Acre / Filter Dread - Interference

On avait oublié de vous parler d’une des dernières sorties de Pan, le label de Bill Kouligas. Elle réunit Acre et Filter Dread, pour encore une fois une sortie qui maltraite les genres, et qui redonne toute ses lettres de noblesse à l’idée d’une musique « électronique ». Électronique car ça n’est ni un album techno, ni un album dubstep, ni un album de bass music, mais un peu un mélange de tout ça. L’hybridation est une des caractéristiques de cette jeune scène qui tente de faire bouger les limites entre l’expérimentation, une certaine queerness de la musique, et la techno des origines. Acre est une des figures, déjà presque un peu marginale de cette scène là. On peut aussi penser aux sorties de Logos et Mumdance, qui de manière différente tente de déplier les possibilités de l’électronique à l’heure d’un cloisonnement de plus en plus présent. En France on a du mal avec cette idée de l’électronique. Quand tu veux programmer une soirée électronique, souvent on te répond, ok mais quel genre. Justement, ce qui est hyper intéressant, c’est qu’ici il n’y a pas de genre défini, ni d’identité particulière de cette « électronique », juste un album assez cool de six pistes qui ne se posent pas de questions d’étiquette.

Interference est la première sortie d’un sub-label Codes, une division a priori dubstep du label. On peut sans doute le voir aussi comme une réactivation de Lost Codes, le label grime expérimental de Visionist, qui avait signé une très belle sortie de Sd Laika, avant que celui-ci ne se retrouve sur TriAngle. Bref, on est un peu perdu au milieu de toute cette avalanche de porosité entre des genres a priori aussi différents que le dubstep, la techno, le grime ou bien même la vogue house. Pourtant on est exactement dans ce mouvement là avec Interference. C’est ce qui rend clairement intéressante cette sortie.

Acre nous avait quand même déjà habitués à sortir des titres d’inspiration dubstep hyper sombre, genre Burning Memories qui avait eu son petit succès en son temps. Dans Interference c’est un peu la même chose. Une ambiance plutôt sombre, des sonorités clairement dubstep, tout en proposant en même temps une sorte de techno glacée qui se danse à contre-pied. Sur certains morceaux on retrouve un truc très expé avec glitch et bruits de machine vraiment bizarre, sur d’autres ces rythmiques si symptomatiques de la bass music ou de la drum’n’bass.

Ça à l’air d’un beau foutoir décrit comme ça, mais en fait c’est plutôt cohérent, et encore une fois assez brillant. Je vous assure que c’est pas trop le genre de dubstep qu’on retrouve dans une soirée au milieu d’un champ en pleine campagne. C’est plutôt des trucs qu’on pourrait voir dans un auditorium. Quoi qu’il en soit, ce qui parait vraiment intéressant à remarquer c’est que ce mélange des genres, tend enfin à nous ouvrir l’esprit et à redonner une consistance tangible à cette idée de « musique électronique » au sens large du terme. C’est à dire à affirmer une musique qui ne se pose ni la question de ses origines, ni de sa réception. Oui on est bien au milieu d’un mélange entre grime expé, dub step, bass music, uk, musique synthétique, éventuellement footwork ralenti et techno. Bref, on écoute un album « électronique » et un très bon. Peut-être qu’il faut d’ailleurs voir ce titre Interference comme une sorte de programme de ce que l’on va écouter. En tout cas, si on peut continuer à dé-genrer la musique de cette manière là, personne ne s’en plaindra !

Audio

Tracklisting

Acre / Filter Dread - Interference (Pan X Codes, 17 juillet 2015)

01. Drumz 34
02. Flash Speed
03. Trashed
04. Life
05. Unknown
06. Blood Artist


On y était : Transient Festival

TransientTransient Festival, 14/16 novembre 2014 à Mains d'Oeuvres

14 novembre 2014. Le contraste entre la soirée off du Transient au Monseigneur et celle d’ouverture du festival vendredi nous pose face à une évidence : en dix ans, la musique électronique a beaucoup changé dans le fond comme dans la forme. Le panel de jeudi donnait un échantillon éclatant de notre époque, qu’il s’agisse des douces agressions protéiformes du Lyonnais Vophoniq, ou de l’ambient corrodée et absorbante de Bill Kouligas qui dirige le label Pan, l’un des pivots esthétiques du moment. Le lendemain aux Mains d’Œuvres, on sent comme un gouffre entre les expérimentations contemporaines et l’électronica un peu précieuse ou naïve des producteurs-clés de l’ancienne génération. La soirée s’ouvre par de jeunes Français clairement imprégnés de ces derniers, Ocoeur et le VJ Hieros Gamos, très honnêtes, mais bien prévisibles : des visuels géométriques type économiseur d’écran à thématique Tron qui semblent aujourd’hui un peu parodiques, pour illustrer une électro-glitch de geek, carrée et précise, dont on a fait le tour mille fois grâce à Alva Noto et consorts, le tout manquant tout de même d’un peu de mystère et de fantaisie.

Heureusement, Arovane n’est pas né de la dernière pluie et son live, bien que typique d’une manière de faire soignée à l’ancienne, est un délice. Le producteur allemand nous fait glisser dans un tunnel digital immaculé, les matières y sont translucides et les rythmes chromés. Rien ne dépasse, tout se situe à la surface, mais une surface hyper travaillée, et si ce genre de plaisir d’esthète peut sembler un peu vain à une époque où l’on revendique le DIY, la crasse et l’instinct, l’expérience est plutôt rafraichissante, et on suit le fil très fin qu’Arovane déroule devant nous. Dans un flashback nostalgique, cette soirée nous ramène à cette époque où des labels comme City Centre Offices, Morr Music ou Mille Plateaux représentaient le nec plus ultra, et où l’avant-garde électronique était une affaire de finition, de sophistication infime.

Moins délicat mais toujours dans la thématique « 40-something white guy behind a laptop », Richard Devine nous donne une revigorante leçon d’électronica-hardcore, à laquelle il est impossible de résister. Consacré au versant le plus bruyant de ses prods, son live est un torrent hyperactif de breaks et de sub-bass projetés à un BPM très élèvé, et instaure une ambiance de rave nerd auxMains d’Œuvres, à laquelle on se joint volontiers. Comme quoi, on savait faire la fête début 2000.

Thomas Corlin

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15 novembre 2014. 19h40, je me glisse dans la pénombre de la salle 2. Au premier rang, un groupe de danseurs s'agite dans la lumière de l'écran géant. Un pote me glisse à l'oreille que le live de Lumisokea était juste incroyable. "Beaucoup moins linéaire que ce qui passe maintenant". Il faut l'avouer, le début du live patauge un peu et la puissance du kick ne parvient malheureusement pas toujours à faire oublier quelques déséquilibres dans la construction. Ces critiques suffisent-elles à dire que le live de Somaticae est un échec ? Non. A aucun moment je n'ai envie de sortir de la salle, et j'attends bien sagement la fin du live pour aller chercher un verre (pas trop cher d'ailleurs). Bienveillance du premier des premières heures ? Pas seulement : si la partie techno industrielle m'a un peu laissé de marbre, les inspirations UK et les multiples références au gabber (toujours grasses à souhait) m'ont un peu plus excité le tympan. En outre, le passage d'une techno très martiale et machinique à la frénésie tribalisante de la fin du live - sorte de retour à la nature paradoxale par les machines - plutôt bien senti confère une dimension narrative appréciable à l'ensemble. Et puis bon, un live de Somaticae, c'est aussi l'occasion de le voir s'agiter comme une pile sur scène et dans la foule, puisque le bonhomme ne voit aucun inconvénient à laisser traîner ses boucles pendant trente-deux mesures pour venir sautiller comme un pygmée. Bilan donc, pas le live de l'année, mais les amateurs de grosse caisse et de verre pilé apprécieront.

S'en suit une courte pause qui m'offre l'opportunité d'aller jeter un œil aux installations. Pour une fois, la pluridisciplinarité a du sens et les éléments "non musicaux" ne tombent pas comme un cheveu sur la soupe. Le Delta d'Olivier Ratsi par exemple, illusion visuelle et sonore reposant sur le principe de la montée infinie, assure une transition parfaite entre les salles de concerts et la salle d'exposition. Si l'une des ambitions du festival était, comme le précise la note d'intention, "de rendre sensible un dialogue sous-jacent entre les pratiques artistiques issues de l'électronique et les nouvelles technologies", force est de constater que le pari est réussi.

Il est déjà 20h45 et le live de Plaster ne va pas tarder à commencer. Une fois encore, l'entrée en matière est un peu laborieuse. Je peine vraiment à décroiser les bras et j'ai l'impression de m'être endormi dans un bus lancé plein gaz sur l'autoroute du BPM. Je me demande qui est ce chauve à l'air patibulaire qui vit sa performance en fermant les yeux et en se pinçant les lèvres. Le crâne chauve arrosé par des lumières denses, il ressemble plus à un combattant du Pride sur le chemin du ring qu'à un producteur de musique électronique prêt à en découdre avec ses machines, mais soit, j'attends la suite - et tant mieux. En un tournemain la mayonnaise prend et en avant pour la grande claque. Les jambes se laissent aller au rythme lancinant de boucles sombres et profondes. L'esprit est happé par l'énergie mystique dans laquelle baignent les nappes et le temps accélère d'un coup sec. La progression du live est rondement menée et la structure d'ensemble est stupéfiante de discrétion. Pour la première fois depuis longtemps, je ne veux même pas me retourner vers mon voisin pour lui dire que c'est bien... tellement c'est bien.

22h. Kangding Ray apparaît sur la scène de la salle 2. Visage aimable, crâne impeccablement rasé, tenue noire très sobre, l'ancien étudiant en architecture dégage quelque chose du gourou transhumaniste. Son live est propre, précis, parfait. Pas grand chose à dire, donc. Des rythmiques élaborées soutiennent des mélodies qui s'enchaînent avec un naturel déconcertant. C'est vivant, machinique, complexe mais jamais compliqué. Ça fait plaisir et ça détonne. Le public est ravi et il aurait tort s'il ne l'était pas.

Carton plein pour cette soirée donc où mon seul regret en quittant Saint-Ouen est de ne pas avoir demandé de passe pour la veille. Merci Transient.

Alexis Beaulieu

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