feed-forward« Vous êtes techno, Monsieur ! *». Certainement ! Pourtant, la seconde moitié des années 00 n’aura pas été charitable pour les fans de beats durs et saccadés. Tous les regards tournés vers l’est, quelques inébranlables institutions berlinoises comme le Berghain ou le Club Tresor continuent d’alimenter les nuits d’une poignée de passionnés, tandis que les déçus stagnent depuis près d’une décennie dans la médiocrité qui leur est imposée. La faute à un genre qui, en mal d’inspiration, s’est replié sur lui-même, ou cédant à la facilité du mercantilisme de supermarché. Jeff Mills ne serait-il pas le nouveau David Guetta ? C’est dans ce contexte musicalement douloureux qu’émergera l’entité Sandwell District, label anglais aussi énigmatique que D.I.Y. Identité complexe derrière laquelle se réfugient Function (David Sumner), Regis (Karl O’Connor), Silent Servant (Juan Mendez) et Female (Peter Sutton) afin de signer leur méfaits communs.

silent-servant

Sorti il y a déjà quelques mois dans sa version vinyle en édition limitée, si limitée d’ailleurs que seule une poignée d’élus peut se vanter de faire tourner l’objet sur ses platines, Feed-Forward devrait pourtant débarquer d’ici quelques semaines en CD dans les rayonnages de nos disquaires. Pourtant, c’est bien sur cette première version que nous allons nous étendre aujourd’hui. Servi dans un packaging soigné, le LP est complété d’un 45 tours deux titres et d’un fanzine essentiellement composé d’images dadaïstes, reflets du très sommaire mais magnétique site du collectif. Un pressage millésimé pour un LP d’exception qui se revend déjà à des prix exorbitants au marché noir. Escroquerie ? Elitisme ? Sandwell District émerge de l’underground et semble tenir à rester dans l’ombre sous peine de céder à toute récupération. Si aujourd’hui la plupart des pionniers libertaires du mouvement techno ont cédé devant la difficulté, nos Anglais ont fondé leur stratégie sur celle du mouvement des raveurs : pour vivre heureux, vivons cachés. D’ailleurs leur musique elle-même est une mixtion de dark ambient, de techno industrielle et de hardtek ralentie, chaque artiste ayant plus ou moins son domaine de prédilection. Et si l’égo s’efface devant le mythe, nous ne sommes pas dupes au point de ne pas reconnaître la patte de certains artistes derrière certains tracks. La trilogie Immolare et ses nappes emplies d’électricité ne peuvent que rappeler la série des Variance de Function. Tout dans le track principal, puant l’érosion et le raclement du métal, évoque les structures mélodiques de ce proche de Marcel Dettmann. Une intro qui éloigne toute de suite Feed-Forward de références trop pompeuses. On pense à Basic Channel ? Oui, mais en plus speed… Tresor ? Mais en moins rébarbatif alors… Cut Grey Out a beau écorcher, le flot reste tempéré. On ne peut pas en dire autant de Hunting Lodge, un kick dans l’IDM, l’autre dans la dub-techno la plus dévastatrice, qui après une lente montée en puissance se déchaîne en spasmes frénétiques. Vomissure de textures en saccades s’appuyant sur un pied brutal, Hunting Lodge se révèle être une véritable pompe à sueur et ce que la musique électronique nous à offert de plus ghetto-urbain depuis une bonne dizaine d’années. Mais ne cataloguons pas trop vite ces artistes au rang de brutes, Double Day et Speed + Sound sont l’illustration exemplaire de la diversité musicale et du retranchement de l’individualisation face au groupe. Sandwell District nous pond deux perles deep techno s’éloignant très franchement des productions dont nous étions jusqu’ici habitués, mariant avec fraîcheur la nitro et le napalm. C’est dans ce climat de jouissance qu’on s’enfilera au casque Falling the Same Way, onyx synthétique du rugissement de la bête. Un assaut calme, froid, qui nous prend à la gorge et descend lentement dans l’œsophage comme une boule d’opium. Le single Readymade offre quant à lui deux facettes expérimentales de ces dieux de l’électronique hybride. Deux tracks qui ne seront pas forcement du goût de chacun, mais qui révèlent une fois de plus Sandwell District comme une entité à part dans un paysage musical électro bien trop étriqué.
Si aujourd’hui la techno reprend ses droits et retrouve un peu de son étoffe, c’est grâce à des artistes comme Sandwell District qui aux côtés de labels comme Blueprint, Ostgut-Ton ou encore Frozen Border,en redorent le blason. Loin de s’en être donné l’objectif, des artistes comme Sandwell District expriment simplement avec radicalité l’envie de pousser le genre dans ses derniers retranchements, là où d’autres ont tenté de le banaliser. Une force de propos qui provoque le respect, et qui finira par, on l’espère, réveiller les souches dormantes.

* Référence au film La Fabuleuse Aventure de Mister X – Christophe Campos

Audio

Tracklist

Sandwell District – Feed-Forward (Sandwell District, 2011)

01. Immolare (First)
02. Immolare (Main)
03. Immolare (Final)
04. Grey Cut Out
05. Hunting Lodge
06. Falling The Same Way
07. Svar
08. Double Day
09. Speed + Sound (Endless)
10. Readymade 1
11. Readymade 2