Ron Morelli l’interview

L.I.E.S.Que ce soit en France ou aux États-Unis, à rebours d’une popularisation toujours plus croissante des musiques électroniques dans l’imaginaire commercial, une frange de la techno, à la surface exponentielle, s’intellectualise tout en se radicalisant, se nourrissant à la fois des scènes noise et métal pour incorporer le bruit et les atmosphères lourdes et pesantes dans leurs fragmentations métronomiques. Une techno sale, obscure et rance que l’on peut concevoir aussi telle une réaction créative à la celle minimale, vite devenue décérébrée. Shifted, dans un entretien paru en 2012 (lire), ne disait pas l’inverse : après tant d’années de ce son, qui avait débuté avec quelques producteurs intéressants et s’est éteint avec tout plein de clones qui sont venus la diluer, les gens ont envie d’autre chose. Je trouve que la scène ces temps-ci est très influencée par la techno du début des 90′s, mais forcément avec toutes les nouvelles technologies disponibles et les influences extérieures qui interviennent dans la musique électronique, quelque chose de différent est né. Et si Paris, par l’intermédiaire de jeunes labels que sont Get The Curse, In Paradisum, Dement3d ou Construct Re-Form s’inscrit avec de plus en plus d’insistance sur la carte de cette lame de fond techno-noise embrasant depuis quelques années déjà Berlin et Londres, Brooklyn en constitue l’un des épicentres US – avec les historiques Détroit et Chicago – et ce à la faveur d’une bande de potes réunie sous l’extensible étendard L.I.E.S Records (pour Long Island Electrical Systems) et emmenée par l’infatigable Ron Morelli.

À des miles d’une quelconque intellectualisation de la musique électronique et né en 2010 de la volonté de ce dernier de produire lui-même les quelques morceaux accumulés à un instant t par ses amis et lui – Steve Summers, Steve Moore et Willy Burns en tête – L.I.E.S a peu à peu adopté un rythme de sorties impressionnant : des deux maxis de 2010 signés Malvoeaux (Steve Summers) et Two Dogs In A House (Steve Summers & Ron Morelli) et des cinq de 2011 – avec la signature du premier non-Américain en la personne du Hollandais Legowelt (lire) – L.I.E.S a dropé une vingtaine de galettes en 2012 et près de trente en 2013. Niveau récompenses en carton – n’ornant même pas la cheminée, mais lustrant l’estime de soi pour le travail accompli – la structure a été intronisée label de l’année par l’omnipotent Resident Advisor en 2012, puis par l’aiguisé Juno en 2013. Rien que ça, pour une entreprise 100% DIY où Ron fait office de véritable Tony Micelli : voulant garder le contrôle total sur la production de chaque sortie éditée en quantité relativement réduite, l’homme fait tout tout seul, de l’acheminement à l’usine de pressage jusqu’à la distribution en passant par les relations avec les ingénieurs du son. Inutile de se demander pourquoi ce quadra affable préfère avant toute chose sortir les disques de ses amis et pourquoi il souhaite le faire dans la quasi-instantanéité, considérant qu’une des qualités primordiales d’un bon disque est de conserver sa fraîcheur entre le moment où il décide de le sortir et la sortie effective. À titre d’exemple, il en est allé ainsi cette année de BookwormsJahiliyya Fieldsr, du parisien Voiski, de Svengalisghost, de Vapauteen, du jeune Berlinois Florian Kupfer et de Vereker. S’il se fout que la musique produite le soit analogiquement ou via un ordinateur, le disque reste irremplaçable pour lui s’agissant du DJing : ainsi, il ne sacrifiera jamais sur l’autel de l’instantanéité la production de vinyles au profit de CD ou de fichiers de téléchargement, tout en considérant les labels cassettes – tel que Opal Tapes et The Trilogy Tapes à ses débuts – comme des projets intéressants mais dénués de courage. Il essaye juste de raccourcir au mieux les délais de confection, créant même une série White Label où ces derniers sont ramenés à un mois, référencée .5 sur discogs et non distribuée en Europe. Une véritable gageure temporelle.

Créant ironiquement une sous-division de L.I.E.S dénommée Russian Torrent Versions – puisque uniquement disponible en vinyle – Ron Morelli se pose ainsi en parangon d’une aventure discographique qu’il sait forcément éphémère – la double compilation Music For Shut-Ins, parue en décembre dernier, laissant néanmoins espérer le contraire. D’où cet indescriptible désenchantement émanant de son discours à la fois concis, lucide et acéré. Un pessimisme grisâtre recouvrant de part en part son récent et premier LP paru sur Hospital Production en son nom propre. Partagé entre ses activités de disquaire pour A1 records et celle de gérant de label, Ron Morelli produit peu : la parution de Spit constituait ainsi en soi un événement, vite passé à l’as quant à sa famélique substance. Huit morceaux, quarante minutes, emballé, c’est pesé. Pourtant on se plaît à pénétrer dans cet entrelacs psychique, bouillonnant et brouillon – entre ambiances claustrophobes (Modern ParanoïaFake Rush), émanations poisseuse (Radar VersionSledghammer IIDirector of…) et déflagrations abstraites rognant l’os de Détroit (Crack Microbes) – tout en ayant bien conscience qu’il s’agit là d’un épisode supplémentaire au jeu de cache-cache entamé entre l’homme de l’ombre et une notoriété forcément corruptrice.

De passage pour quelques temps à Paris, Ron Morelli sera l’invité de marque du label Get The Curse samedi 4 janvier aux côtés de Bambounou et Clément Meyer (Event FB), on en a donc profité pour lui poser quelques questions. Rencontre avec celui qui n’aura pas sorti le disque de l’année, et qui s’en carre royalement, mais qui est à la tête d’une des aventures discographiques les plus excitantes du moment.

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Entretien avec Ron Morelli

Ron MorelliDans quel état d’esprit as-tu conçu Spit et quelle est sa ligne directrice – s’il y en a une ?
What state of mind were you in when you conceived Spit and is there a concept behind it?

Normale, ordinaire. Il n’y a pas de concept mis à part le fait que j’étais à Belleville à marcher dans des crachats de prostituées pendant l’enregistrement de l’album. Marcher dans des crachats de prostituées ou de qui que ce soit d’autre d’ailleurs est plutôt dégoûtant.

Normal. Business as usual. There is no concept except for the fact that I was in Bellville stepping in hooker spit during the recording of the album. Stepping in hooker spit or anyone’s spit for that matter is disgusting.

Pourquoi avoir sorti Spit sur Hospital Productions de Dominick Fernow et pas sur L.I.E.S. ?
Why did you release it through Dominick Fernow’s Hospital Productions instead of L.I.E.S.?

Dom m’a demandé de faire un album pour son label alors je l’ai fait. Je ne me suis jamais demandé de faire un album pour L.I.E.S. du coup je ne l’ai pas fait pour L.I.E.S.

Dom asked me to to an album for his label so I did it. I did not ask myself to do an album for L.I.E.S. so I did not do it for L.I.E.S.

Tu as déclaré avoir composé cet album dans l’urgence, en laissant les machines et les pulsions décider pour toi. Comment abordes-tu la spontanéité dans ta conception de la musique ?
You said that you wrote this record in urgency letting the machines and your pulsions decide for you. How important is spontaneity in your conception of music?

Je ne saurais pas le dire, ça varie selon les personnes. Certains plient des morceaux en une demi-heure, d’autres mettent six mois à faire un titre. Je pense que j’essaye de capturer des moments, mais encore une fois, ça varie selon les circonstances.

I cannot say, it varies from person to person. Some people knock out tracks in half an hour, some people knock out a track in 6 months. I think capturing certain moments makes sense for me so that’s what I do, though again it varies from time to time.

D’où t’es venue l’idée et la volonté de créer L.I.E.S. ? Quelles sont les dates ou événements importants dans la démarche de création du label ?
What inspired you to create L.I.E.S. and what days or events are important during the cration of the label? 

L.I.E.S. a été créé parce que des proches avaient des morceaux qui dormaient et nous avons décidé de les sortir et de voir ce qui allait se passer, c’est aussi simple que ça.

L.I.E.S. was created because close associates of mine had tracks that they were sitting on and we decided to put them out and see what would happen plain and simple.

En quoi L.I.E.S. est-il différent dans l’esprit et dans les méthodes d’autres labels techno influents ?
How is L.I.E.S. different from other influencial techno labels?

Je ne sais pas, ce n’est pas un label techno. Axis Records est un label techno.

I would not know, this is not a techno label. Axis Records is a techno label.

Ron Morelli - Spit

On met souvent l’accent sur le côté noisy de L.I.E.S., sur les influences indus, etc. et pourtant le catalogue est loin de se limiter à ce genre de productions. Comment tu te positionnes vis-à-vis de maxis très différents comme Dreams in the Walled City de KWC 92 ou Lifetrax de Florian Fupfer ?
We often talk about the noisy aspect of L.I.E.S., of the industrial influences and all that and yet your catalogue is not limited to these types of productions. how do you see two very different releases like Dreams in the Walled City by KWC 92 or Florian Fupfer’s Lifetrax

Quiconque a suivi le label depuis le début sait qu’il n’y a pas de limites imposées. Notre première sortie était un disque de filter house et s’il nous semble pertinent de ressortir un disque de filter house, on le fera, je pense que ça résume le truc.

Anyone who has followed the label from day one knows that there are no limits with the label, the first release we put out was a filter house record and if the feeling is right we will put out another filter house record, I think that pretty much sums it up.

Comment conçois-tu le futur de L.I.E.S. ?
How do you see the future of L.I.E.S.?

Se casser la gueule assez vite, finir aux chiottes d’ici un an, devenir un souvenir de plus… enfin, on va continuer à travailler dur pour sortir de la musique que nous soutenons avec une passion sans faille et une rage inégalée.

Going downhill fast, we’ll be in the toilet in another year and just be another memory…..um I mean we will continue to work hard and release music that we stand behind with undying passion and unmatched vengeance.

Qui sont les amis de L.I.E.S. ? Penses-tu que le label s’inscrit dans une scène nationale et internationale particulière ?
Who are L.I.E.S.’ friends and do you think the label is part of some national or international scene in particular? 

Nous n’avons pas d’amis. Nous ne faisons partie de rien si ce n’est de quelque chose que nous avons créé pour nous-mêmes.

We have no friends. We are part of nothing except for what we have created for ourselves.

La France et plus particulièrement Paris semblent remuées par une nouvelle vague techno très en phase avec L.I.E.S. Je pense à Get The Curse, In Paradisium ou Dement3d. Comment ressens-tu la chose, toi que l’on croise de plus en plus souvent, que ce soit aux Concrète ou au Rex ce 4 janvier ? Le public est-il différent de celui outre-Atlantique ?
France and Paris especially seems to be agitated by a new wave of techno pretty much in tune with the L.I.E.S sound. i’m thinking about Get The Curse, In Paradisium or Dement3d. what do you think about it and now that we see you more and more often in places like the Concrète or the Rex on the 4th of January? Is the audience different on this side of the pond?

Je pense que tous ces labels français sont super et que les gens qui les pilotent ont une approche très ouverte de ce qu’ils font. Comme nous, ils n’ont pas peur de repousser les limites et de tester ce qui définit leur son. Il sera intéressant de voir où iront ces labels dans les prochaines années selon le spectre musical qu’ils décideront de sortir. Pour ce qui est du public ici ? Il est beaucoup plus réceptif que le public américain. La musique électronique n’est pas reçue de la même manière aux États-Unis, et c’est pas nouveau, mais il semblerait que ça se soit un peu amélioré au niveau de l’underground ces dernières années.

I think all of these French labels are great and I think the people who run them have a very loose and open approach to what they do. Seemingly they are not afraid to push the limits and test what is and was status quo with their sounds. It will be quite interesting to see where these labels will go in the next years with regard to the scope of music they decide to release. Regarding the audiences here? Yes the are completely more receptive than in the United States. Electronic music is not embraced in the States in the same way as it is overseas, it’s been that way for some time, but on the underground level it seems to be getting a bit better in some places through the last years.

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