François qui a fait les voix et les arrangements, ce qui donne le côté plus abouti et qui évacue le stress lié au temps passé dans le studio... Huit jours c'est beaucoup pour nous, vu que toutes les précédentes sessions d'enregistrement ont duré au maximum une journée ! C'est vrai huit jours ça passe hyper vite mais les morceaux étaient écrits et joués avant, enfin... Comme on est toujours super organisé, on a dû écrire quelques parties pendant l'enregistrement..." Vrai, il n'y a plus d'improvisation ? "Non non, une fois la chose composée, on s'écarte pas trop de ce que l'on a prévu ! A une époque on faisait des impros sur scène, mais là on a arrêté, on en refera peut être... Enfin si... Mais c'est quand on se plante ! Au lieu de se bloquer sur un truc, on continue à jouer et on se dit : "Bah pourquoi pas"... Mais on ne recherche pas le bordel pour le bordel, c'est juste plus complexe et parfois on n'est pas hyper concentré sur ce qu'on joue... Moi perso je respecte mes parties, j'essaye quoi... Enfin on essaye tous ! (rires)"

Au-delà des voix, où l'on passe des cris du groupe au chant de François, ce qui change entre les deux albums c'est avant tout "la rythmique et le fait que François joue debout de la batterie : c'est plus carré ! Les synthés aussi... J'ai progressé, les lignes sont plus complexes... La basse ça reste en gros la même chose... Pour en revenir à la batterie, avant c'était du gros binaire, du gros bourrin, c'était l'efficacité qui primait, non mais c'est vrai (rires), on faisait pas trop dans la finesse et là, le fait de jouer debout..." François coupe Amélie dans l'hilarité générale : "Ah oui c'est vrai qu'au clavier c'était méchamment complexe ! C'était un scandale ! On l'appelait d'ailleurs..." Amélie ne le laisse pas finir (dommage, on ne saura jamais !) et persiste : "Non mais c'est vrai, jouer debout ça t'a réappris à jouer de ton instrument !" La petite tablée s'anime, je n'ai même plus à poser mes questions pour en avoir les réponses : "Non ça m'a désappris à jouer ! Je m'explique... Avant je gérais mon truc avec une batterie hyper minimale, genre cymbale, grosse caisse et caisse claire, et ça débordait... Je débordais à chaque fois des temps... Puis je me suis intéressé à The Ex et j'ai commencé à jouer des trucs plus complexes, avec plus d'éléments à la batterie... J'aurais pu continuer dans le style mais j'en ai eu marre et j'ai tout viré pour revenir à la forme originale et depuis je me démmerde avec ça... J'ai donc désappris la complexité ! Et puis, c'est plus facile de jouer de la batterie debout, ça donne plus de puissance... Et chanter aussi d'ailleurs car t'as plus de souffle... Et non ce n'est pas une histoire de style (rires)... Ouais, trop balèze de jouer avec un micro à la Madonna !"

J'en profite pour embrayer sur la petite révolution d'un chant conférant plus de consistance et d'originalité aux morceaux du groupe. François et Amélie se neutralisent, Charles se lance : "L'idée du chant est vieille en fait. Au tout début, François chantait accompagné de la flûte traversière d'Amélie, puis quand elle est passée au synthé François a arrêté de chanter..." "Disons que j'avais un peu perdu confiance dans ma voix" précise François... Charles renchérit : "Bientôt la tendance c'est presque de ne travailler qu'autour des voix mais là, c'est encore dans notre imagination... On traîne avec des groupes qui donnent envie de s'y mettre..." S'agissant de l'apport du chant, "c'est sûr ça donne un coté plus pop, les gens sont rassurés d'entendre une voix, c'est plus accessible... Même si avant les mélodies étaient vraiment plus pop." Amélie intervient, le sourire en coin : "C'était déguisé par contre ! Notamment parce que c'était le bordel en concert !" Et François de résumer : "Bon là disons que c'est plus carré, plus formaté (rires)... Je m'avance peut-être un peu trop là... Putain surtout avec les groupes qui jouent ce soir ! Tu es là ce soir ? Tu nous diras ?"

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Clapping & les à-côtés

L'appel de la clope se fait sentir, le temps s'écoule tel un sablier liquide entre mes doigts. "L'actualité de Clara Clara tu la connais, mais si tu veux, avec Réveille, autre groupe dans lequel je joue, on sort un vinyle, sur Clapping, et là on est en pleine tournée... Ce serait cool d'en parler et si tu as le temps d'écouter... Sinon seul avec ma guitare, comme tu as pu le constater..." Je saute sur l'occasion pour le sonder sur l'origine du décalage entre son jeu de scène au sein de Clara Clara, débordant d'envie, et seul face au public, d'une timidité sans égale. Au Midi Festival par exemple, "je n'avais pas peur du public... Je m'en foutais un peu, je ne me focalise pas dessus... Et puis ça juge à fond... Au Midi il y a un mec qui a écrit que je suis un con juste parce que j'ai un short que je l'ai déchiré exprès... Le mec a même remarqué que je n'avais pas les mêmes chaussettes... J'ai jamais pensé qu'un mec écrirait un truc pareil et franchement mes chaussettes et mon short ça sortait de la machine d'un ami... Le mec te taille alors qu'il ne parle même pas de musique ! Seul, j'avoue, c'est un peu particulier... Les gens te captent pas trop... Alors qu'en groupe, quoi qu'il arrive, on est ensemble. Ça détend... Comme hier soir avec Réveille quoi... Ok, hier j'étais peut-être un peu trop détendu ! (rires)" Avec un sens avéré de la formule laconique, Charles nous apprend qu'en plus d'Ours Bipolaire, il a un groupe, "Robe et Manteau, qui est actuellement en tournée avec Réveille et dans lequel je joue du synthé tandis que Jonathan gère la batterie... Pour le moment on n'a qu'une démo enregistrée à l'arrache avant notre départ mais une fois la tournée terminée on va composer à nouveau des morceaux qu'on jouera sans doute avec François..." Affaire à suivre donc.

"Avec Clapping ça se passe hyper bien ! Si on s'intéresse autant à nous c'est que Julien fait vachement bien son boulot ! Il m'a repéré suite à un concert que j'ai donné en solo et puis dans la foulée on a bossé sur mon premier album avec Clapping. Puis j'ai amené Clara Clara... On va continuer avec eux autant que possible même si au final on connaît pas trop les groupes de Clapping... sauf Karaocake... et puis Réveille forcément..." Amélie chambre, "François prend la possession du label en fait !" Directeur artistique ? "Non non, si je dois faire un truc ce sera un peut différent... ! (rires)"

Après quelques échanges d'adresses mails, on les laisse s'enquérir du programme de la soirée. Pour nous, direction le comptoir histoire de s'en jeter une avant d'en transpirer jusqu'à la dernière goutte. En rentrant chez moi, ligne 2, rame bringuebalante, je jette quelques mots sur mon calepin dont voici la teneur : les deux frères, aussi inséparables que dissemblables, enfouissent sous des allures je m'en foutiste parfois incomprises (voir ), un stakhanovisme musical se nourrissant bien plus de spontanéité et de rencontres que de mots châtiés pour en parler. Avec Amélie, ils forment le type de groupes qu'on a envie de voir réussir rien que pour leur décontraction et leur justesse musicale, entre saillie de basse corrosive et refrain entêtant. Quelques mois plus tard, mon opinion n'a pas évolué d'un iota et Comfortables Problems continue de cracher dans mes écouteurs.

C'est d'ailleurs bientôt l'heure du Midi Festival et Clara Clara en sera.

Audio

Clara Clara - One On One

Vidéo


On y était - Festival Clapping Music

flyerfestivalcmDix ans que le label Clapping Music œuvre pour la musique indépendante. Dix ans de mélodieuses rencontres, de King Q4 à Lauter en passant par Ramona Cordova, Centenaire, Yeti Lane, ou encore François Virot, double tête d'affiche de ce mini festival. Émeline et Thibault se sont rendus à chacune de ces deux soirées hautes en couleurs, vous réservant par la suite un dossier spécial Clapping autrement étayé. Un compte-rendu comme mise en bouche donc.

Karaocake, Lauter et Reveille, Festival Clapping Music, 9 mars 2010, L'International

Les festivités commencent avec le tout jeune Karaocake, timide trio dont le premier opus, Rows And Stitches est sur le point de paraître. A cause de l'heure de retard réglementaire, la foule déjà nombreuse se fait pressante autour de la petite scène de l'International. Malgré leur jeu de scène à peu près aussi dynamique que celui d'une huître en pleine action, les trois camarades conquièrent facilement le public avec leur pop Casio aux relents de plastoc. Miss Karaocake, initiatrice de ce projet qu'elle a mené en solo pendant de longues tournées avec François Virot, se débat entre son carnet de notes et les gommettes qu'elle a collées sur les touches de son clavier et dont elle n'arrive plus à voir la couleur. Son camarade Charlotte Sampler - qui n'a de féminin que le prénom - jette également des coups d'oeil répétés à ses papiers entre chaque chanson tandis que Domotic - par ailleurs membre de Centenaire -, plus à l'aise, leur vole un peu la vedette. Mais cet amateurisme charmant n'enlève rien à la précision soignée de ces chansons cheap et mélancoliques. Un groupe à suivre.

La soirée se poursuit sans plus de transition qu'une bière avec Lauter, accompagné pour l'occasion d'un remarquable batteur. C'est en grande partie grâce à son jeu aussi délicat que tranchant que les morceaux blues-folk-psyché de Boris Kohlmayer gagnent en profondeur. La fatigue aidant, on se laisse volontiers emporter dans son univers d'un sombre vert d'eau. Grâce à son perfectionnisme - son dernier album a nécessité par moins de douze séances d'enregistrement - le concert prend un tour captivant.

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On pouvait compter sur Reveille pour nous sortir de cet état presque béat. Le nouveau projet de François Virot, accompagné de Lisa Duroux à la batterie et d'un bassiste non-identifié qui les a rejoints il y a quelques semaines seulement, consiste en un raffut pop-grunge emmené par le jeu brutal de la batteuse. On devine rapidement qu'elle ne doit pas jouer de son instrument depuis bien longtemps, mais personne dans l'assemblée ne semble en faire cas : l'enthousiasme de son jeu forcené est communicatif. On a presque l'impression de voir un enfant qui se réjouit d'avoir trouvé un nouveau moyen de pourrir les oreilles de ses parents. François, quant à lui, très classe dans son jogging trois bandes - mais il pourrait jouer en charentaises qu'on lui pardonnerait - brode sur cette trame épaisse avec la voix de fausset qu'on lui connaît bien depuis son effort solo de 2008. Si les mélodies peinent à émerger de cette bouillie sonore, le résultat est on ne peut plus réjouissant. Oui, d'aucuns reprocheront à Reveille son manque de bouteille, et on ne pourra leur donner tort. Mais sa fraîcheur est contagieuse et, malgré les multiples pains, on en sort l'éternel sourire angélique de François scotché aux lèvres et orné d'une furieuse envie de vivre.

Emeline Ancel-Pirouelle



Centenaire, Yeti Lane et Clara Clara, Festival Clapping Music, 10 mars 2010, Le Point FMR

J'ai longtemps procrastiné ce report, mais ne m'en voulez pas, le pain sur ma planche ressemble cet an-ci à un énorme campagnard comme on n'en trouve plus qu'à Sarlat. Inutile donc d'y voir un quelconque désintérêt ou méprise de ma part, d'autant que la maison de disque artisanale Clapping Music fait coup double à l'occasion de son dixième anniversaire : si Centenaire et Yeti Lane viennent présenter leurs nouvelles compositions/formations néo-folk, les électrisants Clara Clara égrainent à nos oreilles le jour de sa sortie leur Comfortables Problems.
Ça sent déjà le début du printemps, je parcours en sifflotant les quelques rues qui me séparent du Point FMR. Il est 18h, Paris me laisse un bref répit dans sa course à l'absurde. Je rejoins Émeline, le temps de s'en griller une et de commander une mousse fraîche, puis nous retrouvons Amélie, Charles et François de Clara Clara, pour une interview-conversation aussi sympathique que bordélique. Sans doute un peu ma faute, mes questions étant pour la plupart posées à l'emporte pièce. Sans doute un peu la leur, une polyphonie de réponses amusées m'étant le plus souvent rétorquée. L'heure tourne, les verres se vident, l'interview est dans la boîte. On laisse la petite bande reprendre ses quartiers dans la minuscule loge du Point FMR et notre attention se déporte maladroitement vers un écran géant déployé on ne sait pas trop pourquoi en plein milieu du bar. La voix de Jean Michel Larqué résonne, l'antre de la maison blanche bouillonne sous nos yeux et c'est contraint et forcé que je tire une croix sur le match de l'année. A défaut de onze Lyonnais en partance pour l'exploit, trois vont nous en mettre plein les oreilles. Je gagne au change.

La salle se remplit vite. A l'intérieur, tout le monde se connaît : on sent bien que le nombre d'invités et inversement proportionnel à celui des quelques malheureux s'étant fendus d'une modique somme pour dénicher un billet. Quoi de plus logique que d'être entouré de ses proches pour souffler ses bougies. L'ambiance est donc à la détente, les gens s'apostrophent, se tapent sur l'épaule, les groupes ayant joués la veille (Karaocake, Lauter) squattent les abords de la scène quand les compils - éditées pour l'occasion par Clapping et distribuées gracieusement à l'entrée - circulent avec gourmandise.
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Les bien nommés Centenaire, dont le premier effort n'a pourtant que quatre ans et dont le premier succès d'estime, The Enemy, est paru l'année dernière, se présentent en trio. Batti originellement sur une formule acoustique, Damien Mingus (My Jazzy Child), Aurélien Potier et Axel Monneau (Orval Carlos Sibelius) furent rejoint lors de la composition de The Enemy par Stéphane Laporte (Domotic) qui insuffla par l'intrusion d'une batterie minimaliste une fièvre électrique qui n'allait plus les quitter. Si le départ d'Axel n'élimine pas de fait l'influence folk acoustique du groupe, celui-ci fait quasi table-rase de son passé : seul un titre ré-adapté de The Enemy fait partie de la setlist de ce soir. C'est donc dans un inconnu teinté d'ambiances feutrées que Damin Mingus nous embarque, sa voix évoquant tour à tour la mélancolie doucereuse de Jason Lytle, puis celle monocorde et captivante de Christopher Adams (Hood). Assurée selon le principe des chaises musicales, l'instrumentation révèle toute sa richesse à mesure que s'étirent les morceaux. On reste suspendu à certains silences comme on se prend à fermer les yeux sur d'indolentes arabesques de claviers. Une rythmique sèche mais volubile permet à une guitare de générer de vibrantes nuées sonores qui planent négligemment avant de fondre dans le creux de nos oreilles charmées. Le set est court mais démonstratif : en 2010, il faudra compter sur ces Parisiens d'une profondeur d'âme que l'on jure abyssale.

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Un point score et une bière sifflée plus loin, c'est perdu au milieu d'une foule compacte que je me glisse dans l'espoir d'apprécier au mieux le désormais duo Yeti Lane. Il s'agit de leur premier concert sans le grand LoAc, eux qui avaient déjà débaptisé Cyann & Ben, leur ancien groupe, suite au départ de ladite Cyann. Mon attention est d'entrée subjuguée par l'amas de claviers, d'amplis et de machines diverses et variées que l'on croirait au moins destiné pour un quinquet. En général, ce type de surcharge pue le pâté. Mais il n'en est rien et chacun s'installe, face à face, dans sa moitié de scène respective : Ben au chant, à la guitare et aux claviers, Charlie derrière l'imposante batterie, entourée de synthétiseurs et autres quincailleries clignotantes. Ils ne sont pas là pour rigoler et nous non plus. Un faible éclairage rougeoyant confère au groupe une aura presque mystique que l'entame de set, tout en progression rythmique, ne fait qu'abonder. La plupart des morceaux joués sont extraits de leur premier album éponyme (2009) - le quatrième si l'on compte ceux de Cyann & Ben - parmi lesquels quelques titres inédits annoncent d'ores et déjà un maxi prévu pour 2010. J'avoue sans mal m'être laissé porter par ces structures folk à la fois carénées d'éléments krautrock (la répétition, les rythmiques) et d'influences psychés. Cette intime narcose tissée de sonorités extatiques est donc à situer quelque part entre Turzi et Zombie Zombie (ces derniers ont - comme par hasard - remixé certains de leur morceaux, à écouter ici), la guitare de Ben produisant par moment une étrange écume synthétique à la fois orgasmique et insidieuse. Et si la forêt d'instruments prend clairement le dessus sur les voix, provoquant d'irrémédiable montées d'adrénaline, l'ensemble, sur la durée, s'avère d'un relief très contrasté, Lonesome George en constituant l'Everest infranchissable. Il fait atrocement chaud, les lumières se rallument : j'ose à peine avouer le réconfort qu'elles m'inspirent pour aller m'humecter le gosier.

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On connait leur réputation, ils nous la confirment entre deux sourires : les Clara Clara préfèrent la spontanéité à la rigueur, le bruit à la dentelle, l'envie à la réflexion. Il n'est pas nécessaire d'écouter en long, en large et en travers leur second album, Comfortable Problems, pour se convaincre que le disque est taillé pour la scène et qu'un concert de ces trois-là peut s'apparenter à un déluge sonore particulièrement jouissif. Bien sûr, il y aura toujours ces langues de vipères qui maugréeront en regardant leurs pieds..."ça a déjà été entendus mille fois", "pfff c'est hyper simpliste, ça vaut pas tout le buzz qu'on en fait"... Mais à vrai dire, on s'en tape : un concert où transpire autre chose que l'émotion, où ce qui suinte laisse un goût amer et salé sur les lèvres, vaut parfois toutes les explications du monde. Et à ce titre, comment être déçu ! La batterie de François, jouant debout, au centre et équipé d'un micro-casque lui conférant un air de famille avec toute les divas blondes que la planète dénombre, est réduite à son strict minimum bien qu'étant la pierre angulaire du groupe. Le clavier d'Amélie, apparemment tombé en rade et remplacé sur le champ par l'un des quatre-vingt dix mille que possède Yeti Lane, est disposé à gauche quand Charles occupe le flanc droit, muni d'une basse élégante qu'il porte haut. Une nouvelle fois dans cette soirée si particulière, il s'agit de mettre de côté un passé pas si lointain, où le groupe jouait au milieu du public, sans micro et sans sonorisation autre que des amplis, éructant une musique rêche et abrasive à la manières des Américains de Lightning Bolt. En effet, aucun des morceaux du groupe contenus sur l'album AA (SK records, 2008) ne sera joué, quand la voix de François s'invite pour aérer des compositions qui, malgré la rage inextinguible qu'elles contiennent, ne sombrent jamais dans une violence bête et méchante. Dès les premiers morceaux et We Won't Let You Alone, le public fait corps à cette noise-pop sur-vitaminée et balancée à toute blinde. Le clavier d'Amélie donne une profondeur mélodique évidente à ces hymnes foutraques savamment distillés où la basse, d'une épaisseur saturée à faire pâlir Brian Gibson, cadence âprement un rythme mitraillé par un François Virot aussi frêle que transfiguré sur scène. Under the Skirt, Lovers puis Versus Education Of Artistic Peace finissent de me convaincre de la puissance de feu des Clara Clara qui, à défaut de révolutionner un style largement galvaudé par une palanquée d'imposteurs, s'évertuent à tirer vicieusement sur la corde de chacune de nos terminaisons nerveuses dans l'espoir de provoquer un démantibulement visible de nos membres endoloris. Pas le temps de souffler et de laisser les guiboles se détendre que la sagacité de leur set prend à nouveau à la gorge et époustoufle, tant la gouaille ravageuse des garnements martyrise au centuple nos tympans sur les tubesques One One One, où Amélie - ressemblant étrangement à Kim Gordon moulée dans sa robe blanche - ouvre le morceau en tintamarrant des baguettes sur une chaise, et Paper Crowns que toute la salle attendait pour exulter. La communion est totale, le gâteau d'anniversaire largement entamé. Il fait affreusement moite, chacun a au moins renversé sa bière sur le voisin, quand ce n'est pas sur soi-même, mais tous - ou presque - ont ce regard mielleux de la concupiscence assouvie. Je ne veux pas en savoir plus et je m'infiltre dans la nuit. Mes oreilles sifflent et siffleront jusqu'au petit matin.

Clap Clap Clapping, et longue vie.

Thibault

Photos

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crédits photos : Emeline Ancel-Pirouelle © pour hartzine