Aufgang – Air On Fire

aironfire-1Nous avions rencontré Aufgang lors de leur passage à la Machine du Moulin Rouge, le temps d’un live endiablé qui ne nous avait pas laissés de marbre. Vous en souvenez-vous ? Sinon, pour les piqûres de rappel, c’est ici et ici. Ceux-ci nous avaient d’ailleurs confessé en coulisse travailler secrètement sur de nouveaux morceaux et avaient pu régaler l’auditoire d’une écoute en avant-première d’un Dulceria explosif et savoureusement châtoyant. Pourtant nous ne pensions pas revoir Francesco Tristano, Rami Khalifé et Aymeric Westrich nous revenir aussi tôt pour autant.Et pourtant, c’est à peine quelques mois après la sortie de leur album que le combo classico-électro débarque avec un nouvel EP dangereusement inflammable et nettement plus abyssal.
Si Dulceria semble taillé pour le dancefloor, brassant arpèges légers et sonorités house, le second morceau plonge l’auditeur dans un chausse-trappe qui va très lentement l’entraîner vers des ténèbres inexplorées auparavant. Cette relecture du morceau phare Aufgang, tout bonnement intitulée Auricle Dub, évoque immédiatement les structures minimalistes d’artistes comme Delta Funktionen ou Claro Intelecto, les instruments à cordes frappées en plus. Douce Violence (tout est dans le titre), deuxième véritable inédit de ce nouveau maxi, enfonce un peu plus le clou dans la noirceur. Spirale descendante, brutale, matraquée par le martellement agressif des kicks d’Aymeric et de l’affrontement au piano de Francesco et Rami. Une chute sonore aux accents corrosifs et à la tonalité oppressante. Warm Snow sonnera alors comme l’œil du cyclone, un brin d’accalmie bienvenu et permettant de reprendre son souffle. Les doigts de fées de nos deux pianistes se baladant langoureusement sur les touches de leursinstruments jusqu’à en tirer des larmes maculant chaque ligne, chaque portée, chaque note…
Et si nous voyons doublement l’occasion de nous repaître du sublime Channel 7, une version siglée Krazy Baldhead me fait craindre le pire. Je dois confesser que maladroit comme je suis, tout album ou titre siglé Ed Bangers ou catégorisé French Touch 2.0, 3.0, 3.0,5 et un quart… se retrouve le plus souvent sottement dans ma corbeille ou piétiné avec rage. Comme je peux être empoté parfois. C’est donc pour cette raison que je préfère dire qu’Air On Fire ne comporte que cinq titres. Je n’ai pas le droit ? Aïe ! Bon, alors, malheureusement il s’agira ici du seul bémol de ce nouvel essai du trio international puisque l’électro grassouillette du Marseillais dessert mal les ambitions d’Aufgang, à contrario de l’Américain Sutekh qui déstructure parfaitement les harmonies en escalier du track, pour en façonner une bombe expérimentale du plus bel effet.
Au final, ce sera essentiellement Aymeric et sa boîte à rythme savante qui seront mis en avant sur ce nouvel opus qui en définitive ne dévoile que trois réels inédits. On savourera néanmoins l’exposition d’une plus large incursion de la musique électronique dans la musique d’Aufgang, ce fameux quatrième homme. Et on succombera tout simplement devant cet énième démonstration de fusion entre classique et électronica. Dorénavant, c’est certain, le futur se conjugue à l’imparfait.

Audio

Aufgang - Dulceria

Tracklist

Aufgang – Air on fire EP (In Finé, 2010)

01. Dulceria
02. Aufgang (Auricle dub)
03. Douce violence
04. Warm snow
05. Channel 7 (233 Channels remix Sutehk)
06. Channel 7 (Krazy Baldhead Remix)


Aufgang l'interview

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Comment est né Aufgang ?

Aymeric (batterie): Aufgang est réellement né en 2005. On se connaît tous les trois depuis à peu près 2000. Nous nous sommes rencontrés à New-York. Mais la date officielle de la naissance d'Aufgang est 2005, dans le cadre du festival du Sonar à Barcelone où nous avons eu l'opportunité de jouer pour la première fois.

Pourquoi avoir choisi se nom qui se traduit plus où moins en allemand par « montée » ?

Francesco (piano): Aufgang ne signifie pas réellement « montée » en réalité, on ne peut pas vraiment le traduire... Tout en gardant cette idée de « montée » il peut représenter le lever du soleil, comme l'escalier qui monte, où le monte-charge... Selon la déclinaison, cela ne pas vraiment dire la même chose, tu ne trouveras pas d'équivalent en français. D'ailleurs, on l'aime bien, c'est un terme un peu archaïque, personne ne l'utilise en allemand. Enfin si... On l'a vu à Berlin, c'était le terme utilisé pour représenter le passage pour aller à la mezzanine du lobby de l'hôtel, donc il y a toujours cette idée de « montée », mais ça reste conceptuel. Mais c'est une idée que nous aimons bien, d'aller toujours vers le haut, ce que nous essayons de traduire dans nos morceaux aussi, comme Sonar qui monte perpétuellement... Après nous avons un Libanais, un Français breton et d'origine chilienne, moi je suis luxembourgeois d'origine italienne, donc nous n'avions pas de terrain commun. Alors un nom allemand pourquoi pas ?

Pour la plupart vous venez d'horizons plus « classiques », comment avez-vous appréhendé cette approche de la musique électronique ?

Rami (piano): Nous avons toujours aimé écouter d'autres musiques que le classique. Aymeric par exemple produit du hip-hop. Durant sa période au Conservatoire lorsqu'il travaillait sur les percussions, il produisait d'autres types de musique, Francesco pareillement... Nous improvisons et composons depuis assez longtemps maintenant... Ce terrain d'entente commun nous a permis de développer un style hybride... Ce n'est pas de la fusion, ce n'est pas non plus du classique que l'on mixe sur un beat, c'est réellement un langage propre au 21ème siècle qui casse toutes les barrières, qui peut justement séparer toutes les structures et mêler tous les courants entre eux.

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L'accroche que l'on peut voir sur l'album et les affiches  « 2 pianos + 1 batterie » n'est pas tout à fait juste puisque vous utilisez également des boites à rythmes, séquenceurs...

Aymeric : C'est le côté humain qui est mis en avant. C'est les instruments que l'on nous voit réellement jouer sur scène... Nous sommes accompagnés de beaucoup de machines, de séquences, de synthés, ça pourrait presque être un quatrième musicien. Mais physiquement, sur scène, ça reste deux pianistes et un batteur. Après il faut demander pourquoi ils vendent ça comme ça... (Rires).

Francesco : Moi je pense qu'il est là le quatrième homme, quelque part derrière le rideau. On ne le voit pas, et c'est bien je trouve. C'est l'acteur silencieux, mais il est toujours présent. Nous n'avons pas de morceaux totalement acoustique, il y a toujours une partie de production, même si c'est en finesse. Par exemple pour le live on a quatre micros par piano, pour l'enregistrement on en avait huit. Il y a toujours cette interaction avec la technologie, et on passe un temps fou à programmer ces machines afin qu'elles répondent à nos attentes. Malgré tout à chaque fois on change un peu le set up, on tente d'humaniser un peu plus les machines pour que ça devienne quelque chose d'organique qui se confonde dans notre jeu acoustique de batterie et de pianos.

Avez-vous pour volonté d'introduire les instruments baroques dans les clubs ?

Francesco : Effectivement, pourquoi pas ! Déjà c'est assez rare de voir un piano à queue dans club non ? Alors deux ensemble...  Je pense que ça reste du jamais vu. Nous sommes très ouverts, comme je te le disais, on change souvent notre set up et nous envisageons des collaborations avec des orchestres avec d'autres instruments.  Nous sommes évidemment très inspirés par la musique baroque... Un clavecin... L'utilisation d'un clavecin en night-club, ça ce serait vraiment génial. Deus ex-machina, on fait descende le clavecin d'en haut... Le robot-clavecin.

Rami : Les éléments les plus fantaisistes nous donnent de l'énergie pour créer, pour aller plus loin, à partir du moment où cela sert la musique.

Quel est votre optique lorsque vous composez ?

Aymeric : Notre motivation c'est de chercher à créer une musique unique, différente tout en y insufflant nos influences. Nous composons de multiples manières, mais l'improvisation reste le centre de notre manière de procéder. On peut jammer, faire pas mal d'essais, puis bricoler... Notre façon de travailler change à chaque fois. Mais le but est de créer un objet unique, qui nous plaise et nous corresponde.

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Vous qualifieriez-vous comme des laborantins du son ?

Aymeric : Oui (ensemble), nous sommes très méticuleux et très perfectionnistes, et ce sont vraiment deux mots qui correspondent à notre travail et à notre façon de composer.

Francesco : Après ce n'est pas comme si nous effectuions une étude de marché. Par exemple, nous ne pouvons pas cibler notre public, on ne peut pas dire le public qui aimera Aufgang sera untel. Nous ne le savons pas. Si nous jouons dans une boîte, dans une salle de concert ou dans une église, c'est certain que le public sera différent et nous nous adaptons tels des caméléons, on change la set-list, nous modifions la tonalité... Mais l'intérêt c'est de jouer pour ces publics très différents. Que ce soit des raveurs ou un auditoire d'intellectuels, on s'en fout... Si on arrive à toucher déjà un public, on est content, et s'il est éclectique et varié, nous sommes d'autan plus ravis.

Rami : Le message c'est que si on arrive à toucher beaucoup de personnes grâce à notre musique, c'est qu'au final, elle réussit à représenter une certaine ouverture d'esprit et de ne pas enfermer les courants musicaux dans des cases séparées. C'est vrai que même si le mot semble fort, c'est un peu un rêve pour nous de pouvoir jouer avec nos instruments dans une boite de nuit. C'est quelque chose dont on parlait entre nous sans qu'on arrive vraiment à le matérialiser concrètement. Et puis les choses arrivent, sur 6 dates, nous avons joué dans 4 night-clubs, c'est assez intéressant, intriguant et excitant de ne pas savoir où on va...

On ressent beaucoup d'influences dans votre musique, que ce soit le jazz, le classique orchestral, la techno de Détroit...

Aymeric : Le rock aussi...

Je n'y avais pas pensé...

Aymeric : C'est plus dans l'énergie en fait...

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Mais alors d'où vous vous viennent réellement vos influences ?

Rami : Elles viennent de partout.Ça peut venir quand tu marches dans la rue, chaque être humain a sa propre sensibilité. Nous ne sommes pas influencés que par la musique.

Aymeric : Tous les arts nous inspirent.

Rami : Et pas seulement les arts, il suffit qu'un élément tragique se passe...

Aymeric : L'économie ! Nous allons faire un morceau sur l'économie (Rires).

Rami : Les influences, ça reste quelque chose de très personnel...

Francesco : Déjà nous sommes trois personnes différentes, avec trois cultures différentes, trois ambiances différentes, trois parcours différents... Il y a déjà tout un mix d'influences, après ce n'est pas à nous de les déterminer. Nous préférons laisser faire les médias et surtout le public, puisque si ça lui parle c'est qu'il a déjà une référence par rapport à ce qu'il écoute.

Votre titre Barock vient d'être remixé à la fois par Robert Hood, Mondkopf et Wareika. 3 nouvelles approches pour 3 nouvelles révolutions, quelle est la prochaine étape d'Aufgang ?

Rami : Le prochain album...

Francesco : Non, il ya un EP avant...

Rami : Oui, c'est sûr... Mais pour l'instant on continue à jouer le premier album et on a besoin de se renouveler... Mais nous avons des idées.

Et vous comptez rendre réel ce quatrième homme ?

Francesco : Mais il existe déjà sauf qu'on ne le voit pas. C'est tout simplement la meilleure partie de nous trois.


On y était - Aufgang

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Photos © Patrice pour hartzine

Aufgang , La Machine du Moulin Rouge, le 25 Mars 2010

Retour sur le plancher des vaches pour le trio baroque mais expérimentaliste Aufgang, il en va de même pour moi, accompagné cette fois-ci de Patrice, à la Machine du Moulin Rouge. Je ne vais pas réitérer ma campagne de glaviotage sur ce club qui prend de plus en plus des allures de Bataclan. J'aimerais d'ailleurs beaucoup rencontrer  le nouveau tôlier de cette salle, car malgré tous les reproches que je peux brandir vindicativement sur ce lieu sans âme, force est de constater, au vu de la programmation, que des efforts considérables ont été fait pour recadrer l'ex-Loco dans un contexte hype de la nuit parisienne.

Mais ne nous attardons pas. Et si je reste un peu frustré de n'avoir pu assister à la prestation de Grand Pianoramax, pour cause d'entretien avec le combo cosmopolite Aufgang, excusez du peu, c'est avant tout pour la présence  ce soir là du poète-MC Mike Ladd plutôt que le grand machin-chose en question. Peu savent que ce manieur de mots, jouant avec son flow comme on dessine des avions en papier, fut prof de lettres à Cambridge. C'est sur ces derniers verbes que je déboule dans la chaufferie, après avoir dévalé une bonne quarantaine de marches en roulé-boulé. Appelez-moi Colt Sivers, même pas mal. La voix de l'homme imposant s'éteint sur quelques notes de Léo Tardin, le public applaudit. Mother Fuck... J'ai tout raté.

Mais qu'importe le spectacle attendu est dans la grande salle, sur la grande scène et donné par de très grands artistes quoi qu'on en pense. Si Rami Khalifé, Francesco Tristano et Aymeric Westrich ne révolutionnent pas la musique après de précédents essais remarquablement menés par Jeff Mills ou Carl Craig et Moritz Von Oswald,  le trio s'applique à gravir un échelon supplémentaire dans l'hybridation de la musique baroque et de la culture dancefloor. Le spectateur se demandant où sont les sièges en voyant au loin les deux pianos à queue se prendra rapidement les pieds dans l'escalator, sans espoir de redescente.

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C'est d'ailleurs dans cette optique gravitationnelle qu'est construit le set d'Aufgang commençant dans un registre moins ludique et plus Barock, les notes se font légères et virevoltent, soufflant sur mon visage comme un vent frais alors que la rythmique batterie/boîte à rythme affole pourtant déjà mes baskets. Décollage sur Channel 7, avant un lâchage sur Sonar. Impossible de ne pas s'abandonner devant cette attraction fiévreuse sur laquelle Rami et Francesco semblent prendre un malin plaisir à jouer au ping-pong, tapant frénétiquement chaque note qu'ils se renvoient au rebond. Aymeric quant à lui donne la mesure, et avec quelle cadence. Ce feu d'artifice explose dans un bouquet final euphorique qui me retourne l'estomac et me fait chavirer. L'auditoire est au septième ciel, et moi avec lui.

Les trois musiciens ne font plus dans la demi-mesure et assurent le show. Rami les mains plongées dans son instrument, gratte ses cordes, les chatouille, les énerve...  Aufgang est explosif, Aymeric explosant ses fûts, déchainé comme un diable, tandis que ses deux comparses s'agitent sur leurs pianos comme plongés dans un état second, dansant et transpirant. Le très housy Good generation m'aide légèrement à redescendre, les harmoniques plus claires se mariant parfaitement aux samples lumineux, rappelant le soleil de Barcelone et les odeurs s'échappant du marché de la Boqueria. Si je vous dis que le show m'a envoûté, vous me croyez maintenant ?

Photos

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