Kamixlo - Angélico

Encore un EP de Kamixlo qui fera date, et c’est seulement le deuxième ! Après une première sortie sur Codes, le sublabel de PAN, où on pouvait entendre l’immanquable tube de tous les dancefloors qui se respectent, Paleta, le deuxième EP sort chez Bala Club, sa maison-mère. Bala Club, on en a déjà parlé, pas mal parlé, c’est Uli K, Blaze Kidd, Endgame, etc. Bref, toute la scène qui remue drastiquement Londres.

Kamixlo dit d’Angélico qu’il s’inspire autant de la lutte japonaise que du métal et de l’industrie du dancehall, et rien que pour ça on avait très envie d’y jeter une oreille. Qui plus est, l’EP est en téléchargement libre sur son SoundCloud. Pour mémoire, Kamixlo est l'un des piliers et des fondateurs du Bala Club, c’est en quelque sorte la face sombre de ce crew londonien qu’on aime absolument et inconditionnellement beaucoup. Un EP qui fera date donc, et qui tient sur deux choses : radicalisation de la rythmique dem bow/dancehall et voix sourdes, essoufflées, vocodées. Angélico est un EP percussif et radical qui provoque une sorte de physicalité immédiate et politique du son. Un talk, spoken word vocodé, un tube, trois signes évidant de radicalisation, et un bonus. Un remix gabber/ambient/vnr (ouais ouais) d’Evian Christ (sic!), Bloodless Y, le single de l’EP, qui est accessoirement un morceau de l’année, et sans doute aussi un des morceaux les plus représentatifs de l’ambiance approximative de 2016. VNR Ambient, émeutes, insurrections et meutes assagies.

Il y a un usage bien particulier de la basse dans Angélico, un usage qui la marque tout en la dépouillant. Elle est quasiment en avant des voix, ou en tout cas elle s’invite comme matière assez massive et dense des différents morceaux. Qu’il soit du dem bow accéléré, ou plutôt du dancehall énervé, le travail sur la basse d’Angélico en fait une sorte d’arme du son qui se fait entendre dans un dénuement bien particulier. Dans certains morceaux, il n’y a quasiment aucun médium (quasi tous), la basse, la voix et la rythmique qui s’accélère/décélère. Un dépouillement qu’on reçoit d’ailleurs à peine si on ne tend pas l’oreille. Il y a comme un travail pour faire entendre la basse et surtout son impact. La basse dans une durée en somme, une basse étendue et intensifiée en même temps. Kamixlo opère une radicalisation par simplification, dépouillement mélodique, et clairement ça donne une forme et une force assez singulière à des morceaux comme Ayuda ou Ice2CU. Il joue presque sur une trace mélodique qui est entièrement tenue dans les basses, qui font office de signes de reconnaissance. Ce jeu de trace, et de mélodies fantômes à travers les basses donne une puissance flagrante à son EP. Puissance flagrante, le mot est faible. Radicaliser les basses en les simplifiant au maximum pour en faire un phénomène musical singulier d’apparition et/ou de disparition de mélodie fantôme du prisme musical du Bala Club, pour en faire un médium qui fait impact dans sa durée. Une rythmique qui fonctionne comme une sculpture en négatif, un travail rythmique qui fait œuvre d’un renversement non symbolique où la basse et la voix deviennent au même titre un travail du rythme. Un travail du rythme qui repose sur l’évocation et l’imagination toujours renouvelées de mélodies fantômes. Tropes et dépouillements, radicalisation et intensification par la rythmique, la grande classe. Une sorte encore de musique figurale...

Si les basses font office d’un travail général d’intensification et de figuration, les voix ne sont pas en reste. Concrètement, tous les morceaux reposent sur ces deux composantes, voix et basse. Voix vocodées qui sont bouclées, décélérées, accélérées à la guise de Kamixlo. Non hiérarchie donc entre voix et basse, elles ne sont ni en avant, ni en arrière, mais font quasiment partie de la rythmique générale radicalisée. Il y a presque quelque chose de l’ordre d’une sérialité des voix. Sample et bande magnétique en rarement plus de dix mots vocodés. Peut-être d’ailleurs que ce travail des voix participe du dépouillement radical d’Angélico. Peut-être aussi que par ce phénomène de simplification extrême, Kamixlo fait surgir une puissance inédite, une durée sensible ou une puissance possible, qui marche donc sur ce phénomène de reconnaissance des fantômes.

Un morceau, un filtre de voix, une rythmique radicalisée. Encore une fois, il y a quelque chose d’un événement qui se matérialise singulièrement dans une sorte de critique du rythmique, de radicalisation de phénomènes et de sonorités connus. Quelque chose que Kamixlo tend et tord, pour en faire une forme intense et dense. Sans doute qu’il y a quelque chose de commun, une tension dense entre dancehall industrielle, sumo et métal. Intensification par explosion en un laps de temps très court, puissance dans une durée donnée à voir, à sentir ou à entendre.

Pour clôturer le tout, le remix d’Evian Christ est clairement le morceau qui pourrait faire la bande-son de l’année. Vnr et ambient, ambiant et vnr, avec quelque chose de l’ordre du gabber et quelque chose de l’ordre du mélodique presque new age. Comme on a pu le remarquer en fin d’année avec quelques sorties, notamment la dernière K7 de Dedekind Cut, on s’achemine sûrement vers un retour de l’ambient, mais de l’ambient comme on aime. Ambient et gabber - même si là, ça fait déjà un petit moment. En tous les cas, ce remix est vraiment cette bande-son potentielle de l’année, autant sonore que politique : émeutes, tentatives insurrectionnelles et relâchement général. Peut-être aussi, au fond, qu’il répond à une question, cette fameuse question : pourquoi ça ne tient pas ? On serait tenter de répondre "parce que le cortège de tête préfère écouter du rap semi-conscient ou de la trap digest à de la musique insurrectionnelle queer, sorcière ou racisée", alors qui sait!

Bref, Kamixlo est la figure vnr sombre du Bala Club et ça n’est pas vraiment pour nous déplaire, il nous file encore une bonne pichenette et fait entrevoir des possibles délicieux autour du vocodeur et de l’auto-tune, on attend donc avec patience, mais pas trop, l’insurrection autotunée... 2017 n’aura peut-être vraiment pas lieu les étranges espaces musicaux du Bala Club.

Audio

Tracklist

Kamixlo - Angélico (Bala Club, 11 novembre 2016)

01. Angélico
02. Bloodless Y
03. Ayuda
04. Ice2CU
05. Xtremetonterias
06. Bloodless Y (Evian Christ Remix)


Bala Club - Bala Comp vol.1

GHE20GOTH1K, Kunq, Janus, N.A.A.F.I, NON, Bala Club… Voilà quelques collectifs dont on parle beaucoup. Ils font le tour du monde en organisant des soirées, réinventant des scènes, des manières de faire la fête, déplaçant les corps et les oreilles quadrillés par le pouvoir, ailleurs, et avec une certaine permanence. Événement dans cette scène club bizarre et monstrueuse, le Bala Club, crew londonien qui regroupe des gens aussi intéressants qu’Endgame, Uli K, Kamixlo, Rules, Yayoyanoh ou encore Killavesi, sort sa première compilation. Après deux grosses années d’existence, de diverses soirées variées, de jam sessions vraiment super bizarres et de tournées, c’est un peu le moment de faire un point sur Bala Club.

Bala Club mélange encore une fois les genres, loin des clubs techno hétéros-blancs, il court-circuite une certaine idée de la musique un peu linéaire. Il y a un certain kitsch, une certaine vulgarité, une certaine façon d’envisager la danse qui se fait jour chez eux. Mélange de reggaeton, de dancehall, de dubstep, de UK, de bass, de footwork, de R’n’B, de jungle, de nightcore, de techno, de vogue, ils participent à l’écriture d’une musique électronique large et décomplexée d’elle-même. Il n’est plus question chez eux de référer à Terry Riley ou à Steve Reich, ni même à la techno de Detroit ou de Chicago, mais de travailler sans hiérarchie sur une pop music au sens le plus large du terme, et de remettre au goût du jour, de revitaliser certains sous-genres abhorrés. Ça chante en espagnol ou en anglais, ça fait des sessions débiles sur Just Jam ou des shows rigolos sur NTS, et ça participe surtout à l’implosion des dancefloors morts de reproduction de la domination masculine des clubs européens. Plutôt une cave, une rave que le Berghain, même si l’un et l’autre ne sont pas incompatibles.

Seize titres dans cette première compilation, et quasiment autant de manières d’approcher la musique, et son brassage permanent. C’est un peu comme si chaque titre déplaçait d’une certaine façon les esthétiques dominantes de la scène club. On ne s’attardera pas sur chacun des 16 titres, mais on peut signaler quand même les trois bombes de Kamixlo (définitivement vraiment un chouette type) : Esta Noche, Contigo et Ideksmfh. Ideksmfh qui reprend d’ailleurs quelques codes un peu « métal », ce qui n’est pas sans rappeler la furieuse Kablam qu’on aime aussi beaucoup beaucoup… Il y aussi ce titre néo-R’n’B bizarre de Rules, Take Me Hate Me ou encore Di4u d’Endgame (qui sort aussi un très bon EP sur Hyperdub), et signalons pour finir le titre hip-hop étrange de Yayoyanoh, 4me.

La première compilation du Bala Club est une bien belle photographie de cette scène sans cesse inventive depuis maintenant quelques années. Bien loin des postures transgressives de certaines soirées ou scènes, voilà qui promet encore de beaux jours à cette musique monstrueuse qui, de sortie en sortie, semble vraiment explorer un présent plus désidentifié, plus multiple, moins binaire et surtout moins gris.

Alignement des astres vers une insurrection queer dans la musique, peut-être…

Audio

Bala Club - Bala Comp Vol.1

Tracklist

Bala Club - Bala Comp Vol.1

01. Kamixlo - Esta Noche
02. Rules - Take Me Hate Me
03. Uli K & Malibu - Mi Luz
04. Uli K & Rules - Mi Corazon (prod Mechatok)
05. Yayoyanoh - 4 ME
06. Endgame & Rules - DI4U
07. Lunarios - Red Lagrimas
08. Killavesi & Adamn Killa - Ballin Like Messi (prod H!tkidd)
09. Yung Lean & Uli K - Schemin (prod Mechatok)
10. Kamixlo - Contigo
11. SKY H1 - All I Ever
12. Bladee & Thaiboy Digital - Made Of Glass (prod Palmistry)
13. Uli K & Killavesi - Don't Look At Me (prod Mechatok)
14. Organ Tapes - Besitos (prod Uli K & Malibu)
15. Kamixlo - Idesksmfh
16. Endgame - Tears On road