Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson

par Xavier Mazure

Au siècle dernier, ce filou de Jorge Luis Borges inventa dans sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte (Fictions, 1944) un étonnant écrivain. Ce personnage nourrit le projet de réécrire à l'identique le premier tome du Don Quichotte de Cervantes. Borges nous explique alors, en divers arguments savants, la nouveauté et la supériorité de la réécriture de Pierre Ménard sur l’œuvre originale. Cette célèbre nouvelle au ton satyrique, exemple typique du postmodernisme littéraire, revient toujours en mémoire lorsqu'il s'agit de gloser sur un nouvel album d'Ariel Pink, le personnage de réinventeur imaginé par Ariel Rosenberg. La comparaison – encore plus marquante depuis l'EP Myth 002 avec Weyes Blood – pourrait néanmoins faire passer le Californien pour un terrible raseur, en occultant le caractère immédiat de ses mélodies et son amour presque naïf pour la pop.

En plus de quinze années d'enregistrements, en solitaire puis en groupe, peu de choses ont changé dans l’œuvre de recréation du génial Ariel Pink. Celle-ci, en apparence disparate (entre la lo-fi des débuts et les récents passages en studio), retrouve son unité lorsqu'on répertorie les quelques éléments constants de la discothèque rose de notre éternel nostalgique. Pour commencer, il y a cette obsession pour l'âge d'or des différentes formes de la musique pop radiophoniques des années 1960 à 1980 (de la soul à la new wave) auxquelles viennent se marier toutes sortes d'expérimentations et autres hérésies de production, des ponts improbables et un humour absurde. On retrouve aussi le refus permanent de sacrifier aux modes de production de l'époque ; le choix systématique de l'enregistrement sur bande magnétique et de sa compression lo-fi en est l'exemple le plus flagrant. Dès Another Weekend, le premier single issu de Dedicated To Bobby Jameson, on reconnaît un style, une manière inimitable de concevoir des refrains magnifiques. Le sourire aux lèvres, on se demande qui d'autre – même parmi ses nombreux copistes – serait capable d'écrire une aussi belle mélodie, d'un tel équilibre entre l'humour et la confidence mélancolique. On repense à la splendide Dazed In Daydreams qui venait clore Pom Pom...

En cela, le nouvel album n'est guère une surprise, on retrouve aussi à plusieurs reprises l'ancienne habitude qu'avait notre Hibernatus de la pop de bruiter la batterie à la bouche et de juxtaposer des couches et des couches de voix. Les fantaisies expérimentales de Death Patrol (sa disco et son violon déglingués), Santa's In The Closet (épopée haletante et burlesque), Time To Live (invraisemblable hymne hard-glam rythmé par un fragile cri de guerre) et Acting (sorte d'hybride de soul et de G-funk) rappellent les plus grandes fresques imaginatives de Worn Copy. Notons aussi que la chanson I Wanna Be Young, réenregistrée pour l'occasion, était déjà présente sur Scared Famous, paru en 2001. S'il existe une évolution dont témoigne Dedicated To Bobby Jameson, elle n'est pas à rechercher d'un point de vue formel où se côtoient les habituelles dévotions d'Ariel Pink : la dream pop (Feels Like Heaven, Kitchen Witch), The Doors (Dedicated To Bobby Jameson), The Shadows (Dreamdate Narcissist) et la bubblegum (Bubblegum Dreams). En faisant appel au personnage de Bobby Jameson, chanteur de folk des sixties détruit par l'industrie du disque, présumé mort puis réapparu dans les années 2000 au fil d'une série de vidéos autobiographiques publiées sur YouTube, le timide Ariel a trouvé un moyen pudique de nous livrer sa musique et ses émotions. Si c'est ça, la maturité ; qu'elle soit louée ! Un disque d'Ariel Rosenberg a rarement été aussi émouvant, drôle et éloigné de l'image de fanfaron qui lui colle aux pompes. À peu de choses près, Dedicated To Bobby Jameson est un chef-d’œuvre d'inventivité et de sensibilité. Mais pouvait-il en être autrement ? Gageons qu'à quatre-vingt berges, Ariel Rosenberg écrira toujours des chansons merveilleuses !

Audio

Tracklist

Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson (Mexican Summer, 15 septembre 2017)

01. Time To Meet Your God
02. Feels Like Heaven
03. Death Patrol
04. Santa's In The Closet
05. Dedicated To Bobby Jameson
06. Time To Live
07. Another Weekend
08. I Wanna Be Young
10. Dreamdate Narcissist
11. Kitchen Witch
12. Do Yourself A Favor
13. Acting (feat. DāM-Funk)


VIDEOSTAR 12

DGIl n’y a pas LA vidéo de la semaine, chaque lundi, et toutes celles qui ne méritent pas d’y figurer. On arguera que tout est une question de timing et que, pour le coup, c'est l’embouteillage en plus d'être le jour des Valentin. I used to give a fuck donc, ce que clament les libertaires de Death Grips sur la vidéo de No Love réalisée par leurs soins et extraite de l'album paru directement sur le web en 2012, No Love Deep Web, à la pochette tout en sobriété. Amour toujours, Anna, projet weird psych-folk de l'illustre Martin, nous gratifie d'une mise en images auto-produite pour un I Love Noise tiré d'un LP éponyme à paraître le 22 février prochain via Howlin Banana Records. Depuis leur reformation dans leur line-up originel et la parution début 2012 de l'album Let’s Go Eat the Factor (lire) on n'arrête plus Robert Pollard et ses Guided by Voices : trois albums lâchés dans la nature - inégaux forcément - et un futur à voir le jour sur Fire Records, Motivational Jumpsuit. Caréné d'un son plus que costaud, sans jamais être balourd, ce dernier se trouve pitché par un drolatique clip réunissant sur un playground Matt Jones de Breaking Bad et les frangins d'acteurs Rob et Nate Corddry. Une minute trente, emballé, c'est pesé. Sucrerie à l'éthanol encore, les Angelins de Kitten jouent un Money venimeux illustré d'un Ariel Pink en pin-up alitée, fumant et buvant, la mine déconfite. Un certain rêve américain prenant corps via un disque sur Elektra le 27 mai prochain. Pas de merveilleuses œuvres visuelles cette fois pour The Garment District (lire), mais une performance un brin statique à l'Andy Warhol Museum de Pittsburgh avec la triade Nature-Nurture, Only Air et Bird Or Bat entonnée par Jennifer Baron et savamment entremêlée. De quoi annoncer en volutes de clavecin un nouvel album, prévu pour cet été, toujours sur Night People. Et comme on est vendredi - et qu'à cette heure tout est permis - trois vidéos ressortent des bois pour fêter chichement le vingtième anniversaire du mirifique album de Pavement, Crooked Rain, Crooked Rain. Oui l'album m'ayant initié à l'air guitar en slip dans le salon de mes darons. Des versions live bien pétées d'Unfair, de Cut Your Hair et de Pueblo à même de faire oublier que ces vingt balais, on les a aussi pris dans la gueule. Et pas ailleurs.

Vidéos

http://www.youtube.com/watch?v=2MHhLDCJ57E

http://www.youtube.com/watch?v=NaleFGAq_X4&feature=youtu.be

http://www.youtube.com/watch?v=L1KJrdiZNHw

https://www.youtube.com/watch?v=T5zfwgMd7K4#t=0

http://www.youtube.com/watch?v=mNOyS59UoH4

http://www.youtube.com/watch?v=UJhSESlpsIM

http://www.youtube.com/watch?v=jq4JGSxMzms

http://www.youtube.com/watch?v=UvEY9FKc1sg

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