Split w/ Dirty Beaches, Ela Orleans, US Girl & Slim Twig - Statement (2012, Clan Destine Records)

Outre l'intérêt artistique défendu et le partage des frais de pressage et de distribution, la pratique du split constitue l'un des moyens les plus efficaces pour un groupe d'élargir son audience, notamment en emportant l'adhésion d'un public déjà acquis à la cause de l'autre formation prenant part à l'objet. Extrêmement répandu dans le milieu de la musique indépendante, ce procédé y est d'autant plus courant que les artistes ne signent que très rarement des contrats les liant pour une longue durée. Plus qu'un impératif économique, le split est un pari sur la cohérence d'univers musicaux, pari le plus souvent assumé par les labels eux-mêmes. On peut citer les récents exemples de Best Coast et Jeans Wilder sur Atelier Ciseaux (lire), d'Happy New Year et Nite Fields sur Lost Race Records (lire), de Rape Faction et Chevalier Avant Garde sur Skrot Up (lire), ou encore de Cough Cool et Johnny Hawaii sur Hands In The Dark et La Station Radar (lire). Dans cette litanie hautement recommandable, le label Clan Destine Records (lire) n'est pas en reste et repousse même encore plus loin les frontière de l'exercice, convoquant pas moins de quatre artistes dans les sillons de Statement, split LP paru le 7 août dernier. Si chacun d'entre eux ne possède pas la même présence médiatique, notamment de part et d'autre de l'Atlantique, tous épousent une certaine vision de la création artistique - DIY et radicale - se confondant, par-delà leurs horizons musicaux, à leur amitié franche et communicative. Ainsi Clan Destine Records ne joue pas ici la carte de l’étalonnage de l'un par rapport à l'autre, mais bien celle de la réunion de famille avec d'une part les inséparables Ela Orleans et Dirty Beaches - déjà auteurs d'un split l'année passée sur La Station Radar (lire) - et d'autre part Slim Twig et U.S. Girls, tenanciers à quatre mains du label Calico Corp. Quatre amis se prêtant au jeu de rapiécer leurs bandes et leur poésie sonore le temps d'un intime patchwork en clair-obscur : la verve pop et cinématographique de Max Turnbull (Slim Twig), prenant des airs de théâtre hanté sur Bar Roque et Hidden, s'emballe magnifiquement sur Mary Janepréparant le terrain à la longue plage instrumentale entonnée par Alex Zhang Hungtai, Neon Gods & Funeral Strippers, confinant à un hypnotique mantra où crame sa guitare sur d'éparses rythmiques. Se détachant à point nommé de l'amoncellement terrestre et plombé de Dirty Beaches, l'onirisme altier d'Ela Orleans prend la mesure et s'enorgueillit d'un pur moment de magie, où les morceaux dénués de chants (Odyssey19 Out Of 20 feat. Ted Hughes) impriment la trame d'une ambiance surnaturelle et hors du temps, alors transcendée par The Season et Good Night, élégiaques phantasmes savamment texturés comptant parmi les plus belles chansons de la Polonaise à ce jour. La marche est haute - peut-être trop - pour U.S. Girls qui clôt l'odyssée Statement de cinq vignettes, à la production crade et lo-fi, témoignant plus de ses premières amours (Bits And Pieces911 SongChicago War) que de ses aspirations pop actuelles, notamment avec un imminent LP, GEM, à paraître via Fat Cat RecordsSlim Baby (Long Distance Dub) surnage néanmoins, clôturant, sans compter l'inutile Cairo, ce très estimable split LP édité à seulement cinq cents exemplaires. 

Lire le portrait et l'interview d'Ela Orleans.
Lire le portrait et l'interview de Dirty Beaches.
Lire le portrait et l'interview de Slim Twig.

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Tracklist

Split w/ Dirty Beaches, Ela Orleans, US Girl & Slim Twig - Statement (2012, Clan Destine Records)

Slim Twig
01. Bar Roque
02. Mary Jane
03. Hidden

Dirty Beaches
04. Neon Gods And Funeral Strippers

Ela Orleans
05. Odyssey
06. The Season
07. 19 Out Of 20 feat Ted Hughes
08. Good Night

US Girls
09. Bits And Pieces
10. 911 Song
11. Chicago War
12. Slim Baby (Long Distance Dub)
13. Cairo


You'll Never Get to Heaven - Drowning Out (PREMIERE)

Il y a ces disques que l'on découvre la nuit, les yeux rougis devant l'écran, le casque vissé aux oreilles, et que l'on fait immédiatement siens, presque jalousement. Ces disques évoquant les heures que l'on grappille à la fatigue, délayant ce bonheur d'être seul, auréolé de la douce quiétude d'une nuit consommée. En début d'année, il y eut Death And Vanilla (lire), idylle vespérale des plus troublantes et bientôt personnifiée sur scène (le 18 octobre à l'Espace B à Paris, le 20 à Besançon). L'énigmatique duo canadien You'll Never Get to Heaven prend la relève et s'insinue avec insistance dans ces limbes insomniaques, drapant sa dream pop panoramique d'un linceul ambient habilement texturé. Fruit d'une fructueuse collaboration entre Chuck Blazevic, électronicien agissant seul sous le patronyme de Dreamsploitation, et Alice Hansen, à la voix délicate et duveteuse, l'album, à paraître le 12 octobre via Divorce Records (, trouve avec Drowning Out sa seconde émanation vidéo, deux mois après It's All Over. Les images, comme la musique, parlent d'elles-même.

Vidéo (PREMIERE)


Bill Fay - Life Is People

La solitude du coureur de fond, une lutte contre soi-même, une lutte contre les autres. Bill Fay, plus que tout autre, pourrait musicalement incarner Colin Smith, héros si fragile tout droit sorti d’une nouvelle d’Allan Sillitoe magistralement adaptée à l’écran au début des années 60, ce jeune homme magnifiant sa discipline de prédilection, la course à pied, afin d’en faire un Art dont la rêverie et l’évasion dépassent les vicissitudes de son existence. Car si le compositeur anglais n’a pas rencontré le succès escompté au début des années 70 lorsqu’il sortit successivement ses deux premiers albums, il devait cependant être loin de penser que la traversée du désert allait durer près de quarante ans. Un anonymat qui, cependant, n’a en rien altéré sa soif de composition, assuré que Dieu saurait reconnaître ses plus fidèles serviteurs et qu’il n’était pas vain de défier cet ordre établi lui ayant préféré Bob Dylan ou encore Nick Drake. Même si en 2009 le bien nommé et courageux Still Some Light marquait les prémices d’un retour annoncé déjà engagé quelques années auparavant par la sortie chez Drag City de Tomorrow, Tomorrow & Tomorrow, album pourtant enregistré à la fin des années 70, le véritable signe du destin est apparu en la personne de Joshua Henry, producteur et admirateur du musicien lui ayant rouvert grand les portes du studio d’enregistrement. Fort de ses compositions longuement mûries et encadré par des musiciens aux références certaines capables de donner aux morceaux un caractère classique mais ancré dans un esprit particulièrement contemporain (dont Matt Deighton connu notamment pour avoir officié aux côtés de Paul Weller), tout était mis en œuvre pour faire de cette résurrection un des événements majeurs de cette année musicale.

Car il est bien question de retour en grâce à l’écoute de Life Is People, chef-d’œuvre de spiritualité sorti chez Dead Oceans. En effet, les 12 pièces qui le composent nous invitant sans cesse à réfléchir sur notre propre condition vis-à-vis des éléments et des êtres qui nous entourent atteignent un niveau de mysticisme jamais égalé depuis 1994 et cet état de Grace ayant alors si justement habité le fils Buckley au travers d’un premier opus déjà en forme de testament. Et comme pour fédérer encore un peu plus son auditoire dans sa quête d’universalité, Bill Fay parvient par le jeu d’orchestrations tantôt riches (l’entraînant This World bénéficiant de la collaboration du toujours impeccable Jeff Tweedy de Wilco), tantôt plus dépouillées mais toujours d’une rare subtilité (la somptueuse reprise solo-piano de Jesus, etc. du même groupe chicagoan) à mélanger les sentiments et les impressions dans des compositions toujours portées par une voix presque sépulcrale et sans cesse concernée. Ombres et lumières se succèdent alors, l’inquiétant et spectral Big Painter, le prêché Be At Peace With Yourself et ses chants gospel dans la plus pure tradition de la musique évangélique, le magique The Healing Day et ses arpèges accompagnés de quelques subtiles cordes lorgnant du côté de Scott Walker et prêt à faire pleurer de jalousie Neil Hannon, les délicats et rassurants Thank You Lord et Empires et leurs légères touches pianistiques savamment distillées. Le piano, instrument de prédilection de l’artiste, qui nous offre au travers de The Never Ending Happening très certainement le morceau le plus poignant de cette merveilleuse collection d’incantations, ce genre de pièce dont la première écoute vous paraît si familière et évidente qu’elle en devient unique. Cette myriade de trésors s’achève sur The Coast No Man Can Tell, titre en forme d’adieu évoquant la mort et mettant encore une fois à l’honneur le piano, non sans rappeler le There Is A Place In Hell For Me And My Friends de Morrissey autant dans le fond que dans la forme, une sorte de ravissement face à l’œuvre enfin accomplie qui n’attend aucun jugement sinon celle de son « créateur » qu’il convienne de l’écrire avec une majuscule ou non.

Disque d’une rare intelligence, ne cherchant pas à raviver les fantômes du passé mais bien à s’inscrire dans une notion d’atemporalité tout en acceptant l’époque dans laquelle il a été conçu (grâce notamment son excellente production), Life Is People fait partie de ces oeuvres dont on prend plaisir à déceler le caractère unique et précieux, celles-là mêmes qui marquent la distance entre intérêt et dévotion. Il aura fallu à Bill Fay faire preuve de beaucoup de ressources afin d’atteindre enfin l’hypothétique reconnaissance de son talent ; prions pour que ce joyau reçoive les honneurs qu’il mérite afin que son compositeur puisse entrevoir enfin la ligne d’arrivée et lever les bras vers le ciel.

Audio

Tracklist

Bill Fay - Life Is People (Dead Oceans, 2012)

01. There Is A Valley
02. Big Painter
03. The Never Ending Happening
04. This World
05. The Healing Day
06. City Of Dreams
07. Be At Peace With Yourself
08. Jesus, etc.
09. Empires
10. Thank You Lord
11. Cosmic Concerto (Life Is People)
12. The Coast No Man Can Tell


Histoire d'un soir : Les Veilles Charrues 2012

Hasard du calendrier estival, on devait croiser dans le secteur au moment même où le mammouth breton allait fêter sa 21ème édition. On s'est donc dit qu'il serait idiot de ne pas aller y faire un petit tour. Côté programmation, dur pourtant de repérer une quelconque cohérence : véritable ogre à l'appétit aveugle, le festival invite, comme à l' accoutumée, tacherons de supermarché et fines lames indie pop, pour un mezze musical qui peut vite paraître indigeste. 

En conséquence, après un examen rapide du programme, on choisira la journée du vendredi pour arpenter la prairie carhaisienne. On pourrait ainsi vérifier de visu si Bloc Party mérite encore d'exister, si les Other Lives allaient nous gratifier d'un nouveau moment de grâce, ou bien si les doigts boudinés de Robert Smith arrivaient encore à s'agiter sur une guitare. Cadeau bonus, l'excellent Baxter Dury était aussi présent au programme, en guise d'argument massue. Quatre concerts à voir dans la journée, ça semblait à la fois facile et suffisant. Mais le problème aux Vieilles Charrues, c'est d'une part la taille du site, d'autre part la profusion de bars sur votre chemin. De quoi foutre en l'air un plan de bataille pourtant limpide.

C'est donc l'esprit embrumé par la Coreff à l'heure du goûter qu'on se rendra compte qu'Other Lives a déjà joué, sans nous attendre. Heureusement, le souvenir de leur prestation quelques jours auparavant au Festival Beauregard est encore frais (lire), atténuant ainsi efficacement notre culpabilité. On en profitera donc pour prolonger un peu les réjouissances côté comptoir, soucieux de respecter la culture et la coutume locales. "C'est l' esprit du Poher", vous diraient les autochtones...

Mais il n'était pas question pour autant de louper notre second objectif, et on s'arracha donc à la gentillesse de nos hôtes et au confort de l'espace presse pour nous rendre au show de Bloc Party, tout là-bas, de l'autre côté de la prairie... Autant on avait  pas mal écouté Silent Alarm en 2005, autant on avait un peu oublié le groupe depuis, guère convaincus par les albums suivants. Qu'en sera-t-il du tout neuf Four ? Les Anglais défendront en tous cas leurs nouveaux titres avec une énergie - du désespoir ? - qui aimantera le public. Pourtant, ces chansons sombres, aux accents métal, n'engagent pas franchement à la fête, mais finiront par nous hypnotiser étrangement. Un concert convaincant, donc, qui se terminera dans une joyeuse tempête électrique avec l'imparable Banquet, la foule pouvant enfin évacuer à sa guise, soulagée, la tension accumulée durant le set urgent et nerveux du groupe.

Puis il fut déjà temps de s'extirper au plus vite de la masse pour aller voir notre cockney favori, qui entamait les hostilités sur une autre scène plus reculée, plus modeste. Le gros de la foule ne nous y suivra d'ailleurs pas, Cure investissant la plus grande scène au même instant pour débuter la grand-messe. On ne s'en plaindra pas, et c'est donc devant un public clairsemé - ce qui, aux Charrues, veut tout de même dire quelques centaines de personnes - que Baxter Dury enchaînera ses petits bijoux pop. Détendu, souriant, et donc à des années-lumières du personnage sombre et torturé de ses débuts, Dury livrera un concert parfaitement réjouissant, badinant entre deux titres avec le public ou ses musiciens. Il faut dire qu'il a de quoi être relax, le Baxter, tant il peut désormais piocher dans ses trois parfaits albums pour échafauder une setlist imparable, au sein de laquelle le récent Happy Soup (lire la chronique de l'album ici) se taillera tout de même la part du lion. Mais pour parachever notre bonheur, on aura le droit d'entendre également la magnifique Cocaine Man, toujours aussi somptueuse. Un sans faute, donc, comme on s'y attendait : sûr de ses forces, débarrassé de son encombrante ascendance, Baxter Dury semble désormais totalement épanoui et heureux, et nous avec.

Il ne nous restait plus alors qu'à jeter une oreille à Robert Smith et sa bande. Ça sera de loin, tant la marée humaine devant la scène nous coupera les jambes par avance. La suite des événements nous donnera raison : le groupe jouera ce soir-là durant trois heures, avec un final en forme de best of. Une setlist aussi adipeuse que Smith, et qui aurait sérieusement gagné à être allégée. Non mais franchement, aussi important ce groupe fut-il, qui peut se fader aujourd'hui trois heures de live de Cure sans s'ennuyer ? Peut-être, pour une raison qui m'échappe, le public des Vieilles Charrues, justement. Le même qui portera aux nues quelques minutes plus tard le vomitif Martin Solveig.

Mais peu importe, finalement, que Cure ou d'autres aient monopolisé ce soir-là le temps et l'espace : on aura pour notre part réussi à se ménager une jolie oasis musicale, et fait de bien sympathiques rencontres. Par sa programmation aussi discutable que pléthorique, le festival suscitera a priori encore longtemps au moins autant de critiques acerbes que de réactions enjouées. Mais pour qui fait l'effort de trier le bon grain de l'ivraie dans cet énorme barnum musical, l’expérience, tant par le gigantisme de la manifestation que par son absence - assumée ? - de ligne directrice, tant par son public bigar(d)ré que par sa forte identité, se révèle unique en son genre.


Plapla Pinky interview

Plapla Pinky est une sorte d'OVNI au sein de la musique électro-expérimentale française, se situant entre noise, musique concrète et symphonie pour synthétiseurs. Radicalement dépouillée, débarrassée d'apparats séduisants, l'électronique du duo parisien - composé de Maxime Denuc et Raphaël Hénard - figure l'éloge panégyrique de claviers perclus de basses tutoyant l'abysse. Récemment invités pour ouvrir le cycle des Siestes Électroniques dans les jardins du Quai Branly à Paris (lire), qui demandait du 1er au 29 juillet dernier à dix artistes ou groupes - autour des thèmes de la diversité culturelle, du nomadisme et de la lenteur - de piocher dans le fond audio inépuisable du musée, afin d'aboutir à une création originale présentée live, Plapla Pinky a ensorcelé de par sa virtuosité dans l'art du collage de documents sonores puisant en plein coeur du Moyen-Orient : l'Irak et l'Afghanistan.

S'il n'en fallait pas plus pour faire référence à une discussion de deux éminents membres de Can - en l'occurrence Holger Czukay et Irmin Schmidt (Modulations, Ed Allia p.49) - une entrevue introduisant le mix en écoute ci-après s'imposait. Chose faite, à raison.

"Czukay (Can) : Ce qu'il y a d'intéressant dans la pratique du collage, c'est le fait de faire s'assembler deux mondes en apparences inconciliables. Prenez par exemple un instrument venu de quelque part au Moyen-Orient. Il aura été conçu pour un système tonal complètement différent du nôtre et qui ne sera même pas compatible avec notre système harmonique. Maintenant réunissez ces deux éléments, cet instrument et ce système harmonique, et vous avez une bonne chance d'obtenir un résultat convaincant. C'est remarquable. Si l'on s'en tient aux règles, ça ne devrait rien donner, et pourtant...

Schmidt (Can) : Ou alors, ça ne donne rien, mais c'est surprenant. Intéressant..."

Entrevue avec Raphaël Hénard

Votre musique semble s'attacher plus aux textures qu'aux rythmiques ; comment définiriez vous votre approche et que tentez-vous de retranscrire à travers celle-ci ?

Notre émotion lorsque nous fabriquons des sons est essentiellement régie par la question du timbre et de la matière, et particulièrement par ce qu'on pourrait appeler la "surface" du son. Les tracks de Plapla Pinky ne contiennent que très peu de couches, très peu d'éléments, si bien que chaque élément doit pour nous exprimer quelque chose qu'on estime juste et essentiel. Ceci témoigne aussi d'un refus de l'ornementation et de l'arrangement, le montage de petits sons "décor" qui paraissent jolis et qui rendent la musique agréable, bien produite ou esthétique. Nous préférons l'aspect primitif, l'épure pour la clarté du discours.

Plapla Pinky, il y une explication à ce patronyme, ou est-ce le hasard des circonstances ?

Les raisons ne sont que stupides. On aime malgré tout l'idée que le nom, plutôt doux et rond, soit une fausse piste totale par rapport à notre musique.

Pouvez-vous expliquer vos liens avec le Japon, outre Sonore, le label via lequel vous avez sorti votre premier EP. Votre musique y est-elle mieux accueillie ou est-ce vous qui vous sentez plus proche de cette culture ?

Notre lien avec le Japon se traduit, outre notre admiration pour certains bruitistes (Ikeda Rioji, Merzbow...) par une tournée dans une dizaine de villes japonaises en 2011.
C'était très excitant de jouer notre musique là-bas où globalement le rapport au "bruit" est très différent d'ici. L'exemple le plus frappant à été à Omuta , une ville totalement désindustrialisée du sud : durant les passages les plus "noise" de notre live, le public, assez jeune (des ados du coin qui s'ennuient), devenait fou et hyper enthousiaste. Des passages durant lesquels nous avons déjà été sifflés en France, par la même génération.

Votre discographie compte un EP sur Sonore justement. Le futur proche de Plapla Pinky passe par une suite à celui-ci ?

Le futur de Plapla Pinky se fera à travers l'élaboration d'une pièce musicale dont le rapport au temps sera inspiré par certaines oeuvres de musique classique et contemporaine ; une écriture par mouvements. Nous aimerions créer une vraie dramaturgie dans nos lives, qui tentent d'interroger et de briser l'aspect fonctionnel de la musique club, qui peut devenir très facilement une musique démagogique. C'est peut-être pour cette raison que nos lives peuvent être déroutant parfois pour le public, on leur rappelle souvent que ça n'est pas eux qui décident s'ils vont danser ou pas. Cette prochaine recherche long format donnera lieu à notre premier album qui sortira vraisemblablement chez Sonore.

Comment avez-vous été contactés par les Siestes Électroniques et quel intérêt la nature du projet proposé a suscité pour vous ?

Nous venons de la même ville, et Samuel et Les Siestes nous suivent et nous défendent depuis un certain temps. Par nature on est curieux et on aime apprendre, le côté un peu risqué de l'affaire nous a excités.

Pouvez-vous narrer la façon dont vous vous êtes emparé de celui-ci et ce que vous avez mis en son sein ? N'est-ce pas un peu flippant de se retrouver devant une telle source documentaire, radicalement différente de son domaine de prédilection ?

Le projet fut en effet un peu vertigineux au départ car, d'une part le musée et Samuel nous laissaient totalement maîtres de notre création, et d'autre part le fond sonore à disposition englobait la quasi totalité des musiques du monde. Nous avons rapidement décidé de chercher dans la musique du Moyen-Orient et particulièrement celle de l'Irak et de l'Afghanistan dont nous aimions à la fois la simplicité, les rythmiques cassées et l'émotion harmonique à fleur de peau.

Nous avons aussi rapidement décidé d'utiliser uniquement des enregistrements ethnologiques où la question essentielle est celle du point de vue et non de la qualité de la prise de son et d'éviter ainsi au maximum tous les enregistrements "world music", c'est-à-dire le traitement occidentalisé, en studio, qui nous a toujours paru infâme.

Nous voulions également éviter l'idée de remix ou d'arrangements électroniques de ces oeuvres, afin de conserver leur sens et leur histoire. Nous avons donc décidé de créer une dramaturgie de l'écoute parsemée seulement de traitements d'espace et de volumes et d'insérer des prises "field recording" que Maxime avait enregistré au Caire (chants religieux, ambiances de rue, travaux, etc.). Le set se clôture par une prise de son de vent dans lequel émerge une procession libanaise, seul morceau d'inspiration chrétienne de l'ensemble.

Quel sentiment vous habitait durant le concert ? Vous avez ressenti l'adhésion du public ?

Nous étions immergés dans notre travail, il est difficile de sentir le public dans un tel contexte. Mais il régnait un calme et apparemment une certaine attention.

Cette expérience aura-t-elle des conséquences sur vos productions ultérieures ?

Absolument, une conséquence très concrète : ce set nous a donné l'envie de sortir à l'automne notre première mixtape (K7 et digital) qui s'articulera uniquement autour de la musique baroque française : des pièces pour orgue, clavecin et viole de gambe composés pour la cour ou pour l'église (des compositeurs comme Couperin, Rameau, Royer, Corrette, Marais, mais aussi des oeuvres et des compositeurs très rares). Nous cherchons un certain parallèle entre cette musique et le principe de "l'anthem" dance. La mixtape utilisera différents procédés d'enregistrements et de mixage : vinyles, bandes magnétiques, autoradio…

On vous revoit quand sur scène ?

Le 8 septembre à Berlin pour L'ICAS Suite Festival, le 27 à Paris au Petit Bain et le 29 à Toulouse au Bikini.

Mix @ Les Siestes Electroniques

Bonus


Breeze - Paradise (in a while) / Repent

Le 11 septembre prochain, Hand Drawn Dracula publiera digitalement le single Paradise (In A While) de Breeze, parution doublée d'une sortie cassette à tirage ultra-limité. Comme la plupart des projets défendus par le label patronné par James Meija - longuement interviewé par ici - Breeze est le fait d'accointances amicales, d'un side-project emballant puis d'une collaboration des plus fructueuses. Josh Korody, producteur et architecte d'Elk et de Belief, imagine tout d'abord seul des textures sonores inspirées d'un shoegaze à la Ride - où d'oniriques mélodies filtrent au travers d'un brouillard de distorsions - puis s'entoure d'amis - Kyle Connolly d'Elk et Shawn Dell de Great Bloomers - pour investir son propre studio d'enregistrement, situé à Toronto. Alors rejoint par le bassiste d'Hot Hot Heat, Dustin Hawthorne, un LP prend forme sous la houlette de Leon Taheny (Owen Pallet, Dusted) dont Paradise (In A While) déflore subtilement la teneur, notamment par le biais d'une vidéo signée Adam Seward de Rituals. Si la famille Hand Drawn Dracula s'agrandit, les liens unissant tout ce beau monde ne sont pas près de se distendre, au risque de ne plus rien y comprendre. Un moindre mal en somme.

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Adele & Glenn - Carrington Street

Adele Pickvance, bassiste, Glenn Thompson, batteur. Une section rythmique, certes, mais sous la houlette de deux orfèvres au sein de la dernière formation en date des illustres Go-Betweens. Deux musiciens ayant fait partie intégrante du retour au premier plan de ce groupe aux deux périodes aussi réussies l'une que l'autre... Jusqu'au drame, ce jour de mai 2006 où Grant McLennan est retrouvé mort dans sa demeure de Brisbane ce qui (re)dissocie le duo magique qu'il formait avec Robert Forster mais cette fois-ci pour l'éternité, scellant définitivement l'existence du mirifique collectif australien. Hériter et repartir, ainsi donc s'inscrit la problématique Adele & Glenn : quelle orientation donner à sa carrière musicale lorsqu'on a eu la chance d'évoluer au sein d'un des plus grands groupes pop de ces trente dernières années emmené par deux compositeurs au talent et à la sensibilité incomparables ? Faire abstraction de son nom de famille peut-il suffire à effacer le lourd fardeau qu'un tel héritage peut engendrer ?

Autant de questions que le duo, finalement, semble s'être refusé de se poser. Car l'intelligence des deux comparses réside en  premier lieu dans le fait de s’accepter musicalement, de ne pas renier les valeurs transmises par leurs ex-compagnons de route mais de les magnifier à leur manière, avec leurs propres armes. C’est en effet une extrême simplicité, au sens le plus noble du terme, emprunte d’une certaine humilité, qui émane des premières écoutes de Carrington Street, essai inaugural du groupe, sorti chez Glitterhouse Records le 27 août. Rien de hasardeux dans tout cela tant les deux musiciens se sont donnés le temps de faire mûrir ce projet durant plusieurs années, de peaufiner ces dix compositions aussi éclectiques qu’authentiques.

C'est bien un véritable exercice de style qui nous est proposé tout au long de ce délectable opus : l’introductif I Dreamt I Was A Sparrow  et sa ligne de basse bondissante soutenue par la douce voix d'Adele Pickvance insuffle immédiatement un vent de douce folie et de légèreté, fil conducteur de cet album aux orientations riches et variées. Car si ce premier morceau lorgne sans vergogne du côté de Crowded House, autre représentant de la grandeur pop océanienne qui ne cesse de nous émerveiller depuis plus de trente ans, le ton adopté change ensuite au gré des morceaux, mettant ainsi en scène la capacité du duo à jouer avec les genres sans jamais cependant tomber dans la caricature. De l’émouvante ballade Auntie Nelly avec son piano chatoyant et son orchestration tout en crescendo en passant par le très jazzy Tomorrow Today, les singularités s'enchaînent, entraînant un déferlement de petites pépites toutes plus originales les unes que les autres. Alors que Rescue avec ses airs de démo tout droit sortie de 16 Lover’s Lane ranime la flamme affective et rend un hommage d’une rare justesse au groupe de Brisbane, Remembering Names en forme d’inédit de Teenage Fanclub totalement assumé, chœurs ensoleillés et guitare soyeuse à l'appui, joue la carte du petit hymne et envoie un énormissime clin d’œil en direction de l’Écosse, cette autre terre bénie de la pop. Une œuvre décidément évocatrice du nord du Royaume-Uni, tant au travers du somptueux Grey Suits, petite pièce en forme de chef-d’œuvre atemporel, c’est surtout à la bande de Stuart Murdoch que nous sommes tentés de faire référence. En effet, ce morceau  aurait pu être l’œuvre d’un Belle & Sebastian perdu quelque part entre ses périodes Jeepster et Rough Trade mais capable d’éradiquer toute maladresse volontaire dans le chant, la production ou l’orchestration  tout en gardant un côté authentique et sincère, virage que n’est pas parvenu à négocier en son temps le leader du groupe de Glasgow.

Œuvre au caractère kaléidoscopique d'une rare pureté mélangeant pop, rock et folk voire country comme sur ce Happiness hanté par la présence de John Fogerty, où ces voix féminines et masculines soutenues par un harmonica s’entremêlent avec grâce, Carrington Street n’en demeure pas moins un disque évocateur d’une certaine cohérence, les différents morceaux le composant se distinguant au final plus par leur complémentarité que par leur différence. Adele & Glenn sont parvenus avec subtilité à faire de leur héritage une réelle richesse afin d’offrir un album inaugural chaleureux et sans simulacres. Devoir de mémoire ? « I'll dive for your memory », assurément, sans aucune concession.

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Tracklist

Adele & Glenn - Carrington Street (Glitterhouse Records, 2012)

1. I Dreamt I Was A Sparrow
2. Tunnels
3. Tomorrow Today
4. Grey Suits
5. Auntie Nelly
6. Rescue
7. Remembering Names
8. City Of Sound
9. Happiness
10. Earthly Air


Horrible Present - ACE records on the beach

Nicolas Dona est italien, vit à Brooklyn et bricole seul, en quasi auto-production, l'ensemble des vignettes psyché-pop d'Horrible Present. Nomade intempestif, le jeune homme a aussi traîné ses guêtres du côté de Londres ; ses compositions le sont moins, charnellement ancrées entre une bedroom pop mélancolique et un noise rock savoureusement lo-fi. Dilapidant ses trésors d'imagination gratuitement via ses comptes bandcamp et soundcloud, l'homme n'a de cesse d'imprimer à cœur ouvert ses ultimes turpitudes. En témoigne la triade récemment délivrée - entamée avec April 1944 et Loose Fuse, culminant avec ACE Records On The Beach - reprenant les choses là où son ultime cassette 54, I Love You But It's Time To Get Off les avait admirablement laissées, à mi-chemin entre l'électricité du sextet A Classic Education et l'intensité rare de Porcelain Raft. Soit deux représentants de ce qu'il se fait de mieux de l'autre côté des Alpes.

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Mi Ami - Time of Love

Les San Franciscains Daniel Martin-McCormick (Ital) et Damon Palermo (Magic Touch) forment désormais Mi Ami, ex-trio rock devenu duo électronique, auteur en mai dernier de Decades paru sur la division club de Not Not Fun, 100% Silk. Si l'esthétique délurée et les vocalises éparses de Daniel font le lien entre les premières productions du groupe - toutes (res)sorties via Thrill Jockey - et celles disco/house entamées par l'EP Dolphins, Mi Ami franchit avec Decades un pas supplémentaire dans sa mue électro-dance, conservant de sa radicalité punk un inénarrable penchant pour l'imagerie outrancière piochant abondamment dans le folklore coloré des années quatre-vingt-dix. Formé en 2006 par le susnommé Daniel - alors chanteur et guitariste du groupe - et Jacob Long à la basse, et ce sur les braises encore fumantes du quintette post-punk Black Eyes, Mi Ami s'enjoint dès l'année suivante les services de Damon à la batterie. La sainte trinité ainsi composée, celle-ci se met en branle et dilapide dès 2008 deux maxis, Ark Of The Covenant et African Rhythms, très vite suivis de deux longs formats, Watersports (2009) et Still Your Face (2010). Son brinquebalant et production ultra lo-fi, Mi Ami, en trois ans d'existence, n'a jamais vraiment été catalogué tel un vrai groupe, sinon au rayon side-project plus ou moins récréatif. Depuis Dolphins et le départ de Jacob la donne change, Decades ne faisant qu'enfoncer le clou. S'inspirant de leurs ébats solitaires respectifs avec Ital (Havre Minds, 2012) et Magic Touch (I Can Feel The Heat, 2011), et s'évertuant sur le même label que ces derniers (100% Silk), la formation s'arroge une place toute particulière au sein de la scène actuelle, dressant un pont lysergique entre émanation rock et transpiration dancefloor. La preuve en image - avec l'extrait Time Of Love - et en concert puisque Mi Ami est à l'affiche de la toute première soirée Hartzine à la Flèche d'Or le 13 septembre prochain en (bonne) compagnie des Américains de The Present Moment et des Parisiens de Trésors. Toutes les informations sont à glaner par .

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Violence FM interview

Fidèles oreilles des sous-labels cachés derrière le générique Skylax(à commencer par les Wax Classics), Hartzine n'a pas manqué de noter la création d'une nouvelle franchise à l'identité programmatique : Stay Underground It Pays. Première surprise, la release inaugurale du label est signée Violence FM. Peu de choses transparaissent quant aux parcours, affinités et projets du producteur parisien. À peine savons-nous qu'il produit depuis 1994 une musique duale, dure dans ses structures et plutôt deep dans ses tonalités, écrite sur tout un tas de supports et sortie sur des labels n'ayant rien à voir entre eux (de Mathematics à Premier Sang). Une sorte de secret bien gardé.

C'est un peu une surprise de te retrouver signé sur une sous-division de Skylax. Au final, dis-moi si je me trompe, mais rien que le nom de la division en question semble bien correspondre à ta musique ?

Le label en question, Stay Underground It Pays, m’a offert l’opportunité de sortir trois compositions inédites, annonçant un album dans la continuité de l'EP To Live And Die. Le sublabel est émergent et a été pensé pour proposer une alternative au label Skylax, aux releases prolifiques. Le nom sonne bien, mais c’est avant tout une rencontre avec Joseph de Skylax qui m’a contacté il y a deux ans déjà.

Tu t'étais fait connaître par une sortie sur Mathematics ; le tracklisting de la compilation reste un peu énigmatique pour moi. Y était indiqué IBM presents Violence FM. Je n'ai jamais trop compris le sens de cette formulation ; peux-tu nous éclairer là-dessus ?

En ce qui concerne le tracklisting effectivement les morceaux et les artistes sont très différents. J’aurais voulu faire un EP quatre titres mais cela n’a pas pris. Quant à IBM, c’est un projet électro-indus de Chicago réunissant Steve Poindexter, boss du label Muzique et Jamal Moss Hieroglyphic Being.

Deux ans après tu sortais un EP sur Premier Sang dans une veine plus deep. Ce label ne touche pas forcément les réseaux de distribution traditionnels de musique électronique. Cela t'a permis de toucher un public différent ? Les mecs de la noise ont eu un avis sur ta musique ?

Normal, je n'ai pas que la culture club. Quant à qui écoute ce disque, qui le passe, je n'en sais que peu de choses. C'est fait pour surgir d'on-ne-sait-où. Hendrick Hegray, qui chapeaute Premier Sang, le distribue lui-même, mais il y a aussi Rough Track à Londres, Juno, les shops à Paris, d’autres en Europe. To Live And Die reste un projet ambitieux. Quant aux mecs de la noise comme tu dis, Hendrick avait craqué sur des démos électro-house. Pour cet EP qu’il voulait sortir tel quel, je l’ai emmerdé jusqu’à la fin pour obtenir un résultat encore plus juste, je voulais qu'il tende vers une certaine perfection. J’ai pu faire des live dans des lieux remplis à chaque fois, et ça vibrait autant derrière le son que dans la salle.

À propos de ta musique, j'ai lu que tu parlais de new wave tribale. Ça veut dire quoi ? Gros synthé d'un coté et patterns de 909 de l'autre ?

La new wave pour moi c’est quelque chose de fin, c’est un esprit mélancolique et exalté.
Direction tribale : musique de groupes, de bandes, de clans qui se mêlent au gré des projets où le format court est éclaté, puisant dans l’esprit de transe et d'aventure ; épurées, les mélopées sont répétitives, pleines d’infinies variations au clavier joué comme un groupe de percussions. Quelque soit l’instrument, une batterie, des congas, des tablas, tambourins, clochettes, gamelan, un clavier, une guitare, les mélodies où les attaques dessinent un rythme tonal. Une approche chaude, aventureuse, des patterns rythmiques présents, une énergie qui envoûte, une musique massage, dure et douce à la fois.

À l'instar de producteurs comme Simoncino, ta musique semble trouver son équilibre entre un côté deep hyper exalté et un autre plus raw où la rythmique impose sa stature. Au final il n'y a pas plus de primeur accordée aux synthés qu'à la basse ou au drumkit. Comment travailles-tu à la synergie des instruments que tu utilises ? Tu fais tout par toi-même, de la production au mixage ?

Ce qui constitue l’équilibre d’un morceau tient à peu de choses. Mes prises de son ondulent les unes par rapport aux autres de manière organique. Elles s'emmêlent et s’enchevêtrent. Il s’agit d’un dialogue entre les timbres et les phrases utilisés et pour cela il faut bien entendu être à la source de chaque prise de son, de leur agencement, de leur mixage, tout en gardant l’idée ou en se rapprochant du sentiment à évoquer. Et tout cela sans perdre l’énergie première. Il est nécessaire de tester son son en refaisant les mixages en permanence.

J'ai l'impression qu'il y a un retour en grâce de la deep house et de son versant garage. Les index de sites comme Sound Shelter ne cessent de croître, les rééditions ne cessent d’affluer. Tu jettes un oeil sur la production de tes contemporains ?

Je suis ravi de ces rééditions, surtout pour les acteurs qui à cette époque avaient peu de visibilité et une vraie pertinence avant-gardiste. La musique jetable aura trouvé un public sur le court terme.

Tu produis depuis un petit moment. Ce débat de théoricien autour du rétro (le recyclage d'esthétiques passées et de leurs gimmicks musicaux) qui se généraliserait dans la production culturelle contemporaine touche particulièrement la musique électronique. Te sens-tu concerné par ces questionnements ? Est-ce que l'entrée purement technologique (l'opposition traitement analogique/numérique) de ce débat est la bonne ? N'y a-t-il pas une entrée plus difficile à cerner mais qui concernerait le poids de tous les intermédiaires et médiateurs (institutions, professionnels de la musique, industrie du disque, médias spécialisés...) dans ce mouvement vers le passé ?

Tu parles de retour vers le passé et de futur, la musique va puiser dans l'imaginaire, dans le cosmos, souvent sur terre, tu laisses transparaître une empreinte, un sentiment, une ombre. La vie : hier , au présent, demain. La musique d’hier qui ne trouvait pas son public le trouve aujourd’hui (ou ce sera demain), et le spectre est vaste, il y en a pour tout le monde. De ce côté on crève pas la dalle. Il y a plus d'histoires au passé forcément. En prendre conscience aujourd’hui, les "digérer", c'est une manière d'œuvrer pour demain. Le débat pour moi en musique c'est plutôt l'espace, un truc qui te fait oublier les murs de ton studio, qui les pousse, qui les habille ; pareil pour une salle, un club, un lieu d'expo, architectures sauvages, désert urbain, caravane de l'espace. Le temps est étiré.

L´héritage culturel. On a toujours utilisé des thèmes, des airs que les musiciens s’échangent entre eux : c’est culturel, traditionnel, c'est un moyen d'apprendre et d'avancer. Les artistes disposent d'un terreau à mixer et à interpréter. Tu peux vouloir coller à un genre, mais si tu n’es pas impliqué à la source, si t’as pas vécu ce que cette musique véhicule ou que tu ne l’as pas comprise, si tu n’es pas dans le cosmos musical, il y a de fortes chances pour que cela sonne fake ou raté. Je hais l’opportunisme.

Après peu importent les outils utilisés, l’instrument humain qui les orchestre est un filtre, une éponge, absorbant et assimilant, le processus peut être long, le tamisage obtenu après une longue pratique propose ainsi un angle singulier, un espace de liberté, une esthétique personnelle, une épure.

Ton disque qui va sortir peut être le seul, ou le dernier, il faut tout donner, c’est un voyage où l’improvisation est soutenue par des bases plus ou moins stables. Tu peux aussi être équilibriste voir funambule, c’est pas mal aussi.

Je me moque de savoir si une musique à deux mille ans (qui possède les bandes ?) ou a été enregistrée hier à 22h30 et selon quel process. J’écoute de tout, j’aime quand c’est habité. Je cherche et je choisis des disques qui me semblent avoir un angle ou une approche originale, qui me font danser, pleurer, qui rendent heureux, qui m’accompagnent dans les instants de vie, que je pense ou non partager.

Mouvement vers le passé ? : "le grand inventaire"

Une ironie inouïe marque le fait que les mecs de Détroit essayaient de produire le son du futur avec du matos analogique alors que les producteurs de 2012 tentent de reproduire le son du passé avec du matos numérique. As-tu écouté des trucs ces derniers temps qui t'ont fait penser au futur de la musique ?

Pour finir je cite volontiers Igor Bogdanov, un extrait de l'émission Temps X :

"Nous vivons tous dans le temps réel. Lorsque j’ai rendez-vous avec quelqu’un quelque part, je dois disposer du lieu et de l’horaire. Je dois me rendre dans un endroit selon trois coordonnées de l’espace. C’est le premier trio qui fonde l’espace-temps."

À partir de là on ne peut pas accélérer son voyage dans l’espace-temps puisque nous nous déplaçons tous à la même vitesse de soixante minutes à l’heure du passé vers l’avenir en passant par le présent. Cette contrainte existe pour chacun d’entre nous qui sommes plongés dans le temps réel. Or il reste un autre temps qui a été préfiguré par Poincarré au XIXème siècle qui fut un des premiers à s’approcher de ce qu’il appelle le temps imaginaire. Alors qu’est-ce que c’est ? Et bien le temps imaginaire ne passe plus. Il faut imaginer, justement, que vous êtes plongé dans un univers qui n’a plus de passé plus de futur qui serait plongé dans un perpétuel présent. Ça c’est le temps imaginaire ».

Merci à Julien, Antoine, Gilles, Olivia, Hendrick, Sylvain, Nat, Audrey, Anna, Olivier, Joseph, mes parents, mes frères, les disquaires, label, la bande de Boulogne Sud et tous ceux et celles que je n’ai pas cités car la liste est sans fin.


Alice Cohen - The Lacemakers

Plusieurs sentiments mêlés se dégagent de la beauté diaphane que laisse transpirer cette adaptation vidéo du morceau instrumental The Lacemakers d'Alice Cohen par Stephanie Wuertz, réalisatrice expérimentale new-yorkaise. Tout d'abord le charme certain des images en noir et blanc - où un footage se superpose à des prises de vues d'Alice Cohen, incarnant ladite dentellière (the lacemaker) - charme ayant poussé l'ancienne chanteuse des Vels - formation new wave estampillée eighties - à réinterpréter The Lacemakers contenu dans son dernier LP, Pink Keys (écouter), et déjà paru via une compilation datant de 2010, Radio Scenic Glow Vol 1. Philtre fuyant, flottant telle une caresse visuelle et auditive que l'on ne se sent capable de recevoir que baigné d'une léthargie béate. Vient ensuite l'analogie latente, sans grande conséquence autre qu'un sourire : les quelques notes de synthé carénant la rythmique rappelle celle d'un classique new wave de Trisomie 21, La Fête Triste. Hasard ou coïncidence un morceau de Pink Keys se nomme La Fête Étrange, en français dans le texte.

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Photoshoot : Here We Go Magic au Trabendo

L'objectif d'Hartzine était au Trabendo le 10 juillet dernier pour la performance des New-Yorkais de Here We Go Magic.

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Holy Balm - Losing Control

It's You - premier LP du trio australien Holy Balm - est disponible depuis le 3 août dernier via Not Not Fun et RIP Society. Outre l'occasion toute trouvée pour faire coup double et jeter un œil à la nouvelle version du site dédié au label angelin tout en découvrant les promesses de celui établi à Sydney (Bed Wettin’ Bad BoysBlues Control...), Holy Balm se révèle être un puissant addictif gorgé d'essences estivales - boîtes à rythmes érodées, boucles hypnotiques et synthétiseurs cramés - mais régurgitant celles-ci sous le soleil noir d'une dark-wave transcendée de beats disco. À la fois proche - tout en étant plus incisive - de Tropic Of CancerMaria Minerva ou encore Peaking Lights, la formation composée d'Emma Ram, Jonathan Hochman et Anna John s'avère experte dans l'art d'insuffler un groove obscur, dans lequel se lovent d'élégiaques voix féminines, triturées à dessein. L'été n'est pas encore fini que l'on s'habitue déjà à la grisaille hivernale, entre délice et culpabilité.

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Holograms – Holograms

Stockholm serait-elle devenu l’escale obligatoire entre New-York et Manchester ? C’est du moins ce que le jeune quatuor de Holograms tente de nous faire avaler, et ma foi, on se laisse aisément prendre au jeu. Ce premier essai croise avec brio la radicalité et la frénésie urbaine des Ramones et l’extrême froideur du mouvement post-punk qui régna sur Manchester, dont ne saurait que trop citer les influences de The Fall ou encore et toujours Joy Division. Après les trop fadasses Iceage, il semble bien qu’avec Holograms, l'Europe du Nord ait trouvé sa nouvelle icône et le label Captured Tracks déniché de nouveaux talents à l’état brut, mais alors très brut.

C’est d’ailleurs après la découverte de la vidéo homemade du puissant ABC City que Mike Sniper s’enticha du groupe et décida de signer notre quatuor sur son label. Il faut dire qu’il est bien difficile de résister à ce track que n’auraient pas renié un Joey Ramone ou un Joe Strummer, bien qu'au premier abord on songe à Art Brut, le spoken word en moins. Mais ce ne serait rien si ce pavé nihiliste n’était dévoré par un synthétisme électrisant et déchaîné. Un premier tube assurément, dont le sublime Chasing My Mind reprend le patron, taillant des mélodies âpres et stridentes. Mais comme je le disais précédemment, le cousinage avec leurs homologues anglais n’est jamais bien loin. Holograms distille une musique nerveuse et référentielle, de celle qui sent la morosité des banlieues et la misère du prolétariat. Un statut que nos quatre petits gars connaissent bien, et qui habite chaque note, chaque parole, chaque riff de cet album éponyme. Une vie d’ennui qui deviendra le carburant de la machine Holograms, crachant avec virulence sa hargne et son besoin d’exister. Ça ne vous rappelle rien ? D’ailleurs c’est dans cet état d’esprit que Monolith ouvre l’album, une longue plage brumeuse mise en tension par un jeu de guitare/basse menaçant avant que l’étincelle vienne mettre le feu aux poudres. Bien que juvénile, la voix d’Andreas Lagerström sert la musique à la perfection, collant au moindre à-coup, virulente sans être gueularde, elle rappelle tantôt le timbre tremblant du Robert Smith d’Easy Cure et le chant rocailleux du Jazz Coleman des premiers Killing Joke. Un exemple qui se vérifie sur les sépulcrales Stress et You’re An Ancient (Sweden’s Pride), deux morceaux qui semblent tout droit sortis d’une vieille compile cold-wave. À ce titre, nos bouffeurs de Krisprolls ont parfaitement appris leur leçon, digérant leurs classiques, mais empruntant un chemin analogue, sans esquinter l’original, la fougue et une bonne dose d’adrénaline en plus.

Bref vous l’aurez compris, l’album d’Holograms fait partie de ces petites perles qui doivent tourner sur vos mange-disques cet été. Un brûlot incendiaire bienvenu pour tout ceux qui comme moi échappent à la canicule. Pour les autres, ça vous fera une raison de plus pour transpirer.

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Hologams - Monolith

Holograms – Stress

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Tracklist

Holograms - Holograms (Captured Tracks, 2012)

01. Monolith
02. Chasing My Mind
03. Orpheo
04. Memories Of Sweat
05. Transform
06. Apostate
07. ABC City
08. Stress
09. Astray
10. A Tower
11. Fever
12. You Are Ancient (Sweden’s Pride)


Blanche Blanche Blanche - Wink With Both Eyes / Papas Proof

Blanche Blanche Blanche est l'une des créatures dégingandées sorties tout droit du cerveau de Zach Phillips, génial stakhanoviste à l'imagination sans limite, d’OSR Tapes - son label - à Nals Goring, Sord, GDC et plus récemment Motion, ses autres casquettes patronymiques. Épaulé de Sarah Smith dans son déchaînement discographique estampillé 2012 - pas moins de six parutions à se mettre sous la dent cette année -, la paire n'a de cesse d'évoquer par le biais de ses comptines ultra lo-fi, au synthétisme pop décharné, un juste milieu inimaginable et inénarrable, entre Young Marble GiantsJohn Maus et The Space Lady. La preuve par deux albums divulgués quasi conjointement sur les labels Night People et La Station Radar - respectivement Wink With Both Eyes et Papas Proof - enregistrés tout deux en 2011 et dénombrant à eux seuls pas moins de vingt-huit morceaux à l'esthétisme bancal et alambiqué, mais néanmoins nervuré jusqu'à l'extrême bidouillage. Ainsi, si la voix de Sarah s'éprend tour à tour des intonations mal assurées d'Alison Statton ou de celles spectrales et obnubilantes de Suzy Soundz (Wink With Both Eyes), l'instrumentation oscille quant à elle entre l'épure chère au mythique trio de Cardiff, notamment cette parcimonieuse guitare résonnant tel un doux radicalisme à l'aridité poétique (Mercantile Rugs, The Fake), et l'abondance de sons émanant d'un dédale de claviers vitupérant d'indescriptibles gimmicks dans la nasse électro-cheap des années quatre-vingt (Fireworks). Trois références prégnantes donc, mais loin de recouvrir exhaustivement l'intrépide inspiration du duo ne s'embarrassant d'aucun carcan. En témoignent les cyclothymiques The Game et Body Talk, piochées dans chacun des deux albums et faisant montre d'un concis et méthodique empilement de strates mélodiques. Le seul bémol au regard d'une telle logorrhée compulsive - entre radicalité, profusion et construction labyrinthique - est qu'il s'avère quasi-impossible de tenir la cadence sur l’entièreté d'un album sans éprouver un vertigineux sentiment d'égarement. Peut-être pour cela aussi que Papa Proof s'avère plus cohérent et moins déroutant que Wink With Both Eyes, et ce, même si ces dernières qualités sont loin d'être les buts avoués d'un groupe ayant sorti en avril dernier une cassette regroupant vingt-quatre edits. Il fut un temps où dénicher ne serait-ce qu'une chanson de Blanche Blanche Blanche relevait de la gageure. Alors tout compte fait, inutile de bouder son plaisir - quitte à faire une cure d'aspirine.

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Tracklist

Blanche Blanche Blanche - Papas Proof (La Station Radar, 2012)
01. The Game
02. The North Cave
03. Chain Of Relief
04. My Plane Is Falling
05. In The Ring
06. Me Quentin
07. Papas Proof
08. Vermont Reservation
09. Do Or Die
10. Green Light
11. Lightweight
12. 24 Hours To Midnight

Blanche Blanche Blanche - Wink With Both Eyes (Night People, 2012)

01. Results
02. Fireworks
03. Runny Day
04. Wink With Both Eyes
05. The River
06. Jason's List
07. Mercantile Rugs
08. That's Siberia
09. The Fake
10. Ana's Life
11. Body Talk
12. With Or Without You
13. She's Adopted
14. aAppetite
15. Duke On The Beach
16. 4amous 4