The Intelligence au Divan du Monde, Paris, le 26 mars 2016

The Intelligence, au BB Mix, a déçu. C’était en 2014, au théâtre Bellefeuille, et les conditions n’étaient pas optimales : le groupe s’est empêtré dans un lieu trop grand, laissant ses morceaux s’étioler dans une triste obscurité. Le mal était de toute façon déjà fait puisque les américains passaient après Trans Am – soit le seul groupe connu exclusivement composé d’Êtres Supérieurs – qu’il est mathématiquement impossible de surpasser, quel que ce soit le domaine. Cette nuit était donc à oublier.

Pourtant, The Intelligence est le meilleur groupe du monde. Clairement. C’est absolument incontestable. C’est-à-dire que la troupe à Lars Finberg balance fraîchement sur album, c’est une chose, mais sur une scène, la taxe n’est pas la même : le style est absolument inimitable. Matez-moi ces joueurs. Regardez donc Dave Hernandez, à gauche, souvent agité, aux gestes nerveux, à la diction précise, au visage radieux, aux riffs aigrelets mais terriblement précis. Il enthousiasme. Comparez-le à Drew Church, solide rocaille derrière sa basse, impassible, puissant, presque menaçant, relevant par moment son instrument comme il mettrait une droite : je crois qu’il me fait de l’effet. N’oubliez pas le discret Capponi, sur sa batterie, négociant d’une discipline de fer les atours rythmiques du groupe, transpirant élégamment dans sa chemise rouge aux manches rigides et courtes.

Enfin, la star, la brillante célébrité, l’inestimable accumulation d’atomes de classe depuis plus d’une dizaine d’années : Lars Aldric Finberg. Lars est un homme à multiples facettes, niant l’évidence et proposant toujours une façon de double lecture pour chacun de ces titres. Cela se retrouve jusque dans sa garde-robe : Finberg, ce soir, arbore ce qu’on appelle une veste réversible. Sans blague. C’est cette vision des choses qui séduit, dans The Intelligence, cette manière de second degré quasiment permanent que l’on retrouve dans les paroles de la tête pensante du groupe, ce détachement souverain qui qualifie son attitude sur scène, stoïque, délicat, distingué, qui mâchonne sereinement son chewing-gum, signe ultime d’un cynisme toujours réjouissant.

© Thomas Karamazov
© Thomas Karamazov

« It’s clean, but it’s not that clean to me. » Voilà qui résume en une bravade toute la juste ambiance que The Intelligence peut diablement poser. Cette ligne – issue de Cleaning Lady, sur le tout dernier album des Américains – débutera le concert, et ne fera qu’accumuler une sourde et grinçante tension jusqu’au titre suivant, Sex, qui signera sans équivoque le commencement véritable des hostilités. Le reste de la setlist ne traitera que d’un éternel toboggan de tubes où l’on retrouvera une poignée fournie de titres de Vintage Future, mêlé à de plus anciennes références de Fake Surfers, Males ou Everybody’s Got it Easy But Me.

Le rappel, quant à lui, n’épargnera personne, et finira de convaincre les égarés, les mornes et les sceptiques : le groupe se remet sur scène et entame une version complètement approximative – et surtout ultra-bourrée – du classique Tequila, ce qui a le don de rendre les gens littéralement fous : certains se roulent par terre, d’autre sont pris de spasmes nerveux tandis que le reste navigue dans une haute et hilare incompréhension, tout cela dans un flash à la vitesse d’un bolide, jusqu’à ce que le quatuor lâche l’affaire et reprenne sans attendre le cours des choses par Platinum Janitor. Passé ce pur instant de haute fusion, The Intelligence mettra un terme sec à toute cette entreprise d’intense délire et achèvera toute âme encore présente par un Males – comme à leur habitude depuis une paire de concerts maintenant – clairement emprunt du sceau de Lucifer, puisque Finberg sera pris de démence et accomplira sa gymnastique quotidienne en prenant comme support son petit clavier. Excellent concert des Américains, qui seront d’après les on-dit présents à Paris à la rentrée.

Avant The Intelligence, il y avait Meatbodies, collègues de label sur In the Red, avec la notable présence d’un membre de Fuzz, Chad Ubovich. Machine sauvage et rutilante, aux riffs terriblement saturés en excellente graisse, à l’incomparable dose de pur amusement : une grande partie du public s’est déplacée pour eux ce soir, ce qui peut aisément se comprendre tant les Américains de San Fransisco maîtrise sur le bout de leurs doigts de charpentiers l’art exquis de tout défoncer. A la manière de Fuzz, on voit de plus en plus de groupes de garage élargir leur expérience et administrer une bonne dose de heavy à leur petite tambouille, pour des concerts de manière générale très propres et sacrément efficaces, mais rarement inoubliables. Les Meatbodies auront donc clairement fait leur taff, juste avant la grosse et lourde tatane des Intelligence.

Setlist

Cleaning Lady
Sex
Moody Tower
Debt & ESP
We Refuse to Pay the Dues
Romans
Whip My Valet
Evil Is Easy
Thank you God for Fixing the Tape Machine
Estate Sales
(They Found Me in the Back of) the Galaxy
Hippy Provider
Dim Limelights
Platinum Janitor
Males