Somaticae l’interview

Que se soit sous son alias Somaticae (lire) ou avec ses side projects comme Balladur et Couleur TV, Amédée de Murcia se fait le gardien d’une musique intransigeante et sans concession. Orfèvre de l’architecture sonore et adepte de l’expérimentation depuis ses débuts, ce personnage discret de la scène techno tisse un univers bien à lui où l’on croise autant la science fiction paranoïaque de H.P. Lovecraft que l’électro déglinguée de Pizza Noise Mafia. Il était temps de lui accorder un entretien au long cours à l’occasion de la sortie de sa cassette, Le Premier Matin, chez Fougère Musique.

Peux-tu nous présenter ta cassette qui sort chez Fougère Musique ?

Le Premier Matin est une compilation d’improvisations enregistrées et éditées durant l’été 2017 dans mon studio, 12 avenue Paul Kruger.

Comment décrirais-tu musicalement cette nouvelle sortie ?

C’est un mini album qui mélange l’electronica, la techno, la musique électro-acoustique et les fields recordings. Par cet album, j’ai voulu retranscrire l’environnement des livres de SF qui m’ont marqués comme ceux de K. Dick, Borges ou Lovecraft mais aussi le roman Paranoïa de Christophe Siébert. Chaque morceau raconte un peu une histoire. Par exemple, Le Premier Matin de la Communauté raconte l’histoire d’une communauté qui, dans un futur proche, s’est retirée du monde. Ce premier matin est celui qui suit une nuit d’ingestion de psychédéliques par le groupe. Durant cette matinée, les habitants se prélassent dans leurs jardins et jouent de la musique, entourés d’animaux, en savourant les effets sensoriels et visuels qu’ils ressentent. Dans cette expérience communautaire décrite par le morceau, la notion du temps et des individualités est effacée. Quant au morceau Le Dieu Crapaud de Siébert, il raconte la scène ou Népès s’accouple pour la première fois avec le dieu crapaud Zoga dans son roman Paranoïa.

Il y aussi l’oeuvre vidéo de Martin Le Chevalier, Félicité, dans laquelle j’ai trouvé un écho à certains de mes morceaux. Cette oeuvre raconte une société si utopique qu’elle en devient effrayante, le monde égalitaire merveilleux qui y est décrit témoigne en creux de notre société. Le Premier Matin est donc un album qui parle de créatures de science fiction, d’utopie et d’une communauté psychédélique imaginaire.

Est ce que la littérature, le cinéma ou d’autres domaines influencent ta musique ?

Il y a donc la littérature de science fiction qui m’influence, mais aussi les livres de Noam Chomsky sur la dictature de l’impérialisme américain appuyé par la CIA ou encore ceux de Slavoj Žižek qui démonte l’idéologie de notre société en citant le cinéma hollywoodien. J’aime aussi beaucoup lire des revues comme Tacet, Audimat ou Revue & Corrigé. Ça me permet de prendre du recul sur ma pratique et de découvrir d’autres points de vues sur la musique. Le cinéma est important aussi, je citerai notamment trois films qui ont nourri l’imaginaire de l’album :

Valérie au Pays des Merveilles, de Jaromil Jires, qui raconte le voyage onirique d’une jeune fille dans un monde à la fois merveilleux et inquiétant. On y trouve de fortes symboliques sur la tyrannie des adultes, des premiers émois sexuels et de la puberté.

The Wicker Man, de Robin Hardy, qui interroge sur ce qui constitue la marginalité dans notre société. Le héros est un inspecteur catholique qui se retrouve sur une île où les habitants vivent ouvertement un rite païen de fertilité ; tout ce qui est amoral pour lui (et pour nous) ne l’est pas sur cette île, et inversement.

Les Conspirateurs du Plaisir, de Svankmajer, qui raconte les préparations solitaires de rituels érotiques étranges, rituels orchestrés secrètement par des gens ordinaires. J’aime aussi beaucoup l’art vidéo de Lionel Palun, Xavier Querel, Joris Guibert ou encore Electroncanon.

Est-ce que le processus créatif a été différent pour cette nouvelle sortie ?

Oui et non. Ce n’est pas la première fois que j’improvise en studio pour en faire un album mais, par rapport au précédent (Djinn Larsen, ndlr), les techniques ont été un peu différentes. Pour ce disque, j’ai fonctionné systématiquement ainsi : tout d’abord je me préparais un premier dispositif d’instruments issus de mon studio (boîte à rythmes, samples, effets), puis quand je trouvais une base de réglages de paramètres qui me plaisait, j’enregistrais et j’improvisais sur six ou sept minutes. Ensuite, cette première base était raccourcie et je cherchais d’autres éléments à ajouter en transformant mon dispositif d’instruments initial. J’enregistrais alors une seconde piste improvisée en m’imprégnant de la première, puis une troisième et ainsi de suite. Enfin, je cherchais des fields recordings d’animaux qui me rappelaient les sons que j’avais créés et je les glissais par intermittence. Il me semble que c’est une manière simple et amusante d’intégrer des éléments de réel aux sons électroniques afin d’évoquer des paysages ou des scènes de vie imaginaires.

Est-ce que l’expérience du live t’intéresse plus que le studio ?

J’adore tout autant le live et le travail en studio, et j’ai besoin de passer de l’un à l’autre pour confronter mes idées et en découvrir de nouvelles. Je fais bien sûr une distinction entre ces deux expériences. L’expérience du studio, c’est être seul dans une pièce avec une acoustique assez neutre, où il y a des enceintes d’écoute très précises (de monitoring). C’est un cocon aseptisé qui permet de travailler le son de façon chirurgicale afin de créer un enregistrement qui comporte le moins de différence possible lorsqu’il sera diffusé sur différents systèmes sonores. Dans ce lieu hermétique et intime, je travaille seul tout en imaginant bien sûr les réactions de l’auditeur futur.

Le paradoxe, c’est qu’il y a à la fois plus de liberté de création par rapport à un live (car il n’y a pas de limitation de durée d’expérimentation, pas de public réel), mais en même temps il y a plus de contraintes puisqu’on élabore le futur enregistrement qui sera par la suite à jamais figé numériquement. L’autre chose importante pour moi, c’est que le studio me permet aussi d’élaborer une composition non figée, spécialement prévue pour le concert où je viendrais soumettre une interprétation au public le soir venu – en ce moment, je n’improvise pas mes lives.

Le live, au contraire, c’est être dans un lieu où tous les paramètres externes comptent et sont insaisissables ; le soundsystem et l’acoustique de la pièce mais aussi l’affluence du public et son comportement, ce qu’il a consommé, s’il est attentif, s’il est venu pour la tête d’affiche, etc. Avec aussi, bien sûr, l’heure de la nuit et mon état moi-même. Je souhaite toujours jouer en bas, au milieu du public, afin d’entendre le même son que les gens mais aussi dans l’espoir de créer un rapprochement et une émulation entre l’artiste et le public, de casser cette image du musicien en haut, sur un piédestal. Le live et le studio, c’est donc indissociable, très différent mais tout aussi vital pour moi.

Peux-tu nous parler du podcast que tu nous as concocté ?

Ce podcast est un petit best of personnel des artistes qui m’ont inspiré ces derniers temps. Les samples percussifs et polyrythmiques de Jake Meginsky et de Raymonde m’ont pas mal impressionné par exemple. J’ai aussi beaucoup appris des jeux de distorsions sur les basses de boîte à rythmes ainsi que les delays sur les rythmiques avec C_C. J’apprécie beaucoup le minimalisme et la précision chirurgicale dont peut faire preuve Yann Legay ou encore Exoterrism, que ce soit en live ou sur disque. J’ai vu à plusieurs reprises des très bons lives de Terrine et j’ai été frappé par les textures très pures et dures, façon Pan Sonic ou Autechre, qu’elle peut générer avec uniquement la drum machine, ça m’a donné envie de pousser plus loin mon sampler octatrack. Il y aussi le jeu très surprenant de Typhonian Highlife qui peint un univers d’extraterrestres sur ses vieux synthés digitaux, je l’ai vu faire un beau concert l’été dernier à Grrrnd Zero. Il y aussi d’autres artistes dont j’aime beaucoup les concerts et les disques mais que je n’ai pas pu mettre sur le podcast : Accou, Jean Bender, Pizza Noise Mafia, Low Jack, Homnimal, Pierre Berthet.

Quel est ton parcours musical ? Comment es-tu arrivé à l’expérimentation ?

J’ai adoré écouter de la musique très tôt : dès mes onze ans, j’empruntais des disques à la médiathèque avec une préférence pour l’électronique. Ainsi, Homework des Daft Punk a beaucoup tourné quand j’étais en sixième. Mais très vite, en piochant dans les bacs de la médiathèque, je suis tombé sur Aphex Twin, Autechre et Amon Tobin, et là ça été une première révélation. Je voulais absolument faire quelque chose qui ressemblerait à ça. Seulement je n’avais pas les mêmes moyens ! Alors j’essayais des choses sur une vieille boîte à rythme et un 4-pistes emprunté à mon père, puis sur des logiciels sur ordinateur où je m’amusais à ouvrir des fichiers images sur des logiciels de son ou à enregistrer avec un micro de webcam les objets de la maison qui me passait sous la main et les tartiner d’effets. Donc l’expérimentation a été là dès le départ, et au fur et à mesure j’ai été capable d’imiter mieux mes idoles et les styles que j’aimais en maîtrisant mieux les logiciels. Depuis j’essaie de mélanger un peu de tout ce que j’aime en essayant d’utiliser les éléments de différents styles non comme références mais comme des outils pour la création.

Peux-tu nous parler de tes autres projets ?

Depuis cinq ans, j’ai un duo très pop qui s’appelle Balladur. En ce moment, on s’amuse beaucoup à mélanger des éléments de pop africaine ou indonésienne, du dub, de la new-wave ou encore du rockabilly. J’ai aussi formé un duo avec Edouard de C_C (parfois rejoint par Hugo Saugier à la vidéo), ça s’appelle OD Bongo et c’est plutôt drum et bassline, on s’inspire beaucoup de Muslimgauze et de Jah Shaka. Avec Hugo Saugier, on a monté un duo audiovisuel qui s’appelle Couleur TV. On travaille sur des samples et des larsens vidéos, en synchronisation avec des samples audios, dans une esthétique de patchwork télévisuelle flippante. Sinon, avec Romain de Balladur, on a aussi deux autres duos, le premier s’appelle Vinci, où on fait une musique instrumentale très répétitive, une sorte de krautrock industriel avec des nappes dissonantes et des synthés saturés, le second est Sacré Numéro qui est une performance avec la voiture de Romain qu’on remplit de micros et de capteurs.

As-tu des lives prévus ?

Pour ce qui est du mois de mai, je joue Couleur TV et Somaticae les 11 et 12 pour le Toulouse Hacker Space Festival et je finis avec une tournée de Balladur, dans le Finistère, du 18 au 27.

Ensuite en juin, je joue Vinci le 02 aux Tanneries, à Dijon, puis j’enchaîne sur une semaine de résidence avec Jérôme Fino à Besançon, pour le festival Bien Urbain où nous allons travailler sur le son des champs électromagnétiques des distributeurs de billets de banque. Le concert sera le 09.

Comment vois-tu la scène techno évoluer à Paris ces dernières années ?

Absolument aucune idée ! Je ne fréquente plus les clubs et je ne suis pas parisien. Je crois que les scènes musicales qui m’intéressent se trouvent dans d’autres villes comme Bruxelles, Lyon, Leipzig, Marseille ou encore Amiens.

Qu’est-ce que tu fais quand tu ne fais pas de musique ?

Avec des amis, nous nous occupons de la programmation du collectif Si au Périscope, à Lyon. On a déjà fait venir entre autres Christine Webster, Yann Leguay, Nicolas Maigret et Xavier Charles. On espère pouvoir faire venir Alexandre Chanoine en juin, qui travaille sur des objets sonores fabriqués en pierre et en bois. Je pense aussi faire un petit label de k7 avec Romain de Balladur, ainsi qu’un fanzine musical à plusieurs pour parler des artistes et groupes qui nous semblent pas assez mis en avant malgré leurs talents. Pour le numéro zéro, on a prévu un entretien croisé entre Golem Mécanique et Perrine Bourel, un portrait de Terrine, une interview avec un report de concert de Bégayer ainsi que des photos d’un super festival à Cherbourg.

Quel est ton meilleur souvenir de concert ?

Mon dernier bon souvenir de concert, c’est Pierre Berthet qu’on a fait jouer au Périscope, à Lyon, il n’y a pas longtemps. Il a fini son concert en se déplaçant au milieu de la foule et en portant sur la tête une cocotière sertie de coquilles de moule qui produisaient un crépitement cristallin lorsqu’il marchait. Il fallait voir ce sexagénaire faire bruisser son casque devant un public l’écoutant religieusement ! J’ai trouvé ça à la fois drôle et poétique.

Mixtape

Tracklist

Somaticae – Le Premier Matin (Fougère Musique, 08 mai 2018)

01. Le Dieu Crapaud de Siébert
02. Je Suis Resté Perché
03. Ils Dorment Sous l’Eau
04. Ticae Dub
05. Le Premier Matin de la Communauté
06. Après Nous, les Insectes