On y était – Thurston Moore aux Instants Chavirés

Photos © Hélène Peruzzaro

Thurston Moore, Les Instants Chavirés, Montreuil, le 22 mars 2012

Est-ce son divorce qui a redonné à Thurston Moore une seconde jeunesse ? En tout cas on ne s’attendait pas, après son récent passage à la Gaîté Lyrique, à le revoir de sitôt à Paris. Encore moins dans une minuscule salle de la banlieue est. Sans harpe et sans violon, mais pour de l’improvisation noise. Avec Jean-Marc Montera, Jean-François Pauvros et John Moloney. Ce qu’on nous promettait était définitivement trop beau pour être vrai, mais les quelques 150 détenteurs du précieux sésame se sont volontiers laissés bercer par la douce perspective d’une soirée en compagnie du tout frais ex-Sonic Youth.

Bel et bien présent mais pas ponctuel, le quatuor ne débarque à Montreuil qu’à l’heure où il aurait dû commencer à jouer. Vers 21h40, Thurston Moore et John Moloney lancent l’assaut – une impro de cinq ou dix minutes, trop bonne, trop courte – avant de quitter la scène pour un bon quart d’heure. À leur retour, l’effectif a doublé et le batteur entre dans le vif du sujet pendant que les trois guitaristes échauffent leurs cordes. Insidieusement, l’air de rien, le chaos devient de plus en plus manifeste. Tandis que Pauvros semble tatônner, Moore s’oublie, frappe sa guitare, dessine des hiéroglyphes sur le plafond avec son manche, glisse, pince, tord, exulte. C’est plus une chorégraphie des membres qu’une interprétation musicale, et on ne peut s’empêcher de penser à Pollock dansant autour de sa toile plus qu’il ne peint. Mais si la performance physique prime sur scène, dans la fosse les corps se balancent irrégulièrement, mal à l’aise, cherchant un repère, quatre temps, quelque chose à quoi s’accrocher pour pouvoir taper du pied en rythme. L’amas sonore est parfois ordonné par la batterie qui creuse le bruit, le fait languir avant de monter en puissance et de nous offrir ce truc jouissif des quatre temps ; mais ça ne dure jamais longtemps et l’arythmie reprend vite ses droits. On n’a jamais dit que ce serait facile.

Savez-vous que le mot noise vient du grec nausea ? Alors que certains abandonnent et quittent la salle, on se demande ce qui fait la différence entre ceux qui restent et ceux qui partent, entre ceux qui semblent distinguer de la beauté dans ce chaos électrique et ceux qui n’y voient qu’un fatras de sons informes. On relance en soi-même l’éternel débat : où finit le bruit et où commence la musique ? Nous, on a appris à nos oreilles. On s’est forcé, au début, c’est vrai. Qui apprécierait ce genre de concert du premier coup ? Personne. Mais on s’habitue à tout – à l’absence de mélodie, à l’absence de rythme, aux deux en même temps. On apprend à aimer le spectacle des corps qui perdent le contrôle et désapprennent à jouer de leur instrument. On apprend l’erreur, l’aléatoire, la disharmonie. Jusqu’au dégoût, parfois, car non, on n’a jamais dit que ce serait facile. Alors qu’il suffit juste d’accepter d’apprendre à ne pas comprendre.

Car soyons honnêtes avec nous-mêmes : si l’improvisation d’un Glenn Branca est strictement délimitée et régie par des lois scientifiques (lire l’interview), celle que nous livre Thurston Moore déborde de tous les cadres dans lesquels on voudrait l’enfermer. Elle en jaillit, même, totalement libérée, sombre et pleine, consciente de son propre non-sens. Il ne sert à rien de faire semblant de comprendre, de donner l’illusion que l’on sait, que l’on peut distinguer là-dedans quoi que ce soit de raisonnable. Le secret, c’est de croire sans savoir et de s’abandonner à l’absurde. C’est d’avoir la foi.

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