Évidemment, on pourrait s’économiser une contextualisation trop forcenée du nouveau projet de Rubin Steiner, Drame, eu égard à notre quotidien endeuillé. On pourrait, et l’on devrait, car le kraut-disco que le Tourangeau sert, via un premier disque éponyme paru le 2 novembre dernier sur Platinum Records, n’est en rien une soupe froide à la grimace sinon un parfait antidote à la morosité ambiante. Avec une immédiateté qui saute à la gueule et une décontraction qui zigouille dans l’œuf toute prétention, Drame, parfois rejoint par Quentin Rollet de Prohibition au saxophone, joue à fond la corde du plaisir, de l’émotion et du voyage par le biais de longues digressions à la cosmicité savamment encadrée, entre restrictions et répétitions, à quelques encablures donc des très recommandables Beak, Nisennenmondai ou encore Cave de Cooper Crain. Et comme Frédéric Landier, tel que le stipule son état civil, a de la bouteille après presque plus de vingt ans dans le circuit, et des opinions bien tranchées, on s’est frottés les mimines à l’idée de lui poser quelques questions. En prime, celui qui n’aura finalement pas l’honneur d’ouvrir vendredi 27 novembre l’édition 2015 du BBmix Festival (lire), suite à des pépins physiques de l’un des musiciens de Drame, nous a concocté une mixtape à écouter en fin d’article – une sélection idéale, aux dires de l’intéressé, pour faire du placo chez soi.

Rubin Steiner l’interview

DRAME_PRINT AND WEB_Simon-Nehme

Photo © Simon Nehme

Tout d’abord parlons de toi. Si tu devais te présenter spontanément à quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds à Tours de sa vie, quelles grandes étapes dans ton sinueux parcours musical retiendrais-tu ?

Des grandes étapes de mon sinueux parcours musical… dans le milieu des années 90, j’étais étudiant, barman, je faisais un fanzine, une émission de radio, un micro-label, j’organisais des concerts dans des bars, et je jouais de la guitare dans un groupe. Je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie, alors je faisais des trucs, et j’aimais bien la musique. La musique bizarre. Toujours à la recherche de la musique que je n’avais jamais entendue avant. Toujours envie de me faire surprendre (ce qui est toujours le cas). Les disquaires Wave, Bimbo Tower, Metamkine et les soirées Büro m’ont aussi beaucoup marqués à ce moment là – mais c’était à Paris, dont pas tout près de Tours. Sinon, on m’a offert mon premier ordinateur en 1998 et j’ai tout de suite fait de la musique avec. Ensuite il y a eu beaucoup d’heureux concours de circonstance et j’ai eu de la chance. Les gens ont bien aimé mes disques que j’ai pourtant toujours fait en bricolant : j’ai toujours eu un peu de mal avec la technique et le show business en général. Les choses sont arrivées comme ça, naturellement. Je ne sais pas si il y a des grandes étapes, en tout cas musicalement, je suis toujours un amateur (dans tous les sens du terme).

En 2006 tu refuses un prix aux Victoires de la musique et en 2013 tu enregistres l’album de The Dictaphone. Ton appréhension radicale de l’univers musical n’a-t-elle donc jamais changé ?

Je n’ai pas refusé un prix aux Victoires de la Musique non, j’ai simplement refusé d’y aller. Cette nomination était une mascarade de BMG, qui distribuait mes disques à cette époque là. Ils ont sorti de leur chapeau cette nomination une semaine avant la cérémonie, alors qu’on était sur le point de leur intenter un procès parce qu’ils ne branlaient rien et nous prenaient en otage. Le procès a eu lieu, et on a perdu, bien évidemment. Cette cérémonie et le principe même de cette immense farce fait partie des choses dont j’aimerais me foutre mais qui me rendent malade malgré tout. Les Victoires de la Musique, Taratata et toutes ces manifestations de « professionnels de la musique » me volent le droit de ne pas prendre la musique au sérieux. Ils tuent toute candeur, toute spontanéité. Ce grand cirque du business édite en permanence des documents cadre pour imposer leur vision de la musique, une manière de faire dans leurs clous, qui ne sort jamais de « leur » route – de leurs intérêts. Et vu que les singularités underground n’ont pas ce besoin « intéressé » d’imposer leur esthétique, à force ils sont mis à l’écart, et surtout sont stigmatisés et montrés comme des bêtes de foire à la radicalité rendue juste amusante, sinon anecdotique, par les marchands de musique. Cette culture médiatico-institutionnelle façonnée par le business a même réussi à rendre péjoratif la notion d’underground. Cette culture là, soit disant « grand public », se prend cyniquement bien trop au sérieux. C’est triste, c’est lamentable. C’est ça le formatage des cerveaux. Le business a volé au gens la possibilité de se promener dans les méandres des musiques différentes en leur imposant une infime partie de la création formatée pour soit-disant plaire à tous, et dans le même temps en dénigrant puissamment toute forme de singularité, de différence. C’est pour cela d’ailleurs que tu me parles de radicalité à mon propos, alors que ma musique, au fond, n’a jamais été radicale. Je n’ai pas utilisé le mode d’emploi de Pascal Nègre et Nagui, c’est tout. Je joue juste, comme une immense majorité d’autres musiciens, avec mes propres règles. Mais le business a réussi à faire croire aux gens que sortir des clous était radical, dangereux, difficile, élitiste. C’est triste.

En plus d’être musicien, tu es par ailleurs programmateur depuis six/sept ans du Temps Machine de Tours. Quelle est ta recette pour ne pas blasé par ce milieu, cet entre-soi de plus en plus restreint ?

Justement j’ai arrêté en juin dernier, avant d’être blasé par ce milieu. Et effectivement, il faut faire preuve de bien peu d’estime de soi pour ne pas être blasé. Le libre arbitre et l’intégrité imposent un combat quotidien dans ce milieu. On a vite fait de se laisser embobiner et de mettre de l’eau dans son vin sans s’en rendre contre. Il y en a que ça n’empêche pas de dormir. Moi j’ai préféré arrêter avant de sombrer dans la dépression. Ce jeu cynique avec l’argent public qui fini par être une subvention déguisée au business de la musique de gène pas tant de monde que ça tu sais. C’est invraisemblable. Quand la politique et le business s’occupent de culture, les engagements pour l’aide à l’underground (j’utilise exprès ce mot) – qui au passage représente facilement 80% de la création –  sont vite relégués à une fonction de paillasson, voire une amusante lubie d’adolescents idéalistes. Pour les comptables condescendants qui tiennent les rennes du milieu des musiques actuelles, l’engagement pour la défense de la marge ne sera jamais qu’un combat entre un bébé chat et une horde de lions affamés. La perversion d’un système à son paroxysme. Les SMAC sont les cimetières du rock (même si une poignée de programmateurs se battent encore, mais ils sont de moins en moins nombreux, et je les admire autant que je les aime).

DRAME_WEB ONLY_Thibaud-Dupin

Photo © Thibaud Dupin

Tu as été animateur radio, musicien, et donc programmateur. Tu n’as jamais pensé à monter un label ? Si oui, quels sont ceux qui auraient guidé ton inspiration – mis à part Platinum qui a sorti l’ensemble de tes disques ?

Si si, on avait monté un label au début des années 2000, qui existe toujours sur le papier d’ailleurs. Il s’appelle Travaux Publics, et le point de départ était de tout faire à l’inverse de ce que faisaient les maisons de disques. Pas d’envoi promo, pas de communication, des compilations appelées les « chantiers » sur lesquelles ont demandait à des musiciens de faire des morceaux sur des thèmes très précis, qu’on écoutait ensuite à l’aveugle pour la sélection (on a ainsi refusé des morceaux de pas mal de musiciens très connus du coup). Sur les disques ensuite, les noms des musiciens n’étaient pas associés aux titres des morceaux, on ne pouvait pas savoir qui avait fait quoi. Je crois que le site internet existe toujours : http://travaux-publics.org

Tu as brassé presque autant de styles que tu n’as sorti de disques, seul ou accompagné. Quel a été la genèse de Drame ? Pourquoi réinvestir le kraut ?

On n’a pas eu l’impression d’investir le kraut, je te jure que c’est vrai. D’ailleurs, sur chacun de mes albums, il y a au moins un ou deux titres d’influence kraut si tu fais bien gaffe. Rien de bien nouveau donc. Sauf que là c’est pas du Rubin Steiner. Ce groupe, Drame, c’était au départ une récréation. On avait tous des boulots qui nous empêchaient d’avoir le temps de faire de la musique, et on a bloqué quelques jours il y a deux ans pour faire de longues impros à partir desquelles on a extrait des segments qu’on a ensuite rejoués et enregistrés, parce qu’on avait envie de garder une trace de ça. Et puis on a tous plus ou moins arrêté nos boulots, et on s’est dit que ces morceaux pourraient tout à fait faire un vrai disque. Avec le recul, on est vraiment fiers du résultat qui au départ n’était qu’un échappatoire de quelque chose. Une volonté de jouer longtemps des motifs simple, jusqu’à la transe. J’ai encore des heures d’enregistrement à dérusher, et il y a pas mal de « morceaux » de plus de 30 mn qui sont assez épiques, dans le genre. Le krautrock ne veut pas dire grand chose au fond, à part quelques tics comme les longs titres motoriques de NEU! ou Can, qui ne représentent qu’une infime partie de cette scène. En tout cas oui, on est un peu là dedans c’est sûr. Mais c’est l’idée de sortir des schémas classique de la pop et du rock qui nous mène. Inventer notre propre grammaire, notre propre forme, ne pas se soucier de la construction d’un morceau, laisser les choses venir. Un truc normal quoi, au fond.

Tu as toujours eu une approche assez distincte entre tes lives et tes disques. Qu’en est-il avec Drame ? N’est-ce pas plutôt une relation inversée ?

Tout à fait. Habituellement, je fais la musique tout seul et ensuite on la réadapte en live en groupe. Pour Drame, c’est effectivement le contraire, c’est parti d’impros en live. Je n’ai donc pas composé la musique, mais nous l’avons composé tous ensemble, en direct, et en live. C’est donc pas du tout un nouvel album de Rubin Steiner, même si les membres de Drame sont exactement les même que ceux des concerts de Rubin Steiner de ces dernières années.

Drame exprime-t-il un détachement à la chose 100% électronique ? Tu t’es senti proche des milieux techno dans ton parcours ? Avec quel regard observes-tu « le retour », si cela en est-un, de la techno en France ?

Comment dire… non, aucun détachement à la chose 100% électronique, vu que moi même je n’ai jamais fait de la musique 100% électronique. J’ai toujours rêvé de faire de la techno (j’ai les machines pour en faire, et j’en fait même en cachette), mais ce n’est définitivement pas mon background. J’en écoute beaucoup, et depuis toujours, mais à la maison. Rarement je suis allé écouter de la techno en club. Je ne suis jamais allé à une rave, ou alors juste une fois ou deux pour voir. C’est pas mon truc en fait. Mon écoute de la techno est trop musicale pour me laisser aller à la danse bête et méchante. Je n’arrive pas à faire deux choses en même temps. Je danse énormément dans ma tête en réalité. Et sinon, jouer de la basse avec un batteur est mon unique expérience intime de la danse.

Drame

Tu collabores avec Quentin Rollet, membre de Prohibition qui s’est récemment reformé. Observes-tu une certaine nostalgie de cette époque du rock français au point de prendre le risque de la reformation ?

Je ne pense pas qu’il soit question de nostalgie non. On est de cette génération de quarantenaire encore en forme (malgré les hernies discales et les ménisques en carton) qui n’envisage pas la retraite à court terme. La reformation de Prohibition est un truc de plaisir pur. Les gars n’ont jamais arrêté, ils ont juste eu envie de refaire de la musique ensemble. La nostalgie, c’est pas mon truc. Mais je suis souvent le premier à dire que c’était mieux avant malgré tout. On n’est pas à une contradiction près. Et puis ça évite de prendre les choses trop au sérieux aussi. Tout ça ne reste « que » de la musique, faut se détendre avec ça. Ce qui est rigolo, c’est des gars comme les Pneu, par exemple, n’avaient jamais entendu parler de Prohibition avant de les voir à Teriaki fin août. L’histoire du rock n’est pas au programme de l’école du rock qui n’existe pas, ce qui prouve bien que la nostalgie n’a pas sa place dans la création.

Avec Drame vous participez au BBMIX le 27 novembre prochain. Quelle est ton opinion s’agissant de ce Festival ? Fais-tu une différence entre cette catégorie de manifestation, ancrée dans une certaine filiation, et les autres… plus préoccupées par les chiffres ? Regrettes-tu en tant que programmateur cette industrie événementielle « du Festival » ?

Vaste sujet et cas particulier. BBMIX est un festival à part, organisé par des gens dont l’expérience n’est plus à prouver, et dont l’humilité m’interdit d’en dire plus. Vu de l’extérieur, c’est peut être un festival comme un autre, et pourtant… sans l’engagement et la passion de quelques-unes des personnes qui organisent BBMIX, partie visible de l’iceberg, une grande part de l’underground actuel n’aurait pas la résonance qu’elle a aujourd’hui. Les gens de BBMIX font partie de la catégorie que j’appelle « les pirates ». Une catégorie de gens qui maintiennent éveillés, une poche de résistance qui ne met certes que des grains de sable dans les rouages de l’industrie, mais ces grains de sable empêchent la machine de nous écraser par surprise. Ces gens nous permettent de rester à l’affût, et de nous aider à ne pas nous laisser endormir par nos doutes. Ces gens permettent de maintenir à flot l’arche de Noé des publics par encore trépanés par l’industrie du divertissement et qui ont besoin de nourriture de l’esprit qui leur convienne.

Peux-tu nous présenter ta mixtape ?

Alors déjà, c’est une mixtape que j’ai faite pour vous, mais aussi pour moi, pour avoir de la musique à écouter pendant que je faisait du placo chez moi. De la musique que j’aime et que j’avais envie d’écouter à ce moment là. Il y a du néo rock psyché, de l’électronique improvisée, du jazz, du groove qui sort des sentiers battus. J’ai découvert Krakatau à noël sur WFMU, des australiens (ou néo-zélandais) que j’imagine chevelus comme Jakob Skott, un gars du nord de l’Europe dont j’ai acheté tous les disques (et ceux de son label, El Paraiso Records, faramineux laboratoire à découvrir d’un renouveau du space rock psyché). Le disque de Jimi Tenor & Tenors of Kalma, album de free jazz atomique, s’enchaine parfaitement avec Upperground Orchestra, alliance magistrale d’un groupe de free jazz avec la TR808 et le modulaire de Rabih Beaini. Ensuite, le point commun entre Shocking Pinks, Sun Ra et Wolfgang Dauner, bah… pour moi ça a du sens. Pareil que pour Guy Warren Of Ghana et Cavern Of Anti-Matter (à vos Google). J’ai aussi mis le remix que j’ai fait pour Polygorn, excellentissime groupe du sud ouest (oui oui, des Basques) que je vous conseille fortement d’aller voir en concert. Comme un mélange entre Electric Electric et Golden Teachers, vraiment super classe. Quant à Alien Ensemble, c’est un très beau disque de jazz dont personne n’a parlé l’année dernière, même si il y a des gars de Notwist dedans.

Mixtape

01. Krakatau – Riddells Creek
02. Jakob Skott – Pleiades
03. Upperground Orchestra – Falling Up
04. Jimi Tenor & Tenors of Kalma – Can We Yes ! (with Kalle Kalima & Joonas Riippa)
05. Shocking Pinks – Us Against The City
06. Drame – Amibes
07. Sun Ra – The Order of the Pharaonic Jesters
08. Guy Warren of Ghana With Red Garland – The High Life
09. Wolfgang Dauner – Kabul
10. Polygorn – Peter Monkey Rubin Steiner Remix
11. Cavern Of Anti-Matter – You’re an Art Soul
12. Alien Ensemble – Modest Farewell

Audio

Tracklisting

Drame – S/T (Platinum Records, 2 novembre 2015)

01. Yoko
02. Avantage aventure
03. Bugaboo
04. Genuflexion
05. Amibes
06. Serpentine
07. Canicule
08. Drame