FKA Twigs - EP2

Ça suinte lentement, ça pénètre lentement. Le R'n'B introspectif de FKA Twigs est visqueux. Il a quelque chose d'organique mais aussi de mécanique : c'est une technologie monstrueuse. Les rouages électroniques introduisent un mouvement hypnotique, construisent une intimité sonore bizarre, comme une impression de fragilité de la matière.

Depuis la fin de l'été déjà, le clip Water me avait passionné les amateurs de sensations déviantes. La sortie de cet EP2, parce qu'elle annonçait de nouvelles difficultés, ne pouvait passer totalement inaperçue. De fait, ce mini-album imprègne l'esprit et l'obsède même par intervalles. Aucun titre ne déçoit car tous s'enchevêtrent dans un monde commun à la rencontre du trip-hop et de la grâce tragique de la chanteuse Aaliyah.

La musique de la chanteuse anglaise, d'origine espagnole et jamaïcaine, est difficilement dissociable de l'univers visuel qui l'entoure. Dans les différents clips qu'elle co-réalise souvent, la mise en scène de son corps étroit est omniprésente : ce corps est toujours passif, réifié, transformé, inachevé... Le visage de la chanteuse mute tranquillement dans les plans fixes de Water me. Son buste moite se retrouve étreint dans une scène aussi dérangeante que sensuelle pour le clip de Papi Pacify. Elle disparait totalement dans How's that pour déconstruire une silhouette en images de synthèse.
Cet habillage esthétique n'est pas un cache-misère arty. Il densifie une musique déjà infiniment dense. La voix douloureuse de FKA Twigs évoque à elle-seule des images tortueuses et des mouvements accidentés.

Vidéos

Tracklist

FKA Twigs - EP2 (Young Turks, 2013)

1. How's that
2. Papi Pacify
3. Water me
4. Ultraviolet


VA - Circuit d'Actes 3

Il y a, entre la France et la Belgique, de petites structures indépendantes qui discrètement, presqu'en cachette tels des sages maîtres de l'alchimie, donnent vie à des compilations singulières et dignes du plus vif intérêt. Parmi celles-ci, le label franco-belge La Forme Lente (LFL)  a rendu disponible en vinyle (500 exemplaires) début juin et  via bandcamp le troisième volume de son Circuit d'Actes. Soit une sélection serrée - 11 pistes maximum, pas plus - pouvant être considérée à juste titre comme une sorte de papier de tournesol de la musique minimale électronique internationale.

Illustration Sonore, qui ouvre la compilation, est un duo parisien qui avec Flying Lights et Violence stimule la curiosité. On est confronté à la cold-wave la plus pure, celle polaire, tellement le son est dur, vide, triste, mélancolique, doucement violent, comme seul Kas Product aurait pu en faire. Changement de climat lorsque l'on passe à l’écoute de Xero Kline Coma, projet minimal synth cold-wave californien. Et si jusqu’alors, on n’avait jamais pensé à une différence notable entre synth-pop française et américaine, le contraste finalement rend tout plus clair : la propreté et la netteté du son américain, combinées à des rythmes beaucoup plus frénétiques, rendent celle de Xero Kline Coma beaucoup plus proche des expériences électroniques de Mr Plaza et du premier John Foox pour l'instrumentation, du Personal Jesus de Depeche Mode pour les vocalises.

Une immense vague de froid resurgit avec Position Parallèle : projet parallèle de M. Geoffroy Delacroix (plus connu sous l'alias Geoffroy D., ou identifié directement avec son patronyme Dernière Volonté). Geoffroy Delacroix est le romantisme noir et décadent qui devient musique. Dans Position Parallèle, son génie est éclatant, que ce soit dans le choix stylistique du chant en français ou dans sa capacité à créer par un jeu subtil de synthétiseurs, soit des atmosphères mélancoliques et désolées (Si Je Te Croise), soit une fusion des ambiances coldwave avec des rythmes italo disco des années 80’ (Pop Mortem).

Les sons et la mélodie se durcissent avec Post Festum, jusqu'à devenir encore plus angoissants et paranoïaques avec Shiny Black Mater et leurs morceaux La Pelote du Chat et le presque néo-folk expérimental Roses and Ashes, où l'on croirait entendre la voix de Douglas Pearce ressuscité de Death in June. La compilation se termine avec A Jovaneck Dedicalva de Új Látásmód Fúzió, groupe hongrois au un nom imprononçable débitant une sorte de new-wave ska respectueuse des années 80.

 

Teaser

http://www.youtube.com/watch?v=6W9BsNMzdzM

Audio

Tracklist

VA - Circuit d'Actes 3 (La Forme Lente, juin 2013)

1. Kline Coma Xero - Left Behind
2. Illustration Sonore - Flying Lights
3. Position Parallèle - Pop Mortem
4. Post Festum - Amorf /verzió/
5. Shiny Black Mater - La Pelote Du Chat
6. Kline Coma Xero - We Are Only Riders
7. Illustration Sonore - Violence
8. Position Parallèle - Si Je Te croise...
9. Új Látásmód Fúzió - A Jövonek Dedikálva
10. Shiny Black Mater - Roses and Ashes
11. Ortrotasce - At Your Last Breath


Daft Punk - Random Access Memories

Après un raid marketing à épisodes qui a provoqué chez la race humaine connectée un auto-arrosage automatique méritant à lui seul un essai de Guy Debord, voilà que le totem ultime du grand gloubiboulga pop intergalactique nous est délivré pour qu'enfin la lumière soit. Et tout dérisoire et boursouflé soit-il, Rame À L'Excès de Morilles est à la hauteur de nos fantasmes les plus fous. Daft Punk nous ouvre en exclu les portes de son salon à L.A. et franchement, là-bas, c'est Sacrée Soirée tous les soirs. Nile Rodgers est bloqué sur le même riff dans un coin comme un personnage buggé des Sims, Pharrell Williams se touche en gémissant sur la table basse en verre fumé, tout le gratin du rock FM des 70's/80's jamme inlassablement devant Guitar Hero, le cultissime Paul Williams (de Phantom of the Paradise !) croone dans Fantasia, et Giorgio Moroder raconte sa vie comme s'il faisait sa propre nécro sur Paris Première avec une parodie de ses plus grand tubes en fond sonore. On ne retrouve cependant pas tout le monde sur l'album car il y a aussi Tom Jones, Barbara Streisand, Les Eagles et Michel Drucker qui dansent poussivement parmi les invités avec des gin-to' fluorescents à la main comme dans Tron Legacy.

Ramène De La 16 Mélanie est en effet l'album rêvé pour faire ronronner ses Bang & Olufsen sur la terrasse de son yacht à Mandelieu-La-Napoule ou, à défaut, guincher à l'afterwork : la basse slappe à donf, le vocodeur drive sa mère, et les synthés sont trop smooth. C'est un film de SF à gros budget d'un réalisateur hollywoodien vieillissant où l'on se fait gentiment chier mais puisqu'il coûte X millions de dollars à la minute, tout est réuni pour que ça passe tout seul - et ça passe tout seul. Enfin, c'est cette œuvre cossue, bourgeoise même, d'un tandem de robots isolés dans leur Hollywood condo, dont les casques embués les empêchent de se rendre compte qu'une virée en Porsche Cayenne sur le seashore avec des biatchs californiennes téléchargées sur iPhone 5, ça n'incarne plus le cool qu'auprès d'une poignée de jeunes UMP en vacances d'été à Saint-Jean-de-Luz. C'est d'ailleurs ce décalage qui leur fait asséner en 2013 des absurdités telles que "notre anonymat est totalement à contre-courant à une époque où tout le monde rêve de célébrité" ou "notre stratégie marketing est radicale". Néanmoins, quelques disques des années 2000 ont fait leur chemin jusqu'à la sono 12.1 de leur K2000 tunée : le dernier Metronomy visiblement, dont ils ont décidé de reprendre The Bay (Get Lucky), ainsi que les Strokes et Animal Collective, dont ils ont débauché les chanteurs pour interpréter respectivement Eye in the Sky d'Alan Parsons Project (Instant Crush) et un pastiche de Kavinsky (Doin' It Right). Et ça sera tout pour le sang "neuf". Les deux cyborgs en smoking YSL restent bien au chaud dans leur Disneyland de la nostalgie sacrée où l'on se dorlote sous les disques d'or de George Benson et où les gimmicks les plus éculés du monde tournent sur eux-mêmes dans le vide intersidéral, de telle façon qu'on croit entendre en boucle un morceau de Steely Dan période Gaucho où le Cuervo Gold et la colombienne auraient été remplacés par la vodka-Red Bull et la saccharine (Fragments of Time).

Mais Ramdam Accès VIP n'est pas qu'une affaire de guests et de paillettes, parce que nos robots, c'est aussi des vrais artistes qui ont le blues, et eux aussi savent faire du joli papier-peint musical à la Air (Motherboard) ou des grandes suites cosmico-pompières pour nous mettre en orbite dans la galaxie d'Ulysse 31 (Contact). Et de toute façon, qui d'autre que nos Biomans made in France préférés aurait pu réaliser un Spinal Tap de la pop aussi (involontairement) drôlatique ?

Videos

 

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Tracklist

Daft Punk - Random Access Memories (Columbia, 2013)

1. Give Life Back to Music
2. The Game of Love
3. Giorgio By Moroder
4. Within
5. Instant Crush (feat. Julian Casablancas)
6. Lose Yourself to Dance (feat. Pharell Williams)
7. Touch (feat. Paul Williams)
8. Get Lucky (feat. Pharrell Williams)
9. Beyond
10. Motherboard
11. Fragments of Time (feat. Todd Edwards)
12. Doin' It Right (feat. Panda Bear)
13. Contact


Oldman - Son, Father and Son (Arbouse)

dyn005_original_200_200_pjpeg_18368_57b6a917893495b29ad882f91dfaa7d1Ancienne moitié du duo MAN, artiste épris de collaborations indépendantes (Lena en compagnie de Matthias Delplanque, en duo avec Jérôme Paressant), le Nantais Charles-Eric Charrier aka Oldman fait partie de ses aventuriers ultimes à l’hyperactivité effrénée et contagieuse. Adepte d’une polyvalence stylistique où le spoken word le dispute au jazz – version minimale, preuve en est l’introductif Son, Father et son échappatoire lento d’une captivante beauté sur quelques notes de guitare acoustique, de synthé et de cymbales – Charrier vise à l’épure, toujours, pour atteindre le beau, souvent, le sublime, parfois. Puisant aux sources les plus incontestables, qu’elles soient issues du croisement improbable de la gratte de Matt Elliott instrumentalisée par Cvantez (Mon Délicat) ou du parler nocturne d’un post rock à la sourde colère, trempée dans une Encre période Flux. De temps à autre, le ton se fait davantage serein, divaguant entre six cordes et xylophone sur un nuage comeladien où il fait bon se reposer (Grandfather’s Shield), avant que le souvenir grave (la voix et le texte) de Rodolphe Burger ne fasse définitivement oublier le très pénible Gérard Darmon sur le surprenant Son, Father and Son. C’est que contrairement à une scène franco-hexagonale où l’auto-complaisance est érigée en religion, Oldman regarde au vitriol son ombre dans le miroir, elle lui renvoie une misanthropie paranoïde subjuguante de vérité. A l’image d’un disque dont les fractions inquiètes énumèrent les sens pour mieux les vampiriser.

Fabrice

Tracklist

Oldman - Son, Father and Son (Arbouse Recordings)

1.Son, Father
2.Mon Délicat
3.Mama ! Hum
4.Grandfather's Shield
5.Son, Father and Son...
6.Morrow
7.Father and Son
8.Half Brother