Tim Hecker - Love Streams

Le Canadien Tim Hecker s’est discrètement imposé comme une institution respectée de l’ambient, façonnant sa réputation par une poignée d’albums denses et difficilement pénétrables sur l’excellent label Kranky. Love Streams signifie peut-être plus qu’un nouvel LP pour le natif de Vancouver puisqu’il s’associe à la structure des anglais de 4AD sans toutefois trahir sa ligne esthétique en proposant cet inaltérable magma sonore, bouillant de toute part d’un mystère très compact.

Tim Hecker a cette façon assez fantastique d'absorber les couleurs. Il les regroupe, les mêle et les déverse comme une immense cascade de lumière, à l'infinie palette de tonalités, de variations, de microscopiques évènements qui, tous liés les uns aux autres, apportent un gigantesque univers. Il n'est pas chose aisée de plonger dans la musique du Canadien tant l'hallucinante collection de sonorités peut sembler insurmontable, n'arrive pas facilement à se fixer, à s'accrocher sur une solide émotion, à définir une présence stable. Love Streams semble s'étendre sur l'inconscient, développe et tisse ce que je m'imaginerais s'harmoniser dans les profondeurs de la conscience lors d'un évènement fort, d'une fantastique réalisation, d'un phénoménal changement. Tim Hecker vient allumer la caverne de l'âme, les fortes vagues qui viennent faire progressivement chavirer une personnalité, car l'ensemble de cet album ne se repose presque jamais sur une lisse réponse mais toujours perturbe cette sensation de quiétude qui semble s'installer à la base. Le Canadien laisse comme une évidence une série de questions en suspens, en construisant ses morceaux comme un arbre à mille feuilles dont les branches s'agiteraient en toutes directions mais prenant comme base et racine le robuste corps du végétal.

Cette musique est assez fascinante car elle représente un autre langage, elle ne s'évertue jamais à s'aligner sur un propos déjà établi mais au contraire s'incarne et se pare avec majesté d'une absolue singularité. Les séquences sont assez courtes pour le genre, rarement plus de cinq minutes pour évoquer à chaque reprise la composition d'un tableau. Tim Hecker me fait souvent penser à la conception d'une peinture, d'une fiction, d'un rêve au sens strict du terme, là où le beau est éphémère, insaisissable et peut d'une minute à l'autre se transformer en un parcours profondément abstrait, intenable et flou. La pochette de l'album est à ce sujet très parlante, où l'on devine ce qui pourrait ressembler à une chorale, amenant la lumière à la façon du somptueux Voice Crack, morceau clair et liquide mais parsemé de tâches de couleurs rendant presque illisible la réalité du titre, troublant du même coup son image par l'étalage d'une poignée de chaudes nuances donnant à l'atmosphère une ambiance parfaitement surréaliste.

Tim Hecker livre là une nouvelle pièce d’un puzzle immense et partiellement plongé dans la brume : un disque à la fois difficile à saisir mais qui révèle par à-coups sa pure identité. L’expérience prend une toute autre dimension en live où le ressenti devient véritablement physique : Hecker fera trembler les fondations de la Gaîté Lyrique le 27 octobre prochain afin de justement supporter la sortie de ce nouvel album. La soirée est organisée par la structure Latency et s’ouvrira sur Yves de Mey: on vous recommande chaudement d'en être.

Sunblind / Soundcloud

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Tim Hecker - Voice Crack

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Tim Hecker — Castrati Stack

Tim Hecker - Black Phase

Playlist

Tim Hecker – Love Streams (2016, 4AD)
01. Obsidian Counterpoint
02. Music Of The Air
03. Bijie Dream
04. Live Leak Instrumental
05. Violet Monumental I
06. Violet Monumental II
07. Up Red Bull Creek
08. Castrati Stack
09. Voice Crack
10. Collapse Sonata
11. Black Phase


Purity Ring - Another Eternity

Purity Ring, c’est cette frange entre l’adolescence et l’âge adulte, cette dualité éphémère qui mêle projections post-pubères et considérations matures, entre fantasme et concret, à l’image de cet anneau de pureté, ou bague de virginité, au symbolisme suranné, mensonge puritain à la morale dévoyée par un discours bipolaire. C’est peut-être de cette façon qu’il faut aborder leur LP Another Eternity qui sort le 3 mars prochain via 4AD, car il est difficile de se faire une opinion rapide de cet album tant il l’est, bipolaire, et c’est révélateur de la façon dont le duo fonctionne, entre Halifax et Montréal, Corin Roddick envoyant ses instrus à Megan James qui les complète de ses lyrics, sans véritable concertation, sans dénominateur commun affirmé. Cette répartition fordienne des tâches provoque une émulsion qui offre à la musicalité du tandem une richesse caractéristique et dichotomique, une empreinte mélodique qui mêle les genres et styles, entre synthpop et witchhouse, dans un grand écart sémantique auquel la voix de Megan offre une cohérence fragile. Et c’est sans doute cette cohérence trop discrète qui nous vaut cet album pour moitié maniaque et pour moitié dépressif, dont la binarité transpire dans les deux singles sortis à quelques semaines d’intervalle, Begin Again et Push Pull.

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Phase maniaque. Les quatre premiers titres posent un lyrisme surfait, presque hors de propos, dont on ne trouvait que quelques indices inoffensifs dans Shrines, leur précédent album sorti en 2012. La candeur sombre de Megan est tellement exacerbée qu’on a parfois l’impression de tomber dans une mièvrerie singulièrement appuyée, dans Bodyache par exemple, par des vocalises qui cherchent une complexité superflue et assez déconcertante, au point qu’on se croirait dans la phase beta d’un nouveau positionnement. C’est grave, docteur ? Le background emprunté au trap et au dubstep est pourtant globalement là, mais une ligne mélodique comme celle de Heartsigh nous plonge dans un clip de teenagers en slip coton, les cheveux au vent dans leur campus californien rempli de cheerleaders levant leur jupe au ralenti, et le chant n’est sauvé de justesse de la signature chez Universal que par la qualité des lyrics de Megan, dont la finesse et les césures confinent par moments à la poésie.

Phase dépressive. Stranger Than Earth opère le virage attendu. On arrête le trop-plein de fioritures pop pour se concentrer sur ce qui fait la valeur de Purity Ring : ce mélange complexe et séduisant de textures, de rythmiques et de chants fluets. La structure est basique, minimaliste, se développe sur un arrière-plan clubbing étouffé entrecoupé de montées eurodance qui donnent envie de rouler des pelles à la première gabber, l’atmosphère est plus instrumentale et sombre, la voix plus taciturne sans perdre sa mélodie, et à deux minutes on attaque du solide à coup d’accords plus stressants gonflés de réverb et appuyés par un beat qui ne fait pas de cadeau. Putain, ils nous avaient manqué, Purity Ring, et ça donne envie de se sentir une certaine indulgence sur le traitement des premiers morceaux et de tout réécouter, comme le rabâche Begin Again, ballade électro désenchantée et chagrine sur fond de considérations cosmiques aussi douce que puissante sur ses accents witch. Purity Ring, c’est avant tout un jeu de filtres, en témoignent les circonvolutions sonores de Dust Hymn et la voix fortement pitchée de Megan, un placebo qui ne tempère que timidement les crises cyclothymiques du binôme à l’ambivalence complètement assumée, fondue dans un mood qui oscille entre univers preppy poppy et obscurité stylisée. Même la douceur de Stillness In Woe, le morceau de conclusion, revêt une profondeur à la mélancolie suave. C’est le clonazépam de l’album, la terminaison de la phase maniaque, qui engourdit et apaise, s’achevant sur une réverb et quelques accords étirés sur près d’une minute pour mieux endormir notre vigilance avant la prochaine écoute. Gare à la dépendance.

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Tracklist

Purity Ring - Another Eternity (4AD, 3 mars 2015)

01. Heartsigh
02. Bodyache
03. Push Pull
04. Repetition
05. Stranger Than Earth
06. Begin Again
07. Dust Hymn
08. Flood On The Floor
09. Sea Castle
10. Stillness In Woe


Deerhunter - Halcyon Digest

deerhunter-halcyon-digestÇa y est : 2011 est presque là. Et, avant son arrivée, la ronde des cadeaux de fin d'année. Alors que, de 2007 à 2009,  la malchance vous avait chargé d'offrir tour à tour un coffret d'eau de toilette, une écharpe et un livre de cuisine à tante Micheline, l'heureuse élue à trois reprises du tirage au sort familial de Noël, cette année, vous n'en croyez pas vos yeux, vous allez pouvoir faire plaisir à Michaël. Il est sympa Michaël, le nouveau copain de la cousine Bérangère. Il s'intéresse en dilettante à vos DVD, à vos livres et à la musique de fond qui (n') anime (pas) vos soirées familiales quand la voix des autres invités couvrent les dernières amours sonores compilées par vos soins pour l'occasion. Alors, en amateur de musique que vous êtes, vous allez lui dire merci à Michaël en lui offrant un des plus beaux albums de l'année.
Halcyon Digest peut prétendre à ce titre. Il est non seulement à votre sens une réussite majeure du groupe Deerhunter mais il est également un album efficace et admirable qui clôt divinement la décennie pop/rock (car une décennie c'est bien dix années entières) inaugurée par le Is this it de The Strokes en 2001. Halcyon Digest est une œuvre séduisante qui a en outre le double mérite, pour les nouveaux disciples potentiels de Deerhunter, d'être à la fois accessible et d'attiser la curiosité autour du mystère Bradford Cox. Non pas celui du syndrome de Marfan dont vous vous foutez royalement mais celui qui ouvre la voie vers les divines contrées sonores explorées par l'autre projet du leader de Deerhunter, Atlas Sound. Car si Halcyon Digest est un recueil de pop immédiate plutôt classique, il contient aussi des morceaux à la beauté moins évidente qui happeront l'auditeur en traître et le mèneront au logos. En ce sens, cet album est une réussite en tous points et le cadeau de Noël idéal. Ainsi, l'auditeur novice ne sera sans doute secoué que progressivement par le doux séisme des cinq premières minutes atmosphériques qui constituent Earthquake ou par la bombe à retardement de Sailing ou par la chanson He Would Have Laughed, aussi belle qu'une balle. En revanche, comme la plupart des ingrédients de l'opus se trouvent dans une pop diligente, Don't Cry, Revival, Memory Boy, Desire Lines ou Helicopter le raviront dès la première seconde.
Peu importe si cette année encore pour Noël, vous recevez un livre d'Amélie Nothomb car, c'est sûr, vous ferez mouche ! Les paroles « Walking free, come with me, far away, everyday » du grand corps malade remplaceront divin enfant, hautbois et musettes et résonneront dans la tête de Michaël pour tous les noëls de la décennie à venir.

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Derhunter - Desire Lines

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Tracklist

Deerhunter - Halcyon Digest (4AD, 2010)

1. Earthquake
2. Don't Cry
3. Revival
4. Sailing
5. Memory Boy
6. Desire Lines
7. Fountain Stairs
8. Coronado
9. He Would Have Laughed


The National – Bloodbuzz Ohio

l_821fbee22d414013bfb9d2ccc673cf14Quel plaisir de retrouver le plus grand groupe du monde, celui dont la discrétion est aussi grande que le talent ; cette espèce rare à laquelle appartiennent, Wilco, Chokebore et cie et qui, d'album en album, vous réconcilie avec la continuité - chose tellement rare en musique qu'on ne pouvait passer à côté. En un mot, rendez-vous le 11 mai pour la sortie de High Violet, 5 album des New-Yorkais de The National.

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The National – Bloodbuzz Ohio


Serena Maneesh - N.2: Abyss in B minor

348Ahhhh la Norvège, ses Fjords, ses plaines enneigées, son Death-Metal folklorique et ses vikings barbares que l’on croise régulièrement au détour d’une taverne, soulevant une bonne chope à la mémoire d’Erik le Rouge. Y sont cons ces Nordiques… Cependant Serena Maneesh rompt complétement avec la tradition locale puisque le groupe est plus à rapprocher de ses voisins danois The Raveonnettes que des hurlements gutturaux s’échappant habituellement des contrées glaciales d’Oslo.
Nous ne seront donc pas si étonnés de retrouver le sextet sur le label britannico-californien 4AD. Oui, c’est une longue histoire, et avez-vous envie que l’on vous berce avec des contes ? Pas vraiment ! Donc on passe sur le sujet pour pénétrer chichement dans les cavités ténébreuses de ce N.2 : Abyss in B minor . Après mûre réflexion, la menace fantôme aurait très bien pu être le titre adéquat de ce pétard mouillé. Non pas que ce second album soit totalement dénué de qualités, il n’apportera pourtant rien de neuf à l’excellent premier essai éponyme du groupe. Ce subtil mélange de noisy-rock, de dream-pop et de shoegazing s’inspirant clairement de My Bloody Valentine aurait pu être une force s’il ne finissait pas, justement, de les faire ressembler à une pâle copie du groupe déjà cité plus haut, The Raveonettes. Et comme le In & Out of Control de ces derniers, N.2 : Abyss in B minor pêche par son manque d’innovation et peine à renouveler les performances d’un premier album qui avait mis la barre très haut, trop peut-être.
Mais attention Serena Maneesh ne nous a pas pondu un gros étron pour autant. Travaillant leurs jeux de guitares au fil barbelé, passant de l’écorchure au saignement, Emil Nikoleisen et Sondre Midttun arrachent nos tympans et frappent à l’oreille interne. La voix caressante de Lina Holmstrøm enjôle vôtre chute, tandis que la batterie de Tommy Akerholdt fait frénétiquement trembler le sol qui se rapproche dangereusement de votre visage (I just want to see your face, Honey Jinx). Pas le temps de reprendre son souffle, ni même de tenter de respirer, une tornade cataclysmique vous broie le plexus solaire (Blow your brain in the morning rain). Il est plus que temps de lâcher prise et de se laisser emporter au fond de l’abîme, coulant dans les tréfonds des cauchemars mélodiques industriels du combo. Si vous souhaitiez savoir ce que dissimulait la surface du Styx, Ayisha Abyss vous en révélera un aperçu.
Il n’en reste pourtant pas moins que ce voyage manque d’escales, 8 titres passés trop rapidement, loin de transpirer l’originalité. Et si l’on peut toujours compter sur les petits Norvégiens pour faire des prouesses et malaxer âpreté et onirisme avec talent, ces indéniables qualités n’en font pas moins que N.2 : Abyss in B minor risque de rapidement lasser au fil des écoutes.

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Serena Maneesh - Blow your brain in the morning rain

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Tracklist

Serena Maneesh - N.2 : Abyss in B minor (4AD, 2010)

01. Ayisha Abyss
02. I just want to see your face
03. Reprobate!
04. Melody for Jaama
05. Blow your brain in the morning rain
06. Honey Jinx
07. D.I.W.S.W.T.T.D.
08. Magdalena (Symphony #08)


Atlas Sound

atlassound

Atlas Sound, Le Point FMR, Paris 16 novembre 2009

Le temps est poisseux, le métro bondé et la nuit déjà noire. Le week-end encore dans les jambes, joyeuse décoction ondoyant entre le mauvais goût d'un concert évitable (T21) et l'odeur rance d'endroits aux effluves d'éthyles, ce lundi transpire d'une sensation charnelle, une sourde mélancolie flottant aux abords du canal Saint Martin. Lieu d'avant garde, tant plastique que musicale, occupant une caserne de pompier pour partie abandonnée, le Point FMR, accueille foule d'artistes, à l'orée d'une reconnaissance internationale, venus prendre le pouls d'un public parisien réputé sourcilleux. La salle, pourtant à taille humaine, est blindée. Après Girls et The XX, et avant The Pains of Being Pure at Heart, Bradford Cox est l'origine d'un tel attroupement révérencieux. Leader démantibulé des sinueux Deerhunter, Bradford Cox est très en verve pour présenter Logos, second volet de son side-project Atlas Sound, initié en février 2008 avec Let the blind lead those who can see but cannot feel. Ce n'est que la deuxième fois que le grand bonhomme vient trainer ses guêtres à Paris, la première, lors de l'édition 2008 de la Vilette Sonique, fut l'occasion de percevoir quel foutoir régnait au sein de Deerhunter. Formé en 2001 à Atlanta et relevant d'une collision entre bricolage post-punk et ambient techno éthérée, à la manière d'un Sonic Youth revisitant le répertoire scolastique de Brian Eno, Deerhunter s'impose dès 2007 et son album Cryptograms comme valeur sûre de la scène expérimentale américaine au même titre que les new-yorkais d'Animal Collective. Le pouvoir d'attraction de ces derniers joue d'ailleurs à plein. Si Microcastle, troisième album de Deerhunter, et son orientation pop sous méthadone, découle de cette accointance psychoactive, une amitié indéfectible se tisse entre Bradford Cox et plusieurs membres d'Animal Collective dont Noah Lennox, alias Panda Bear. Celui-ci l'invite lors d'une tournée des new-yorkais en 2008 tandis que Bradford Cox est au plus bas, vertement découragé par la profanation numérique des démos d'Atlas Sound et Deerhunter.

Convaincu d'approcher la possibilité d'un mythe, c'est donc avec une curiosité non feinte que le public attend son heure. Récente signature du label Ghostly International - plus connu pour ses références techno, mais s'ouvrant de plus en plus au versant pop de l'électronique (The Chap, School of Seven Bells, Matthew Dear) - les Choir of Young of Believers assurent une première partie qui n'a d'originalité que la barbe proéminente et la nationalité danoise d'origine gréco-indonésienne de Jannis Noya, pierre angulaire d'un collectif à géométrie variable. Les conventions d'une pop aux arrangements biens ficelés sont par trop respectées pour aimanter durablement l'attention sur les chansons extraites de This is for the White in your Eyes (2009), récent album d'un groupe cultivant plus la neurasthénie qu'une poésie lunaire trop rarement entraperçue (Claustrophobia). Il n'empêche, Bradford Cox, lui, les aime bien. Il ouvre d'ailleurs son set en leur compagnie, sur un morceau foutraque vraisemblablement écrit l'avant veille. Mine satisfaite, la grande carcasse osseuse se déploie et s'en va chaleureusement étreindre chacun des Choir of Young of Believers quittant la scène. Bradford Cox, chemise blanche, cravate et lunettes noires, regagne sa chaise et sa guitare face à une foule un brin dubitative : aucun autre musicien ne le rejoindra. Seul, il entame alors un set intimiste, où la mise à nue révélée par l'apaisé Logos (4AD / Kranky, 2009) s'avère poignante et attachante à défaut d'être mémorable. Transfigurées par un minimalisme de circonstance, et jouées avec une lenteur glaçante, Criminals, Shelia, Kid klimax et Walkabout se succèdent dans un enchevêtrement d'échos et de loops. Jetant patiemment les bases de chacune de ses orchestrations répétitives, mille feuilles de boucles de guitare, de chant et d'harmonica, Bradford Cox disparait derrière sa batterie au deux tiers des morceaux pour en rythmer l'agonie. Ce qui marche au début et qui finit par lasser. D'autant qu'il se prend allégrement les pieds dans les câbles lors d'une reprise capharnaüm d'un des poncifs de Deerhunter, Rainwater cassette exchange. Mais l'essentiel est ailleurs et plus précisément au bout de ses lèvres décharnées par la maladie, Cold As Ice et Attic Lights, qui concluent le set, résonnent durablement dans les limbes tant la voix de Bradford Cox reste fascinante. L'homme transmets par son chant pénétrant et sa gestuelle maladroite cette fragilité consubstantielle à son être déliquescent - Bradford Cox souffre du syndrome de Marfan - cette équation sans inconnu, où la maladie travaille au corps et menace à tout moment d'écourter l'instant. Entouré d'un groupe soutenant ce patchwork de fine dentelle sonique, la magie n'aurait pas été loin. On se contente là d'en percevoir l'écrin.

atlassound-walkabout-coverEt s'il fallait se convaincre d'un tel talent brut, l'écoute de Logos (4AD/Kranky), sorti le 19 octobre dernier, suffit amplement. Si Let the blind lead those who can See but Cannot Feel est un disque maladif, claustrophobe, mettant en abîme les symptômes d'un Bradford Cox meurtri génétiquement, Logos tend à une lecture rassérénée d'une fatalité incontournable. Si l'angoisse de la dégénérescence traverse de par en par Logos, ce n'est plus avec la saillie lacrymale que celle-ci chloroforme le disque. Par la captation sensible d'un regard éprouvé mais lucide, le disque émeut autant qu'il émerveille. Le morbide cède la place à la grâce. Entamé par l'aquatique The Light That Failed, qu'aucun animal collectif ne renierait, puis par la nébuleuse et acoustique, An Orchid, un premier sommet est atteint avec Walkabout et son chant espiègle, assuré par Noah Lennox. Criminals et Attic Lights, au-delà de témoigner d'une écriture délicate, égrainent une langueur éblouissante quand Sheila, et son refrain d'une froide sincérité (« Shelia, nous mourrons ensemble et nous nous enterrerons l’un l’autre, car personne ne veut mourir seul »), se pare d'une intemporalité propre à un classique du genre. Laeticia Sadier, échappée de Stereolab, prête sa voix à une odyssée narcotique de toute beauté, Quick canal, où un beat saisissant s'adjoint d'un tumulte progressif tissé de saturations shoegaze. Bradford Cox, étant de toutes les écoles, aurait pu nommer Washington school "New York school" tant sa logorrhée s'aventure sur le terrain lunaire d'un folk psychédélique subtilement défloré par ses amis funambules. Reste Kid klimax à l'électronique épurée, et Logos au rythme échevelé, toutes deux cousues d'un chant trafiqué que l'on pu croire être celui d'un Mark Linkous - Sparkelhorse - non moins inspiré. Logos est sans doute le disque le plus abouti de tout ceux que Bradford Cox a initié jusque là, avec ou sans Deerhunter. Pour preuve que l'introspection accouche parfois de miracle - car Logos est un grand disque - que la science ne saurait cerner. Un sacerdoce musical restant à confirmer sur scène avec un Bradford Cox aussi bien entouré que sur disque. Ce qui ne saurait tarder.

Thibault

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Atlas Sound - Sheila

Tracklist

Atlas Sound - Logos (4AD / Kranky, 2009)

01. The Light That Failed
02. An Orchid
03. Walkabout
04. Criminals
05. Attic Lights
06. Shelia
07. Quick Canal (feat. Laetitia Sadler)
08. My Halo
09. Kid Klimax
10. Washington School
11. Logos


Sampler 4AD - Festival SXSW

Belle initiative que cette mise à disposition par le mythique label 4AD de quelques titres en téléchargement gratuit de ses artistes ayant participés à la dernière édition du festival texan SxSW tels St Vincent, M Ward, Camera Obscura, Anni Rossi, Department of Eagle