Spitzer interview

En 2008, en pleine ère MySpace, deux frères lyonnais se retrouvaient lancés sur la scène électro grâce à un simple remix pour Kylie Minogue. Présenté comme ça, on n’imagine pas forcément que le tandem produirait quatre ans après l’un des albums électro français les plus fins et inspirés de 2012. Bien dans l’état d’esprit esthète du label InFiné qui l’a publié, The Call est un joli panorama sur ce qui se fait de plus sensible et élégant dans la dance music contemporaine : tracks techno craquelants et veloutés (Breaking The Waves, Sergen), goût pour le mélodique et le progressif probablement inspiré de Border Community, éclectisme de rigueur (on passe des breaks de Too Hard To Breathe au downtempo marécageux de Vor), on ne peut pas en demander plus.

Votre musique s’installe dans un cadre techno, mais on sent par la production et les ambiances évoquées que ce n’est pas vraiment votre univers d’origine. Comment s’est produit le passage à l’électronique ?

Quand notre groupe de rock s’est arrêté, on s’est retrouvé juste tous les deux avec notre batterie et notre guitare.

On voulait continuer à faire de la musique mais sans les contraintes d’un groupe donc on s’est tourné vers les machines, petit à petit.

Cela correspondait à la période durant laquelle on découvrait Boards Of Canada et le catalogue Warp en général. De plus, des artistes rock que l’on adorait tels que les Smashing Pumpkins ou Radiohead ouvraient aussi de nouvelles perspectives, combinant « son rock » et univers électroniques.

On était donc déjà musiciens mais ils nous a fallu apprendre à produire, à créer notre propre « son » et on s’y est attelé. Par la suite, on a découvert le monde du clubbing dont l’énergie nous a très vite séduits.

Pourquoi un album seulement maintenant alors que vous existez depuis quatre ans ?

Justement parce que ces compétences en terme de production sont longues à acquérir (et on considère que ce n’est toujours pas pleinement le cas aujourd’hui…).

L’enjeu est ensuite de trouver ton propre son, ta propre intention et c’est là que le rock est revenu dans notre musique.

De plus, nous ne faisons pas de compromis quant à notre exigence même si cela doit nous prendre du temps pour composer : nous devons être tous les deux satisfaits d’un morceau pour le sortir et c’est parfois très laborieux…

C’est quand même bizarre d’avoir comme premier remix de sa carrière Kylie Minogue. Comment ça s’était passé ? Était-ce un cas de conscience ? A-t-elle aimé le remix ? Voire, tout simplement, aimez-vous Kylie ?

Pour ce remix, nous avons été contactés par son label via MySpace et, même si c’était vraiment inattendu, nous avons accepté la proposition de suite.

Nous étions très peu familiers de la musique de Kylie Minogue (hormis quelques hits incontournables) mais c’était un exercice de style nouveau pour nous. On était pour le moins emballé par le fait de travailler avec sa voix comme base. En revanche, nous sommes dubitatifs quant au fait qu’elle l’ait écouté. On parle d’une autre sphère que la nôtre là…

Vous avez d’ailleurs tourné un temps grâce à la réputation faite par ces maxis, sans avoir rien sorti. Comment ça se passe de tourner sans au moins avoir un disque sous le coude ?

C’est évidemment très difficile d’asseoir une légitimité sans release et il est certain que les remixes nous ont bien aidés. À l’époque, nos remixes, celui de Kylie comme celui d’Aufgang, nous permettaient d’exister discrètement sur la scène électro. Ces quelques remixes nous ont permis de tourner, et même au-delà de nos espérances. Rendons aussi justice au travail acharné de notre booker !

En écoutant ce remix, on est d’ailleurs très loin de l’électro cinématographique et des tableaux léchés de The Call. Comment votre personnalité musicale a-t-elle prix forme ?

Le temps passant, nous avons affiné notre style. La période d’expérimentation des machines a été digérée après plusieurs années jusqu’à ce que nous trouvions le bon équilibre entre nos influences rock passées et notre bagage électro plus récemment acquis. Nos sonorités se sont dessinées au fil des années et c’est seulement maintenant que nous pouvons prétendre à une véritable personnalité musicale.

L’intro de Marsch est à la limite de la musique contemporaine à la Murcof, Madigan a un côté western-goth, et le morceau-titre pourrait presque être un remix club d’un thème de John Carpenter. Comment arrivent toutes ces références dans votre son ?

Nous sommes des cinéphiles au sens large du terme (grâce à notre père) et, malgré nous, il est probable que cela ait un impact notre musique. Notre rapport à l’image est certainement présent lorsque nous composons. Sans être un postulat de départ (sauf pour Madigan qui est un hommage assumé au génie de Morricone), notre musique évoque sans doute des univers cinématographiques et on ne s’en cache pas. À l’évidence, le cinéma, en tant que background culturel majeur, conditionne largement notre manière de composer. Le clip de Clunker témoigne, par exemple, de cet amour pour le cinéma.

Comment fait-on entrer la voix d’un chanteur si typiquement post-punk que celui de Frustration sur un track électro (même s’il ne s’agit pas d’un track « typiquement » électro) ?

À vrai dire, nous ne connaissions Fab que via la musique de son groupe Frustration et nous ne l’avions jamais rencontré avant cette collaboration. Nous cherchions une voix post-punk pour ce titre et notre manager nous a judicieusement suggéré Fab. Bien qu’il semblait quelque peu sceptique au début (il faut dire que, de prime abord, on est loin de son univers de prédilection), la collaboration s’est déroulée très naturellement. Nous avions des tonnes de références et on s’est surtout très bien entendu, aussi bien sur le plan artistique qu’humain.

InFiné se tient à une ligne artistique raffinée, feutrée, à laquelle vous collez bien. Est-ce un cocon isolé ou reconnaissez-vous d’autres artistes/labels qui suivent cette même touche subtile en France ?

Il y a certainement un tas de labels que nous ne connaissons pas qui défendent une ligne artistique pertinente. Born Bad (Magnetix, Frustration, Cheveu…) ou Tigersuhi sont de bons exemples de labels sans compromis qui persistent à défendre une esthétique musicale personnelle, sans compromis. Ce n’est pas tant la subtilité que la personnalité qui singularise un label en ces temps moroses pour l’industrie musicale. InFiné s’inscrit très bien dans cette démarche d’exigence et c’est sûrement la raison de son « succès ».

Spitzer est aussi le nom d’un rappeur méga-vénère du Michigan, et il était apparemment là avant vous (du moins sur Facebook). Comptez-vous le provoquer en duel (à trois, puisque vous êtes deux) ?

Deux contre un, ça serait un peu de la triche mais il a ses chances, on est sûrement moins vénères…

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